PREMIÈRE LEÇON
Sommaire. — Objet, motifs et plan du cours. — Sujet de la première leçon : De la famille en général. — Ses bienfaits : double besoin de la nature humaine : vivre en autrui, revivre en autrui, amour conjugal, amour paternel. — Ses diflicullcs : 1° servitudes inséparables de la famille; 2» complications accidentelles; 5» opposition des caractères. — La douleur dans la famille. Pourquoi? La douleur, expiation et avertissement. — Bonheur domestique.
Messieurs,
Le sujet que j'entreprends de traiter ici est du nombre de ceux où celui qui écoute en sait autant et quelquefois plus que celui qui parle. Il y a là pour Torateur un péril et un avantage : un péril, car dans de telles matières la nouveauté est impossible et r originalité dangereuse; un avantage, car nous aimons tous à entendre parler de ce que nous savons,
et la comparaison de nos propres idées à celles que l'on nous propose nous procure un plaisir délicat que n'offrent pas d'ordinaire les matières savantes où la parole tombe de trop haut. D'ailleurs j'aime les vieilles vérités, sans détester les nouvelles; j'aime ces grandes banalités qui sont la raison éternelle, la raison pratique, la raison vivante du genre humain. Deux choses m'ont déterminé au choix de mon sujet : son intérêt permanent et universel, et son opportunité. Est-il un homme dont la famille ne soit une partie de la vie, ou présente, ou passée, ou future, chez qui ce mot prononcé ne fasse vibrer quelque corde, et dont il n'obtienne quelque sourire ou quelque larme? D'un autre côté, personne n'ignore, même parmi les moins initiés aux terribles agitations morales de ce siècle-ci, que la famille a eu de nos jours des adversaires et des détracteurs, et qu'elle a exercé l'esprit inventif des réformateurs. Sans même parler de ces nouveaux systèmes, dont il ne faut pas exagérer l'importance, quelques esprits peut-être chagrins, peut-être clairvoyants, prétendent voir dans nos mœurs des signes certains de l'affaiblissement de l'esprit de famille, t^es symptômes n'eussent-ils pas la gravité 4u'on leur suppose, c'est assez qu'ils se pro-
duisent dans une société pour qu'elle s'inquiète et se prémunisse : il est donc opportun de parler de la famille, soit pour la faire aimer, soit pour la défendre. Voilà nos motifs et voilà notre objet.
Mais quelle méthode emploierons-nous ? La plus rigoureuse et la plus décisive, à ce qu'il semble, serait de prendre hardiment à partie nos adversaires, d'écarter leurs objections, de les repousser dans leurs retranchements, et, une fois le champ libre, de vous exposer la théorie de la famille dans ses principes et dans toutes ses conséquences morales ou sociales. Ce serait là, je crois, messieurs, la méthode savante : ce n'est pas celle que nous choisirons ; non pour complaire à un auditoire peu préparé aux discussions philosophiques, mais par des raisons plus hautes, que vous approuverez. La polémique, qui est admirable dans Tordre spéculatif et scientifique, a souvent ses périls dans l'ordre moral. Elle trouble plus qu'elle n'éclaire, et souvent celui qui s'en sert se blesse lui-même de ses propres armes. Il est surtout des sujets, j'ose dire, si susceptibles et si chastes, qu'il y a presque des inconvénients à y avoir trop raison. J'oublierai donc en commençant que la famille a eu ses adversaires; et, la considérant comme un fait non con-
lesté, j'en ferai l'histoire et non l'apologie : mais de celte histoire, si elle est vraie et fidèle, sortira la meilleure des apologies, celle qui résulte de Tassentiment irrésistible d'un cœur bien né en présence de la vérité môme.
Quant au plan de ces leçons, j'ai cru qu'il ne pouvait être trop simple. Je traiterai d'abord de la famille en général, puis de chacune des personnes qui la composent, et je terminerai en répondant brièvement et discrètement à quelques objections malsaines qui circulent et planentdans l'atmosphère de notre temps, et auxquelles d'habiles écrivains ont prêté l'appui de leur enivrante et cruelle éloquence.
Le sujet de cette première leçon sera donc la vie de famille, son action morale sur l'homme, les épreuves qu'elle lui suscite, les efforts qu'elle exige de sa vertu, les récompenses qu'elle promet à son courage, enfin la part qu'elle a au bonheur et à la sagesse, c'est-à-dire à l'accomplissement de notre destinée terrestre.
