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consacré pasteur, pourrait bien venir desservir l'église française de Copenhague, comme avait fait son père, et, plus tard, épouser sa cousine Constance, âgée alors de seize ans.
La chère tante, en écrivant ces lignes, ne se doutait guère que, quatre ans plus tard, elle viendrait avec sa famille rejoindre à Paris sa fille, mariée à Frédéric.
Frédéric profita si bien de son séjour chez son oncle à Frederiks-lund, qu'à son retour à Paris, à la fin d'octobre 1819, il écrivit, avec l'assentiment de nos parents, une lettre par laquelle il demandait la main de Constance. Par retour du courrier il était fiancé à sa cousine. Ces fiançailles ne se terminèrent par son mariage qu'en mai 1821.
J'ai consigné dans mon récit tous les faits importants concernant Frédéric jusqu'à son retour à Paris avec sa femme. Constance ne tarda pas à faire la conquête de toute la famille, la mienne en particulier. Nous étions du même âge; nos caractères se convenaient, et je lui vouai une tendre affection quia persisté jusqu'à sa mort, en 1837.
En 4 825, Frédéric fut appelé à Genève par je ne sais quelle circonstance. On le somma de faire venir Constance qu'on désirait revoir, et son fils, alors ûgé de trois ans, dont la réputation de gentillesse exceptionnelle était parvenue jusqu'en Suisse.
Constance céda aux instances qui lui furent faites et partit pour Genève avec son petit prodige. Le voyage dura plusieurs jours, et Jean eut maintes fois occasion d'entendre les paroles adressées aux chevaux par les postillons. Il en profita si bien, que dès le premier jour de son arrivée, on fut aussi étonné qu'amusé d'entendre sortir de la bouche de ce gentil garçon les plus grossiers jurons, adressés au bâton qui lui servait de cheval pour courir dans la chambre. Il reproduisait à son insu la scène de Vertvert avec les nonnes. Je me hâte d'ajouter que le professeur n'a pas conservé ce langage de son enfance.
En 1832, le 17 avril, Frédéric fut nommé pasteur titulaire de l'Eglise réformée de Paris, après la mort de M. Marron.
Dans l'été de 1837, Constance cédant, contre son gré, aux instances de Frédéric, dans l'intérêt de la santé peu satisfaisante du petit Théodore, son dernier né, se rendit chez le pasteur Duvivier, à Asnières près de Bourges. Il y avait dans ce pays à ce moment, à Tinsu de Frédéric, une épidémie de dyssenterie. Constance en fut atteinte gravement. Frédéric, ma tante Fritz, mère de Constance, et moi, partîmes pour la soigner. Transportée à Bourges, elle alla en empirant, et je décidai Frédéric à la ramener en poste à Paris. Elle supporta bien le voyage, mais
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elle était mortellement frappée, et après avoir langui quelque temps, elle mourut le 13 octobre 1837. Sa foi lui permit de voir venir sans regret la mort qui mettait un terme aux cruelles souffrances des derniers mois de sa vie. «J'ai le cœur déchiré à cause de vous, disait-elle, mais, pour moi, je suis bien heureuse. »
En 1839, Frédéric s'est remarié avec Suzanne Smedley ; il en a eu six garçons qui seront mentionnés plus loin.
Au lendemain du synode officieux qui se tint à Paris en 1848, au début de la seconde République, et qui repoussa la proposition faite par Frédéric, Agénor de Gasparin et quelques membres du synode, de proclamer à nouveau la foi de l'Eglise, Frédéric pensa qu'il ne devait pas rester dans une église, qui, selon lui, était infidèle; et le 8 janvier 18/i9, il donna sa démission de pasteur, ne tenant compte ni de son défaut de fortune, et de sa nombreuse famille, ni des instances du Consistoire pour le faire revenir sur sa détermination. Quelques autres pasteurs, et des laïques en assez grand nombre, crurent devoir, comme Frédéric, se séparer de l'Eglise établie, et se réunir aux Eglises libres qui existaient déjà, soit à Paris, soit en province. Ce fut l'origine de l'Union des Églises évangéliques libres de France.
La fidélité de Frédéric fut récompensée ; il n'eut jamais lieu de regretter l'immense sacrifice qu'il avait fait à ce qu'il considérait comme un devoir. A l'aide des ressources qui lui vinrent de France, des
Etats-Unis, et surtout de l'Angleterre et de l'Ecosse, il put fonder une Eglise libre dont il devint le pasteur. En attendant la construction d'un lieu de culte, les réunions eurent lieu, d'abord dans une chambre haute, cour des Petites Écuries, puis dans un ancien atelier, rue de Chabrol.
Dans le désir de hâter la construction d'une église, Frédéric se détermina à aller lui-même collecter aux États-Unis. Il partit au mois d'août 1857, prenant pour compagnon de voyage son fils Théodore. Celui-ci était bachelier es sciences et licencié es lettres et venait de terminer avec succès sa première année à la Faculté de droit; mais rien n'indiquait chez lui un avocat ou un magistrat en herbe. Ses goûts le portaient plutôt vers la littérature.
La crise financière, restée mémorable, qui éclata au moment môme où Frédéric débarquait aux États-Unis, rendit sa collecte plus pénible et moins fructueuse qu'il ne s'y était attendu. 11 se trouva amené à prolonger son voyage bien au-delà des limites qu'il s'était fixées, mais ce retard même le rendit témoin du puissant mouvement religieux qui se manifesta à la suite des désastres financiers.
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et qui atteignit Théodore lui-même, quelques jours avant leur retour, au mois de mai 1858. Celui-ci reprit ses études de droit, mais se décida bientôt à y renoncer pour embrasser la carrière pastorale. Une invitation inattendue, que ses parents l'encouragèrent à accepter, le détermina à aller faire ses études dans le pays où il avait reçu tant de bien, et il entra, au mois de novembre, dans l'Ecole de théologie de l'Eglise presbytérienne, à Allegheny, près Pittsburgh, Pensylvanie. Il est digne de remarque que la fidélité de Frédéric à ses principes a amené sa démission; sa démission, son voyage en Amérique; et ce voyage la conversion de son fils.
Pendant les vacances de 1860, Théodore alla passer deux mois comme assistant du père Ghiniquy au milieu de Canadiens catholiques, devenus prolestants ainsi que leur curé, et établis à Sainte-Anne près KankakeC;, Illinois, États-Unis. Il ne larda pas à être éclairé sur les hommes et les choses, et se vit dans l'obligation de rester à Sainte-Anne, pour y fonder une seconde Église presbytérienne à côté de celle du père Ghiniquy. Il fut consacré en '186!2 et attendait, pour rentrer en France, d'avoir trouvé un successeur à Sainte-Anne, lorsque la maladie de son père le rappela soudainement, au mois de mai 18G3.
Frédéric avait été atteint à celte époque d'un
cancer du larynx qui lui ôta la voix et produisit une telle gêne de la respiration qu'il fallut recourir dans l'été de 1863 à la trachéotomie. L'opération, très habilement pratiquée par Nélaton, évita la suffocation qui était imminente, mais ne pouvait empêcher les progrès du cancer.
Dès qu'il fut remis des suites de l'opération et habitué à l'usage de la canule, il accepta ma proposition de venir passer le reste de la belle saison dans une petite campagne que j'occupais à Villemomble, près Paris. J'espérais, non que ce changement le guérirait, mais qu'il le soulagerait.
En quittant Paris, il fit arrêter la voiture devant sa nouvelle église qui venait d'être achevée, 47, rue des petits Hôtels, et qu'il avait tant espéré pouvoir inaugurer. Il la parcourut, monta les degrés de la chaire et y (it une prière. Ce fut sa première et sa dernière visite.
Il eut la consolation d'embrasser, en septembre, Théodore arrivant des États-Unis. Rentré à Paris au commencement de la mauvaise saison, il alla en empirant, et mourut le 30 décembre 1863, à l'âge de soixante-neuf ans et demi, après avoir glorifié son Sauveur par sa soumission à la mystérieuse et poignante épreuve qui avait mis fin si brusquement à la carrière dans laquelle il n'avait pas cessé de glorifier Christ.
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Frédéric n'était pas un savant et n'a pas écrit d'ouvrage de quelque importance, mais il a fait preuve des plus sérieuses qualités comme administrateur et comme journaliste. Il portait dignement la croix de la Légion d'honneur, qui lui avait été décernée par le gouvernement de Louis-Philippe.
Après sa séparation d'avec l'Église réformée il s'est trouvé à la tète de l'Union des églises libres, qu'il a administrées, comme président de leur Commission synodale, avec un grand talent et un dévouement sans bornes, jusqu'à sa dernière maladie. Il a créé et maintenu par son journal, par sa correspondance, par ses voyages, les rapports de l'Union des églises libres de France avec les églises libres des autres pays.
Il a accompli une grande œuvre par la rédaction des Archives du Christianisme. Il avait un vrai tempérament de journaliste, avec ses défauts, mais aussi avec ses qualités de promptitude et d'esprit net et incisif '.
Sa puissance de travail était prodigieuse; il ne
^ Deux citations en donneront une idée :
« On lit dans le Siècle: «Fermez les yeux et vous verrez, comme dit l'Écriture Sainte. » — Pour trouver ce passage dans l'Ecriture Sainte, le journaliste a commencé par le mettre en pratique. »
(( Le Lien nous appelle « excentriques. » — Le tout est de savoir où l'on place le centre, d
quittait guère son bureau, y passait quelquefois une partie de la nuit et ne prenait pas assez d'exercice extérieur. Cela ne l'empêchait pas de donner toujours après dîner une bonne heure à sa famille, et de réchauffer sans cesse, chez ses enfants, l'esprit de famille par ses lettres, lorsqu'il était séparé d'eux.
Tant que sa santé le lui a permis, il a tenu à recevoir le soir, une fois par semaine, les étudiants protestants qui habitaient Paris, et beaucoup d'entre eux ont conservé un bon souvenir de la manière dont ils étaient accueillis chez Frédéric, comme dans une seconde maison paternelle.
Frédéric était d'un caractère gai, et ne craignait pas le mot pour rire. Il était aimé et respecté de tous ceux qui l'approchaient.
