PRÉSIDENT DU CONSISTOIRE, SON ÉGLISE RECONNAISSANTE
et ces deux passages :
fai cru, c'est pourquoi fai parlé — et: Christ est ma vie.
LES DOIZE IIORVCE 227
Depuis le 25 février 1886, sa femme repose à côté de lui dans le même tombeau. Son fils Edouard, qui était devenu son suffragant en 1878, lui a succédé dans l'église de Marseille en 1880.
Horace a été un pasteur et un prédicateur éminent. «Il ne possédait ni l'éloquence magistrale d'Adolphe, ni la vigueur de Frédéric, mais sa parole pleine d'onction et de gravité avait un charme pénétrant. Ses discours, vrais modèles de sobriété religieuse et d'exposition didactique, étaient soigneusement préparés, écrits et récités *. »
Horace n'a pas obtenu comme prédicateur la place qu'il méritait, parce qu'il n'apportait pas dans le débit de ses sermons la chaleur et l'entrain de son frère Adolphe. Celui-ci lui dit un jour, après l'avoir entendu, qu'il voudrait bien prêcher un sermon écrit par lui.
n a laissé huit volumes de sermons, publiés par la Société des livres religieux de Toulouse, où presque tous les sujets de la chaire chrétienne sont traités avec une grande solidité de pensée et une rare pureté de style.
Ses enfants possèdent les manuscrits d'un nombre encore plus considérable de sermons qui n'ont pas été publiés.
* Encyclopédie des sciences religieuses, t. 12, p. 709.
Horace a publié, outre ses sermons, les traductions suivantes d'ouvrages anglais :
i° Vingt -trois ans au Sud de l'Afrique, par Moffat.
2° Commentaires sur VEpitre aux Romains de Hodge (2 vol.).
3° Le dernier jour de la Passion, par Hanna.
[l° Madagascar et ses habitants, pav J. Sibrie.
Horace était poète à ses heures, comme plusieurs membres de sa famille. La plupart de ces poésies sont inédites; quelques-unes ont été publiées dans le choix de lectures de M. le pasteur Sabatier.
Horace a eu dix garçons, dont sept seulement ont survécu et qui sont :
Adolphe, actuellement pasteur de l'Église réformée à Garcassonne, a épousé, en 4872, Amélie Rive, dont il a eu trois filles et deux garçons.
Edouard, qui a succédé à son père comme pasteur de l'Eglise réformée de Marseille, a épousé en premières noces (1870) Louise Milsom, dont il a eu deux fils dont un seul a survécu ; et en secondes noces (1875) Goralie Groses, qui lui a donné deux fils et deux filles, dont un fils et une fille décédés.
Henri, avocat, qui a épousé, en 188J , Marguerite Fourgassié, morte en 1889.
LIÎS DOUZE — ÉLISV 229
Charles, pasteur de l'Eglise réformée d'Alger, a épousé, en 1876, Pauline Grivel, qui lui a donné trois garçons et une fille.
Franz, employé au chemin de fer de Lyon à Marseille.
Augustin, professeur de sixième au Lycée Louisle-Grand.
Horace, pasteur de l'Eglise réformée de Lyon, a épousé, en 1886, Amélie Durand. Ils ont eu un garçon qu'ils ont eu le chagrin de perdre.
Horace a donc eu seize petits-enfants.
Élisa '.
Élisa n'était pas jolie, mais l'esprit et la malice que dénotait sa figure empêchaient celle-ci d'être laide.
Adèle, en quelques lignes, a parfaitement dépeint Élisa enfant. A l'appui de ce portrait, je citerai quelques faits. Après une scène de colère qui lui avait valu de vifs reproches, Elisa s'écria : « Puisque maman m'a faite méchante, ce n'est pas ma faute si je suis méchante !» — Un jour, elle amena sa sœur Betsy devant maman et dit du ton le plus doux : « Maman, me permets-tu
. 1 Née le 5 mars 1818.
de donner quelque chose à Betsy ? » Sur le consentement empressé de sa mère, elle campa un soufflet à sa sœur. — Elle paraissait un jour très occupée à enfiler des perles de verre. Tout à coup elle abandonne cet amusement en s'écrianl : « Ca m'ennuie comme si j'étais obligée de le faire ! » — Au moment de se coucher, elle prenait congé successivement de tous les membres présents de la famille, mais réservait le baiser de sa mère pour la fin de la cérémonie, et si quelqu'un de nous lui disait bonsoir au moment de son départ, il fallait qu'elle retournât se faire embrasser par sa mère.
Ces faits suffiront pour faire connaître ce petit lutin et faire comprendre qu'il ait donné, comme le dit Adèle, du fil à retordre. Mais quand la bonté de cœur s'allie à l'esprit, il n'y a pas lieu de désespérer : le sol qui paraissait primitivement ingrat fournit de belles récoltes.
L'espiègle lutin devint une excellente jeune fille, qui conquit l'affection de la famille et de son entourage.
Maman l'envoya auprès de sa sœur Adèle, à Londres, en 1824. Malheureusement le volume du journal d'Adèle où il est question de cette visite a été perdu. L'enfant revint à la Tour en janvier 1825, après un séjour de plusieurs mois à Londres,
LES DOLZE — ÉLIS\ 231
et fut, ainsi qu'avant elle sa sœur Marie, placée comme externe clans le pensionnat Duhamel.
En 1825, Élisa accompagna Adèle, qui allait rejoindre, avec son mari malade et ses enfants,
Charles et Marie Slapfer à Renan, en Suisse. Elisa pouvait rendre service aux deux familles. Elle suivit Adèle, quand celle-ci alla s'établir à Nérac, les médecins lui conseillant d'essayer pour son mari d'un séjour dans le midi de la France.
Lorsqu'Adèle alla rejoindre Adolphe à Montauban, Élisa fut remplacée par Belsy et revint à Paris.
Henri, à la mort de sa femme, en 1840, fit appel au dévouement fraternel d'Élisa en lui demandant de venir tenir son ménage, et diriger l'éducation de ses enfants. Élisa s'est acquittée parfaitement bien de cette tâche, jusqu'à sa mort, en i867. Dans les dernières années de sa vie elle a été atteinte d'une grande dureté d'ouïe.
Elisa a succombé très rapidement à une fluxion de poitrine chez nos amis Millet, qui lui avaient donné asile pendant le transfert du domicile de Henri dans le pavillon loué à M. Delaroche. Elle n'avait que cinquante-deux ans. Le grand vide que sa mort avait fait chez le pauvre Henri a été largement comblé par Belsy, qui a remplacé sa sœur.
Betsy.
