SCENE VI
OLlYIA , BEPPO.
OLIVIA . allant t'appuyer sur le fauteuil de Beppo, Beppo...
BEPPO. C’est vous!.,.
Olivia. Quoi, me fais-tu un reproche de t’avoir attendu?
beppo. Hé ! je ne vous fais jamais de reproches , vous le savez bien ; laissez-moi.
OLIVIA. Tu n’es pas dans ton jour do flatteries.
beppo. Oh! ni dans mon jour de bonheur.
OLIVIA. Combien as-tu perdu ?
BEPPO. Plus que vous ne gagneriez en dix ans avec votre voix... Enfer) Il faut convenir que je fais étrangoment mentir deux proverbes: l’un , celui qui donne tant de bonheur aux bâtards...
Olivia. L’autre ?
beppo. L’autre 1 — Malheureux au jeu, heureux en femmes 1
OLIVIA. Oh ! je sais depuis longtems combien tu es ingénieux dans les duretés que tu m'adresses... explique-toi cependant. — Parce que j’ai tout quitté pour to suiyre , parce que je me suis entièrement dévouée à toi, est-ce une raison pour ma traiter avec tant de mépris? — que t’ai-jo fait !
beppo. Ce que tu m’as fait?., ah! ne cherche pas à me le rappeler, Olivia , car il y a dans ccs souvenirs de quoi me faire perdre le peu de raison qui me reste... ce que tu m’as fait?.. Tu t’os emparé do moi dès quo tu m’asconnu; tu m'as enlacé dans ton influence fatale!. .. Ah 1 maudit soit le jour où mon mauvais ange m’a poussé sur ton chemin, lcjouroùje t'ai dit; je t’aime!.. J’avais sans doute en moi le germe de toutes les mauvaises > assions, mais avec quelle art, aveu quelle paticuee, avec quel arnoui tu
LK MAGASIN TltÉATRAt,
les as développées t tu voulais me faire A ton image ! Olivia , tu as été pour moi le génie du mal; je n'avais qu’un pied dans le crime et tu m'y as poussé tout entier... Ce que tu m'as fait?., tu m'as fait une vie d’angoisses et de désastres, tu m’as fait des jours sans repos et des nuits sans sommeil... tu m'as fait ce que je suis! — regarde ton œuvre ; en es-tu contente;
Olivia. Je croyais que tu n’avais été qu'au jeu ce soir; dans quel théâtre as-tu retenu cette tirade de tragédie?
BEPPO. Olivia, n’as-tu donc d’une femme que le visage et la voix trompeuse ? n’y at-ilpas en toi quelque chose qui réponde au mot de remords? AhI ton ouvrage est encore incomplet. Je croyais te ressembler, mais je me trompe. Donne-moi donc ton sourire calme; ton âme, où tout ce que je dis passe comme de l'eau sur un miroir; ton front serein ; ta vie heureuse.
OLIVIA. Heureuse.. .oùen veux-tu venir, parle.
BEPPO. lié bien 1 je suis las du crime.
OLIVIA. Dis donc que tu es las de moi!..
BEPPO. Est-ce que cela ne revient pas au même?..
OLIVIA. AhI tu es bien cruel!., au lieu de me torturer ainsi, aie donc une fois la pitic de m’ouvrir la poitrine et de m’arracher le cœur. C’est une grande grâce que tu me ferais, Beppo, car ton poignard ne peut pas être plus acéré que tes paroles... va, je ne sais si j’ai eu sur ta vie la fatale influence que tu m’attribues; mais depuis que je t’aime, je suis bien changée aussi! autrefois du moins... au milieu de mes égaremens insensés, j’avais des retours sur moimCine... je pouvais pleureret prier maintenant, mes lèvres se glacent, ma langue s’engourdit , dès que je veux murmurer le commencement d’une prière; et depuis deux ans, voici la première fois que j’ai pleuré 1 oh! je te le répète, pitié! plus de ces injures poignantes, ou bien, tue-moi!