Il a été le fondateur des écoles du dimanche dans l'Eglise réformée de Paris; il a donné tout son cœur et toute son intelligence à cette œuvre qu'il affectionnait entre toutes. C'est à lui aussi que l'Église de Paris a été redevable du premier service du Dimanche soir.
Frédéric a eu de sa première femme, Constance de Goninck, sept enfants, dont trois morts en bas âge ; les quatre qui ont survécu sont :
Jean, aujourd'hui professeur à la Faculté de
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théologie de Montauban. Il a épousé, en 18/i9, sa cousine Marie Babut, qui lui a donné cinq fils et deux filles; de ces sept enfants, il ne reste que trois fils et une fille.
Louise, qui a épousé, en 1850, le pasteur Gustave Good, président du Consistoire de l'Église réformée de La Rochelle. Ils ont eu cinq fils, dont un mort en bas âge, et deux filles.
Gustave, agent général pour la France de la Société britannique et étrangère. Il a épousé, en 1855, Charlotte Brown, qui lui a donné dix enfants: cinq garçonS; dont trois sont morts, et cinq filles.
Théodore, qui après avoir remplacé son père comme pasteur de la chapelle du Nord, puis s'être mis au service de la Mission intérieure en France, a accepté les fonctions de pasteur de l'Église réformée de Paris. Il a épousé, en 1867, ma fille Gertrude qui lui a donné sept garçons, dont deux morts en bas âge, et deux filles. En 1882, il a épousé Emilie Lindop, dont il a eu un fils.
Du second mariage de Frédéric sont nés six garçons, dont les deux premiers sont morts, et dont les derniers sont :
Henri, qui après s'être signalé comme avocat, puis comme préfet, est aujourd'hui directeur de l'assistance et de l'hygiène publiques au ministère
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de rinlcrieur. Il a épousé, en 1866, Cécile de Montricher. Ils n'ont pas eu d'enfants.
Léopold, pasteur de l'Église évangélique libre fondée à Lyon par son oncle Adolphe. Il a épousé, en 1869, Anna Vernet; ils ont eu trois garçons et deux filles.
Albert, directeur de l'exploitation de la Compagnie marseillaise de navigation à vapeur : Fraissinet et C'". Il a épousé, en 1870, Laure de Montricher, la sœur de la femme de son frère Henri : ils ont eu trois fils et une fille.
Emile, ch'ef comptable à Bombay de l'Agence du Comptoir national d'escompte de Paris. Il fait actuellement les fonctions de directeur de l'Agence de Pondichéry, qui est dépendante de ce comptoir. Il a épousé, en 1879, Léonie Chiquet; ils ont un fils et deux filles.
Frédéric a donc eu de sa première femme sept enfants et trente-quatre petits-enfants ; et de la seconde six enfants et douze petits-enfants.
Henri *.
Adèle a parfaitement signalé le trait dominant du caractère de Henri: la bonté. C'est sa bonté qui se
1 Né le 31 août 1795.
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présente tout d'abord à l'esprit quand on pense à lui. Cette bonté se peignait sur sa figure et l'embellissait. Ajoutez-y le charme d'un caractère gai, et vous comprendrez pourquoi Henri était aimé de tous ceux qui l'entouraient. Il était de grandeur et de corpulence moyennes et doué d'une bonne santé.
La piété dont il avait puisé le germe dans la maison paternelle alla en s'éclairant et en s'affermissant avec les années, et il a été, au Havre, un des plus solides soutiens de l'Évangile dans une église où le rationalisme dominait; il fut de plus l'un des principaux fondateurs et soutiens de la communauté évangélique inrlépendante du Havre.
Il tint à conserver sa place de moniteur à l'école du Dimanche jusqu'au moment où la maladie dont il devait mourir l'obligea à abandonner cette occupation qu'il considérait comme un devoir.
Il se décida dès sa jeunesse pour la carrière du commerce, et débuta à Paris comme copiste, le 4 décembre 1812, dans la maison Gros, Davillier et C'«.
En 1815, il alla se fixer au Havre pour entrer comme volontaire dans la maison Delaroche. Il avait alors vingt ans, et ce départ de la maison paternelle devait être définitif. Il commençait rinslallalion d'une partie de la famille Monod au Havre et ne devait plus revenir chez nos parents qu'en visites
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toujours trop courtes et trop rares pour lui et pour nous.
Le li décembre 1827, je reçus à Bicêlre, où j'étais élève interne, la lettre suivante, datée de Rouen :
Croquemort ! Suppôt d'Atropos,
Vrai pourvoyeur de cimetière,
Suspends un jour ton fatal ministère,
Mets tes bistouris au repos.
Si tu n'as pas pour l'heure entamé de cadavre,
Entends la voix d'un bon vivant.
Et pour le voir frais émoulu du Havre,
Sois au toit paternel le quatre du courant.
Henri.
J'eus la joie de pouvoir être exact au rendezvous. Si j'ai cité cette lettre qui fait partie de mes souvenirs de famille, c'est moins pour donner une idée de la façon dont Henri tournait le vers, que pour montrer l'affection que me portait cet excellent frère. Je ne sais pas quel fut le motif de cette visite en 1827. Ce n'était ni la première ni la dernière. Mais revenons à l'installation au Havre.
H fut reçu en pension chez une dame Grandsaigne. Cette dame et sa famille ont été depuis ce moment en relation intime avec les Monod du Havre et avec ceux de Paris. M'^*" Laure Grandsaigne, devenue M'™ Millet, est restée une amie de la famille. Elle est maintenant établie à
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Bordeaux avec ses deux fils et est fort liée avec ceux des nôtres qui habitent celte ville.
Henri ne tarda pas à être apprécié au Havre, et un négociant appelé Perluzon lui demanda d'entrer dans sa maison à des conditions avantageuses. H gagna tellement la confiance de son nouveau patron que celui-ci le chargea de représenter la maison dans un voyage d'affaires aux Etats-Unis. En septembre 1820, Henri, après être venu prendre congé de la famille à la Tour, partit pour les États-Unis, d'où il revint au printemps de 182^2, au grand regret de son patron, qui aurait été fort heureux de conserver un représentant aussi habile et aussi intègre.
Mais Henri avait des vues plus hautes. Fort de l'expérience acquise, il songeait à voler de ses propres ailes et à se rendre utile à son frère Edouard en créant avec lui au Havre une maison de commission. Grâce à la commandite de M. Sanson Davillicr, les deux frères fondèrent la maison Monod frères et C", qui ne larda pas à prendre rang parmi les plus honorables de la place du Havre. La bénédicllon de Dieu reposa sur eux, et Henri put enfin songer à réaliser son ardent désir de se marier. Camille, fille de M. Bernard Gros, de Paris, fit preuve du bon jugement dont elle était douée en acceptant la main de l'amoureux Henri. Le mariage
eut lieu le 27 juin 1829, et la fête qui s'ensuivit se prolongea pendant plusieurs jours à Poissy, dans la canipagne habitée par la famille Gros. Après s'être établi d'abord dans une maison louée sur la Côte, puis dans une propriété voisine, Henri a pu transférer définitivement son ménage dans une charmante habitation louée à M. Delaroche, sur la même Côte.
Le bonheur de Henri augmenta par la naissance d'un fils en 1831, puis d'une fille en 1832 et d'un second fils en 183/i. Camille fut alors affectée d'un kyste de l'ovaire, qui se compliqua d'une hydropisie abdominale. A cette époque on ne connaissait pas les moyens actuels de guérir cette maladie. L'altération croissante de la santé de Camille ne l'empêcha pas de donner naissance en 18/i0 à un troisième fils ; mais elle était épuisée et mourut neuf mois après, le 28 décembre 1840.
Henri resté veuf ne s'est pas remarié. Elisa notre sœur s'établit auprès de lui pour tenir son ménage, et après sa mort, en 1867, elle a été remplacée par Betsy.
Pendant la dernière année de sa vie, Henri put se décharger en grande partie de ses travaux de bureau sur ses deux fils aînés, qui avaient embrassé la carrière de leur père et faisaient partie de la maison Monod frères.
Au début de 1869, se manifestèrent chez Henri
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les premiers symptômes d'un cancer de la plèvre gauche, dont le développement fut rapide. Pensant, d'après les nouvelles reçues, que le dénouement approchait, j'allai le voir le 12 juin. Cette visite fut une bénédiction pour Henri et pour son entourage. Jusqu'à ce moment on avait cru devoir dissimuler la vérité de part et d'autre, quoiqu'elle fût connue de tous. Après ra'être assuré de l'état réel des choses, je compris que mon devoir était de faire connaître à Henri que sa fin était prochaine, et qu'il ferait bien de profiter du temps pendant lequel Dieu lui laissait encore l'usaûfc de ses facultés et de la parole. La glace était rompue: Henri, familiarisé depuis longtemps avec l'idée du départ, n'eut pas de lutte à soutenir. Il put parler ouvertement de sa mort avec ses enfants et sa sœur.
Je lui fis mes adieux le 15 juin et il mourut en pleine paix, cinq jours après, h l'âge de soixantequatorze ans.
Henri a eu quatre enfants:
Philippe et Julien, l'ahié et le troisième, ne se sont pas mariés; longtemps attachés à la maison Monod frères du Havre, ils ont succédé à leur père après sa mort, et ont présidé, après celle de leur oncle Edouard, à la li(iuidation de la maison.
Marguerite a épousé, en 1852, Henri Amphoux,
pasteur de l'Eglise réformée du Havre. Ils ont eu un fils, mort à vingt-deux ans, et cinq filles.
Louis, le dernier, après de bonnes études médicales à Paris, au cours desquelles il a acquis le titre d'interne des hôpitaux, s'est établi à Paris, oii il s'est créé une clientèle nombreuse et choisie. Il a épousé, en 1864, Louise Armand Delille, fille du vénéré pasteur de ce nom. Il a eu trois garçons et quatre filles. Il a eu la douleur de perdre récemment deux de celles-ci à la fleur de Tage.
Henri a donc eu treize petils-enfants.
Adèle '.
