JEAN-PASCHAL TACHE
Né à Garg^nvillars le 6 avril 1697 (i).
Après avoir fait d'excellentes études à Paris, il s'établit comme marchand dans la commune où il avait vu le jour.
Le commerce nécevSsairement restreint d'une commune de quelques centaines d'habitants n'était pas vSuffisant pour satisfaire la légitime ambition d'un homme actif et entreprenant comme M. Taché.
Le 3 mai 1727, il formait une société avec Jean- Pierre Lapeyre, fils aîné, habitant de Montauban, ville située à 28 kilomètres de Garganvillars, pour faire le commerce du Canada. Lapeyre devait fournir 6000 livres et une certaine quantité de marchandises. La société prit le nom de "Lapeyre fils aîné et Taché."
M. Taché s'embarqua à LaRochelle le 5 juin 1727. Dès son arrivée dans la Nouvelle-France, il ouvrit un comptoir à Québec. Il vendait, à moitié profit, prenant en échange des pelleteries qu'il expédiait immxédiatement à LaRochelle.
Le 15 décembre 1727, il était de retour à LaRochelle. Son voyage n'avait pas été fructueux. Ne
(i) 'QihQxxà {Dictionnaire historique des hommes illustres du Canada, p. 311) et Pluston {RépeHoire national, vol. II, p. 361), donnent Toulouse comme lieu de naissance de M. Taché. Nous avons vu l'acte de naissance même de M. Taché tiré des registres de Garganvillars.
pouvant vendre ses pelleteries sur le champ, il prit de l'emploi dans un comptoir, "vu que, dit-il, les profits n'étaient pas assez forts pour soutenir la dépense qu'il aurait été obligé de faire dans une auberge ou dans une maison particulière".
I^a société Lapeyre fils aîné et Taché fut dissoute l'année suivante à la demande de M. Taché. Lapeyre ne lui avait pas fait de remise de fond ainsi qu'il s'y était engagé. Il lui avait donné des marchandises seulement. Lapeyre était donc la cause de l'insuccès du voyage de son associé au Canada (i).
En 1728, M. Taché habite LaRochelle où il s'occupe de commerce.
C'est deux années plus tard, en 1730, que M Taché passa dans la Nouvelle- France pour y faire un établissement permanent (2).
Il s'établit à Québec, et devint bientôt un des négociants les plus en vue de toute la colonie.
Il fut, pendant plusieurs années, syndic des marchands. On sait que, sous le régime français, le syndic des marchands était celui qui, au nom de tous, faisait les représentations au gouverneur et à l'intendant (3), "^^i ^'"'^ Hn 1748, M. Hocquart était remplacé comme intendant de la Nouvelle- France par François Bigot. Celui-ci continua à Québec les manœuvres plus ou moins honorables qui l'avaient enrichi à Louisbourg. Ses créatures enlevaient, à vil prix, les grains et les
(i) Les renseignements sur les premières années de la carrière de M. Taché nous ont été fournis par M. Philéas Gagnon, conservateur des archives judiciaires à Québec.
(2) Nos historiens font donc erreur de neuf années en le faisant établir au Canada en 1739.
(3) Sur la charge de syndic des marchands voyez le Bu/letin des Recherches Histoiiques^ vol. neuvième, p. 376.
bestiaux qu'elles revendaient ensuite, avec des bénéfices énormes, aux îles françaises. Les denrées devinrent d'un prix excessif, et le commerce se trouva bientôt dans le marasme.
M. Taché fut député auprès du Roi par les commerçants du paj^s pour faire des représentations, et demander un arrangement de commerce pour la Nouvelle-France.
Bigot avait à la Cour des affidés puissants qui firent échouer la mission de l'intègre M. Taché (i).
Pendant les tristes jours qui précédèrent la chute de Québec et la fin de la domination française au Canada, M. Taché joua un rôle important dans la capitale.
Le lo juillet 1759, les citoyens de Québec voyant les Anglais élever une batterie à Lévis pour bombarder Québec, se réunirent et résolurent de prier M. de Vaudreuil d'envoyer un détachement détruire cette batterie avant qu'elle pût causer des dommages à la capitale.
M. Taché, au nom du commerce, et M. Daine, au nom du peuple, furent chargés de présenter ce placet au gouverneur. C'est ce qu'ils firent le lendemain. Mais leur requête n'obtint pas de succès (2) .