Elle tombe S genoux.
BEPPO, d’une voir sombre. Tu m’aimes donc ?
OLIVIA. Souviens-toi de ce que j’étais quand je t’ai connu : une femme heureuse, libre , insouciante; jouant avec la passion qui devait la consumer un jour ; regarde ce que je suis maintenant ; une femme misérable, agenouillée etsanglottantà tes pieds et dis si pour expliquer ma vie , tu trouves un autre mot que mon amour pour toi !...
BEPPO. Assez — lève-toi, oublie et pardonne. Vois-tu, je suis dans des dispositions sinistres aujourd’hui : mes nerfs sont étrangement irrites... pose la main surmon front... Il brûle, n’est-ce pas? j’ai la fièvre. Ce n’est pas que je songe <1 la perte que j’ai
faite... non... cela tient à je ne sais quoi... A un malaise tout physique, A l’électricité de l’atmo^hèrc... n’y a-t-il pas un orage dans le ciel ?.! oui... d’instans en instans, l’horizon s’embrase j’ai une soif ar-
dente !
OLIVIA, lui offrant à boire. Tiens, mon Beppo.
BEPPO. Merci... oh! je ne puis rester en place , il faut que je sorte.
OLIVIA. Ort vas-tu ?
BEPPO Je veux regagner ce que j’ai perdu... j’ai joué avec trop de malheur; la chance doit tourner.
OLIVIA. Et de l’argent?
BEPPOi’ arrêtant tout à coup. N ’cn avonsnous plus ?
OLIVIA, Fazzalonc et Matèo, les deux juifs maudits sont venus dans la journée...
ils ont parlé de billets échus , de prison... A ce mot j’ai tremblé et j’ai donné pour l’acquitter tout ce qui me restait d’or et de bijoux. Je n'ai plus que cette bague, mais elles vaut cent pistoles; prends-la.
BEPPO. Malheur A moi ! voici que je t’ai réduite A la misère.
OLIVIA. Ne songe pas à cela , Beppo.
BEPPO. Fazzalone et Matéo ne sont pas mes seuls créanciers., j’en ai d’autres aussi impitoyables... nous serons forcés de quitter home, Olivia.
OLIVIA. Oui, Borne et l'Italie... car ce n’est pas tout ; les pareils de ce comte Sicilien qu’on trouva mort dans son lit, avec un poignard dans le sein, prétendent que ce malheur fut le résultat d'un assassinat et non d'un suicide — et tu sais A quoi t'en tenir lA-Jessus?
BEPPO. C’est bien. On m’arrêtera demain ou cette nuit ; c’est IA ce que tu veux dire, n’est-ce pas ? Hé bien, qu’ils viennent!., je ne me défendrai pas... je suis las de vivre et de lutter contre ma mauvaise étoile... j'ai fait assczdc faux pas dans cet horrible chemin où je marche depuis quatre ans entre le crime et la misère, toujours prêt à tomber dans l'un ou l'autre abime... donne-toi, si tu veux, la dernière joie de me dire que tu avais tout prédit ; je t’écouterai sans colère ; me voici résigné A tout..,
OLIVIA. Moi, que je te fasse des récriminations inutiles en face d’un danger si pressant... moi que je songe au passé I. je vais te prouver que tous mes regards sont portés vers l’avenir... (Après un silence .) Te souviens-tu de ce gentilhomme français que nous avons rencontré au bal et qui te ressemble tant? ressemblance inconcevable, identité inouicct dont Borne entière est la dupe?
beppo. Oui... je m’en souviens... A cette
*LA FAMILLE KOROXTAL.
fêle , tout le monde l’abordait en lui don* nant mon nomi. . pour moi j’éprouvais en le regardant je ne sais quels sentimens confus dont je ne me rendais pas compte....
j’ai songé depuis qu’un homme devant qui je ne passais pas avec indifférence ne pouvait m’inspirer que de la haine.... donc je le hais : n’en parlons plus.