Je viens de parler du bonheur : qu'est-ce donc que le bonheur? question agitée par^ toutes les écoles de philosophie, que dis-je? par tous les
hommes, el qui sera éternellement discutée, tant qu'il y aura des hommes qui souffrent et qui pensent, et tant que les derniers mystères de l'âme et de la vie ne seront pas dévoilés. Sans pénétrer dans ces profondeurs, et en empruntant au bon sens quelques idées très-suffisantes pour le sujet qui nous occupe, je crois pouvoir dire que le caractère le moins contestable du bonheur, celui auquel tout le monde le reconnaît, c'est la paix; mais il y a deux sortes de paix : l'une, immobile et obscure, n'est que l'impuissance de vivre et de sentir : c'est la paix de la pierre et du cadavre; l'autre est un épanouissement hai'monieux de toutes les puissances d'un être vivant, sensible et raisonnable. Je ne parle pas de cet ébranlement passager et troublé que l'on appelle le plaisir et que peut éprouver même une créature très -malheureuse, mais de celte joie intime et profonde que procurent à l'âme^ l'exercice d'une activité saine et la satisfaction d'un vrai besoin.
L'une des sources les plus vives et les plus pures du bonheur humam, ce sont les affections; et, parmi les affections, il en est deux qui paraissent entre toutes les autres convenables à notre nature, et qui rempliraient le cœur de l'homme, si ce vaste
cœur pouvait être rempli : c'est l'amour conjugal et l'amour paternel ou maternel. Ces deux affections répondent à deux besoins inséparables de noCre être : le besoin de vivre en autrui, et le besoin de revivre en autrui.
Ji n'y a rien de plus terrible pour l'homme que l'isolement : on en a vu la preuve lorsque, dans ces derniers temps, une philanthropie généreuse ayant conçu des doutes sur la justice d'une peine antique et effroyable, a essayé de lui substituer la peine de la solitude. L'expérience, dit-on, semble avoir démontré que celte peine nouvelle était plus cruelle encore que celle qu'elle voulait remplacer. L'homme ne peut supporter l'isolement, parce que, seul, il ne peut échapper à la pensée de son néant. Voilà pourquoi les hommes bâtissent des villes, nouent des sociétés, donnent des réunions, courent aux promenades, ou entretiennent des intimités. Mais rien de tout cela ne suffit encore ; ce n'est pas assez de rencontrer au dehors une main amie, une parole sympathique, des cœurs affectueux : ce qui nous pèse surtout, c'est la solitude du foyer domestique, c'est l'intérieur vide et désert, c'est l'absence d'un être fidèle sur qui nous puissions compter dans la maladie, dans la joie, dans le chagrin et au mo-
ment suprême. Voilà pourquoi l'on voit souvent l'ami s'unir à l'ami, le frère au frère, et, ce qui est plus touchant encore, le frère à la sœur et le fils à la mère. Mais ces imitations ou ces démembrements de la famille ne sont pas toute la famille, ne sont pas la famille même; ils n'en sont que l'ébauche ou les débris. Il y a une association plus intime encore, voulue par la nature et choisie par le cœur, dans laquelle la faiblesse se marie à la force, la grâce au sérieux, lés molles tendresses à la raison austère et le travail au plaisir; association indispensable à la durée de Tespèce humaine et à la fois pleine H'enchantements pour l'individu.
