‹ La Famille Monod = portraits et souvenirsChapitre 16 sur 23 · PORTRAITS DES DOIZE MOINEAUX · texte numérisé non relu

PORTRAITS DES DOIZE MOINEAUX

Je veux aussi une femme à mon cher Henri, mais je la veux difTérente de M""' Frédéric Monod. M""® Henri aura du caractère, et sans prétendre porter le haut de chausses, elle prendra assez d'ascendant sur son mari pour fortifier ses excellentes dispositions et étayer au besoin ses cotés faibles.

Edouard.

J'ai vu plusieurs personnes très frappées du regard d'Edouard, et, dans le fait, tout son caractère est peint dans ce regard, où il y a de la douceur et de l'intelligence, mais surtout un vague inexprimable. Tout, dans Edouard, est vague et incertain; ses pensées, ses discours, ses actions ; rien de fixe, rien d'arrêté. Quelquefois il a l'air, si l'on peut parler ainsi, de se chercher lui-même et de ne pas se comprendre. Cette disposition ne tient pas au défaut d'esprit et de moyens, car il n'en manque cerlainement pas; mais Edouard a peu réfléchi sur lui-même et sur les autres, et il a fini par se croire incapable de réfléchir.

La plupart des hommes pèchent par amour-propre. Edouard a le défaut contraire: il s'est mis en tête qu'il n'avait de génie pour rien, et que le génie était nécessaire en toutes choses; de là, un décourage-

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ment qui renaît au moindre obstacle et qui arrête tous ses progrès. Son cœur n'est point envieux, bien loin de là; j'ai souvent été touchée de la joie que lui donnent les succès de ses fières, et de sa profonde admiration pour leurs talents. Mais l'admiration pour les autres amène toujours des retours sur lui-même, et, taupe envers ses pareils, Ujnx envers lui-même, il se désole sur son incapacité imaginaire.

Jusqu'ici on a vainement combattu cette chimère; quelque vagues que soient ses idées, il y tient excessivement. Il a l'entêtement qui accompagne souvent la douceur; il ne combat point les raisons; il ne les nie point, mais il ne s'y rend pas, et il termine toujours les discussions sur cet article comme il les a commencées. «Je ne peux pas, je n'ai pas de génie, je n'ai pas de moyens...» Cette erreur est le défaut dominant d'Edouard; les inconvénients en sont surtout sensibles pour lui-même. Il s'y joint une étourderie excessive, et qui ne vaut rien dans un négociant.

C'est du reste un excellent garçon, bien tendrement attaché à sa famille, et ne désirant les succès et la fortune que pour lui prouver cet attachement. Procurer à nos parents une vieillesse douce et aisée, c'est l'idéal pour notre excellent Edouard. Il est aussi bon ami que bon fils et bon frère, et, je

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le répète, jamais personne n'a joui plus sincèrement des succès de ceuK qu'il aime et de tout ce qui leur arrive d'heureux.

On lui trouve dans le monde l'air sentiiDcntal d'un héros de roman; mais il m'a dit l'autre jour en soupirant qu'il faut du génie pour avoir une grande passion, et voilà comme de ses qualités mêmes il a l'air de faire des défauts.

Billy et Adolphe.

Gomme les noms de Castor et Pollux, les noms de Billy et d'Adolphe se confondent si bien dans la pensée que leurs portraits doivent être inséparables comme leurs personnes.

Ils sont tellement unis qu'ils semblent ne former quuii à eux deux, et cet un est parfait, parce qu'ils se corrigent mutuellement de leurs défauts et se donnent des qualités.

Billy communique à Adolphe son angélique douceur, et celui-ci, à son tour, inspire à son frère la fermeté de caractère qui lui manque. Billy a plus d'exactitude, plus de justesse dans l'esprit; Adolphe plus de vivacité, plus de finesse. Avec ces qualités réunies, on conçoit qu'ils travaillent très bien, car ils travaillent toujours ensemble.

Billy met dans leurs extraits toute la sagesse de

sa raison; Adolphe tout le feu de son intelligence. Ils n'ont jamais l'idée d'examiner qui, dans cet arrangement, a le plus de peine ou le plus de mérite; chacun d'eux a une haute opinion des talents de l'autre. Billy joint à cette admiration pour son frère une grande modestie pour lui-même, ce qui n'est pas précisément la qualité dominante d'Adolphe. Depuis qu'ils sont nés, c'est à ce dernier qu'a appartenu le droit de décider, et ses décisions, loin de trouver jamais de résistance, ont toujours été reçues comme des oracles; il en est résulté, je ne dirai pas de la présomption, mais une certaine confiance en lui-même, qu'il sait fort bien tenir dans de justes bornes, et qui contribue à lui donner sur Billy un ascendant fort heureux pour celui-ci, parce que, naturellement très indécis, il a besoin de quelqu'un qui sache prendre un parti sans hésiter et qui fixe ses irrésolutions.

Il serait impossible de décider lequel aime le mieux l'autre; leurs sentiments sont comme leurs caractères. Adolphe aime avec chaleur, avec vivacité; il s'indignerait si l'on se permettait de dire un mot sur Billy; il veut qu'on l'admire; il ne veut même pas qu'on lui refuse du caractère, de la fermeté.

La tendresse de Billy est féminine; il me semble souvent qu'il aime Adolphe comme une mère chérit

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