Adèle n'était pas jolie; sa figure portait à un haut degré le type Monod. La vaste intelligence dont elle était douée et qu'elle fit servir à acquérir une solide instruction, la bonté de son cœur, la vivacité et l'amabilité de son caractère expliquent la grande influence qu'elle a exercée dans la famille et l'affection dont l'entouraient tous ceux qui ont eu le privilège de la connaître. Son esprit avait une tournure poétique très prononcée mise au service de sa riche imagination.
Elle versifiait aussi facilement qu'Adolphe. Le
1 Née le 24 décembre 1796,
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journal qu'elle a écrit et dont je parlerai plus loin, en donne des preuves nombreuses. Les poésies qu'elle a composées, et dont plusieurs sont charmantes, formeraient un gros recueil.
Elle a essayé dans sa jeunesse, sans grands profits, de tirer parti de ses talents et de sa connaissance de l'anglais en faisant des traductions de romans anglais destinés aux jeunes gens. Elle accepta ensuite, pour n'être pas à la charge de nos parents, l'offre qui lui fut faite par Lady Hamilton, résidant pour quelque temps à Paris, d'entrer dans sa famille comme demoiselle de compagnie de sa fille. Il ne s'agissait pas de leçons à donner, mais seulement d'être le chaperon de la jeune fille, soit pendant les leçons qu'elle recevait de différents professeurs, soit pendant ses promenades. Adèle accepta courageusement ce sacrifice, d'autant plus grand pour elle qu'elle ne connaissait pas de jouissances plus grandes que celles de la vie de famille. Lady Hamilton, qui appartenait à la fine fleur de l'aristocratie anglaise et qui conduisait sa fille très souvent dans le grand monde, facilita beaucoup la tache d'Adèle en lui permettant d'aller passer dans sa famille tout le temps pendant lequel sa fille n'avait pas besoin d'elle.
Adèle gagna l'estime et l'affection de cette famille, où elle était entrée en décembre 1818; elle
iS2 LA FAMILLE MONOD
demeura avec eux jusqu'à leur départ pour TAngleterre en juillet 1819. Lady HamiUon, en prenant congé d'elle, lui dit que si l'envie lui prenait de lui faire visite, elle se chargerait très volontiers de la faire chercher et ramener à Paris.
C'est pendant notre séjour dans la maison de la rue d'Hauteville qu'Adèle a commencé à écrire pour les membres absents de la famille le précieux journal déjà mentionné. Les derniers volumes consistent surtout en des lettres écrites de Londres, où elle était fixée depuis son mariage. Malheureusement ce journal présente plusieurs lacunes, tant parce qu'en l'écrivant Adèle omettait parfois des faits qu'elle supposait connus des lecteurs, que par la perte regrettable de certaines parties de ce manuscrit. Mais tel quel, il m'a été très utile pour la rédaction de mon récit. On y trouve la mention des relations intimes de notre famille avec celles des Slapfer, des Bouffé et des Babut. Adèle parle du vif intérêt qu'elle prenait aux réunions qui avaient lieu tous les mercredis chez M. Stapfer, et auxquelles se rendaient avec empressement MM. Ampère et son fils, Maine de Biran, Mérimée, Paulin, Sautelet, Armand Carrel, Thiers, etc., etc.
Adèle s'était profondément attachée à M'"^ Babut depuis la mort de M. Babut et la perte de sa fortune; elle avait efficacement contribué à la consoler
et à diminuer, par son intervention, les dillicullés de la vie contre lesquelles celle-ci avait à lutter. A son insu, elle préparait ainsi la voie à son mariage avec Edouard Babut.
Elle était d'une constitution vigoureuse et a été rarement malade pendant sa jeunesse; mais elle a payé le privilège du développement exceptionnel dont elle était douée, sous le rapport de l'intelligence et du cœur, par de trop fréquentes névralgies. Ces névralgies, tout en la faisant beaucoup souffrir, n'enrayaient en rien sa prodigieuse activité.
En 1816, papa l'emmena avec lui dans un voyage qu'il fit a Genève, étant fier de présenter sa fille à ses parents et amis de cette ville.
J'ai consigné dans mon Récit les faits concernant un second voyage d'Adèle en Suisse en 1820, et son séjour à la Tour jusqu'à son mariage.
Le début du jeune ménage à Londres fut difficile. L'amour avait fait passer par-dessus les considérations financières. Edouard était encore dans une position modeste dans la maison Baring et il se logea en pension avec sa femme, comptant sur elle pour le choix d'une maison et l'organisation de son ménage. Ce ne fut pas long: arrivée en août 1822 à Londres, Adèle s'installait à la fin d'octobre dans une jolie mais modeste habitation située dans Bachesrow, garnie de meubles de son choix, avec «ses
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deux maris, » Edouard et Scholl. Ce dernier était le pasteur de l'Eglise française de Londres. Il n était pas marié et accepta avec empressement la proposition des Babut de devenir leur pensionnaire. La conformité des opinions religieuses et des caractères ne tarda pas à établir une étroite union entre Scholl et ses hôtes, pour lesquels l'entrée de Scholl dans leur ménage fut une source de grandes joies et de bénédictions sous tous les rapports. Scholl a puissamment contribué à affermir Adèle dans sa foi; il l'a soutenue dans les douloureuses épreuves qu'elle a eu à subir à Londres, et ce n'est pas sans motif que son nom revient souvent dans le journal d'Adèle.
Elle ne tarda pas à conquérir en M. et M'"*" Vaucher deux précieux amis. M. Vaucher, Suisse, était à la tête d'une modeste maison de commerce à Londres. Scholl, qui était son pasteur et son ami, fit de lui un chrétien aussi sincère que dévoué au service du Seigneur. Il épousa une jeune fille sans fortune, M^*^ Veyrassat, sa compatriote, établie à Londres comme institutrice. Une grande intimité s'établit entre les Vaucher, Scholl elles Babut.
M. Vaucher, qui n'avait pas d'enfants, se décida à renoncer à ses occupations commerciales et à se retirer dans une petite propriété située dans le pays de Gex, où, de concert avec sa femme, il profita de ses loisirs pour répandre la connaissance de l'Evan-
gile. Leur départ de Londres avait à peu près coïncidé avec celui desBabut dont il sera question plus loin. Cette séparation n'altéra en rien l'amitié qui les unissait.
Plus tard, les V'aucher, à la demande des Babut, accueillirent chez eux le jeune Henri Babut, que ses parents destinaient à l'agriculture. M. et jyj.iie Vaucher se convainquirent bientôt que ce jeune homme, parle fait de ses aptitudes et de ses convictions religieuses, était plutôt destiné à devenir un excellent évangéliste et obtinrent de ses parents l'autorisation de le pousser dans cette voie.
Henri fut en effet bien apprécié dans sa nouvelle carrière. Lorsqu'il fut question de nommer des aumôniers protestants pour l'armée qui assiégeait Sébastopol , il offrit ses services qui furent agréés. Il fit preuve, dans ses fonctions, d'un dévouement dont se souviennent encore avec attendrissement ceux qui en ont été témoins et qui sont revenus en France. Quant à lui, atteint du typhus dont il soignait les victimes, il mourut en Ci-imée dans une paix parfaite.
C'est ainsi que Dieu se servit de l'amitié qui unissait les Babut et les Vaucher pour assurer le salut de ce cher garçon, dont l'avenir, vu son peu de goût pour les études classiques, avait donné une certaine inquiétude pendant son enfance.
i8C LA FAMILLE MONOD
En 1823, maman contribua à égayer le ménage de Baches-row en y envoyant Marie, ma sœur, et sa cousine Marie de Coninck, appelée dans la famille : Mimse, pour la distinguer de l'autre Marie. Leur séjour dura quelques mois et fut très heureux pour tous les habitants de Baches-row. Peu après, Élisa remplaçait auprès d'Adèle les deux Marie; elle ne revint à la Tour qu'en janvier 1825.
Edouard, arrivé à une position supérieure dans la maison Baring, s'installait à cette époque (1825) dans la grande maison où se trouvaient les bureaux, dans la Cité, rue de Bishopsgate. C'est dans cette demeure qu'il est resté jusqu'à sa retraite.
Dans les premières années de son mariage, Adèle ne recueillit de son aptitude à la maternité que des déceptions et de douloureuses épreuves. Après une fausse couche à une époque voisine du terme de la grossesse, Adèle accoucha en octobre 1824 de sa fille Louise, qui mourut d'une méningite quelques mois après sa naissance.
En juin 1825, papa et Adolphe, venus à Londres pour les assemblées religieuses, se trouvaient auprès d'Adèle lors de la mort de sa fille Louise. Edouard pensa que la meilleure consolation pour sa femme serait un séjour dans sa famille, et pria papa de l'emmener. Après un séjour de deux mois pendant lequel Adèle alla faire visite à sa belle-mère,
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alors établie chez son fils Auguste à Amboise, elle retourna à Londres avec Mimse.
Le succès de celle-ci fut assez grand pour qu'il fut question de la garder à Londres plusieurs années ; mais elle accepta l'invitation de sa cousine Le Chevalier, qui habitait la Hollande, et se rendit auprès d'elle en avril 182G.
Adèle était alors enceinte et maman vint assister à la naissance de sa seconde fille, Marie, en août 1826. Maman ne les quitta que dans les premiers jours de novembre.
Marie Babut mourut comme sa sœur, à la suite d'accidents cérébraux, en février 1827. Mais, au mois de novembre suivant, Adèle fut consolée par la naissance d'une seconde 3Iarie qui a été une source de joie pour ses parents, a épousé son cousin Jean, et a aujourd'hui quatre enfants et plusieurs petits-enfants. En 1829, Adèle eut son premier fils, Henri, déjà mentionné.
Au mois d'août 1830, Adèle était sur le point d'accoucher de son cinquième enfant. Elle m'écrivit qu'elle venait de perdre son médecin et qu'elle comptait sur moi pour l'accoucher et lui choisir un médecin.
Je venais de terminer mes études médicales et je n'avais plus qu'à présenter ma thèse. ^laman était déterminée à m'accouipagner. Partis le 22
488 LA FAMILLE MOiNOD
août de Paris, nous arrivAmes à Londres le 25, et le lendemain Adèle donna naissance à sa fille Fanny, qui est devenue la femme de son cousin Edouard Stapfer. J'avais amené celui-ci au monde un mois avant d'en faire autant pour Fanny.