Née le 3 février J818, elle était la treizième. Maman avait quarante-quatre ans et pouvait croire qu'elle était au bout de sa longue tâche maternelle, aussi fut-ce sans joie qu'elle envisagea tout d'abord la perspective de cette augmentation de famille. Mais le trésor d'amour dont son cœur était rempli était loin d'être épuisé. Peu d'heures après la naissance de sa fille, elle écrivait quelques lignes à M™^ Stapfer pour lui annoncer^ elle-même, la nouvelle bénédiction que Dieu lui avait accordée, s'accusant de l'avoir méconnue tout d'abord, et ajoutant qu'elle avait d'autant plus d'affection pour cette enfant qu'elle l'avait d'abord peu désirée.
La naissance de cette dernière venue fut une joie pour ses frères et sœurs. Il est touchant de voir, dans le journal d'Adèle, à quel point elle aimait et admirait sa petite sœur. Celle-ci, du reste, justifiait l'adoration dont elle était l'objet, par sa gracieuse figure, son intelligence, et surtout son angélique caractère. S'oublier soi-même et se dévouer aux autres a toujours été un besoin pour Betsy. Ce besoin a été parfois excessif, et il fallait se défendre contre les soins et les attentions dont on était l'objet de la part de cette sœur si tendre et si dévouée.
Le contraste entre elle et Élisa, avec laquelle elle a été élevée, a été aussi piquant que charmant. 11 a été parfaitement exprimé par M'"" Munier dans un dessin où ces deux enfants figurent ensemble.
Le premier et probablement l'unique chagrin que Betsy nous ait causé a été la maladie dont elle a été atteinte dès son enfance. A Tàge de trois ans, elle se mit à boiter légèrement de la jambe droite. On attribua cette boiterie à un défaut dans sa chaussure; mais maman, éclairée par sa tendresse, ne se contenta pas de cette explication. A l'insu de tous, elle conduisit Betsy chez Dupuytren qui, à cette époque, était le premier chirurgien de Paris. Il fit marcher l'enfant, et, sansexamen, la déclara atteinte d'un début de coxalgie. Il prescrivit un traitement sévère, dont le repos absolu dans la position horizontale était la première condition.
A son retour, maman, justement alarmée, fit appeler notre médecin, IM. Duméril, qui voulut faire examiner Betsy par Antoine Dubois, rival et ennemi de Dupuytren.
Après un examen minutieux, ces Messieurs déclarèrent que Dupuytren s'était trompé et qu'il s'agissait uniquement d'une rétraction des muscles adducteurs de la cuisse ; que bien loin de laisser l'enfant au lit, il fallait lui imposer des exercices propres à vaincre cette raideur des muscles. C'était
une funeste erreur dont la pauvre enfant fut victime: elle commença à souffrir beaucoup de sa jambe. M. Marjolin, appelé à ma demande, vint confirmer le diagnostic de Dupuytren.
Mais il était trop tard pour enrayer le mal et Belsy dut subir un traitement de plusieurs années. La guérison ne s'obtint qu'au prix d'un raccourcissement du membre et de la soudure du fémur avec l'os de la hanche. Betsy a été condamnée à boiter pendant le reste de sa vie. Tant d'enfants succombent aux suites de la coxalgie, que nous avons eu tout lieu d'être reconnaissants de ce qu'elle nous ait été conservée à ce prix. Cette infirmité, en s'opposant au mariage de Betsy, lui a permis de satisfaire en toute liberté son penchant à se dévouer et de mener une vie qui a été si bien caractérisée par M. Gros lorsqu'il a appelé Betsy « une providence ambulante. » Je suis convaincu qu'Adolphe pensait à sa sœur dans le passage consacré à «la bonne tante» dans ses sermons intitulés : la Femme. En lui imposant dès sa tendre enfance une maladie qui devait la priver, pendant plusieurs années, de la marche, Dieu a 4nitié Betsy à cette vie de sacrifice à laquelle il la destinait et qu'elle a si bien remplie.
Sa belle intelligence, son désir de s'instruire, le sentiment du devoir et surtout le besoin de faire
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plaisir à ceux qui l'instruisaient, lui avaient permis de profiter largement de l'éducation qui lui avait été donnée. Aussi, lorsqu'à dix-huit ans elle alla remplacer Élisa auprès d'Adèle à Montauban, pour l'aider à soigner son mari malade et ses enfants, ne fut-elle pas au-dessous de sa tâche. C'était en J836. Trois ans après, elle revint à Paris pour prendre auprès de maman, veuve, et jusqu'à la mort de celle-ci, en 1851, sa place de fille dévouée et infatigable.
Le dévouement de Betsy changea alors d'objet : elle se consacra à sa sœur Adèle et partagea la vie errante de celle-ci, déjà mentionnée. C'est ainsi qu'après avoir habité Paris pendant quelques années, Betsy est allée au Havre, puis, en I86/1, à Beaumont, et en 1865 à Nîmes. Adèle, alors définitivement fixée auprès de son fils Charles, à Nîmes, n'avait plus besoin de Betsy, qui est venue, à la fin de 1865, demeurer avec Mimse dans un petit appartement, à la Tour, au-dessus de celui qu'occupait Marie et sa famille. C'est de là, qu'en 1867 elle est venue prendre auprès de Henri la place laissée vacante par la mort d'Élisa.
Là elle trouva enfin le terme de ses pérégrinations. Là commença sa belle tâche auprès de Henri et de sa famille, continuée auprès de Philippe et de Julien après la mort de leur père, et qu'elle poursuit
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depuis vingt-deux ans avec autant de dévouement que de savoir faire, au grand bénéfice de ses deux neveux restés célibataires.
Gustave.
Je crois devoir commencer cette notice sur moimême en protestant contre le portrait trop flatteur dicté à Adèle par sa tendresse pour son petit frère, et j'engage mes lecteurs à supprimer de ce portrait une bonne moitié des qualités dont Adèle me gratitie. Arrivé près du terme de ma vie, je sens vivement, au moment d'en retracer les principaux faits, combien je l'ai gâtée et gaspillée par mes défauts; je sens combien de motifs j'ai de m'humilier devant Dieu, bien loin de m'enorgueillir des succès qu'il a daigné m'accorder dans ma longue carrière. Dieu a exaucé la bénédiction que maman, au moment de mourir, a prononcée spécialement sur moi, et qu'Adolphe a renouvelée quand il nous a quittés. Il ne m'a pas fait porter la peine que j'ai méritée par mes péchés.
Cette confession faite à mes lecteurs, j'en viens à l'exposé de mes faits et gestes.
Je suis né le 30 décembre i803. J'étais un enfant vigoureux. Maman, en effet, qui venait de nourrir coup sur coup six enfants, s'est trouvée obligée de
m'élever au lait de vache; or, malgré cette privation du sein maternel, j'ai eu ma première dent à six mois, j'ai fait mes premiers pas à huit mois, et me suis lancé seul à douze mois, à ce que rapporte la chronique maternelle. A la qualification de ce Sans-souci » qu'Adèle m'attribue, il faut ajouter celle de a Jovial, » qui m'a souvent été donnée dans mon enfance. Voir les choses du bon côté était et est resté ma tendance pendant toute ma vie. Je crois que je serai optimiste jusqu'à la fin.