OLIVIA. C’est justement de lui qu’il faut parler. Ce gentilhomme s’appelle Moronval ; il est de Toulouse et l’unique héritier d'une très riche famille., c’est de lui-même que je tiens ces détails. J’ai voulu le voir et il est venu ; et j’ai étudié de près votre ressemblance... sais-tu qu’elle tient du prodige ?
BEPPO. Je le sais; je joue avec lui la comédie des Menechmes. Tout-à-l’heure encore , un français de scs amis m’a arrêté dans la rue en me demandant si mon départ était toujours fixe pour cette nuit... Mais encore une fois, où veux-tu en venir?
OLIVIA. Ecoute, tu vas être proscrit; tu n'as point de fortune , point de famille , point de nom. Ton avenir est sombre et pourtant une juste ambition te dévore. Tu as consumé jusqu’ici dans de vaines luttes contre le malheur et contre les préjugés une énergie digne d’une meilleure destinée Il ne. te fallait pourparvenir qu’une
chance favorable, une seule! jusqu'ici elle t'a fui ; aujourd’hui elle se présente. Veuxtu la saisir? toi qui n’as point de nom, point de fortune, point de famille , veux-tu une famille honorée et puissante, une fortune immense, un grand nom que tu feras encore grandir ?
BEPPO. Quel crime vas-tu me proposer?
OLIVIA. Aht le temps est cher; il ne faut point le perdre en vaincs paroles; il faut m’écouter.
BEPPO. Achève donc.
OLIVIA. Dans une demi-heure, la voiture de M. de Moronval, sera devant cette porte prête à l’emporter vers la France et vers' sa famille; il faut partir à sa place et sous son nom.
BEPPO. Je ne te comprends pas...
OU viA. Tu ne comprends pas que le comte de Moronval a quitté sa famille depuis trois ans, que tu lui ressembles à tromper même les yeux d’une mère et que si tu te présentes hardiment à sa place, personne ne pourra et n'osera dire : ce n’est pas lui! — ' ce projet tesnrprend; il est audacieux, j’en conviens, mais avant de te le proposer, je l’ai médité long-tems et le succès m’en est assuré. La chaise de poste dans laquelle M. de Moronval doit voyager seul . va venir le prendre ici ; c’est toi qu’elf^ emmènera. Ce portefeuille renferme toute sa correspondance pendant
trois ans et des papiers de famille qui établissent sa naissance et son nom. La correspondance t’apprendra les détails de son histoire ; les papiers de famille seront tes titres. Moi, je partirai demain — car Userait imprudent de t’accompagner — et nous nous rejoindrons à Marseille. Là, nous nous entendrons sur la manière de te présenter à ta famille ; mais tu ne peux manquer d’en être reconnu; la ressemblance est si grande et le mensonge si miraculeux!
BEPPO. Oui, c’est une conception infernale. ..mais tu es folle!., et le véritable Mornnval, il restera donc éternellement en Italie. Il ne viendra jamais réclamer sa famille et me jeter au visage la qualification d’imposteur ?
OLIVIA , le conduisant devant le cabinet , ml Moronval est endormi , et soulevant la portière. Regarde.
BEPPO. Empoisonné !
Olivia. Endormi.
BEPPO. Mais quand il s’éveillera , qui l’empêchera de partir?
OLIVIA. Aussi faut-il qu’il ne s’éveille jamais.
BEPPO. Je comprends maintenant.
U n silence.
OLIVIA , s'approchant. Et que dis-tu de mon projet?
BEPPO. Qu’il est digne de toi.
OLIVIA. Mais tu l’adoptes ?
BEPPO. C’est donc un assassinat que tu me demandes... malheureuse, que ne le disais-tu d’abord? crois-tu qqp je t'aurais si long-tems écoutée ?
