‹ La familleChapitre 1 sur 13 · DANS LA SÉANCE DU JEUDI 28 AOUT · texte numérisé non relu

DANS LA SÉANCE DU JEUDI 28 AOUT

« Cette œuvre se compose de quelques leçons prononcées au Cours de philosophie d'une ville de France qu'ont honorée à diverses époques des noms célèbres dans les lettres, la patrie de Brunck et la première école de Gœthe. Il y a quinze siècles, un Grec éloquent, un prêtre chrétien, élève d'Athènes, charmait les habitants d'une ville d'Asie en leur expliquant, le soir, dans des homélies familières, la création du monde et l'œuvres des sept jours, selon la foi et selon la science du temps. Un jeune et habile maître de nos écoles a pris pour sujet d'un cours public, à Strasbourg, la famille, les devoirs

2 RAPPORT DK M. VILLEMAIN.

qu'elle impose, les vertus qu'elle exige, les conditions de sacrifice qu'elle amène, le bonheur qu'elle réserve, les mots dont elle console, et la sanction suprême, Tespcrance divine, dont elle a besoin ; et cette étude de la vie ainsi faite au nom de la science, cet enseignement à la fois abstrait et sensible de ce qu'il y a de plus essentiel et de plus pratique pour l'homme, attirait, retenait un nombreux auditoire, sous la parole précise et animée du jeune orateur. Aujourd'hui publiées, ces instructions aimables et sévères ne seront nas lues avec moins d'intérêt qu'elles furent écoutées. Le fondateur de nos prix eût goûté dans une telle application cette philosophie qui n'était pas celle de son temps, et volontiers couronné ce touchant ouvrage, que la sensation transformée de Gondillac n'aurait jamais inspire. y>

Les leçons suivantes ont été prononcées à Strasbourg devant un assez grand nombre de personnes, dont quelques-unes ont encouragé l'auteur à les publier. J'ai cru devoir leur laisser leur forme primitive^, afin que le lecteur se rendît bien compte des conditions dans lesquelles ce livre a été composé, et qui ne laissaient point au professeur toute sa liberté. Si je n'avais parlé qu'à des philosophes, j'aurais

* Tout en reproduisant, autant que possible, les leçons telles qu'elles avaient été faites, je ne me suis pas interdit d'y introduire des changements, lorsque je l'ai cru nécessaire. J'ai ajouté quelques développements; j'ai supprimé les longueurs inévitables dans l'enseignement. Enfin on trouvera deux leçons entièrement nouvelles (les leçons Y» et IX»), qui n'avaient pas pu trouver leur place dans le cours Haute de temps.

accordé davantage au raisonnement et à la recherche des principes. Si je n'avais parlé qu'à des hommes, j'aurais traité plus hardiment et avec plus de force les parties les plus délicates du sujet. Mais devant un auditoire des deux sexes, composé de personnes de tout âge, j'ai dû me borner aux questions pratiques, et à une morale familière que tout le monde pouvait comprendre et écouter.

Quelques personnes pourront s'étonner de voir la philosophie abandonner la langue sévère de la science pour la langue populaire, et les grands problèmes métaphysiques et scienti* fiques pour des problèmes à la portée de tout le monde, et dont la solution est dans le cœur beaucoup plus que dans la logique. Mais on peut dire qu'il en a été ainsi dans tous les temps. Il y a toujours eu deux philosophies : Tune hardie, aventureuse, savante, aspirant à pénétrer les derniers secrets des choses par la force de la méthode; l'autre moins ambitieuse, contente de donner aux hommes quelques règles de conduite empruntées à l'étude du cœur humain. L'antifjuilé était bien loin d'avoir nos scrupules : elle ne renfermait pas la philoso-

phie dans Técole, elle savait parler un langage familier et naïf, elle aimait à entretenir les hommes de leurs devoirs; elle ne se lassait pas de traiter des intérêts de la vie humaine, et des objels les moins éloignés de nous, la richesse, la pauvreté, la fortune, les bienfaits, l'amitié, la vieillesse. Le sage et spirituel Socrale n'avait pas d'autres entretiens sur la place publique d'Athènes. Il enseignait aux jeunes élégants l'amour fraternel, la piété filiale, les bienfaits de l'amitié et les dangers de l'amour.