J'ai pu, pendant ce séjour auprès d'Adèle, constater qu'elle exerçait à Londres la même influence qu'à Paris. Quoique femme d'un simple employé sans fortune, M™" Bahiout, grâce à son origine, son intelligence, sa piété et son caractère, s'était assuré de nombreux et de fidèles amis^ même dans la classe élevée. Scholl, qui était toujours son pensionnaire, s'était attaché à elle de plus en plus. C'est chez elle que je fis la connaissance du pasteur L. Bonnet qui, après la chute des Bourbons, en 1830, et la suppression des régiments suisses, dont il était le chapelain, avait été appelé par Scholl à Londres, comme son sufFragant. A dater de cette époque, a commencé entre M. Bonnet, et moi une amitié qui dure encore.
Dans le mois d'octobre 1830, je retournai à Paris avec maman.
A cette époque avait déjà débuté la maladie dont Edouard Babut fut atteint et qui devait amener un si grand changement dans la vie d'Adèle. Cette maladie est l'ataxie locomotrice ou tabès, affection mortelle, mais qui ne tue le patient que
graduellement, après plusieurs années de soufrances affreuses. En 183/i, le mal avait pris un tel développement, qu'Edouard était hors d'état de continuer son travail. Il donna sa démission, et la maison Baring, en reconnaissance de ses excellents services, lui assura une pension de retraite. Il vint avec sa femme et ses trois enfants habiter la maison que nous occupions à cette époque, faubourg Saint-3Iartin : maman trouva moyen de les caser en partie chez elle et en partie chez Frédéric, qui demeurait au-dessus de nous.
Lorsque Valdemar fonda en 183/i la pension, qui existe encore rue de Ghevreuse, /i, sous le nom de Keller, son associé et successeur, il proposa à Adèle de venir tenir son ménage. Elle accepta, mais, comme on le verra dans la notice concernant Valdemar, cet arrangement fut de courte durée, et Adèle revint avec sa famille au faubourg Saint-Martin où elle accoucha le 6 avril 1835, de son dernier enfant, Charles, qui, vu l'état de santé de son père, n'était pas attendu.
Cet enfant, qui semblait devoir être une charge dans la famille et qu'on a eu beaucoup de peine à élever (il fallut recourir à six nourrices successives avant de trouver celle qui lui convenait), est devenu un des membres les plus distingués de la famille. Il a remporté d'abord, au Lycée Saint-Louis, une
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multitude de prix, puis, au grand concours, le prix d'honneur en philosophie. Maintenant pasteur à Nîmes, il est considéré comme un des premiers prédicateurs évangéliques de France. A propos de la publication d'un volume de sermons de Charles, un critique l'a qualifié de Bourdaloue protestant.
Dans l'été de 1835, Adèle alla en Suisse, à Renan, pour rejoindre Marie qui y habitait avec son mari et sa famille, par suite d'une maladie de Charles Stapfer. Les médecins avaient pensé que l'air de la
Suisse pourrait être utile à Edouard Babut. Elisa accompagna Adèle pour l'aider dans sa lourde tâche.
Marie et sa famille revinrent à Paris dans l'automne, laissant les Babut en Suisse, où ils passèrent tout l'hiver. Au printemps, l'état d'Edouard s'aggravant, Adèle, sur le conseil des médecins, voulut essayer d'un séjour dans le midi de la France et alla s'établir à Nérac (Lot et Garonne) où l'attirait la présence de leur ami, le pasteur Hosemann. En octobre 1836, Adolphe ayant été nommé professeur de la Faculté de Montauban, Adèle n'hésita pas à aller se fixer auprès de lui.
Cette réunion fut une source de bénédictions spirituelles pour les uns et les autres.
Edouard glorifiait Christ par la manière dont il supportait les atroces souffrances que le Seigneur
lui infligeait. Il n'avait que de courts répits employés à manifester sa tendresse pour sa femme et ses enfants. Sur son lit de mort, quelques années plus tard, Adolphe aimait à se rappeler l'exemple que lui avait donné son beau-frère.
Adèle continuait à exercer la salutaire influence dont elle avait eu le privilège à Paris et à Londres, et venait ainsi en aide à son frère et à sa femme dans la tache de grouper les étudiants autour de leur jeune professeur. Adolphe et sa femme soutenaient Edouard et Adèle dans la douloureuse lutte qui leur était imposée.
En iSkl, Adolphe accepta l'appel que l'Eglise réformée de Paris lui avait adressé.
Edouard Bahut fut enfin délivré de cette vie de soufTrances qui avait duré plus de dix-huit ans; il mourut le o octobre I8/18, à l'âge de cinquante et un ans. Rien ne retenait plus Adèle à Montauban ; elle se hâta de revenir à Paris, et demeura avec sa fille Marie chez Frédéric, qui était alors établi dans l'Avenue des Champs-Elysées. Fanny fut envoyée chez les Adolphe, qui demeuraient au haut du Faubourg Poissonnière. C'est pendant ce séjour qu'eut lieu, en IS/iO, le mariage de Marie Babut avec son cousin Jean Monod, alors pasteur de l'Église de Marseille.
Adèle, après deux courts séjours, l'un h Bordeaux
i92 L\ FAMILLE MONOD
chez Mimse, devenue, en 1828, M""' Paul de Goninck, et l'autre à Marseille, à l'occasion de la naissance d'Eugène, son premier petit-fils, fut rappelée à Paris, en 1851, par la maladie qui emporta notre mère, le li mars.
Adèle et Belsy restèrent ensemble dans l'appartement de la rue de Paradis Poissonnière où maman était morte. C'est chez elles que mourut Catherine, la fille aînée d'Edouard, en 1853.
M'"® de Marveille ayant demandé à Adèle de recevoir ses deux filles en pension, Adèle et Betsy prirent à cet effet un appartement dans la rue d'Abbeville et y restèrent quelques années. Elles allèrent, en 1858, au Havre chez leurs frères. Betsy resta chez eux, et Adèle alla passer l'hiver de 1859 à Nimes. Elle revint à Paris en mai pour le mariage de sa fille Fanny.
Son fils Henri était mort en Crimée, en J856. Adèle, n'ayant plus d'enfants auprès d'elle, alla retrouver Betsy au Havre et s'établit avec elle dans un petit pavillon sur la Côte d'Ingouville, dans le voisinage de leurs frères.
En d863, Ch. Babut fut nommé pasteur à Beaumont (Drôme). H n'était pas marié, et sa mère renonça à son établissement au Havre pour aller tenir le ménage de Charles. Elle le suivit à Nîmes, eut la joie de l'y voir marié, en 1868, et d'assister
à la naissance de ses cinq premiers enfants. Elle mourut, le 2 mai 1876, âgée de quatre-vingts ans. Ce n'est que pendant les onze dernières années de sa vie qu'Adèle a connu le repos dans une demeure fixe, après tous les changements de domicile auxquels elle a été entraînée depuis son retour de Londres en France; mais elle avait appris depuis longtemps à aspirer au véritable repos auprès de son Sauveur, et c'est sans regret et en pleine paix qu'elle vit arriver le moment où elle allait enfin le goûter.
Adèle a eu six enfants, dont deux morts en bas âge, et un (Henri) mort en Crimée, comme il a été dit plus haut.
Les trois survivants sont :
Marie, qui a épousé, en J8/i9, son cousin Jean Monod; leurs sept enfants ont été mentionnés dans la biographie de Frédéric.
Fanny, qui a épousé, en .1859, son cousin Edouard Stapfer et n'a pas eu d'enfants.
Charles, qui a épousé, en 4868, Hélène Bonnet, fille de mon vieil ami, le pasteur Bonnet, et en a eu dix enfants dont huit sont encore auprès de lui.
Adèle a donc eu dix-sept petits-enfants, dont sept appartiennent aussi à Frédéric et ont été déjà portés au compte de celui-ci.
19 i LA FAMILLE MOiNOD
Edouard *.
De physionomie fort agréable et de taille plutôt au-dessus de la moyenne , Edouard passait à bon droit pour être le plus beau des Monod, médiocre avantage aux yeux de qui connaîl le type général de la famille.
La belle intelligence et l'excellent cœur dont Edouard était doué ne produisirent pas tous les fruits voulus dans sa jeunesse, grâce à l'excessive défiance de lui-même, si bien signalée par Adèle dans ses portraits des Douze.
C'est cette conviction de son incapacité qui a empêché Edouard d'apporter dans son travail le zèle dont il aurait pu tirer si bon parti, et qui le décida à embrasser la carrière du commerce. A l'âge de dixsept ans, il commença son apprentissage dans la maison de banque de M. Hottinguer, qui n'eut jamais qu'à se louer de son travail et de son exactitude.
En 1825, il fonda avec Henri au Havre la maison Monod frères et C'"", et apprit enfin à s'apprécier à sa propre valeur. Aussi ne craignit-il pas de se charger en 1832 de la difficile mission d'entreprendre, pour
sa maison, le voyage aux Etats-Unis que Henri avait
i Né le 12 juillet 1798.
LES DOUZE — ÉDOL VI\D i95
fait dix ans auparavant pour la maison Pertuzon. Il réussit complètement dans cette mission et revint en i83/i reprendre sa place auprès de Henri.
Pendant son absence, en 1833, M'""^ Henri ^lonod avait eu la visite de son oncle Jacques Gros, accompagné de sa femme et de ses deux fdles jumelles âgées de vingt ans. A son retour, Edouard entendit parler des succès qu'avait obtenus l'une d'elles, Élisa, et désira faire sa connaissance. A cet effet, il se rendit en 1835 à Wesserling, en Alsace, où elle demeurait chez son père. Il venait, en apparence, prendre les ordres de M. Gros pour la livraison du coton dont celui-ci avait besoin pour sa manufacture. Edouard ne (arda pas à prendre feu et s'offrit lui-même au lieu de ses balles de coton. Momentanément exilé à Metz pour se donner le temps de la réflexion, il fut rappelé et fiancé le 18 décembre J835. Le mariage eut lieu le 4 juillet 1836 dans le salon de Wesserling et fut béni par Frédéric. C'est ainsi qu'un second lien fut établi entre les familles Gros et Monod.