OLIVIA. Croyais-je que Beppo s'arrêterait aux moyens en présence d'un résultat si beau ?
BEPPO. Eh bien , nieras-tu l'influence horrible que tu exerces sur ma destinée ?...
nieras-tu maintenant que tu sois mon mauvais génie? oui , c’est toujours ta voix qui mepousse au mal; c'esttoi que je retrouve derrière tous mes crimes. Cette fois je te résisterai... arrière ! j’ai horreur du sang et j’ai horreur de toi I
OLIVIA. Horreur du sangl... oublies-tu si vite tout celui que tu as déjà versé...
n'as-tu pas tué le comte de Bcllacasa dont les parens té poursuivent?
BEPPO. Oui, maisc’étaitune vengeance; il t'aimait, et alors j’étais jaloux !
OLIVIA. Et Pandolfo-Marini de Vérone, est-ce qu’il nllarmait aussi ton amour ?
BEPPO. Celui-là , c'était une justice; il m'avait appelé bâtard! et refusait de se battre avec moi.
OLIVIA. Eh bien , soit ; tous ces meurtres étaient légitimes, mais celui-ci est nécessaire. Ce que tu as fait deuxTois pour la vengeance d'un moment, ne le feras-tu
LM KAOABIS THiATAAL.
pa» une fois pour l'intérêt de toute ta vie ? tu es dans une route fatale, j’en conviens , Beppo ; mais ce coup de poignard t'en fait Sortir, et tu seras maître de n’y plus rentrer. Avec un nom nouveau , tu commenceras une vie nouvelle; tu seras un homme puissant, riche, honorable — honoré — et si parfois un souvenir du passé glisse sur ton front p /lie, tu le chasseras avec la main comme on chasse un mauvais rêve... Tu veux redevenir honnête homme ? tant que tu seras l’aventurier Beppo, en auras-tu la puissance ? non; le préjugé t’enlace, la société te repousse , tu es au crime comme A l'infortune. Ah ! si je n’étais pas une femme, si je n'avais pas craint de trembler en portant le coup , si j'avais la force de jeter un cadavreaux flots du Tibre quicoule sous ces fenêtres; j'aurais frappé moi-même !
j’aurais pris la responsabilité du crime , devant Dieu — s’il existe — et devant les hommes — s’ils le découvrent ! toi , tu n'en aurais eu que les avantages 1 Mais , vois donc, vois comme les circonstances te favorisent. Moronval est là , endormi...
et autour de nous , la nuit est noire et le silence profond... Qui pourra dire; j’ai vn le meurtre, personne! demain, les amis d'un jour que tu as dans ce pays apprendront que Beppo a disparu... Eh bien, diront-ils, il a bien fait de se soustraire aux poursuites de l’inquisition romaine ; et puis tout sera Oui. Je rends grâces maintenant au hasard qui t’a jeté dans le monde sans famille ot sans nom. Le vieillard qui t’a élevé est mort il y a trois années en emportant dans le tombeau le secret de ta naissance. 11 n’y a donc personne sur la terre qui s’occupe sérieusement de toi ; il n’y a personne qui soit intéressé A reconnaître un jour Beppo le misérable , sous l’habit du noble comte de Moronval...., Mais parle donc enfin et dis-moi si c’est dans une circonstance aussi décisive que tu veux manquer d’énergie pour la première fois.
BEPPO. Tais-toi î tais-toi t ne me demande pas du courage. Si ce crime était commis, il serait bien plutfit l’effet de ma lâcheté.. . Oh ! ta voix soulève en mol l’orage de toutes les mauvaises passions. ..Te3 conseils s’infiltrent dans mon Ame comme un invincible poison... qui donc t’imposera
dSeucc ? qui viendra A mon secours ?
Ciel ! Tybalt 1
Tybalt «roi de B.-ppo , entre précipitamment.