Pour ce qui concerne mon enfance, je renvoie mes lecteurs à mon Récit. A mes études classiques, faites sous la direction de Kïister, j'ai joint de bonne heure celle des sciences naturelles, en particulier de la botanique et de l'insectologie. A l'aide de la Flore française que m'avait donnée Kiister, j'étais arrivé à connaître la plus grande partie des plantes phanérogames des environs de Paris. J'avais comrnencé une collection d'insectes. Perkins, un de mes anciens camarades, m'avait envoyé d'Amérique une masse d'insectes, qui, étant mal fixés dans les boîtes, s'étaient brisés. Je passai, pendant deux ans, une bonne partie de mes récréations à restaurer, avec de la gomme, un grand nombre de ces insectes, pour enrichir ma collection. Lorsque j'ai été lancé dans la pratique médicale, je me suis
trouvé un jour délivré des soins à donner à mes collections d'insectes et de plantes par le fait que, fort judicieusement, maman en avait disposé sans m'en informer.
J'avais du goût pour le dessin, et peut-être aurais-je pu gagner ma vie à l'aide de mon crayon, si Kûster et ma propre inclination ne m'avaient poussé vers la vocation de médecin. J'ai utilisé, cependant, mes dispositions artistiques, pendant mes études médicales, pour dessiner et peindre à l'aquarelle des pièces pathologiques ; on trouvera ces productions de mon crayon et de mon pinceau dans mes cartons, après ma mort. Mais j'en ai surtout profité pour faire une série de caricatures aux dépens de ceux dont je voulais faire rire; je justifiais ainsi mon titre de « Jovial. » Une petite partie de ces caricatures ont été conservées dans un album qui contribuera, peut-être, à conserver ma mémoire parmi mes descendants.
En 1821, j'avais obtenu le diplôme de bachelier ès-lettres, seul exigé à cette époque pour être admis comme étudiant à la Faculté de médecine. A ce moment, l'examen sur le grec était facultatif, et la connaissance, même peu avancée, de cette langue assurait le succès. Or, grâce à Kiister, j'étais passablement ferré sur le grec, et j'obtins mon diplôme, quoique M. Laromiguière, un de mes
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uges, m'eût dit que je n'avais pas éludié la philosophie: cela élait vrai, Kiister ayant pour principe de n'en pas faire l'objet d'un enseignement spécial.
J'ai commencé mes études médicales tout en demeurant à la Tour. J'allais h l'École de Médecine pour suivre les cours de sciences préparatoires et rentrais ensuite dans la chambre qui m'avait été allouée pour travailler.
Il n'y avait pas encore d'omnibus à Paris. J'y suppléais par des jambes vigoureuses. Je me souviens qu'étant allé un jour de la Tour d'Auvergne à l'École de Médecine, et trouvant la porte de l'amphithéâtre close pour cause d'indisposition du professeur, je tournai sur mes talons et étais de retour chez moi une heure après mon départ.
J'avais mis à profit un grand hangar au fond du jardin de la Tour pour installer un petit laboratoire, et j'eus la lumineuse idée de me rembourser des frais de ce laboratoire en ouvrant un cours de chimie. Les auditeurs qui me payaient mes leçons étaient les élèves de Kiister, auxquels se joignaient quelques autres personnes. C'est ainsi qu'en instruisant les autres, j'apprenais les éléments de celte science.
Je débutais de cette façon dans l'art de tirer parti de mes positions successives pour payer mes
frais d'études. J'y ai si bien réussi que j'ai pu éviter à papa la majeure partie de cette dépense, grâce à mes leçons et à la rémunération des places que j'ai obtenues successivement au concours.
Un matin je me présentai dans un des pavillons, dits de l'École pratique, où les élèves disséquaient des cadavres fournis par les hôpitaux, sous la direction des aides et prosecteurs. L'un de ces aides était M. Velpeau, à qui j'avais été recommandé par notre médecin. M. Velpeau, dans le but probablement de m 'éprouver, me désigna un cadavre en pleine décomposition, dont le ventre et la poitrine étaient largement ouverts, et m'ordonna d'enlever les viscères, qui exhalaient une affreuse odeur. Je n'hésitai pas à me mettre à cette œuvre, quelque répugnante qu'elle fût. La besogne faite, M. Velpeau me dit qu'il était content de moi et me chargea d'être un des préparateurs des pièces nécessaires pour les leçons d'anatomie qu'il donnait.
J'étais, du coup, mis gratuitement en possession des moyens de disséquer, et de m'instruire par les leçons auxquellesj'assistais comme préparateur. J'en ai largement profité. Depuis 1821, année où j'ai commencé mes études analomiques, jusqu'en 1825, année où j'ai obtenu au concours la place d'élève interne provisoire dans les hôpitaux de Paris, je n'ai
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pas cessé de fréquenter les salles de dissection, non seulement pendant l'hiver, mais aussi pendant Tété, saison où les pavillons de dissection étaient fermés pour les élèves, mais ouverts pour le préparateur de M. Yelpeau.
Pendant ces séjours prolongés au milieu des miasmes qui s'exhalaient des cadavres, envahis plus ou moins par la putréfaction *, non seulement mes vêtements, mais, mon corps s'imprégnaient de ces gaz au point que ma peau et mon haleine en portaient la trace pendant quelque temps après ma sortie de ces lieux infects. Les chiens me suivaient dans la rue. Heureusement pour les habitants de la Tour, le trajet des pavillons jusqu'à la maison, était assez long pour que je pusse être à peu près délivré de ces émanations avant mon retour.
J'excepte cependant les jours assez nombreux où je rapportais une portion de cadavre, pour poursuivre mon travail dans mon cabinet. Je me souviens d'avoir causé un soir une vive émotion a
1 A cette époque, le luxe actuel des pavillons de dissection était inconnu. Ces locaux étaient dans un état déplorable sous tous les rapports ; on n'avait pas recours aux moyens employés aujourd'hui pour empêcher la putréfaction des cadavres, et c'était à leurs risques et périls que les étudiants venaient s'enfermer dans ces foyers de maladie. Aussi ai-je vu plusieurs de mes camarades en être victimes, pour s'y être exposés après des nuits de débauche.
un des élèves de M. Kuster en l'envoyant sans lumière dans mon cabinet. En ouvrant la porte, il fut terrifié à la vue d'un bras humain lumineux, suspendu au plafond. J'avais dépouillé ce bras de la peau, et les chairs qui commençaient à se décomposer étaient par ce fait phosphorescentes.