Et ici il faut bien que je dise quelques mots, je vous en demande pardon, du sentiment qui donne naissance à la famille, sans lequel la famille ne serait pas, et qui doit avoir sa raison d'être, puisque enfin nous ne l'avons pas fait et qu'il vient de celui qui a tout fait. Ce sentiment a deux caractères remarquables ; une étendue extraordinaire et une puissance singulière de tranformation. Il prend l'homme tout entier, par les sens et par l'âme; et dans l'âme, il louche, il ébranle toutes les facultés, les plus vives et les plus sérieuses, les plus délicates elles plus profondes : l'imagination, l'^jsprit,
le cœur, la raison même; car, ainsi que l'a dilPascal, qui n'a pas dédaigné d'écrire sur ce sujet profane des paroles admirables : « L'amour et la raison n'est qu'une même chose : c'est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté, sans bien examiner tout, maià c'est toujours une raison. Les poètes n'ont pas raison de nous dépeindre l'Amour comme un aveugle; il faut lui ôter son bandeau et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux. » L'amour est de tous nos sentiments celui qui paraît avoir le plus de regards vers les côtés mytérieux et indéfinis de notre destinée et de notre être. Voilà pourquoi il s'associe si bien à la poésie, à la poésie qui n'est pas seulement l'amusement de l'imagination et l'ornement de l'esprit, mais qui, dans les âmes élevées, est une partie de la vie même. Platon, qui, vous le savez, est le grand philosophe de l'amour, n'a pas craint de l'appeler un enthousiasme et un délire envoyé par les dieux. Je sais que cette exaltation produit souvent les effets les plus déplorables ; mais ce n'est pas la faute du sentiment lui-même, c'est celle de l'homme qui ne sait pas le contenir et le gouverner. Tous nos sentiments, lorsqu'ils s'unissent à un esprit faux et à une volonté aveugle, sont susceptibles d'égaré-
ments : ce n*est pas une raison pour nier ce qu'il y a de divin en eux. Une société qui dédaignerait celte partie divine de nos sentiments, quelle que fût sa force extérieure, la splendeur de son luxe et de son industrie, serait une société menacée dans ses. plus sérieuses conditions de dignité et de durée.
D'ailleurs l'exaltation est loin d'être indispensable au sentiment de l'amour; car, nous l'avons dit, il s'accommode merveilleusement à toutes les situations de la vie et à tous les caractères humains. Naïf et paisible dans les cœurs simples, il peut être passionné sans désordre dans les âmes vives, héroïque ou contemplatif, quelquefois même presque religieux ; il peut naître en un intant ou résulter d'une longue familiarité ; il peut avoir les apparences de la simple amitié ; il peut ne pas attendre le devoir et n'en avoir pas besoin pour rester pur et fidèle ; et quelquefois il naît du devoir même, et nous voyons Corneille atteindre au sublime de la poésie et du pathétique en nous peignant dans Pauline la passion inspirée par le seul devoir. Mais, quelle que soit la forme que prenne ce sentiment, il ne faut pas compter sans lui. Si sa présence est souvent à craindre, son absence ne Test pas moins. Il est bon qu'un œil vigilant et qu une
main protectrice écartent d'une jeune imagination le péril des illusions romanesques; mais il ne faut pas tout sacrifier aux conseils stériles d'une raison sèche et rampante, de peur que des sentiments naturels non satisfaits dans la mesure qui convient ne cherchent leur aliment en dehors de Tordre et de l'honneur. Je trouvais dernièrement dans un vieux livre indien, qui n'a pas moins de trois mille ans de date, le code de Manou, une expression délicieuse pour rendre ce que nous appelons assez froidement en français un mariage d'inclination. Savez-vous comment ces vieux et immobiles Indiens appellent cela? Le mariage des musiciens célestes. Eh bien, messieurs, cette musique céleste a son prix, et ce n'est pas seulement l'imagination, c'est la raison môme qui conseille de ne point la dédaigner. Pardonnez-moi de plaider ici la cause d'un sentiment justement suspect, et contre lequel on ne saurait trop se tenir en garde ; je ne l'aurais point osé, si je n'avais cru pouvoir me couvrir auprès de vous du nom de deux écrivains éminents, madame de Staël, M. Guizot, qui, l'un dans son livre de V Allemagne, l'autre dans un article récent et universellement applaudi de la Revue des Deux MondeSy ont également défendu,
avec l'autorité de leur haute raison, l'amour dans le mariage.
Il est vrai que la passion ne dure pas toujours, et n'a d'ordinaire qu'un temps plus ou moins long, que nous appelons en français d'une expression ingénieuse et délicate. Mais cela même a sa raison ; car, s'il est nécessaire que l'homme, pour entrer dans les grands engagements de la famille, y soit entraîné tout entier, il importe que, pour suffire à ces engagements, il reprenne la possession de lui-môme, et que l'imagination laisse le cœur libre de ne plus obéir qu'à la raison. Mais ce que le sentiment perd de sa fraîcheur, il le gagne en maturité. Lu fleur se fane, mais les racines s'enfoncent, s'approfondissent et se multiplient; et, sous cette intimité froide et monotone, telle qu'elle paraît aux yeux des indifférents, il y a des nœuds secrètement entrelacés avec tant de force, que leur rupture déchire souvent d'une manière irrémédiable le cœur de celui qui reste.
