SCENE II
OLIVIA, BEPPO, sortant de ses apportemens,
OLIVIA, A quoi t’cs-lu déterminé, Beppo?
BEPPO, résigné et sombre.. C'est toi, Olivia; je désirais ta présence... A toi seule, les nouvelles que je veux apprendre. Que fait madame de Moronval?
OLIVIA. Après un évanouissement qui a duré prés d’une heure, elle a repris ses sens; mais sa raison ne lui est pas encore revenue, et cela est heureux pour toi, Beppo; car son délire empêche scs paroles de trouver foi parmi ceux qui l'entourent, et ce sont autant de momens que le hasard te laisse pour résoudre ce que lu as à faire.
BEPPO. Mais sa vie, répond-on de sa vie?
OLIVIA. 11 parait qu’on en répond.
BEPPO. En crime de moins! Et sans doute, Inès est auprès d’elle? Ah ! tu peux répondre à ma question , Olivia: Tu sais bien qu’entre cet enfant et moi tout est rompu; je veux savoir, moi, si elle ne soupçonne rien encore et si elle peut donner à sa mère tout ce que son état réclame de consolations et de secours.
OLIVIA. Sois satisfait sur tout cc que tu demandes. Elle ne sait rien encore; elle n’a pas quitté le chevet de sa mère.
BEPPO. Le pêcheur de Montéléoue n’a donc pas reparu ?
OLIVIA. Crois-tu que s’il eût reparu le vieil hôtel de Moronval serait si désert et si calme ?.. 11 aura cru sa mission achevée une fois le billet de Moronval remit à sa mère, et sans doute il ne reparaîtra plus...
D'ailleurs, maintenant que ce billet fatal, seul gage de la sincérité de ses paroles, est à tout jamais anéanti, ce n'est plus lui que tu dois craindre ; ton sort n'est plus dans scs mains ni dans les miennes. — 11 est dans celhs de madame de Moronval qui a cessé de te reconnaître pour son fils et qui te livrera à des juges aussitôt qu’avec sa raison elle aura repris ses souvenirs...
REPPO. Je le sais... je ne puis attendre d’elle ni pitié, ni merci. — Je n’en fais pas moins des vœux ardens pour que sa raison lui revienne bientôt.
OLIVIA. Tes paroles et le son de ta voix sont bien calmes... Est-ce que tu vas fuir, Beppo ?
IiEPPO. Non , ma position est changée : je ne consentais a te suivre que pour laisser ignorer mon crime à ces deux femmes qui m'ontdonné le nom de Moronval.
Fuir! mais est-ce qu'une fui» dénoncés à la justice humaine, des crimes comme les
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miens trouveraient asile quelque part ?
fuir! mais pour redevenir errant, proscrit et misérable comme l’était le vénitien Bi ppo, ce n'estpas la peine de dèlè.. dre ma vie.
OLIVIA, En cccw tu as raison et je t'approuve; mais lu ne tc'résigoes cependant pas à ta perte... tu ne te résignes pas à mourir du dernier supplice ?
BEPPO. Va-t’en, Olivia, va-t’en; aucun danger lie temcnacc..Fui cl sois heureuse, si tu peux l’être; n’attends pas le dénoûment de tout ceci.
OLIVIA. Quel que soit ce dénoûment, tu sais bien que nous sommes inséparables.
BEPPO. Alors . malheur à toi I
OLIVIA. Malheur à moi, dis-tu? ah!
je te devine... Insensé! le voilà maintenant qui veut mourir!
BEPPO. Insensé , dis-tu ? sais-tu quand je fus insensé? c’est dans cette nuit sanglante où M orouval fut tué; dans celte nuit oùj’ai donné lccoup de poignard qui m’a ouvert ce fatal labyrinthe ou je croyais trouver tant de repos et tant de joies, et où je ■l’ai rencontré à chaque pas que mensonge et malheur. Ali! oui. cette nuit-là, je fus bien plus insensé que coupable. Alors aussi, je voulais eu finir avec la vie, et plut au ciel que j’eusse suivi mon premier dessein!.. La malédiction de ces deux femmes ne serait pas venue s’asseoir sur la pierre de mon tombeau'...
OLIVIA. Tu veux mourir! tu veux mourir! oh! mais je ne le veux pas, moi...
c’est que tu crois ta position désespérée ; mais tu te trompes. H te reste encore unechance de salut; une chance prochaine, probable, assurée, si tu le veux...
BEPPO, Liquelle?
OLIVIA. La crise que madame de Moronval éprouve est terrible; si elle succombait avant d’avoir parlé...
BEPPO. Non, non. qu’elle vive! tu m'as dit qu'on répondait de son existence... ne rétracte pas tes paroles, Olivia; tu ne sais pas le bien qu’elle m’ont fait...
OLIVIA. Cependant , si le présage de scs médecins était faux ? si elle succombait...
BEPPO Je te dis que c’est moi dont la destinée est achevée ; je le sens , j'en suis sùr.
OLIVIA. On dirait que tu t’en félicites!. Tu ne crains donc pas ce que tu vas trouver au-delà de la mort ?
BEPPO. On dit que je vais trouver un juge inexorable. Eh bien , quand il serait cent fois plus terrible que mes crimes ne le méritent, je me présenterais plus hardiment devant lui que devant madame de Morotival.
OLIVIA , rt part. C’est bien. Sauvons-lc maigre lui. Il est temps que je me décide.
— Que veuais-tu faire dans cette salie ?
nEPPO. Te dire un dernier adieu, régler mes comptes avec la vie. — Et chercher mes armes qui sont dans ce secrétaire.
OLIVIA. Je lie reçois pas tes adieux Beppo!.. d’ailleurs, c'est au revoir qu’il faudrait me dire. Je te quitte, mais tu nie reverras bientôt, et si lu veux mourir encore après que je t'aurai parlé , ch bien, les fossoyeurs de ce pays pourront creuser deux tombes.
— Allons.
Elle entre c'icz madame de Morcmval.