QUÉBEC ET MAURICE DUPRÉ
Il n’est pas facile de définir le sentiment qu’a causé dans les âmes la mort inopinée de l’ancien ministre du cabinet Bennett, mais peut-être pourrait-on faire servir les mots reg^ret et amitié. Xui ne fut plus naturellement amical que ce jeune membre de la bourgeoisie québécoise, qui a passé en laissant partout des grappes d’amis qu’il créait sans effort conscient, et par le seul effet d’une âme droite, d’un coeur généreux et d’une délicate formation chrétienne. On ne parlera pas â son sujet de grandes oeuvres ni de transcendantes aptitudes, encore qu’il ait cueilli le savoir aux sources les plus hautes ; mais il n’était pas de ceux qui se détachent, solitaires et impérieux, de la foule humaine. Plutôt faisait-il partie de la légion qui prend sa force dans le nombre et la discipline, telles les légions romaines ou encore, dirons-nous, la Garde impériale dont la ferme tenue et la valeur indiscutée servaient d’exemple aux troupes innombrables reléguées dans la plaine. . .
II y a de l’autre côté du Saint-Laurent, â Lé- \is. une maison familiale dont les fenêtres regardent la cité de Champlain poursuivant sa carrière, étendue au soleil ou tassée sous la pluie et le vent atlantique, et l’on n’a pas besoin de raconter le reste du paysage, avec les bateaux qui vont et viennent entre les deux rives sacrées. II n’y a pas plus courtois que ce peuple, qui. de loin, aperçoit clairement le clocher massif de la basilique et la tourelle alerte de IX’niversité, montant la garde au Séminaire. Toute la vie du jeune Lévisien. jusqu’au mo-
ment on il entra dans la vie politique après avoir visité le monde^ et i^oûté les joies sévères de l’étude. Une conscience profonde appuyée sub specie aeternitati, une droiture simple, une amitié souriante qu’exprimaient un calme visage, une voix cordiale, une main facilement tendue. Sans trop y porter d’attention, un sens précieux de la dignité de sa famille, de la distinction de ses parents et de leur milieu, chose si importante en France, dans les villes provinciales. M. H. -Edmond Dupré s’était élevé au premier rang dans le commerce, il avait représenté officiellement notre pays en Europe à la tête d’une délégation d’études économiques importante. Même, doué d’une facilité oratoire nourrie d’étude et d’expérience, il s’était fait applaudir là-bas, où l’on est exigeant. Il n’était plus jeune lorsque son fils aîné fut appelé dans le conseil des ministres. Il nous est arrivé de le visiter, dans la retraite de son bureau du magasin de la basse-ville, entouré d’histoire et de réminiscences familiales. Un prince du commerce, avec des manières d’ancien régime comme on n’en rencontre plus beaucoup, figure distinguée, symbole d’une classe dirigeante, dont l’influence s’exerce comme sans le savoir. Le jeune politique ne fut ministre que quelques années, mais il en sortit grandi, plus que jamais entouré d’estime, promis pour plus tard à des fonctions plus hautes encore. C’était plaisir de le rencontrer remontant la Grande Allée, comme font d’autres personnalités connues, et d’interrompre un moment sa promenade, si intensément québécoise. Amical et modeste, souriant de ses échecs, parlant volontiers du temps passé, racontant l’entrevue liminaire qu’il avait demandée au premier ministre Borden, lui aussi descendu du pavois mais toujours paternel, fin, brave homme au fond. “Sir Robert me dit : “Vous débutez dans la vie publique, qui est souvent rude, brutale même, je ne vous donnerai qu’un conseil : ne vous prenez pas trop au sérieux, faites toujours de votre mieux et gardez toujours le précieux sense of humour, qui aide à encaisser les coups du sort sans fléchir.” Le conseil était bon, disait M. Dupré avec bonne humeur.
Maurice Dupré, gentilhomme chrétien, est allé occuper la part qu’il a fidèlement gagnée dans la maison du Père (Ernest Bilodeau, Le Devoir, Montréal, 8 octobre 1941).