De tous les sentiments humains, l'amour conjugal est donc celui qui satisfait le plus et le mieux au besoin de vivre en autrui, de s'appuyer sur autrui, qui, par conséquent, dissimule le mieux à l'homme son vide et son néant. Grâce à ce mélange de deux
existences, la vie prend en quelque sorte plus de solidité. Appuyés sur un être chéri, nous croyons vivre, nous aimons à vivre, nous voulons vivre, et cela est un bien ; car, ainsi que Ta dit un philosophe, « la vie n'est pas la méditation de la mort, mais de la vie. » J'avoue que cette solidité n'est qu'apparente, et que cela môme, comme tout ce qui est sous le soleil, n'est que vanité. Mais on vous disait récemment avec finesse et éloquence que l'homme a besoin d'illusions, et on vous invitait à en chercher dans la vie fictive. Je crois rester fidèle à cette pensée en ajoutant que ces illusions, elles sont dans la vie réelle, qu'elles nous enveloppent de toutes parts, et que nous ne pouvons nous en détacher un seul instant. Nous bâtissons des maisons pour y reposer nos vieux jours : c'est une illusion, car nous mourrons demain ; nous plantons des arbres pour jouir de leur ombrage : c'est une illusion, nous ne sentirons pas leur parfum; nous élevons des enfants pour en faire des hommes : c'est une illusion, nous ne verrons pas leurs couronnes ; nous nous appuyons sur le bras d'une femme aimée, ou nous lui promettons notre appui : c'est une illusion, car nous la laisserons veuve ou nous la pleurerons dans la solitude. Mais de telles illusions sont nécessaires : car
le jour où elles viendraient à nous manquer^ il n'y aurait de paix pour nous que dans le tombeau.
Le second besoin d'où naît la famille, c'est celui de revivre en autrui. Il a la même cause que le précédent : l'ennui de soi-même et l'impatience de combler le vide de notre existence en la multipliant. L'homme aime tant à vivre qu'il veut vivre deux fois, de là l'affection conjugale, et qu'il veut se survivre, de là l'affection paternelle.
C'est de cet amour de la vie que naît le désir de l'immortalité. La religion satisfait à ce désir en promettant à l'homme une autre existence ; mais cela ne suffit pas encore, c'est sur cette terre même que l'homme aspire à une sorte d'immortalité. Les uns la cherchent dans la perpétuité de leur nom : l'amour de la gloire n'est qu'une des formes de ce vaste amour de l'être. Non omnis moriar^ dit Horace, je ne mourrai pas tout entier. Voilà le cri des poètes et des héros. Maisunetelleimmortalité n'est promise qu'à un bien petit nombre, et la plupart essayent de se donner le change en renaissant dans leurs enfants. On oublie que les cheveux tombent et blanchissent en voyant naître, grandir, fleurir, mûrir autour de soi ces jeunes plantes si aimées. Vous connaissez la
se LA FAMILLE.
belle expression de madame de Sévigné écrivant à sa fille : « J'ai mal à votre poitrine. » C'était bien • dire que les parents vivent de la vie de leurs enfants, souffrent de leurs souffrances et meurent de leur mort : et la pensée qui nous fait regarder les enfants comme des membres de nous-mêmes n'est pas une pure illusion ; c'est notre chair et notre sang, mais surtout c'est notre âme, ce sont nos exemples, nos leçons, nos vertus ou nos faiblesses qui revivent en eux; et, si après nous ils méritent par leur conduite l'estime et le respect du monde, nous pouvons revendiquer une partie de ces hommages, comme nous devons nous-mêmes reporter sur nos parents une grande partie des éloges que nous pouvons mériter; et c'est ainsi qu'il se fait de générations en générations une tradition heureuse ou malheureuse de vertus ou de vices, chacun recevant ou transmettant à son tour, par l'éducation et par l'exemple, une partie de lui-même.