Pour achever la confession de mes méfaits d'étudiant, j'avouerai que l'idée me vint d'utiliser la baignoire de ma mère^ qui restait sans emploi dans l'écurie, pour y faire macérer dans l'eau une colonne vertébrale, et me procurer ainsi, sans bourse délier, les os qui forment cette colonne. Au bout d'une dizaine de jours, je me félicitais en constatant les progrès de la putréfaction ; mais le malheur voulut que maman eut à faire une recherche dans son écurie; constatant, à sa grande indignation, que sa baignoire était en partie pleine d'une eau infecte, elle la fit vider par le domestique et découvrit ma colonne vertébrale. Je fus grondé, et pardonné, cela va sans dire; mais je fus privé de mes os: la colonne fut enterrée.
C'est à ma ténacité dans mes études anatomiques que j'attribue en grande partie mes succès dans les concours, grâce auxquels j'ai réussi à faire mon chemin.
A la fin de l'année J82/i, au concours pour l'internat, je n'obtins que la place d'interne
provisoire, c'est-à-dire d'élève externe pouvant être appelé à remplacer provisoirement un élève interne obligé d'abandonner son service. Ce demiéchec fut un bonheur pour moi; car au mois de février 1825 je fus atteint, à la suite de la rougeole, d'une pleuro-pneumonie assez grave pour faire croire que je ne m'en tirerais pas. Je ne me rétablis que très lentement, et passai ma convalescence à la campagne, chez Etienne Gauthier, à Villeneuve-le- Roi. Ce ne fut qu'au mois de juillet que je pus venir à l'hôpital de la Pitié pour remplacer un interne tombé malade. J'occupai celte place jusqu'à la fin de l'année, époque où j'obtins au concours la place d'interne définitif pour 1826. Il en est résulté que j'ai profité des avantages de l'internat pendant quatre ans et demi, tandis que si j'avais réussi à mon premier concours, j'aurais perdu, grâce à ma maladie, six mois sur les quatre ans réglementaires. Et voilà comment mon demi-échec à mon premier concours a en somme tourné à mon bien.
Cette fluxion de poitrine a été ma seule maladie sérieuse dans ma longue existence.
Plus heureux que mes frères, Valdemar excepté, j'ai pu poursuivre mes études médicales, puis les travaux de ma profession, tout en restant à Paris, c'est-à-dire en jouissant du grand privilège d'être en rapports journaliers avec mes parents.
Je crus cependant devoir, dès la seconde année de mes études, m'établir dans le voisinage de la Faculté. Avec l'approbation de mes parents, je louai une chambre chez un marchand de vin, M. Léveillé, qui, à son commerce, joignait les fonctions de diacre de l'Église réformée de Paris. Cette maison, qui faisait le coin de la rue de la Harpe et de la courte rue aboutissant à la place de la Sorbonne, a disparu ainsi que ces deux rues, pour faire place au boulevard Saint-Michel.
Je ne résiste pas au plaisir de rendre hommage à la mémoire de maman, en reproduisant quelques lignes d'un billet qu'elle m'écrivit, quelques jours après mon installation au quartier Latin ; c'était le 30 décembre 4823, anniversaire de mon jour de naissance :
<( Dieu te bénisse, mon bien-aimé Gustave, et te donne de poursuivre ta carrière avec zèle, fermeté et succès. Ce que je lui demande avant tout pour toi, c'est la conservation et l'affermissement de tes principes religieux, qui seuls pourront te préserver des écueils de toute espèce qui t'environnent, et te feront toujours trouver ton premier plaisir dans l'accomplissement de tes devoirs. Continue à être pour nous ce que tu as toujours été depuis que tu es en âge de raison ; nous ne pouvons rien désirer de plus. Il m'en coûte de ne pas t'embrasser
LES DOUZE — GISTAVE 245
aujourd'hui, mais je t'approuve de rester à ton poste, et je suis loin de vouloir t'en détourner. Le petit paquet ci-joint contient ton bouquet et tes étrennes; tu l'employeras à ton gré. Il te revient encore une demi-douzaine de cravates et une redingote qu'il faudrait bien te donner tout de même, mais dont je suis bien aise de me faire honneur... »
Je dînais dans un restaurant, à côté de chez moi, tenu par un nommé Flicotteau, qui luttait contre une autre pension d'étudiants, le restaurant Rousseau, rue Saint-Jacques. De cette lutte résultait un prix aussi modéré que possible des mets indiqués sur la carte du jour. Deux plats de viande avec légumes, sans potage, dessert ni vin, composaient mon diner. Le pain était à discrétion. Ces repas me coûtaient 60 h 70 centimes, et dans les jours de fête 90 centimes à 1 franc. Maman m'envoyait des provisions qui composaient mon déjeûner. C'est à le préparer que j'ai fait mes études de cuisinier. Je me souviens qu'un jour je voulus utiliser les œufs que maman m'avait envoyés, pour faire une omelette. Je partis de l'idée que l'omelette étant jaune, il ne fallait pas se servir des blancs d'œufs, et voulant avoir une omeletle qui valût la peine d'être mangée, je cassai douze œufs et pris beaucoup de soin à jeter les blancs. Le résultat de mon expérience me révéla le mystère de la confection de l'omelette, et je devins de
première force pour la faire bien «baveuse.» J'avais lini par acquérir une certaine réputation comme cuisinier parmi les camarades que j'invitais parfois à partager mon déjeuner.
En repassant ces souvenirs de ma vie d'étudiant, je me dis que j'aurais maintenant de la peine à me faire à une telle vie: je la supportais à cette époque avec autant d'entrain que de gaieté.
Il est vrai que j'avais la ressource d'aller de temps en temps me restaurer et me réjouir à la table de la Tour.
En 1826, j'avais conquis, au concours, la place d'élève interne, aux appointements de /lOO francs, avec le logement et la nourriture, les jours de garde. C'était le début dans les profits que j'ai dus à mon travail, soit pendant mes études, soit pendant ma pratique comme chirurgien des hôpitaux de Paris.
Je commençai mon internat dans le service de chirurgie de l'hôpital Saint-Louis avec MM.Richerand et Gloquet comme chefs de service.
La deuxième année, au grand étonnement de mes camarades, je demandai la place d'interne à Bicêtre. C'était le service qu'étaient obligés d'accepter les derniers nommés à l'internat. Ils regardaient Bicêtre comme un lieu d'exil et, après la visite du matin, avaient hâte de revenir à Paris,
quand ils n'étaient pas de garde. Mon but était, tout en profitant de cette année pour étudier les maladies des vieillards, de me préparer pour le concours d'aide d'anatomie à la Faculté. J'avais une surabondance de cadavres à ma disposition, et je pus satisfaire à mon gré mon désir de me perfectionner dans mes études anatomiques, de m'exercer à la pratique des opérations et de compléter les observations prises auprès des malades confiés à mes soins, par l'examen des lésions constatées après la mort.