Ce livre est donc un livre de philosophie moyenne, ni scientifique, ni élémentaire, mais mondaine, populaire, domestique. Ce genre de philosophie répond-il à quelque besoin de notre temps? Je l'affirmerais volontiers.

Tandis que les esprits profonds creusent les problèmes de la philosophie savante, tandis que les imaginations curieuses ou frivoles se repaissent de la philosophie banale ou corrompue des romans, il est des natures sérieuses et candides qui aimeraient trouver dans une sorte de philosophie intime l'histoire de leur âme, et une direction dans les perplexités de la vie;

il en est d'autres, éprouvées par la douleur ou désabusées des passions, qui se retremperaient avec bonheur dans les flots d'une philosophie forte et sereine; d'autres enfin, plus vigoureuses, nées pour la science, la guerre ou la politique, mais qui, dans le loisir ou la retraite, accueilleraient avec complaisance, comme une douce récréation, une morale sans faste et sans pédantisme.

Ces diverses personnes méritent que la philosophie modifie son langage pour pénétrer jusqu'à elles. Si elle peut faire quelque bien dans le monde, dans les familles, même dans les classes inférieures, elle aurait tort de ne point le tenter. Elle ne s'abaisserait point d'ailleurs en étendant son action. Elle prouverait par là qu'elle n'est pas, selon l'expression de Bacon, une vierge stérile, mais une mère bienfaisante et féconde distribuant avec abondance la nourriture autour d'elle. Elle se ferait connaître et aimer. Elle charmerait les hommes en les instruisant. Elle répandrait le goût du beau et du bon jusque dans l'àme des enfants, et imiterait elle-même le langage de l'enfance, c'est-à-dire la simplicité et l'ingénuité. Elle ne

craindrait point de parler au cœur, parce qu'elle s'ar»Duierait sur une raison ferme : une methode précise et sovcre le gouvernerait jusque dans la liberté el l'abandon du langage familier. Elle n'éviterait pas l'enthousiasme. Qu'est-ce que la vie sans cela? Mais elle ferait la guerre au faux enthousiasme, à cette sensibilité malade et effrénée qui souffre de tout, et qu^un mirage décevant entraîne sans cesse hors des lois communes et des règles consacrées : elle ferait aussi la guerre à celte fausse raison, à cet égoïsme sec, bas et rampant, qui dédaigne le sentiment, rit de la poésie, ignore l'amour, et n'estime que le bien-être et la fortune. Elle apaiserait, elle relcveraft, elle rapprocherait les unes des autres les âmes engourdies par le scepticisme et les âmes égarées par l'imagination : à celles-ci, elle inspirerait un sentiment plus juste de la vie; à celles-là, quelques émotions généreuses. Elle guérirait ainsi bien des misères : car il y a beaucoup de maux qui naissent aujourd'hui d'une lutte secrète entre une raison sèche et une sensibilité exagérée. Toute la casuistique des romans repose sur cette contradiction.

A vrai dire, le mal de la littérature romacesque n'est point de faire la part à l'imagination et à la passion, mais de les détourner de leur juste emploi. Le cœur de l'homme a besoin de passion, sans quoi il se dessèche, et la vie n'a plus de ressort. Mais la passion trouve son aliment dans l'ordre légitime des affections humaines, et c'est un espace assez vaste pour donner carrière aux épanchements des cœurs les mieux doués. Ce ne sont pas toujours les âmes les plus riches qui cherchent à franchir les sentiments réglés, pour se jeter dans les passions extraordinaires : peut-être est-ce là plutôt un signe d'impuissance que d'exubérance. On" ne cherche à trop aimer que lorsqu'on ne sait pas assez aimer. Je ne voudrais pas non plus renoncer à toute imagination. L'imagination flottant dans le vide, réservant toutes ses couleurs pour l'illicite ou l'impossible, détournant l'âme des occupations réglées et des obligations précises, égarant le cœur, renversant la raison» engourdissant la volonté, est une faculté pernicieuse, d'autant plus cruelle que ses blessures sont plus douces. Mais l'imagination, lorsqu'elle se borne à embellir la vie réelle, nous

PrxEFACE. 9

donne des forces pour la supporter et pour l'aimer ; elle prête du charme aux choses les plus vulgaires, elle double le plaisir, elle inspire à l'homme le désir du mieux, et, par le chemin de l'idéal, elle le conduit à l'amour de l'infini.