Lorsque, le lendemain de la désastreuse bataille des Plaines d'Abraham, les citoyens de Québec constatèrent que la lutte n'était plus possible, les principaux d'entre
(i) Mémoires sur les affaires dît Canada, depuis 174c jusqu'' à 1760, -ç. 62. Nos historieus disent que c'est en 1759 que M. Taché fut ainsi envoyé auprès du Roi. Ils font erreur. M. Taché ne s'absenta pas du Canada en 1759. Nous n'avons pu établir en quelle année fut fait ce voyage.
(2) Journal du curé Récher, Bulletin des Recherches Historiques, vol. neuvième, p. 337 ; Lettres du marquis de Montcalm au chevalier de Lévis, p» 185.
eux se réunirent chez M. Daine, lieutenant-général de police et maire de la ville, et résolurent de prier M. de Ramezay de capituler avant que l'assaut ne fut donné. M. Taché, M. Panet et quelques autres furent chargés de piésenter une requête à cet effet à M. de Ramezay. Ils lui représentaient qu'un bombardement de soixantetrois jours ne les avait point intimidés ; que les veilles et un service fatiguant ne les avaient point rebutés ; que la perte de leur bien ne les touchait point ; qu'ils étaient insensibles à tout, si ce n'est au désir de conser^^er la ville. Cette flatteuse espérance, disaient-ils, était soutenue par une armée qui les couvrait, qui leur laissait le passage libre et qui leur assurait la communication des vivres. Mais, malheureusement pour eux, elle ne subsistait plus, et ils voyaient que les trois quarts de leur sang répandu n'empêcherait point l'autre quart de tomber sous le joug de l'ennemi pour devenir les victimes de leur fureur. Après avoir donné des raisons péremptoires en faveur de la capitulation, ils concluaient ainsi : ' 'Jetez donc les yeux sur le reste ; tâchez de les conserver pour leurs femmes et leurs enfants ; conservez même ceux ou celles qui sont renfermés dans cette ville ; enfin, sauvez leur le peu qui leur reste de l'incendie ; il n'est point honteux de céder quand on est dans l'impossibilité de vaincre" (i).
Le jour suivant, 15 septembre, M. de Ramezay réunissait en conseil de guerre les principaux oflBciers de sa garnison, et tous, à l'exception de M. de Fiedmond, furent de l'ophiion des citoyens de Québec, c'est-
(i) La requête présentée à M. de Ramezay par M. Taché et ses amis est reproduite au long dans le Mémoire du Sieur de Ramezay, publié par la Société Littéraire et Historique de Québec en 1861.
à-dire qu'il fallait capitUitr imn^édiatenient aux condi- | tiens les plus avantageuses. ^ 't^^■'-
Le siège de Québec ruina !vl. Taché entièrement. I Il était alors un des plus riches négociants du Canada. ' Il valait $120,000, ce qui était considéré comme une grosse fortune pour l'époque. Plusieurs vaisseaux faisaient pour lui le commerce des Iles. Pendant Pété de 1759, sept de ses navires chargés de marchandises furent pris par les Anglais.
Pour comble de malheur, en apprenant, au mois de mai 1759, l'apparition de la flotte anglaise dans le fleuve Saint-Laurent, M. Taché avait placé dans les voûtes de sa maison (1), rue Saint-Pierre, tous ses meubles, livres de commerce, billets, comptes, obligations, titres, créances, et généralement tous les papiers qui lui appartenaient et à plusieurs autres. Le bombardement mit le feu à sa maison et consuma en entier le contenu de ses voûtes (2).
Le gouverneur Carîeton, qui avait hérité de la sympathie du général Murray pour les Canadiens, eut pitié des malheurs de M. Taché, et lui accorda une commission de notaire avec juridiction sur toute la province. Elle est en date du 4 février 1768 (3).
M. Taché n'en profita pas longtemps. Il décéda à Québec moins de trois mois plus tard, le iS avril 1768, et fut inhumé dans le cimetière, près de l'église.
(i) Cette maison était située à pue près où se trouve aujourd'hui l'hôtel Neptune Inn.
(2) Greffe de J,-C. Panet, 15 novembre 1760. Déclaration au sujet des titres, papiers et effets appartenant à plusieurs personnes et déposés dans les voûtes de J. Taché, ces effets ayant été détruits par le feu lors du bombardement de la ville .