Je faisais en effet l'autopsie de tous ceux qui succombaient dans mes salles, au grand mécompte du chef des travaux anatomiques de la Faculté, qui avait l'habitude de voir les salles de dissection pourvues surtout par les cadavres apportés de Bicêtre. Il ne recevait plus guère que des corps autopsiés, et me fit prier de prendre pitié des élèves privés des moyens d'étudier les organes internes.
J'eus la chance qu'un étudiant, riche créole, vint me demander de lui faire un cours d'anatomie. Il trouva à se loger dans le village et me paya largement l'honneur que je lui faisais d'être son professeur.
J'allais de temps en temps me retremper à la Tour. Une voiture publique me déposait au centre de Paris, et, grâce à mes bonnes jambes, j'accomplissais sans
peine le reste du voyage. Le bonheur que je goûtais pendant ces quelques heures chez mes parents me faisait supporter allègrement la fatigue du retour à Bicêtre que j'effectuais à pied, armé d'un énorme rotm que mon frère Edouard m'avait rapporté d'Amérique. Je n'ai jamais eu au reste occasion de m'en servir dans ces trajets nocturnes de 12 a ïll kilomètres. J'arrivais à Bicêtre vers une heure du malin. La porte de l'hospice était close pour tout le monde à minuit; mais j'avais la ressource d'escalader le mur du cimetière qui était fort bas, et de me faire ouvrir par le concierge du cimetière, moyennant 50 centimes, la porte qui donnait entrée dans l'hospice.
Une nuit d'hiver, je trouvai étendu dans un champ à peu de distance de Bicêtre un des pauvres qui y étaient domiciliés. L'ivresse l'avait empêché d'aller plus loin. Il était exposé à mourir de froid. Je parvins à le mettre sur ses jambes et le traînai jusqu'à la porte, que je me fis ouvrir malgré la consigne, en me fondant sur le fait que je ramenais un habitant de l'hospice. J'appris le lendemain que mon acte de charité m'avait évité un grand désagrément. Le directeur, dont le jardin avait été dépouillé d'une partie de ses produits, avait obtenu de la police de mettre cette nuit-là des agents dans le cimetière, et si j'avais suivi ma
voie ordinaire, j'aurais eu à prouver que je n'étais pas un voleur.
J'ai déjà signalé, dans la biographie de Henri, l'épisode concernant la visite à la Tour, où j'eus la joie de me rencontrer avec lui.
Un jour, j'eus le plaisir de recevoir à déjeuner papa et Adolphe, qui désiraient voir par eux-mêmes i comment j'étais installé. Les élèves internes à Bicétre avaient chacun un valet de chambre, choisi parmi les pensionnaires de l'hospice. Le mien était un ancien cuisinier de Talleyrand. Il me fut très utile pour la préparation de ce déjeûner. Je me souviens qu'il m'avertit à l'oreille que j'avais oublié le sel dans la confection des pommes de terre sautées, plat de résistance de ce repas. Papa et Adolphe me félicitèrent de mes talents culinaires.
Je n'eus qu'à me louer de la détermination que j'avais prise de m'exiler à Bicêtre. Dans l'automne de 1827, la Faculté de médecine ouvrit un concours pour la place d'aide d'anatomie. Je ne me croyais pas encore de force à concourir et laissai clore le registre d'inscription sans y mettre mon nom. Or il se trouva que le registre ne portait les noms que de trois concurrents: Michon, Robert et Sédillot, qui tous trois se sont fait plus tard une place brillante dans la chirurgie française. La Faculté décida de rouvrir le registre d'inscription et de retarder le
concours jusqu'en 1828. On m'encouragea à m'inscrire, et je concourus.
J'étais, en 1828, interne à la maison d'accouchement, dite la Maternité, où sévissait une forte épidémie de fièvre puerpérale. Je pus profiter de cette circonstance pour exécuter, dans des conditions exceptionnelles, les préparations anatomiques exigées, et pour la confection desquelles un intervalle de trois mois était accordé aux concurrents avant les épreuves écrites et orales. Je réussis à faire de très belles pièces anatomiques qui contribuèrent à mon succès.
Je fus nommé. Habituellement, les pièces présentées par les concurrents sont gardées dans le musée de la Faculté, mais cette fois les concurrents furent invités à les reprendre. Je tirai parti des miennes en les vendant à l'administration de l'Assistance publique pour le musée de la Maternité, oh elles doivent figurer encore.
Ma dernière année d'internat se passa dans le service de Dupuytren. J'étais uniquement chargé de faire l'autopsie des malades morts dans les salles de chirurgie. Les internes qui m'avaient précédé dans ce service avaient le soin d'informer Dupuytren du résultat des autopsies, ce qui permettait à celuici, à la leçon de clinique qui suivait la visite des malades, d'annoncer d'avance quelles seraient les
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lésions qu'on trouverait sur les cadavres de ceux qui avaient succombé à la suite des opérations.
Je ne voulus pas me prêter à cette comédie de raon chef. 11 m'en voulut, et saisit l'occasion d'une plainte injuste du chirurgien en second, Bréchet, contre moi, pour me supprimer mes appointements tout en me laissant mes fonctions qu'il ne pouvait pas ra'enlever. Je ne me tins pas pour battu, et à la fin de l'année je ne consentis à lui livrer le registre où j'avais inscrit, comme je m'y étais engagé envers lui en me chargeant de ce service, les observations de tous les malades morts dans l'année, avec le résultat des autopsies, registre auquel il tenait beaucoup, que sur l'autorisation signée de lui de toucher les six mois d'appointements qui m'étaient dus.
J'avais, du reste, moyen de parer à la disette que m'imposait Dupuytren, soit par mes appointements d'aide, soit par le parti que je tirais du cabinet qui m'était alloué à l'amphithéâtre de dissection, derrière l'hôpital de la Pitié ; j'en profitais pour donner des leçons d'anatomie, à l'aide des corps dont j'avais fait l'autopsie à l'Hôtel-Dieu et qui m'appartenaient.
Ma nomination à la place d'aide d'anatomie a été le moyen dont Dieu s'est servi pour me faciliter la route dans la carrière que j'avais choisie. C'est
grâce à ce premier succès que j'obtins successivement, au concours, la place de prosecteur en 1830, celle de chirurgien des hôpitaux en 1831 (j'avais été reçu docteur la même année) et celle de professeur agrégé en 1832.
C'était le dernier échelon que je désirasse atteindre. Dieu m'avait accordé tout ce que mon ambition avait osé concevoir, et je n'eus plus qu'à profiter de ces succès pour me former une clientèle.
Après avoir été, pendant six ans, chirurgien du Bureau central des hôpitaux, je fus nommé chirurgien titulaire de l'hôpital Gochin en 1838, puis chirurgien de la Maison municipale de santé en 1839, où je suis resté jusqu'en 1860 : je pris alors ma retraite. J'ai renoncé à la pratique quelques années après. J'avais été, pendant plus de trente ans, chirurgien, médecin et accoucheur et avais bien supporté les fatigues d'une vie exceptionnellement occupée. Ayant fait des économies qui me permettaient de renoncer au travail de praticien, je pus m'accorder le repos que j'avais laborieusement acquis.