Ainsi la famille complète et perpétue notre être : elle rétend dans l'espace et dans la durée. L'homme seul n'occupe qu'un point sur la surface de la terre, et, en mourant, ne laisse rien après soi. La famille étend ses rameaux, envoie au loin ses rejetons et plonge des racines presque immortelles. La famille
demande à rhomme le sacrifice de son être, mais elle le paye par Faccroissement de son être : elle le force à s'oublier lui-môme, mais elle lui permet de se retrouver en autrui : elle concilie le bonheur de la personnalité et le bonheur du dévouement, et, dans un cercle bien circonscrit, elle trouve la juste mesure si convenable aux besoins et à la puissance moyenne de la nature humaine entre l'égoïsme solitaire et l'abnégation absolue.
Tels sont les bienfaits de la famille, mais ces bienfaits ne vont pas sans difficultés et sans périls. Ces difficultés peuvent être ramenées à trois causes : 1° la nature même des choses et les conditions inévitables de la famille; 2° les circonstances extérieures, accidentelles, fortuites ; 5° la diversité des caractères.
l*" La famille donne beaucoup, mais elle ne donne pas sans condition. Une des erreurs les plus communes est de tout exiger de la famille sans lui rien donner; de lui demander le repos dans l'ennui, les soins dans la maladie, la gaieté dans la tristesse, mais de vouloir conserver en même temps tous les avantages d'une vie libre et dégagée. La Tie libre a ses plaisirs, la famille a les siens. Vou-
loir jouir à la fois des uns et des autres, c'est les manquer également. On ne retrouve pas à heure dile la sérénilé, la paix dont on a besoin; ces biens ne résultent que de l'habitude. Pour jouir de la famille, il faut y vivre, y rester, en accepter les liens. Cella continuata dulcescit, dit Vlmitation, la cellule devient douce à force d'y demeurer. La famille est une servitude : je ne dis point cela pour l'abaisser, mais pour la relever, c'est une noble servitude où chacun se doit tout à tous. L'autorité elle-même dont nous défendrons la cause, car là est le salut de la famille, n'est encore qu'un esclavage, et la devise de la famille pourrait être cette belle et sainte parole : Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir. L'amour, suivant la doctrine de tous les grands mystiques (car, à cette hauteur, les principes qui gouvernent l'amour divin peuvent s'appliquer à l'amour humain), l'amour n'est pas mercenaire : s'il demande sa récompense, il ne l'obtient pas; il vit de sacrifices, il est tout entier dans l'objet aimé, et comme cet amour est réciproque, chacun reçoit autant qu'il donne : excepté la dignité et la vertu, l'amour ne se réserve rien, il est gratuit, il est pauvre, il est Tiu. Voilà ce qu'est l'amour, ou plutôt voilà ce qu'il
doit aspirer à être : car dans les tristes conditions que nous fait la nature humaine, nous sommes obligés de descendre sans cesse de l'idéal au réel et de l'inflexibilité des principes aux condescendances de l'application.
2" La famille, messieurs, ne vit pas sans un certain nombre de conditions extérieures de différente nature : conditions de fortune, de position , de naissance. Ces conditions sont très-importantes, et elles peuvent contribuer beaucoup au bonheur ou au malheur, à la bonne ou à la mauvaise conduite 'le la famille. Or, les devoirs nécessaires de la famille sont déjà par eux-mêmes assez difficiles du assez sévères pour qu'il soit inutile de les compliquer encore en méprisant ces convenances reconnues salutaires par l'expérience des hommes. J'approuve donc de tout mon cœur cette sagesse pratique qui écarte prudemment des jeunes unions les contrastes de fortune ou d'éducation rarement conciliables avec la paix intérieure. Les parents entendent d'ordinaire merveilleusement ces règles de la prudence domestique. Les jeunes gens en feraient plus volontiers bon marché ; du nioins était-ce ainsi autrefois, car on prétend qu'aujourd'hui les jeunes calculent aussi bien que les vieux.
Je n'en sais rien ; mais, comme il y a deux sagesses, celle qui naît de l'expérience et de l'obser- \alion du cours ordinaire des choses, et celle qui puise aux inspirations hardies du cœur et ne con* naît que la loi du devoir, je ne voudrais pas décourager les âmes intrépides qui, sachant ce qu'elles font et agissant avec une résolution droite et réfléchie, sacrifient des convenances respectables sans doute, mais non point absolument obhgatoires à l'avantage inappréciable de choisir selon le cœur. Mais j'y mets deux conditions : la première, c'est que ce choix ne vienne pas de la légèreté ni d'une passion basse; la seconde, c'est qu'on mette autant de courage à supporter les difficultés qu'à les affronter.