Edouard, après la mort de son frère Henri, a continué à diriger la maison avec l'aide de ses deux neveux, jusqu'au moment où des accidents cérébraux ont altéré sa belle intelligence sans rien ôter à sa chaleur de cœur. H est mort dans cet état en 1887, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans.
196 LA FAMILLE aïO.XOD
Élisa, opérée avec succès de la cataracte, a eu le bonheur de pouvoir rester dans la maison qu'elle occupait avec son mari depuis trente ans, malgré la liquidation de la maison Monod frères, décidée par les fils de Henri après la mort de leur oncle.
Edouard a eu sept enfants, dont quatre filles. Il a perdu un fils et une fille en bas âge. Sa fille aînée, Catherine, qui, sous tous les rapports, semblait appelée à être une des gloires de la famille, est morte à seize ans de la fièvre typhoïde.
Fanny, la seconde, a épousé, en 1865, Alexandre von Glehn, négociant anglais, d'origine russe par son père. Elle est en voie de fonder la branche anglaise des descendants des familles Gros et Monod. Elle a eu trois fils, dont un mort après une longue maladie, et deux filles.
Gabriel a montré dès son enfance une grande aptitude pour les études littéraires, a été reçu avec dispense d'âge à l'Ecole normale supérieure, où il est maintenant maître de conférences d'histoire, a fondé la Revue historique et le Cercle Saint-Simon et a fait au nom Monod une grande place parmi les historiens de l'époque actuelle. lia épousé, en 1873, Olga Herlzen, qui lui a donné deux garçons et deux filles.
Isabelle s'est sentie appelée à se consacrer à ses
parents ; elle était devenue indispensable à sa mère afTectée de cécité, et à son père, affaibli par plusieurs coni^estions cérébrales. C'est avec une joie tiliale et chrétienne qu'elle a accepté cette vie de consécration à ses parents.
Auguste, par suite de maladies répétées dans son enfance, n'a pu entrer dans une carrière active. Il est resté auprès de ses parents. Dans ces dernières années, il a traduit, sous la direction de son frère, l'Histoire du peuple anglais par Green, Cette traduction lui a valu en J889, de la part de l'Académie française, une part du prix Langlois.
Edouard a donc eu neuf petits-enfants.
Billy ».
Doué d'une bonne constitution, d'une belle intelligence et d'une figure agréable qui a pris, avec les années, un singulier caractère de beauté ascétique, Billy' était, dans sa jeunesse surtout , un très bon enfant qui se faisait aimer de tous par sa douceur. Son défaut principal, signalé par Adèle, était l'absence de fermeté dans le caractère.
1 Né le 10 mars 1800.
2 De son vrai nom : Guillaume. Je lui conserve dans ces lignes celui sous lequel il est habituellement désigné dans la famille.
Il se laissait souvent entraîner à des fautes et s'en repentait vivement ensuite. Il était très gai et nous amusait par ses traits d'esprit. Un jour, en réponse à l'exclamalion qu'il était un puits de calembours, il répondit : « Et vous êtes les sots qui les tirez du puits. »
Son frère Adolphe, né vingt-deux mois après lui, avait la fermeté qui manquait à Billy, et celui-ci éprouva, dès son enfance, le besoin de s'appuyer sur son frère plus jeune- Telle fut l'origine de l'amitié légendaire qui unit les deux frères, qui les poussa à travailler ensemble, à rechercher les mêmes éludes, à embrasser la même carrière, et qui a duré jusqu'à la mort d'Adolphe.
Ils commencèrent leurs études classiques sous la direction de M. Kûster, et profitèrent plus tard des leçons de M. Stapfer. Des études de sciences faites au collège Bourbon, des cours à la Sorbonne, au Collège de France et à la Bibliothèque royale furent ajoutés en complément à l'instruction de la maison paternelle. Billy donna la preuve de sa facilité de travail et de son intelligence en remportant, au concours général des lycées de Paris, le second prix de physique.
Sans avoir autant de facilité qu'Adolphe pour la poésie, Billy a écrit quelques pièces de vers. Il a d'ailleurs travaillé avec son frère et fait en
quelques jours, pendant un de nos séjours à Auchy, une parodie en vers, en trois actes, de la tragédie deRaynouard: Les 7em/;//e/-5. Cette parodie, qui fait grand honneur à la verve poétique de ces jeunes gens et à leur jugement critique, a été conservée dans le journal d'Adèle.
Ils ont aussi composé une chanson faite à l'occasion du mariage de Frédéric. Elle fait partie de la collection des poésies d'Adolphe qui est entre les mains de la famille Morin, mais qui est loin d'être complète.
En novembre 1820, Billy et Adolphe, accompagnés par papa, allèrent s'installer à Genève pour commencer leurs études dans la Faculté de théologie. Ils y rencontrèrent Adèle, qui revint à Paris avec papa dans les premiers jours de décembre.
A la demande de maman, Billy et Adolphe ont écrit, pendant leurséjour à Genève qui dura jusqu'en i82/i, un journal qui est une des plus précieuses archives de la famille. Ma nièce Sarah, dans le livre consacré à son père, en a tiré un charmant et excellent parti pour faire connaître ce qu'a été ce séjour de nos deux, frères. J'y renvoie mes lecteurs.
En 1822, ils vinrent passer leurs vacances à la Tour, et tous deux, à huit jours d'intervalle, prêchèrent leur premier sermon dans Téglise de Sainte- Marie, en présence de papa et de toute la famille.
Dès cette première épreuve, papa avait compris ce que serait un jour Adolphe comme prédicateur.
Il eut la joie, en i82i, d'aller assister aux brillants examens de ses deux fils et a. leur consécration. Après avoir fait avec eux une excursion en Suisse, en compagnie du professeur Bouvier, dont le fils a plus tard épousé la seconde fille d'Adolphe, il les ramena à la Tour.
M'"® Gauthier,sœurdesDelessert,offritalorsà Billy la charge de devenir compagnon de son fils Etienne, atteint d'une maladie nerveuse, qui nécessitait une surveillance constante. Cette dépendance n'avait rien de pénible. Etienne était un aimable garçon, et la vie chez sa mère était fort agréable. Etienne passait la belle saison à Villeneuve-le-Roi, dans une propriété dont le charme tenait en grande partie à ce qu'elle communiquait avec un vaste domaine appartenant à M. Alexandre Delessert.
L'année suivante, sur le conseil de son médecin, M. Biett, M""" Gauthier résolut d'envoyer son fils et Billy faire un séjour en Italie et eut la bonne pensée de proposer à Adolphe de les accompagner. Ils partirent en octobre 1825. Etienne et Billy revinrent en 1826, laissant Adolphe à Naples. On trouvera quelques détails sur ces faits dans le livre de Sarah '.
1 Adolphe Monod. Souvenirs, etc. 1" vol., p. 78 et suiv.
En J828, Billy alTermi dans ses convictions religieuses, désira se vouer au service actif du Seigneur et accepta l'appel qui lui fut fait par l'Eglise de Saint- Quentin. Il y commença son ministère avec un ardent désir d'amener les âmes à Christ. Mais, dès le début, il fut entravé dans ses efforts par l'opposition d'un consistoire rationaliste. Les luttes pénibles qui en résultèrent n'eurent pour effet que d'exalter le zèle du jeune pasteur et de l'affermir dans la voie que son devoir lui dictait. Quelque court qu'ait été le ministère de Billy à Saint-Quentin, il a porté de beaux fruits; et maintenant encore il y a dans cette église des chrétiens qui se souviennent avec reconnaissance du bien qu'ils ont reçu de lui.
Il épousa, en J83J, Sophie Peschierqui partageait ses convictions et son zèle. Excité au lieu d'être modéré par elle, il ne garda plus aucun ménagement; il entra en lutte ouverte avec son consistoire. A l'excitation cérébrale produite par ces luttes douloureuses s'ajoutait une cause physique d'affaiblissement : Billy, dévoré du besoin de se sacrifier en faveur des pauvres de son église, s'imposait, pour leur venir en aide, de grandes privations.
Ces luttes, ces chagrins et ces privations altérèrent profondément sa santé. Cette altération se manifesta sous la forme d'une affection mentale que
202 LA FAMILLE lUONOD
les aliénistes ont désignée sous le nom de monomanie religieuse. Une voix qu'il croyait entendre, comme tous ceux qui sont atteints de cette maladie, lui révéla qu'il était le Christ revenu sur la terre pour le salut des hommes et qu'il devait agir en celte qualité.
Le Consistoire obtint sa destitution, motivée en partie par son état maladif.
Il fallut le ramener h Paris. Frédéric échoua dans une première tentative. Valdemar fut plus heureux, et Billy put être installé dans la maison paternelle qui était alors au faubourg Saint-Martin.
Un jour, Billy put échapper à la surveillance dont il était l'objet et se présenta aux Tuileries avec l'intention de révéler à Louis-Philippe ce qui allait lui arriver. Il fut arrêté, puis rendu à son père sous la condition qu'il serait enfermé dans une maison de santé destinée au traitement des affections mentales. Il fut confié aux soins de M. Falretà Vanves, et plus tard transféré à Fish ponds, près Bristol, dans l'espoir qu'un médecin chrétien aurait plus de prise sur sa maladie que n'en avait eu M. Falret.
Cet espoir parut se réaliser: Billy devint parfaitement calme. Il écrivit à Adolphe une lettre G ù il reconnaissait les erreurs dans lesquelles h était tombé. Son médecin le déclara guéri, et il fut rendu à sa famille.
LES DOLZE — BILLY 203
Mais il déclara aussitôt qu'il n'avait renié ses idées antérieures que sur l'ordre de Dieu, pour recouvrer sa liberté. Il fut dès lors considéré comme incurable; mais comme il était parfaitement calme, papa se crut dispensé de le faire enfermer de nouveau.
Billy, qui avec sa liberté avait recouvré sa femme, alla s'établir avec elle d'abord à Genève puis à Lausanne. Il ne tarda pas à trouver, à l'instar de tous les faux christs qui l'ont précédé et de ceux qui lui succéderont, un petit noyau d'adhérents qui le vénérèrent comme un maître.
Sa femme, qui croyait en lui et contribuait ainsi à entretenir ses idées fausses, mourut en 1845.