C'est un grand mensonge de laisser croire que la vie de devoir soit nécessairement sèche, aride, ennuyeuse, et la vie de passion, vive, brillante, enchanteresse. La seconde a bien des ennuis, et la première a bien des plaisirs. Êtesvous séduit par les tourments mêmes et les agitations de la vie passionnée, sachez que le devoir a aussi ses nobles aventures, ses épreuves tendres ou terribles, et mille belles difficultés pour occuper les cœurs scrupuleux. Êtes-vous effrayé de ce qu'il y a quelquefois d'aride dans les obligations sérieuses de la vie? Mais rien n'égale les aridités de la passion, lorsque, séparée de son objet par l'impossible, elle se nourrit d'ellemême dans un sombre ennui, ou lorsque, maîtresse de ce qu'elle désire, elle passe en un instant de l'enthousiasme à la satiété.

Ainsi une philosophie condescendante et compatissante, mais sans illusion, écarterait les chimères de la fausse imagination et de la fausse

passion, et mellrail toutes choses dans leur vrai jour, sans éteindre celle chaleur de l'âme qui peut s'unir à la raison la plus droite, et qui l'orne même, en s'y ajoutant, comme la beauté à la jeunesse ^

Je me borne ici à exprimer quelques traits de cette philosophie moyenne et intime dont je parlais en commençant, et qui s'approcherait un peu plus de la vie réelle que la philosophie ordinaire. 11 faut avouer que l'on éprouve quelquefois une impression pénible en passant de la science à la vie, et qu'il faut beaucoup de temps et de courage d'esprit pour adapter les principes de l'une avec les expériences de l'autre. La philosophie ne doit-elle pas elle-même aplanir ce passage aux hommes de bonne volonté et descendre de quelques degrés pour les élever jusqu'à elle? Les sceptiques diront que la morale n'a jamais corrigé personne. J'avoue qu'il y aura toujours un abîme entre les préceptes et l'action ; et cet abîme ne peut être franchi que par la volonté de chacun. Ce n'est point une raison pour taire ce qui est utile. C'est le devoir de la morale. Le reste ne la regarde pas,

* Expression d'Aiistote.

PRÉFACE. il

Avouons-Ie, nous sommes dans un temps où la force des traditions s'affaiblit de jour en jour. L'homme veut se servir de sa raison. L'important est qu'il s'en serve bien. Si vous voulez continuer à le conduire par l'habitude, il vous trompera, et appliquera sa raison à nier les choses respectables et a satisfaire ses passions. Il faut tourner au bien ces dispositions d'indépendance, et lui montrer qu'après tout, ce qu'il y a de plus raisonnable, c'est d'être honnête homme.

Mais, si ceux qui aiment le bien se font la guerre entre eux parce qu'ils ne l'aiment point de la même manière, quel avantage en espèret-on pour le progrès des mœurs publiques? Pendant que nous nous disputons, les âmes nous échappent. Or de quoi s'agit-il, je le demande? Est-ce d'avoir le dernier mot? Non, mc^is de faire quelque bien. Cherchons donc où est le vrai sans troubler personne, et respectons tous ceux qui, par une méthode ou par une autre, travaillent sincèrement à l'amélioration des hommes.