En i832, eut lieu la première invasion du choléra à Paris. Elle fut terrible. Le nombre des décès s'éleva jusqu'à 1200 dans les vingt-quatre heures. L'administration de l'Assistance publique fut obligée de convertir du jour au lendemain l'Institut des orphelins
du Faubourg Saint-Antoine en hôpital de cholériques. Mon collègue Robert et moi, quoique chirurgiens, fûmes appelés ainsi que Trousseau à faire le service dans cet hôpital improvisé. Ce dernier, alors médecin des hôpitaux, fut remplacé dans ce poste périlleux par un de ses collègues. Robert et moi échappâmes au danger et pûmes rentrer dans nos attributions chirurgicales, sains et saufs, lors de la cessation de l'épidémie. L'hôpital fut fermé; il a été plus tard transformé en un hôpital d'enfants, sous le nom de Sainte- Eugénie, aujourd'hui Hôpital Trousseau.
La funeste insurrection de juin, en 1848, amena à la Maison municipale de santé une telle quantité de blessés, que l'administration fut obligée de joindre à la Maison de santé, comme succursale, une partie de l'Hospice des incurables, dans la rue des Récollets ; cet hospice est maintenant un hôpital militaire. J'y avais un service de 250 lits. Ma visite durait trois heures, le matin; et, le soir, je retournais voir mes blessés. C'est pendant une deces visites qu'un membre de la commission, qui avait remplacé le directeur de l'Assistance publique congédié, vint me demander si j'accepterais la croix de la Légion d'honneur. J'y consentis.
En 4 8/!i9, mes collègues dans les hôpitaux m'élurent membre du Conseil de surveillance de
l'Assistance publique, qui venait d'être créé. J'ai rempli ces fonctions pendant six ans.
Pendant le siège de Paris, en 1870, j'acceptai le titre de chirurgien en chef de l'ambulance prolestante, établie dans les bâtiments inachevés du collège Chaptal, et fus nommé l'un des trois présidents de la Société protestante de secours pour les victimes de la guerre. C'est à l'occasion des services rendus par moi pendant la guerre, que M. le professeur Wurtz, doyen de la Faculté de médecine de Paris, me fit nommer officier de la Légion d'honneur. J'aime à rappeler que je me suis borné à accepter les décorations de chevalier et d'officier de la Légion d'honneur.
Si j'ajoute que j'ai été chirurgien du Diaconat de l'Église réformée de Paris, de la Maison de sarjté des diaconesses et de la Société protestante de secours mutuels, je compléterai la liste des services que j'ai pu rendre pendant ma vie active.
J'ai été membre de la Société anatomique, depuis sa réorganisation en 1826, et membre fondateur de la Société de chirurgie en 18/|3.
Je suis maintenant le seul survivant des fondateurs de cette société, qui a pris un grand développement et occupe un rang élevé parmi les sociétés savantes.
J'en ai été d'abord le secrétaire et ai rédigé le pro-
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ces- verbal de ses séances hebdoniadaires. Ma femme a transcrit ces procès- verbaux dans un gros registre qui constituait une partie précieuse des archives de la Société, à une époque ou n'existaient pas encore les bulletins imprimés. Ce registre a été égaré lors d'une insurrection, pendant laquelle l'Hôtel de Ville, où se tenaient nos séances, fut momentanément occupé par les insurgés. C'est une véritable perte pour la science. C'en est une bien grande aussi pour moi,qui étais fier de ce monument de l'amour de Jane. Mes collègues m'ont récompensé de mes travaux comme secrétaire en me nommant président de la société pour l'année .1845.
En l8/tO, grâce en grande partie à ma qualité de fils du pasteur Monod, j'étais déjà en possession d'une belle clientèle. J'ai raconté dans le livre consacré à la mémoire de Jane, et que possèdent tous les membres de la famille, comment Dieu mit le comble à tous les bienfaits qu'il m'avait accordés jusqu'alors, en me la donnant pour femme. Il est inutile d'y revenir ici. Je renvoie aussi à cette brochure pour les événements de famille qui ont suivi cette union pendant quarante-cinq ans, et par suite desquels je reste seul aujourd'hui dans cet appartement de la Place Lafayetteque j'occupe depuis l8/i/i.
Dès le début de ma pratique, commencée même avant d'être reçu docteur, je vécus dans un tel
tourbillon, que, sans parler de ma paresse naturelle, je ne pus guère, pendant ma vie active, me livrer au travail de cabinet. Je regrette amèrement d'avoir ainsi gaspillé ma vie, en n'utilisant pas les observations que j'ai eu occasion de recueillir. Ce n'est guère que depuis l'époque où j'ai été affublé du titre de « vénéré, » c'est à dire de vieux propre à rien, que j'ai tâché de réparer en quelque mesure le temps perdu.
Je dois cependant rappeler, pour me disculper en partie, qu'en 18/t9, lors de la seconde invasion du choléra à Paris, je crus devoir, dans l'intérêt de mes clients, publier une petite brochure ayant pour titre: Conseils au sujet du choléra. Elle avait pour but d'indiquer les moyens que je croyais propres à préserver de l'épidémie et à en arrêter le développement. Cette brochure fit quelque bien. Aussi en J85/t, lors d'une nouvelle invasion du choléra, je fus pressé de la réimprimer. Enfin en 1865, lorsque le choléra reparut pour la quatrième fois, je fus obligé de donner une troisième édition de mes Conseils avec les modifications que m'imposaient les progrès de la science à l'égard de cette funeste maladie.
Pendant les années 1875, 1876, 1877 et 1878, l'Almanach des Bons Conseils a bien voulu insérer quelques avis que je donnais aux mamans sur les
soins nécessaires à la santé de leurs enfants. La bienveillance avec laquelle ces articles furent accueillis m'encouragea à publier, en 4882, un petit livre intitulé :\os Enfants, destiné à vulgariser certaines notions d'hygiène et à indiquer les premiers soins à donner aux enfants avant l'arrivée du médecin.
Dans l'été de 1888, je fis un petit article sur Tutilité des frictions sèches que l'Almanach des Bons Conseils a publié en I8S9. Peu après, j'écrivis sur le même sujet et fis imprimer un travail plus étendu. Le succès de cet article fut tel que je dus en faire paraître une seconde édition quelques mois plus tard. — De nombreux documents relatifs à cette question me sont parvenus depuis lors, et mon intention, si Dieu me conserve l'usage de ma plume, est de faire paraître un véritable Traité des frictions sèches. Ce sera un dernier effort pour réparer les négligences dont je me suis rendu coupable pendant ma vie activé.