Billy profita de ses loisirs à Lausanne pour publier plusieurs écrits religieux et littéraires qui furent remarqués, entre autres un essai d'une Philosophie du goût dont Vinet faisait grand éloge. Il avait fondé une revue mensuelle intitulée: Bibliothèque littéraire française et étrangère, qui parut pendant quatre ou cinq ans. Il concourut avec Adolphe pour le prix promis par la Société des livres religieux de Toulouse au meilleur ouvrage traitant de la lecture de la Bible. Adolphe remporta le prix par sa célèbre Lucile, mais le travail de Billy fut fort estimé par la Société de Toulouse, qui le publia.
20i LA FAMILLE MONOD
En ïSliG, le fameux Druey ' le nomma pasteur à Lausanne, à la suite de la démission d'un grand nombre de pasteurs du canton de Vaud. Il avait alors commencé la publication d'une revue bi-mensuelle, religieuse et politique, l'Ami des a/pigés, qui dura jusqu'en 1848. Il fut destitué pour s'être opposé à la persécution religieuse contre les chrétiens séparés de l'État.
En 18/|9, il fut appelé comme pasteur à Alger où il resta près de quatre ans. C'est pendant ce séjour qu'il se remaria, en 1851, avec M"® Nina Lauront. Il avait écrit à son frère Horace, pasteur à Marseille, pour le prier de lui trouver une femme. Sur la réponse de celui-ci, il s'était (iancé par correspondance, et c'est en arrivant à Marseille pour se marier qu'il fit la connaissance de sa femme. Elle n'a pas eu d'enfants, et le laissa veuf pour la seconde fois en 1880, après vingt-neuf ans d'une union pendant laquelle Biily n'eut jamais lieu de regretter la façon originale dont il s'était marié.
Appelé à Rouen par le pasteur Paumier, comme son sutfragant, Billy remplissait ses fonctions à la
1 Druey , membre de la Diète fédérale, puis du Conseil fédéral, plus tard président de la Confédération helvétique, prit une part active aux luttes politico-religieuses qui agitèrent la Suisse de 1830 à 1848, et qui se terminèrent par l'expulsion des Jésuites et la proclamation de la nouvelle constitution fédérale de Juin 1848.
satisfaction générale, lorsqu'Adolphe fut frappé de la maladie dont il devait mourir et forcé de recourir à l'aide d'un sulfragant. II choisit naturellement son frère. jMais il voulut d'abord être certain que celui-ci était réellement guéri de sa monomanie. Il eut avec lui une conversation dans laquelle il le somma devant Dieu de lui dire la vérité à ce sujet. Billy lui déclara qu'il avait renoncé à ses erreurs, et x4dolphe se sentit libre de le proposer au consistoire comme son suffragant.
A la mort d'Adolphe, la majorité du consistoire était d'avis de lui donner pour successeur son digne suffragant. Mais il avait un compétiteur, M. le pasteur Rognon, qui était aussi suffragant, et MM. Guizot et Mettetal obtinrent la nomination de Rognon, motivée surtout par cette considération que si l'on nommait Billy, Rognon crierait, tandis que Billy se tairait si l'on nommait Rognon. Ceux qui raisonnaient ainsi ne se trompaient pas, du moins en ce qui concerne Billy, qui accepta sa défaite avec une douceur angélique.
Il fut enfin nommé pasteur en titre le 11 janvier 1865. 11 a desservi l'Église de Paris pendant dix-huit ans de telle façon que, dans mon amour fraternel, j'aimais à voir en lui un successeur de saint Jean, comme j'avais vu en Adolphe un successeur de saint Paul. Ces dix-huit années ont été bénies pour
l'Église et pour tous ceux qui ont eu le privilège d'entendre Billy, ou de recevoir ses leçons d'instruction religieuse. Il était impossible d'apporter dans la cure d'âmes plus de sympathie, d'intelligence des besoins spirituels, de tendre indulgence en même temps que de saintes austérités ; dans le service des pauvres, plus de dévouement et d'amour; dans l'enseignement des catéchumènes, plus de largeur de vues et de chaleur communicalive. Gomme prédicateur, on ne pouvait sans doute le comparer à Adolphe pour la pureté du style, l'abondance des idées, la puissance soutenue de la parole. Mais quand il était entraîné par un sujet qui excitait en lui la passion ou l'enthousiasme, il atteignait souvent à la plus haute, à la plus entraînante éloquence. Ceux qui l'ont entendu pendant la guerre d'Amérique se souviennent des accents extraordinaires dont il fit vibrer les voûtes de Sainte-Marie et de l'Oratoire en parlant de l'esclavage. Nul, peut-être, n'a prêché d'aussi beaux sermons de charité que Guillaume Monod. La lutte était vive alors entre l'incrédulité qui, sous couleur de libéralisme, voulait entrer dans l'Église, et les saines traditions des réformateurs. Elle se dessina nettement lors des conférences pastorales de IS6I1. Billy y déploya, pour la défense de la foi, la plus admirable éloquence; au sortir d'une de ces conférences, un de ses auditeurs disait :
LES DOLZE — BILLY 207
«Jamais je n'ai entendu un plus haut ni un plus touchant langage; il a été un lion par la force, un agneau par la douceur. »
La charité était sa vie; pendant la Commune, en j.87i, il se dépensa sans compter, sans regarder ni aux dangers, ni aux fatigues, ni aux privations. Il resta fidèle à son poste, remplissant sans trembler ses fonctions pastorales, protestant publiquement contre les crimes de la Commune, donnant asile à des prêtres dont la vie était menacée.
Les souffrances de l'année terrible réveillèrent chez lui les impressions fausses qu'avaient produites, en 1831, les luttes et les souffrances de Saint- Quentin. Il crut devoir reprendre la prédication de ses idées personnelles et n'hésita pas à sacrifier, pour remplir ce qu'il regardait comme une vocation d'en haut, la situation exceptionnelle que son âge, ses talents et ses services lui assuraient à la tête de l'Église de Paris.
Il donna sa démission le 16 janvier 187/|. et reçut de l'Eglise une pension de retraite. Depuis lors il s'est consacré entièrement à la prédication de ses idées et au soin de son troupeau particulier. Il a, en effet, un certain nombre de discij)les en France et surtout en Suisse. Grâce à la générosité de quelques-uns d'entre eux, il a eu depuis lors, malgré la solitude que lui a faite la mort de sa seconde
208 LA FAMILLE fllONOU
femme, une vieillesse facile et heureuse. Bien qu'il ait souffert de ne pouvoir amener personne de sa famille à partager ses idées, il n'a pas cessé d'entretenir avec elle les relations les plus affectueuses, de prendre part à toutes nos réunions de joie et de deuil, d'être entouré de l'affection et de la vénération de tous ses neveux et nièces.
Un épisode de ces dernières années suffît à prouver l'extraordinaire ascendant moral exercé par lui. Un jeune homme était en prison accusé de vol, mais sans preuves. Son avocat se faisait fort de le faire acquitter. Billy, qui l'avait connu auparavant, alla le voir et non seulement se fit avouer la culpabilité de l'accusé, mais le décida aussi à reconnaître devant le tribunal le vol dont il était soupçonné, plus un autre vol déjà ancien dont l'auteur était ignoré.
La maladie de Billy est la plus grande épreuve qui ait été infligée à notre famille ; mais si regrettables que soient à nos yeux les erreurs de Billy, le mal qu'elles ont pu faire ne sera ni profond ni durable, tandis que le bien fait pendant sa longue carrière pastorale durera éternellement.
Il existe de Billy un beau buste exécuté par M'^' Thérèse Rey, aujourd'hui M'"*" Henri Appia.
Adolphe ".
Adolphe a été le plus beau fleuron de la couronne de nos parents. Il a été le plus grand prédicateur de l'Église réformée de France au dix-neuvième siècle, et quand ses frères et sœurs seront tous oubliés, le nom de Monod, grâce à lui, gardera sa place dans l'histoire de cette Eglise.
Le beau et solide monument que lui a élevé sa fille Sarah ^ le fait si bien connaître, que je me crois dispensé de lui donner la grande place qui lui reviendrait dans cette esquisse biographique des Douze. Je me contente d'inviter mes lecteurs à lire et à relire ces volumes. Non seulement ils y trouveront l'histoire d'Adolphe et des détails sur la famille Monod, mais cette lecture sera pour eux une source d'édification, en leur montrant les voies par lesquelles Dieu a amené graduellement Adolphe à devenir son fidèle et éloquent serviteur.
Je me contente de compléter pour la famille le récit de Sarah, en disant qu'Adolphe, qui avait épousé, en 1829, M"" Hannah Honyman, a eu six filles, dont une morte en bas âge, et un fils.
ï Né le 21 janvier 1802. — Mort le G avril 1850. 2 Adolphe Monod. Soitvenirs de sa vie. Extrdils de sa correspondance. Paris 1885, 2 vol. in-8o.
William a été dans sa jeunesse un des meilleurs élèves du collège Bourbon, maintenant lycée Gondorcet. Indépendamment des nombreux prix remportés au collège, il a obtenu, au concours général, quatre prix, dont le premier prix de discours français, et huit accessits. Il a épousé, en 1863, Marie Vallette, fille du pasteur Vallette, successeur d'Adolphe à Naples, et son ami; il est maintenant aumônier de l'Institution des diaconesses à Paris, et a neuf enfants, dont cinq garçons.
Mary a épousé, en 4858, le D' Henry Morin et a eu dix enfants, dont une fille. Le neuvième garçon, né en J873, est mort en bas-âge. Mary est morte \e lli avril 4890.
Marguerite, mariée, en 185/t, au professeur x\uguste Bouvier, à Genève, a eu dix enfants, dont quatre morts en bas-âge. Elle est morte d'une maladie du cœur, le J6 septembre 4 887.
Sarah ne s'est pas mariée. Elle occupe depuis quinze ans, à l'Institution des diaconesses de la rue de Reuilly, une place qui serait difficilement remplie par une autre.
Emilie a épousé, en J 865, Théodore Audeoud, notaire à Genève, et a eu huit enfants, dont quatre filles.