Le sujet traité dans ce livre l'a déjà été dans plusieurs écrits. Il n'est point étonnant que les événements aient porté à la fois plusieurs es-

prits réfléchis vers les mêmes études. Mais j'ai pensé que le sujet n'était pas épuisé, et je crois qu'il ne le sera jamais. Je dois citer particulièrement la Famille, par M. Dargaud, le brillant auteur de V Histoire de Marie Stuart, la Famille considérée au point de vue moral et social, par M. Buisson, pasteur protestant à Lyon, et enfin plusieurs ouvrages de M. Tabbé Chassay. Ces deux derniers auteurs ont traité la question au point de vue religieux, chacun selon l'esprit de sa communion.

Mais surtout je ne dois point oublier un ouvrage publié à Stuttgard, par M. Riehl, et qui a obtenu un grand succès au delà du Rhin. C'est un livre plein d'esprit, et quelquefois même éloquent. L'auteur a un véritable culte pour la vie domestique, et au service de celte belle passion il met une richesse de faits, de détails, de mœurs, d'observations, de vues personnelles qui donnent beaucoup d'attrait à son livre, dans lequel on trouvera plus de paradoxes que de lieux communs, mais de paradoxes favorables à une bonne cause. Cependant, quelque sympathie que m'inspirent le talent et les sentiments de l'auteur, je ne puis le louer sans

réserve, et j'ai deux reproches à lui faire.

Le premier, c'est d'être tout à fait injuste pour la France, et de laisser percer à tout propos une antipathie peu digne d'un esprit aussi distingué. Il semble que la France soit responsable de la décadence des mœurs domestiques en Allemagne, dont l'auteur se plaint à tort ou à raison, nous n'en sommes pas juge. Que nous ayons nos travers, cela est possible, nous ne nous croyons pas parfaits; mais nous ne sommes pas non plus sans pouvoir donner quelques bons exemples, et ce n'est pas notre faute si l'on n'imite que nos défauts, et encore maladroitement. Je veux croire que l'Allemagne est la terre classique de la vie de famille : ce n'est point à dire qu'en France nous ne sachions vivre que dans les salons. Après tout, une certaine politesse d'esprit n'est pas un crime, et le salon français vaut bien, quoi qu'en dise l'auteur, l'auberge où s'enivraient les bons bourgeois d'autrefois.

Le second de mes reproches, plus sérieux peut-être encore, c'est que l'auteur montre pour l'ancien régime une prévention vraiment fâcheuse pour la cause qu'il défend. Il ne nous

paraît pas sage d'associer la cause de la famille à celle d'nn passé à jamais dclruil. Dans son enthousiasme pour le système patriarcal, il fait la guerre à toute la civilisation moderne, et voudrait, tentative impossible, lui faire remonter le cours du temps.

Sans doute, la vigueur native et l'cncrgie morale tiennent souvent à la conservation des mœurs et des usages, et une froide uniformité éteint le génie et l'action. Il est permis de défendre un à un les usages qui subsistent, comme on a raison de plaider la cause des costumes nationaux. Mais il ne faut pas croire tout perdu parce que tel usage, telle tradition, reste précieux d'un passé dont les vices ont également disparu, s'évanouissent l'un après l'autre. C'est une erreur dangereuse d'attacher la cause des éternelles vérités de la morale à des usages qui peuvent être excellents sans doute, mais qui sont nécessairement mobiles et périssables. Il ne suffit pas qu'un usage soit bon, touchant, poétique, pour être éternel. Quoi de plus noble et de plus touchant que la princesse Nausicaa allant laver ellemême son linge à la fontaine voisine ! Il y a longtemps que cet usage familier et domestique