5° Le troisième espèce d'écueils qui se rencontre dans la vie de famille naît de la diversité et de l'imperfection des caractères. Sans doute il se rencontre des unions parfaites où une singulière harmonie de sentiments et d'humeur entretient une paix constante entre deux âmes nées l'une pour l'autre. Il est aussi malheureusement des unions désastreuses où l'opposition des caractères amène de si tristes déchirements, que la loi elle-même est forcée, non pas de dissoudre, mais de suspendre un lien dont
elle avait sanctionné l'éternité. Mais entre ces deux extrémités que je voudrais croire aussi rares l'une que l'autre, se place, à des degrés divers d'intimité, de confiance et de bonheur, la grande majorité des unions. Tous les caractères ayant plus ou moins leurs angles, il est Lien difficile qu'un commerce de tous les instants ne donne point lieu à des frottements qui ne seront rien ou qui seront beaucoup, selon la sagesse des hommes. Insister sur le mal, c'est l'envenimer; les piqûres deviennent des blessures, et les blessures deviennent des plaies. Se pardonner l'un à l'autre, se tolérer l'un l'autre, est le seul moyen de jouir sans amertume des belles et saines émotions de la vie domestique. Tolérer les travers et les défauts des hommes est un devoir général de charité ; mais dans la famille, c'est un rigoureux devoir de prudence ; car celui qui ne supporte rien n'est pas lui-même supporté. Ce qui doit nous rendre cette tolérance facile, c'est la pensée que chacun a ses défauts et qu'on n'a pas le droit d'exiger des autres la perfection que l'on ne s'impose pas à soi-même.
Si nous avons réussi à éviter par notre sagesse; tous les ècueils où viennent échouer tant de ik-
milles, serons nous pour cela parvenus à celte paix sans nuages que nous espérons toujours et que notre nature réclame avec tant d'ardeur? Ce serait compter sans l'inflexible fatalité, parlons plus religieusement, sans les épreuves que Dieu envoie à rhomme pour lui rappeler que sa destinée terrestre est incomplète et qu'il n'habite ici-bas qu'une tente d'un jour. Il y a quelquefois dans les familles des malheurs effroyables qui confondent l'imagination : il y a des privilégiés d'infortunes, tant il est vrai que l'égalité absolue n'est pas de ce monde. Heureusement d'aussi grandes calamités ne sont pas communes. Mais quelque inégalement distribuées que soient les douleurs, nous en avons tous notre part. La douleur est entrée dans la famille le jour où il a été dit à la femme : « Tu enfanteras dans la douleur; » et depuis les premières inquiétudes que cause aux parents l'existence physique de ces êtres chétifs où la famille essaye de renaître, jusqu'à ces inquiétudes plus vives et plus pressantes qu'inspire l'existence morale du jeune homme ou de la jeune fille aux prises avec les périls du monde, la vie de famille n'est qu'une longue angoisse adoucie seulement par le sourire de l'enfant ou les succès du jeune homme.
Et maintenant, messieurs, la douleur, comme le disaient les écoles de philosophie ancienne, la douleur est-elle ,un mal? Nous répondrons, comme le stoïcien Posidonius, mais dans un autre sens que lui : Non, la douleur n'est pas un mal. La famille, qui ne vit que d'unité et d'harmonie, tend sans cesse cependant, par l'effet des passions humaines, à se relâcher et à se dissoudre. Pour entrer dans la famille, on n'abandonne pas les passions : le désir de l'indépendance, l'amour du plaisir, beaucoup d'autres encore, éloignent insensiblement le mari de la femme et les parents des enfants. La famille est-elle heureuse, elle jouit de ce bonheur sans le goûter, sans le savourer, presque sans le sentir, comme on jouit de la santé dont les malades seuls connaissent bien tout le prix. C'est alors que la famille est en péril : l'homme va à ses affaires, la femme à ses plaisirs, et les enfants sont abandonnés aux soins des gouvernantes et des précepteurs; alors vient la douleur, et 'elle vient à propos. Par ces coups bienfaisants, par ces blessures heureuses, par ces diversions sanglantes, le sens moral rentre dans la famille, et la vraie destination du ménage apparaît dans sa sévère grandeur. Mais ces coups, dit-on, frappent les innocents comme les coupa-
blcs. Je réponds : Qui peut se flatter d'être tout à fait innocent? Sans doute, les douleurs ne se proportionnent pas exactement aux mérites et aux fautes, et c'est là une des plus fortes raisons pour lesquelles la philosophie et la religion promettent à l'homme l'immortalité. Mais la douleur a toujours plus ou moins un sens ; et si elle n'est pas un châtiment, elle est un avertissement. Tous ont besoin de leçons, tous ont besoin de menaces.