Camille, mariée, en 1867, au pasteur Gharles Vernes, a eu sept enfants, dont deux filles, et a perdu deux garçons en bas-âge.
LES DOLZE VALDEMAR 211
Adolphe a donc eu quarante-quatre petits-enfants.
Deux bustes d'Adolphe ont été faits après sa mort, d'après des photographies et des souvenirs. Le premier a été exécuté par M. de Triqueti. Sur le conseil de feu M. Jalaguier, j'ai chargé 31. Menier de faire un second buste, qui partage avec le premier les suflfrages des admirateurs d'Adolphe. Je l'ai fait reproduire en marbre, et l'ai confié momentanément à mon neveu Morin.
Valdemar *.
Valdemar a été le mieux doué des Douze sous le rapport financier. On l'avait affublé dans son enfance du nom de maquis. JMais, comme le dit Adèle, ce petit singe avait l'air très spirituel , et cette apparence n'était pas trompeuse. Il avait de l'esprit et de l'intelligence, et a toujours fait preuve d'un excellent cœur, de dévouement à la famille, de fixité dans la foi qu'il partageait avec ses frères et sœurs, et enfin de ténacité et de méthode dans le travail.
Il n'est pas étonnant qu'avec de telles armes, Valdemar, doué d'une santé vigoureuse et de la faveur attachée à son nom, ait conquis un beau rang dans la bataille de la vie.
1 Né le -10 janvier 1807.
M. Kiister fut presque son unique pédagogue dans son enfance et sa jeunesse, au sortir de laquelle Valdemar fut reçu bachelier ès-Ietlres en 1824. Il se décida à suivre les cours de la Faculté de droit de Paris. Au bout des trois années obligatoires, Valdemar obtint facilement le diplôme de licencié en 1829. A cette époque, Kiister se retira en Suisse, et M. François Delessert, dont le fils était en pension chez papa, demanda à Valdemar d'être le précepteur de ce jeune homme. Valdemar accepta pour quelques années.
Lorsque cette tâche fut accomplie, Valdemar, se sentant peu de goût et d'aptitudes pour la carrière du barreau, pensa qu'il pourrait utiliser son instruction et la faveur d'être fils du président du Consistoire de l'Église réformée de Paris, pour fonder un pensionnat protestant. Il n'en existait pas à Paris. Il fut encouragé dans cette idée par des membres influents de l'Église, qui promirent de lui venir en aide de leurs bourses en lui confiant leurs fils. Mais la première condition du succès dans un tel projet était de s'assurer la collaboration d'un homme du métier. Valdemar le trouva en M. Keller, qui était attaché depuis 1830 à l'école d'enseignement libre, établie à Fontenay-aux-Roses. M. Keller y enseignait l'allemand, et était sous-directeur de l'école. Une association eut lieu entre lui et Val-
demar. Celui-ci avait obtenu le diplôme de chef d'institution, le 14 octobre 183/», et c'est grâce à ce diplôme qu'il put fonder cet établissement. Dans son contrat d'association avec M. Keller, Valdemar avait reconnu à ce dernier tous les droits de directeur, dans toute la force du terme. Tous deux étant garçons, il fallait une aide pour la tenue du ménage. Adèle Babut, qui venait de rentrer à Paris avec son mari malade, accepta celte charge.
M. Keller, après des recherches infructueuses, eut le bonheur de découvrir une grande maison avec un beau jardin, rue de Chevreuse, li. Elle fut louée à long bail, et l'institution fut ouverte en 183/|. avec plusieurs élèves, dont quelques-uns, entre autres Edmond de Pressenséet Alfred André, venaient de l'établissement de Fontenay et avaient suivi M. Keller.
En 1835, Valdemar obtint la main de M"' Adèle Lecavelier qui (à l'inverse de la plupart des jeunes filles entrées par le mariage dans notre famille) avait une modeste dot et des espérances. Adèle n'était plus utile a son frère; elle céda la place à sa belle-sœur.
Peu de temps après, Valdemar acquit la conviction qu'il n'était pas fait pour être chef d'institution et que ce genre de vie ne convenait pas non plus à sa femme. Il y eut d'ailleurs certains tiraillements entre M. Keller et Valdemar, et celui-ci se décida à
céder la place à son associé. C'est en 1836 que l'association prit fin, moyennant quelques arrangements pécuniaires.
La prospérité de cette institution et l'utilité dont elle a été pour les familles protestantes de Paris, sont la preuve que Yaldemar avait eu une idée juste en la fondant.
En quittant la rue de Chevreuse,Valdemar s'établit dans une maison vis-à-vis de celle que nos parents occupaient dans le faubourg Saint-Martin; elle a été depuis envahie par les magasins de nouveautés du Tapis rouge. Il transporta ensuite son domicile dans la rue Montholon et plus tard au n° 13 de la rue du Conservatoire. Ce fut sa dernière étape.
Il ne trouva véritablement sa voie qu'en 18/tO. 11 acheta à cette époque la première charge de courtier d'assurances maritimes de Paris, dont le possesseur, M. Julien, se retira, après avoir initié son successeur au métier, et l'avoir fait accepter par ses clients.
Le succès, dans cette occupation, dépendait de l'intelligence, de l'activité, de la probité et de la santé du titulaire. Valdemar possédait tous ces éléments de réussite. Il put s'acquitter de sa dette envers M. Julien au bout de quelques années, d'autant plus facilement que cette charge avait pris un grand développement en passant entre ses mains.
LKS DOUZE — MARIE 215
Après avoir iravaillé avec un plein succès pendant plus de vingt ans, Valdemar fut atteint des premiers symptômes d'une maladie du cœur. Il vendit alors sa charge et s'accorda le repos dont il avait tant besoin. Il mourut subitement îe 28 juin 1870, à l'âge de soixante-trois ans, après avoir vu naître ses cinq premiers petits-enfants.
Sa femme lui a survécu jusqu'au 15 janvier
Valdemar n'a eu qu'un fils, Alfred, qui, après avoir fait de bonnes études de droit, a été avocat au Conseil d'État. Il est actuellement conseiller à la Cour de cassation, où il est fort estimé de ses collègues. Il a épousé, en 1861, W" Louise Renard (de Sedan), qui lui a donné neuf enfants, dont six lilles; tous sont encore vivants.
Valdemar a eu neuf petits-enfants, dont quatre nés après sa mort.
Marie '.
Sans avoir de titres bien valables à la beauté, Marie a été sans contredit le plus joli des enfants Monod, ce ([ui, je l'ai déjà dit, ne signitie pas
1 Née le 31 mars 1809.
grand'cliose. Ses beaux yeux, sa charQiante figure et son bon cœur la faisaient aimer de tous.
Elle ne tenait pas à s'instruire, et Adèle, qui fut sa première éducatrice, eut souvent à se plaindre de l'indolence de son élève. M. Kiister fut plus heureux; il donna à Marie une place dans la salle d'études et l'initia à l'étude du latin. Marie en était arrivée à traduire facilement l'Enéide à livre ouvert. Il l'associa à nos jeux et à nos promenades. Elle palinait, quand l'occasion s'en présentait, très joliment. Ce fut alors un gentil garçon manqué.
L'arrivée de sa cousine, Marie de Goninck, en 182 j, fut un grand avantage pour elle. Marie avait douze ans et sa cousine quatorze. Ces deux enfants se lièrent d'une étroite amitié que la mort seule a rompue, et le garçon manqué devint une charmante jeune fille. Elles complétèrent ensemble leur instruction comme externes dans la pension de M'^^^ Duhamel, voisine de la Tour. J'ai déjà signalé dans la biographie d'Adèle le séjour heureux de ces deux jeunes filles auprès d'elle, à Londres, en 1823, pendant plusieurs mois.
De retour à Paris, Marie ne tarda pas à faire la conquête de Gh. Stapfer, reçu depuis sa jeunesse dans notre famille comme un des nôtres. Il venait de sortir de l'École des ponts et chaussées, le premier de sa promotion, avec le titre d'ingénieur.
Par ce magnifique succès, il a donné la preuve de ce qu'on peut obtenir par la ténacité au travail et le bon en)ploi de son temps. Dans sa jeunesse, il n'avait rien de brillant, surtout à côté de son frère Albert, et nous n'en faisions pas grand cas. Mais il avait une grande aptitude pour les mathématiques et était un travailleur aussi consciencieux qu'infatigable. C'est grâce à ces dons et à une conduite exemplaire que ce jeune homme, qui par suite de sa modestie et de son humilité ne se faisait pas valoir, fut reçu d'emblée à l'École polytechnique parmi les premiers, admis ensuite à l'École des ponts et chaussées, et en sortit à la tête de tous ses camarades, qui lui firent une ovation à cette occasion.
Dès son début dans ses fonctions d'ingénieur, Charles eut occasion de se faire apprécier. Sa mère avait obtenu, comme faveur, qu'il ne fût pas envoyé en province et restât attaché au service des ponts et chaussées à Paris. Le gouvernement avait eu l'idée malheureuse d'établir sur la Seine un pont suspendu, en face des Invalides, et avait confié la construction de ce pont à un entrepreneur. Charles fut chargé de contrôler ce travail, et le fit avec l'exactitude et la conscience qu'il apportait à tout ce qu'il faisait. Les calculs avaient été défectueux et, dès la pose du tablier, l'une des piles
fléchit. De là un procès de la ville contre l'entrepreneu'". Le journal si exactement tenu par Charles lournit le principal élément du jugement qui fut prononcé et valut à Charles des félicitations. Il avait signalé dans ce journal la faute qui avait été commise par l'entrepreneur. Tel était l'excellent garçon qui demanda la main de Marie.
Charles dut patienter jusqu'à ce que sa fiancée eût accompli sa dix-huitième année, et le mariage n'eut lieu que le 9 octobre 1827. Marie commençait une vie où les épreuves se sont accumulées, surtout dans ses dernières années.
Pendant les premières, les maladies dont a été atteint son mari avaient été déjà pour Marie la source de grands chagrins.