a disparu. Voit-on que la société ait toujours été en dôgcncrant depuis ce temps? Depuis Nausicaa jusqu'à nous, que d'usages pleins d'inlérct et de moralité ont disparu chez tous les peuples, sans qu'on puisse en accuser le socialisme et la révolution française ! Rappelons-nous, pour nous tranquilliser, que depuis Nestor tous les sages n'ont cessé de se plaindre de la perte des bonnes coutumes, des usages antiques, des traditions sociales ou domestiques. Le bon vieux temps a toujours été l'objet des regrets des vieillards. Si ces idées étaient prises à la lettre, il n'y aurait qu'un peuple qui aurait compris le vrai 3yslème social. C'est le peuple chinois. Le livre des rites, traduit par M. Biot le fils, composé il y a trois mille ans, décrit à très-peu de chose près le cérémonial qui s'observe encore aujourd'hui. Croit-on qu'une telle immobilité soit quelque chose de bien souhaitable? Cet esprit de conservation exagéré n'a point empêché les Chinois de rester un des peuples les plus ignorants, et d'être devenus l'un des plus corrompus de l'univers. Beaucoup d'anciens usages ont été de nouveaux usages, et en ont remplacé d'autres qui étaient eux-mêmes d'anciens usages. Tout

usage qui s'introduit est quelque chose de révolulionnairejusqu'à ce qu'il soil acclimaté, etque, incorporé aux grandes institutions, il paraisse en être inséparable. L'auteur allemand regarde comme une grande révolution le changement de l'heure des repas. Mais dans cent ans on reviendra peut-être aux heures abandonnées, et les partisans de la conservation domestique diront encore que c'est une révolution. La défense des usages qui existent est bonne, quand ce ne sont pas des abus; mars le regret des usages détruits est inutile, et le retour à ces usages n'est souvent qu'une superstition enfantine. Au moyen âge, le fuseau était en quelque sorte le symbole de la vie domestique; dans ces derniers temps, les princesses allemandes, sous l'empire des idées romantiques, ont repris le fuseau : qui verra là autre chose qu'un enfantillage? S'il ne s'agissait que de quelques coutumes plus ou moins poétiques, il n'y aurait rien à dire. Mais l'auteur bâtit là-dessus tout un système social. Par exemple, ce qu'il dit sur la maison y opposée à la famille^ est certainement plein d'intérêt et très -touchant. Il nous fait regretter le temps de ces grandes parentés qui

se conservaient jusqu'à la neuvième génératioii, le temps où le domestique dînait à la table du maître, l'ouvrier à la table de son patron; c'était le beau côté du système patriarcal, dont nous avons oublié les défauts parce qu'ils ne nous toucbent plus. Il n'y en a pas moins quelque inconvénient à rattacher la famille à la maison, comme deux choses inséparables. L'une est nécessaire, éternelle, fondée sur la nature même de l'homme et sur les lois mêmes de la raison; l'autre est une institution regrettable sans doute, mais qui n'a rien d'absolu. Les liens du père et de la mère, des parents et des enfants, sont des liens précis, qui reposent sur la nature des choses; les liens de l'ouvrier et du patron, du domestique et du maître, sont des liens variables, dont la nature peut changer avec le temps, sans que l'essence même de la société et de l'ordre moral soit atteinte. Même les liens de parenté éloignée ont plutôt une force d'imagination que de raison. Sans doute un degré de parenté quelconque emporte avec lui l'obligation d'une bienveillance particulière. Mais l'obligation de la vie commune, des intérêts communs, de la fréquentation continuelle n'a rien d'absolument

nécessaire. 11 n'y a guère que la vie simple des champs qui rende ce système possible. Déjà, dans la petite ville les liens sont plus relâchés; dans les grandes villes, ils le sont davantage encore; dans la capitale, ils sont nuls : je ne parle pas de la parenté prochaine, qui doit se conserver sans doute aussi étroite qu'il est possible, mais de cette parenté indéfinie qui de proche en proche ferait de chacun de nous le cousin du genre humain.

L'ancien régime reposait sur un vaste système de patronage qui assurait la protection lorsqu'il ne favorisait pas l'oppression. La révolution française, en voulant détruire Toppression, a également détruit la protection, et, en renversant toute hiérarchie sociale, politique, domestique, elle n'a plus laissé subsister que rindividu , et la famille dans son acception la plus stricte. De la un nouveau système social, qui commence à peine à se fonder, qui s'organise lentement, difficilement, à travers mille épreuves et qu'il ne faut pas juger d'une manière absolue. Rien n'est plus facile que de prendre le patriarcat par ses beaux côtés dans les temps les meilleurs de son histoire^ idëali-