En attendant, j'ai indiqué, cette année même, dans VAlmanach des Bons Conseils pour J89i, quelques-uns des bons résultats que mes conseils au sujet des frictions ont donnés jusqu'ici. J'ai l'espoir qu'en attirant l'attention sur les avantages de cette pratique, j'aurai rendu, avant de mourir, un véritable service à mes semblables.
J'ajoute qu'après la mort de mon fils Frédéric j'ai fait imprimer une notice sur lui, en vue des jeunes gens de ma famille, sous ce litre: Derniers moments d'un jeune hommes mort à Cage de dix-huit ans, publiés par son père. A la mort de ma femme, j'ai aussi consacré à sa mémoire le livre intitulé Jafie, uniquement destiné à ma famille, et déjà mentionné.
Je rappelle encore, pour être complet, un mémoire sur Le souffle placentaire , fruit de mes observations à la Maternité, et mes diverses communications à la Société de chirurgie et à la Société anatomique.
Pour clore la chétive liste de mes publications je liens à mentionner une brochure parue en mars 1887, dans laquelle je raconte comment Dieu s'est servi de la mort de ma femme pour doter, par mon entremise, la Société des Missions évangéliques de Paris de la Maison qui lui faisait défaut. C'est pour moi une occasion de rappeler une des plus grandes bénédictions que Dieu m'ait accordées dans ma vieillesse et dans la solitude qu'il m'avait faite.
Dieu a daigné se servir de moi pour provoquer la création de cette maison, dont on comprenait, depuis longtemps, l'urgente nécessité. Il a levé tous les obstacles, et le 3J mai 1887 a eu lieu l'inau-
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guralion de Tcdifice, dix-huit mois après la séance du Comité où Dieu m'avait mis au cœur de proposer cette fondation en mémoire de Jane.
J'ai la joie de voir cette maison habitée maintenant par deux des fils de Gertrude, qui veulent se consacrer au Seigneur comme missionnaires médecins.
Pendant ma longue vie je n'ai quitté Paris que très, rarement. En 1830, comme je l'ai dit dans mon Récit, je suis allé a Londres avec maman pour les couches d'Adèle. En 1865, j'ai accompagné à Santona en Espagne, une jeune cliente qui désirait faire ses couches dans son pays natal ; cette absence, à laquelle ma femme consentit courageusement, dura un mois.
A la suite de la mort de notre fils Frédéric, en 18G0, je conduisis Jane et quelques-uns de nos enfants à Beuzeval, au bord de la Manche, pour un séjour de six semaines.
En 1866, lorsque William, notre fils aîné, nous eût été enlevé presque subitement, j'allai avec Jane, Gertrude et Léon, passer un mois à Hyères.
Je rappelle enfin le séjour que j'ai fait avec Jane, Gertrude et ses enfants à Fontainebleau, en 1871, pendant les événements de la Commune, et les heureuses vacances que depuis quelques années je passe à Meynard, où les enfants de mon ami John
Bost, après leur mère, m'accordent la plus large et la plus affectueuse hospitalité.
Pour terminer les renseignements concernant ma pratique médicale et ses résultats, j'ajoule que le fait d'avoir embrassé toutes les branches de la pratique, et d'avoir été fort modéré dans mes prétentions, m'a conduit à être un des médecins les plus occupés de Paris. Je me souviens d'avoir fait, en un jour, quarante visites et deux accouchements. Il est vrai que la journée fut de vingttrois heures et que , dans cette longue tournée, je ne m'asseyais guère auprès du lit de mes malades.
Je n'ai jamais eu ni le besoin ni le désir de me salir en prenant part à cette honteuse exploitation de la gent malade, pratiquée de nos jours par quelques chirurgiens, de compte à demi avec certains médecins. J'ai travaillé seul, et m'en suis bien trouvé.
Au début de ma pratique, je prenais cinq francs par visite et me contentais souvent d'honoraires bien inférieurs, faisant de plus une large place à la médecine gratuite. Plus tard, je prévins ceux de mes clients qui pouvaient le supporter, que le taux de mes honoraires serait de dix francs ; la plupart me restèrent fidèles.
Mes gains annuels n'ont jamais dépassé 75 à
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80,000 francs. Si je suis arrivé à une large aisance, qui m'a permis de venir utilement en aide, de mon vivant, à mes enfants — sans compter ce que je leur laisserai à ma mort — c'est surtout au placement heureux de mes économies que je le dois.
Je me plais a reconnaître de quel secours m'ont été à cet égard MJM. Blanc et Colin, alors à la tête d'une des premières maisons de banque de Paris, qui, dès le début, ont bien voulu me diriger dans l'emploi de mes fonds.
M. Blanc en particulier m'a toujours témoigné la plus grande bienveillance, et ne m'épargnait pas ses bons conseils. Son amitié pour moi date surtout d'un incident qui vaut la peine d'être conté.
J'étais son médecin. Pour éviter tout compte d'honoraires, il m'avait proposé de m'allouer une somme fixe de 500 francs par an, pour les soins à donner à lui et à sa famille. Peu de temps après cette convention, il eut une fluxion de poitrine et m'imposa l'obligation de le soigner, sans l'aide d'aucun autre médecin, et la charge de faire son aulopsie en cas de décès. J'acceptai, quel que fût j)our moi, au début de ma carrière, le danger de celte responsabilité. M. Blanc se rétablit. Le jour où il put de nouveau faire usage de ses
jambes, son premier soin fut d'aller à son bureau ; il y prit 5000 francs, et me les remit en disant : ce Mon cher ami, en ne voulant être soigné que par vous, je sens que j'ai fait courir à mon médecin un danger dont il n'est que juste que je tienne compte. » Gela ne l'empêcha pas, au bout de l'année, de me compter les 500 francs d'abonnement.
J'ai conservé des rapports d'amitié et* d'affaires avec cette maison de banque dont la raison sociale a été successivement : Blanc Colin., Blanc Mathieu, Mathieu Hentsch, Ilentsch LiUscher, Hentsch frères et qui porte actuellement le nom de Velay, Hentsch, Odier et C'\
Les pensions allouées à mes enfants ont été motivées par le fait qu'à leur mariage, je n'ai pas cru devoir leur abandonner une partie du capital dont j'étais possesseur. J'ai pensé que je leur rendrais service en restant seul administrateur de ma petite fortune, me réservant la possibilité de faire à ceux d'entre eux qui en auraient besoin des versements en avancement d'hoirie. Je n'ai eu qu'à me féliciter de cette manière d'agir.
J'en dis autant de n>a détermination de les laisser se marier jeunes, selon leur inclination sans avoir égard à la fortune de leurs conjoints. Les quatre de mes enfants qui se sont mariés ont dû compter prin-
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cipalenient sur leurs propres ressources pour élever leurs familles. Ils n'ont jamais eu à regretter le parti qu'ils avaient pris, et c'est avec un cœur reconnaissant que je pense aux bénédictions que Dieu a fait reposer sur ces unions.