A la suite des travaux parfois excessifs auxquels se condamnait celui-ci, il fut frappé d'une anémie cérébrale dont la guérison exigea la suspension de tout travail de tête, et un congé prolongé pendant plus d'une année. C'est cette maladie qui motiva le séjour de Marie et de sa famille à Renan, dans le canton de Berne, en 1835, dont il est question dans mon Récit. Grâce à Dieu, Charles recouvra complètement la santé et put reprendre ses fonctions. Mais cette maladie eut des conséquences graves pour l'avenir de sa carrière: en l'empêchant de suivre la filière ordinaire imposée au
LES DOLZE — MAUIlî 211)
corps des ingénieurs des ponts et chaussées, elle le priva des hauts grades auxquels ses brillants débuts lui donnaient droit. Sa carrière d'ingénieur s'est bornée au service de la ville de Paris. L'administration a voulu reconnaître ses bons services en retardant sa retraite de plusieurs années au delà du terme fixé par le règlement.
Plus tard, Charles fut atteint, lors de son séjour avec sa famille au faubourg Saint-Martin, d'une fluxion de poitrine si grave qu'elle paraissait devoir être mortelle. Marie, arrivée au terme d'une grossesse, assise auprès du lit de son mari, dont on attendait la fin, fut obligée de le quitter et de se mettre elle-même au lit pour ses couches. Elle conserva, dans celte terrible épreuve, celte soumission et ce calme dont elle a donné tant de preuves depuis. Elle se borna à me dire en se mettant au lit : « J'aurais bien désiré rester auprès de mon Charles jusqu'à la fin. » — Dieu récompensa immédiatement la soumission de Marie. En même temps que marchait le travail de l'accouchement, un mieux très sensible se manifestait chez Charles, et au moment de la délivrance de ma sœur, je pus lui dire qu'il y avait tout lieu de croire que son mari était sauvé.
Cette résurrection, qui eut lieu en 1838, a été suivie d'un bon état de santé qui a persisté jus-
qu'en 1881. Le 42 avril de cette année, Charles succombait à une nouvelle fluxion de poitrine. Sachant que sa mort était prochaine, et conservant la plénitude de son intelligence, il a pu glorifier son Sauveur en faisant ses adieux en pleine paix à sa femme, aux enfants qui lui restaient, et à sa fidèle servante. Il leur a laissé, ainsi qu'à nous tous, de bien doux souvenirs.
En 1877, nous avions pu célébrer les noces d'or de Marie et de Ch. Stapfer, première fête de ce genre dans notre famille. Ce fut la dernière joie de famille pour Marie. Aux épreuves antérieures à cette fête, résultant des maladies de son mari, de la mort de Cécile et de plusieurs de ses petitsenfants, allaient se joindre coup sur coup, celles que Dieu lui réservait encore.
Trois ans après, mouraient successivement son mari et sa fille Hélène, et l'année suivante son fils Edouard et son gendre Robineau. En même temps, sa vue commença à faiblir; elle ne tarda pas à devenir complètement aveugle.
A la cécité s'ajoutaient les souffrances résultant d'une grave maladie du cœur qui devait la faire mourir quelques années plus tard, et qui l'assujettit à un régime et à des ménagements fort pénibles.
Aux prises avec ces épreuves accumulées, Marie est sortie victorieuse du combat que lui imposait
l'amour du Seigneur. Elle est restée soumise et sereine. Jamais on n'a pu surprendre chez elle le moindre signe de découragement ou de révolte. Elle n'affichait pas sa soumission et sa loi par ses paroles, mais sa vie en était l'éclatante démonstration.
Christ a été proclamé et glorifié par la conduite de Marie, plus eflicacement que par les plus belles prédications. Son exemple doit rester en bénédiction dans notre famille.
Ce martyre s'est terminé le 18 décembre 1886. Dieu a épargné à sa servante les luttes de l'agonie et lui a accordé une fin rapide et paisible. Elle avait soixante-quinze ans.
Marie a eu neuf enfants, dont deux morts en bas âge. Les autres sont :
Cécile, mariée, en 1852, à Alphonse Salomon, capitaine de vaisseau au service de la marine française, a eu six enfants, dont trois sont morts peu de temps après leur naissance. Elle est morte elle-même, en 1862, après avoir mis au monde un fils (|ui, avec deux frères aines, lui ont survécu.
Edouard, négociant, fixé au Havre, marié, en 1859, à sa cousine Fanny Babut, est mort de la fièvre lyphoïde neuf mois après le décès de son père, sans laisser d'enfants.
Hélène, mariée, en 185Zi, au pasteur Hobineau,
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a eu dix enfants, dont cinq fils. Deux filles sont mortes en bas âge. Hélène est morte, en 1881, six mois après la naissance de Gaston, son dernier fils, et son mari ne lui a survécu que quelques mois.
Amélie, affectée, depuis sa jeunesse, d'une maladie nerveuse qui se manifeste par des crises, a été pour sa mère, par sa santé, une source constante de soucis, tout en la consolant par la manière dont elle a supporté sa douloureuse épreuve.
Paul, marié, en 1879, à M"*^ Alice La vallée, n'a pas eu d'enfants. Il s'est acquis un rang distingué dans l'université de France, comme professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, et comme auteur de travaux littéraires dont un lui a valu un prix à l'Académie française.
Edmond, pasteur de l'Église réformée de Passy- Paris, marié, en J870, à Georgine Méjean, a eu trois enfants, dont un fils, et a perdu une de ses filles à l'âge de vingt mois. 11 s'est fait un nom comme prédicateur et comme auteur d'ouvrages de grande valeur.
Horace, docteur en médecine, accoucheur fort apprécié, s'est marié, en 1874, avec la sœur de la femme d'Edmond, Pauline Méjean, et a eu quatre filles.
De ces neuf enfants sont nés vingt-trois petitsenfants.
Horace '.
Adèle, clans les quelques lignes qu'elle a consacrées à Horace, dans son tableau des douze, a parfaitement indiqué le caractère de cet enfant. Les qualités qu'elle signale chez lui pouvaient faire présager qu'il deviendrait l'homme éminent qui a fait tant d'honneur à notre famille.
Intelligent, robuste, assez bien de sa personne, bien qu'il eût, très accentué, le type des Monod, il éprouvait cependant le besoin d'ajouter à ses grâces naturelles. Je le surpris en efîet, un jour, occupé à mouiller sa tête bouqlée, avec l'eau d'un ruisseau; il m'expliqua que c'était pour faire mieux friser ses cheveux.
Horace a été habitué dès sa première enfance à considérer l'instruction comme un privilège et un amusement. M. Kûster lui accordait la permission de séjourner dans notre salle d'études, à condition d'être bien tranquille. Il le prenait sur ses genoux et l'occupait, soit à barbouiller du papier avec un crayon, soit à feuilleter un livre d'images pour les enfants. Un peu plus tard, il le récompensa de sa sagesse par des leçons de lecture et d'écriture. De récompense en
1 Néle20juiiH814.
récompense, Kùster l'amena à 1 étude du grec, et l'enfant était assez avancé dans la connaissance de cette langue, lorsqu'il obtint la faveur de commencer l'étude du latin. Il faut ajouter que le maître avait affaire à un élève exceptionnel.
Horace compléta l'instruction donnée par Kùster, en suivant les classes supérieures du collège Bourbon, aujourd'hui lycée Gondorcet, et montra son aptitude pour les sciences en remportant, au concours général, le premier prix de mathématiques. Il aurait pu se faire une belle place dans la carrière des sciences à laquelle semblait l'appeler ce premier succès.
Il fut question pour lui de se présenter au concours pour l'admission à l'École polytechnique. Mais il préféra suivre l'exemple de son père, et commença ses études théologiques à Lausanne, en 1836, subvenant lui-même à ses dépenses en donnant des leçons. Il les acheva à Strasbourg, où il soutint sa thèse.
De cette période de préparation intellectuelle et religieuse, il rapportait une orthodoxie ferme mais sans étroitesse, qui, chez lui, ne fut jamais séparée de la vie chrétienne.
Après avoir été consacré au saint-ministère à Calvisson (Gard) en 1838, il fut appelé la même année à desservir l'Église de Marseille coujme
suffragant. Il est resté pasteur de cette église pendant quarante-deux ans.
En 18^2, à l'âge de vingt-huit ans, il fut nommé président du Consistoire. Réélu de trois en trois ans, il conserva cette fonction jusqu'à la fin de son ministère.
Décoré de la légion d'honneur en d866, il fut nommé officier d'Académie, puis officier de l'instruction publique, quelques années après, et enfin membre du conseil de l'Académie d'Aix.
Il épousa, en 1839, Félicie Gardes, fille de M. Gardes, pasteur à Nîmes. Celle-ci exerça à Marseille un ministère qui a doublé celui de son mari. Elle a eu dix fils, dont trois sont morts et quatre, Adolphe, Edouard, Charles et Horace, ont embrassé la même carrière que leur père. Horace a eu la joie de consacrer les trois premiers, en 1866, 1869 et 1872.
En 18/|8,- il assista, comme ses frères Frédéric et Adolphe, au synode officieux qui eut lieu à Paris, et se décida, comme ce dernier, à rester dans l'Eglise réformée de France.
Dans les tout derniers temps de sa vie, à la suite de grandes épreuves et de travaux excessifs, sa mémoire et ses belles facultés se sont affaiblies, sans qu'il ait jamais présenté le moindre désordre mental. Horace a paru plus que jamais digne de respect
et d'admiration; sa lucidité était entière pour les choses de la foi ; il se rappelait les versets des cantiques qui lui avaient été familiers et de nombreux passages de la Bible. Ses propres paroles, de plus en plus rares, exprimaient toujours sa soumission à la volonté de Dieu et son amour pour les siens. «C'est un ange et c'est un martyr!» s'écriait son médecin, témoin de ses dernières souffrances.
Horace est mort le 19 juillet 1881, à l'âge de soixante-sept ans, assisté par sa femme et ses trois fils, Adolphe, Edouard et Horace, ainsi que par son collègue et ami le pasteur Mouline. Quelques jours auparavant, il prenait plaisir à écouler les vers composés par lui-même, à l'occasion de la mort d'Adolphe, sur l'espérance du chrétien mourant, à son départ. Dans son agonie, il répétait le nom de Jésus, le dernier qui soit sorti de ses lèvres.
Une souscription spontanée a élevé sur sa tombe un monument sur lequel on lit :
Au PASTEUR Horace Monod,