ses encore par l'éloignement, et de comparer cet état social à cette espèce de chaos Où nous vivons depuis bientôt un siècle. Mais il ne faut pas comparer un système complet, qui a eu son entier développement, à un système en enfance et qui ne peut être jugé sérieusement que dans plusieurs siècles. Il ne faut pas oublier non plus que le fond de ce système patriarcal des temps anciens n'est autre chose que le système féodal adouci par le temps, par T usage, par la culture; mais qui, si beau qu'il soit en théorie, n'était au fond que l'oppression de la faiblesse par la force. Il est certain qu'il y a beaucoup de choses qui, dans notre sociélé, valent moins que celles qui ont été détruites; c'est l'effet nécessaire de toute révolution qui, changeant le système d'un Etat ou d'une époque, emporte beaucoup de choses bonnes avec beaucoup de mauvaises. Quels que soient ces vices, il me paraît impossible que l'on puisse rétablir l'ancien système domestique : la société est entrée dans une autre voie; elle saura bien trouver les moyens de s'améliorer et de se corriger sans revenir en arrière. La maison complète, comme dit l'auteur (das ganze Haus), a été une belle

institution du passé ; il est à crnindre que ni nous ni nos descendants ne voient jamais la reconstruction de cet édifice.

D'ailleurs, si la famille patriarcale peut vanter avec quelque avantage sa puissante hiérarchie, la famille moderne a de grandes compensations et se rapproche peut-être davantage des lois de la nature. La lihertédu choix dans les unions, une plus grande confiance entre les époux, plus d'affection entre les parents et les enfants, plus d'égalité, et par conséquent plus d'amitié entre les frères, plus de douceur dans l'éducation : tels sont les hienfaits incontestables de nos mœurs actuelles. Est-il impossible de concilier ces nouveaux faits avec les principes sacrés de la hiérarchie domestique? Je ne le crois pas. Seulement les hommes d'aujourd'hui doivent plus compter sur eux-mêmes que sur les mœurs et les habitudes. Pour être respecté, il faut être respectable; c'est ce qui dépend de la conduite, et non pas de la tradition. Je ne puis mieux exprimer cette révolution qu'en empruntant les paroles d'un écrivain très-pénétrant qui a mieux que personne étudié les mœurs de la société nouvelle^ * Tocqueville, Démocratie en Amérique, t. II, 3« partie, ch. vin.

« Dans la famille démocratique, le père n'exerce guère d'autre pouvoir que celui qu'on se plaît à accorder à la tendresse et à l'expérience d'un vieillard. Ses ordres seraient peut-être méconnus; mais ses conseils sont d'ordinaire pleins de puissance. S'il n'est point entouré de respects officiels, ses fils du moins l'abordent avec confiance. Il n'y a point de formule reconnue pour lui adresser la parole ; mais on lui parle sans cesse, et on le consulte volontiers chaque jour. Le maître et le magistrat ont disparu : le père reste. *\^^

«Il suffit, pour juger la différence des deux états sociaux sur ce point, de parcourir les correspondances domestiques que les aristocraties nous ont laissées. Le style en est toujours correct, cérémonieux, rigide, et si froid, que la chaleur naturelle du cœur peut à peine s'y sentir à travers les mots.

« Il règne, au contraire, dans toutes les paroles qu'un fils adresse à son père, chez les peuples démocratiques, quelque chose de libre, de familier et do tendre à la fois, qui fait découvrir au premier abord que des rapports nouveaux se sont établis au sein de la famille.

« La douceur de ces mœurs démocratiques est si grande, que les partisans de l'arislocratie euxmêmes s'y laissent prendre, et que, après l'avoir goûtée quelque temps, il ne sont point tentés de retourner aux formes respectueuses et froides de la famille aristocratique. Ils conserveraient volontiers les habitudes domestiques de la démocratie, pourvu qu'ils pussent rejeter son état social et ses lois. Mais ces choses se tiennent, l'on ne saurait jouir des unes sans souffrir les autres. »

Page 1