Voilà ma vie jusqu'à ce jour. On trouvera peutêtre que je me suis laissé aller à donner des détails peu intéressants pour la majorité de mes lecteurs et que j'ai abusé du privilège des vieillards d'être bavards. Mon excuse est d'avoir eu en vue ceux des membres de la famille qui ont embrassé, ou qui embrasseront la même carrière que moi. Je suis le premier Monod qui soit devenu docteur. Il pourrait être utile à ceux qui suivront mon exemple de savoir comment leur prédécesseur a fait son chemin.
Marié en 18/i0,j'ai eu, en douze ans, six garçons et une fille.
L'ainédemes enfants, William^ né en 1841, avait été pour sa mère et pour moi une source de joie par son intelligence, sa conduite et son assiduité au travail. J'avais pu lui procurer le grand privilège de faire, sous la protection de M. de Pressensé, un voyage en Egypte, en Palestine, à Constantinople et à Athènes.
2G4 LA FAMILLlî MONOD
Il voulut se consacrer au service du Seigneur dans l'Union des Églises évangéliques libres, et fit ses études dans la Faculté libre de Lausanne. Après avoir achevé très brillamment ses études, il désira les compléter en passant une année à Berlin.
Parti en novembre 1865, il succomba presque subitement dans la nuit du 1"' au 2 janvier 1806 par le fait d'un étranglement de l'intestin suivi d'une péritonite foudroyante. Son corps rapporté à Paris a été déposé dans ma sépulture de famille au cimetière Montmartre, où il a été réuni à ceux de ma belle-mère, de mon beau-père et de deux autres de mes fils. Plus tard sa mère l'y a rejoint, précédée elle-même par un des enfants de Gertrude.
Frédéric, né en 18/i2, marchait sur les traces de son frère, lorsqu'il nous fut enlevé presque subitement à l'âge de dix-huit ans. Atteint d'une maladie ordinairement bénigne, les oreillons, il mourait quelques jours après à la suite de complications cérébrales. J'ai parlé plus haut de la brochure concernant sa mort.
Charles, né en 18^3, devenu par la mort de ses deux frères l'aîné de mes enfants, a été pour sa mère et pour moi une source de consolation. Il a choisi la carrière médicale et a fait de brillantes études. Il s'est marié, lorsqu'il a été nommé élève
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interne des hôpitaux, avec M"" Léonie Alliez à laquelle il s'était fiancé trois ans avant, et qui n'avait pas de fortune. 11 a obtenu au concours les places de chirurgien des hôpitaux et de professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris. Il s'est consacré uniquement à la pratique de la chirurgie et a conquis par sa parfaite honorabilité, ses connaissances scientifiques, son caractère aimable et affectueux, son tact et son habileté chirurgicales, enfin par ses nombreux écrits, une des premières places parmi les chirurgiens de Paris.
De son mariage sont nés neuf enfants, dont trois filles. L'une d'entre elles est morte en bas âge. L'ainée, Jeanne, vient de se fiancer avec M. Léonce Jalaguier.
Arthur^ né en 18^5, est mort subitement d'une syncope à l'âge de dix-huit mois.
Gertrude, notre fille unique et bien-aimée, née en 1846, a été, comme Charles, une source de joie et de consolation pour nous. Mariée en 18G7 avec son cousin, le pasteur Théodore Monod, elle est morte en J878. Elle avait eu sept garçons, dont deux luorts en bas âge, et deux filles.
L'aîné de ses fils, Wilfred, qui a marché sur les traces de son oncle William, a embrassé comme lui la carrière pastorale. Il se destine au service de l'Eglise réformée, dans laquelle il y a tout lieu
d'espérer qu'il sera un fidèle et ulile serviteur de Dieu. Il est, depuis deux ans bientôt, fiancé à sa cousine Dorina, fille de mon neveu William.
J'ai déjà mentionné ses deux frères, Maurice et Adrien, qui se destinent à la carrière de missionnaires médecins.
La bénédiction prononcée par Gertrude mourante sur ses enfants a été exaucée par le Seigneur.
Ernest, né en 18/i(S, a voulu, comme William, embrasser la carrière pastorale. Appelé d'abord par John Bost comme suffragant au service de l'Église libre de Laforce, il est devenu second pasteur de cette église, quand elle s'est rattachée à l'Église réformée nationale. En 1878, à la demande de la fraction évangélique de l'Église réformée de Mazamet, il est allé fonder dans cette ville un culte indépendant, mais professant les principes de l'Église nationale. Après s'être consacré, pendant douze ans, avec un vrai talent d'administrateur et le plus grand zèle, à cette œuvre, par certains côtés, difficile, il vient d'être, à son grand regret et au regret unanime de ses paroissiens, forcé de l'abandonner. La nécessité de trouver pour l'éducation de ses enfants des ressources qui faisaient absolument défaut à Mazamet l'a déterminé à accepter l'appel qui lui a été adressé par l'Église réformée de Roubaix.
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Marié, en J87/|, à M"*" Hélène de Ileimann, il est père de cinq enfants, deux (ils et trois filles.
Léon ^ né en J852, s'est d'abord fourvoyé dans l'agriculture. Marié, en 1877, avec M"" Hélène Renous , il a essayé de gérer une ferme que j'avais louée pour lui près de Sedan. Après avoir perdu dans celte gérance une somme considérable, j'ai obtenu la résiliation du bail de celte ferme, et Léon a renoncé à l'agriculture. Après la mort de sa mère, en 4885, il est allé s'établir à Bordeaux, lieu de naissance de sa femme. En 4887, il a élé attaché, à la fois comme commanditaire et comme employé principal, à une maison de commerce nouvelle, fondée par les frères' Lopez. Il a quatre filles, dont l'aînée est née en 1878.
^la iribu se compose donc actuellement de trois fils et de vingt-quatre petits-enfants, auxquels sont venus s'ajouler une petile-fille et un petit-fils en expectative, par suile des fiançailles de Wilfred et de Jeanne.
Au moment où je dépose la plume, je me sens pressé tout d'abord de rendre grâce à Dieu de ce qu'il m'a permis d'achever la lâche que je m'étais imposée. Je tiens ensuite à m'excuser auprès de
ceux pour lesquels j'ai entrepris ce travail de la manière dont je m'en suis acquitté. En relisant raon manuscrit j'y ai découvert tant d'imperfections que je me suis demandé s'il méritait vraiment l'honneur d'être imprimé, même «comme manuscrit.» J'ai passé outre, comptant sur Tindulgence de mes lecteurs: ils me pardonneront mes faiblesses en faveur de mes bonnes intentions.
LA BONTÉ DE l'ÉTERNEL