Mais j'entends qu'on me dit : Où donc est cette paix que 'VOUS nous promettiez en commençant, où est celte joie que l'on n'obtient que par la famille, que tout le monde cherche dans la famille, et au lieu de laquelle nous ne rencontrons que des embarras inextricables et des douleurs déchirantes ? Messieurs, la paix que donne la famille à ceux qui savent en jouir, n'est, il faut bien le dire, qu'une paix humaine, c'est-à-dire une trêve; c'est une paix troublée, interrompue, toujours menacée. La vie n'en a pas d'autre à vous offrir. Mais après cette paix passagère et savoureuse qui résulte du premier épanouissement de toutes les forces vives de la naturo, il en succède une autre moins riante, sans doute, mais qui n'est pas sans prix : c'est celle qui
vient de la patience, de la résignation, du courage en commun et de l'espérance.
J'ai fini ; je vous ai peint la vie de famille sans rien exagérer et sans rien cacher. Je vous en ai raconté les bienfaits, les périls et les épreuves ; et, à côté des aspects riants et séducteurs, je n'ai point craint d'en faire paraître les aspects sévères et tristes. C'est ainsi qu'il faut peindre toutes les grandes choses. Car elles ne sont pas grandes seulement par ce qu'elles ont de beau et de séduisant, mais encore par ce qu elles ont d'escarpé et de terrible. Le beau entraine l'imagination, et le terrible aiguillonne le courage.
J'aurais voulu, en nous séparant, vous laisser sous une impression douce : j'aurais voulu trouver des paroles vives et touchantes pour vous exprimer encore une fois, dans quelques derniers traits, l'image fidèle de cette vie domestique si saine au corps et à l'âme, si fortifiante et si rafraîchissante à la fois, et qui, malgré les traverses dont elle est remplie, est encore, de toutes les situations de la vie, celle qui procure le plus de joie et de sérénité. A défaut de paroles que je ne saurais trouver, laissez-moi emprunter la voix d'un charmant pocte de notre temps, dont j'espère que vous écoute-
rcz OYCC plaisir les vers suivants, qui sont peu connus :
Dans le calme, la paix, les bienveillants discours,
Huit jours chez ces amis ont passé, mais si courts.
Si légers, que mon âme alors rassérénée
Comme ailleurs un instant eût vu fuir une année.
Là, nul vide rongeur, mais les soins du foyer,
L'ordre, pour chaque jour un travail régulier,
Une table modeste et pourtant bien remplie.
Cette gaieté de cœur qui se livre et s'oublie.
Autour de soi l'aisance, un parfum de santé,
Et toujours et partout la belle propreté.
Le soir, le long des blés, cheminer dans la plaine,
Ou dans la carriole une course lointaine;
Enfin, la nuit tombée, un long et pur sommeil,
Et les bonjours joyeux à l'heure du réveil.
Ami, comme un tissu jadis imprégné d'ambre.
Ici ton souvenir, sous les bois, dans ma chambre,
Tartout à moi s'attache, et tes félicités,
Mirage gracieux, flottent à mes côtés.
Et voilà que, cédant à cette fantaisie,
J'évoque dans mon cœur la chaste poésie,
Qui dans un vers limpide a soudain reflété
Ta jeune et douce Emma, sa candeur, sa gaieté,
Entre sa mère et toi, ton enfant qui se penche,
Et ta charmille en fleur près de ta maison bljnche *,
^ Brizeux, Maiue, Bonheur domestiqua