(3) Le greffe de M. Taché comprend neuf pièces déposées entre les mains du protonotaire du district de Québec.
iM . Taché était poète à ses heures. On lui doit un joli poème : Le tableau de la mer.
*' Ce petit poème didactique n'est point sans mérite ; il a surtout celui de la difficulté vaincue. On y trouve tous les termes de marine en usage alors, les noms de toutes les parties d'un vaisseau, accumulés comme à plaisir, et sous ce rapport c'est un curieux et précieux travail.
' ' Avant les Géorgiqiies de Virgile, les Romains avaient eu des poèmes sur l'histoire naturelle, l'astronomie, l'ichthyologie, l'agriculture, la chasse, la médecine, etc. Il n'est point de sujet dont la poésie ne se soit emparé ; la tentative de M. Taché n'était donc pas nouvelle. Les poèmes didactiques ont été en très-grande vogue au commencement du dix-neuvième siècle et à la fin du siècle précédent, et M. Taché peut être regardé comme un précurseur d'Esménard qui en a fait un très-remarquable sur la Navigatmi (i8o5)"(i)
M. Taché était un homme d'une grande piété. Nous avons vu plusieurs de ses cahiers, livres de comptes, brouillards, etc, etc. Tous portent pour épigraphe : "Au nom de Dieu et de la très Sainte Vierge."
Ses concitoyens l'avaient élu marguillier de l'œuvre et fabrique de Notre-Dame de Québec.
M . Taché était distrait, mais distrait à rendre des points au fameux Descartes.
Un de ses contemporains, Nicolas- Gaspard Boisseau, qui a laissé des Mémoires (inédits) très intéressants, relate ainsi quelques-unes de ses distractions :
(I) P-J-O. Chauveau, De la poésie française au Canada — Mémoires et comptes rendus de la Société Royale du Canada, t. I, p. 78.
"Quelque temps après la prise de Québec (en 1760), M. Murray, gouverneur du Canada, donna un grand bal à ses oiFiciers et aux principaux de la ville. A minuit, il s'éleva une question à décider, qui était de savoir qui était le père du mensonge. Personne ne put le satisfaire là-dessus. Le gouverneur envoya aussitôt un de ses sergents d'ordre chez M. Taché, un des marchands français établi à Québec, qu'il connaissait pour homme d'esprit. Le sergent avait ordre de l'amener aUvSsitôt. M. Taché voyant, à minuit, un ordre du gouverneur de se rendre subitement chez lui au milieu de la nuit, fut un peu saisi. Il se leva, et comme il était distrait, à peine s'habilla-t-il, et suivit le sergent au château Saint-Louis.
"Dès qu'il fut entré, le gouverneur lui dit :
** — Monsieur Taché, je vous ai fait venir ici pour
savoir de vous quel était le père du mensonge.
" M. Taché, voyant que ce n'était que cela,
commença alors à se remettre, et se grattant l'oreille
droite, il lui répondit ainsi :
' ' — Le père du mensonge le père du
mensonge, c'est le diable, monsieur.
"Toute l'assemblée se prit à rire ; on applaudit à la réponse. Le gouverneur lui dit :
" — Voilà qui est bien, monsieur, vous pouvez aller dormir à présent.
" Le même M, Taché était, un dimanche, à la grand'messe, et, comme c'est la coutume du pays qu'une demoiselle quête pendant la messe, la quêteuse vint à lui et lui présenta son porte-argent. M. Taché, distrait au-delà de ce que l'on peut dire, crut qu'on lui présentait du tabac. Il prit une prise d'argent. La quêteuse fut obligée de lui dire à l'oreille, non sans
rire :
" — C'est de l'argent que je demande.
" — Ah ! dit- il, je n'y pensais pas."
La peinture que fait M. Boisseau des distractions de M. Taché ressemble un peu à une charge. Une chose certaine c'est qu'il était très distrait, car la tradition s'en est conservée absolument nette parmi ses descendants.
M. Taché avait épousé, à Québec, le 27 août 1742, Marie- Anne, fille de feu Jean Joliet de Mingan et de Marie Mars, et petite-fille de Louis Joliet, le découvreur du Mississipi.
Elle décéda à Québec, le 22 avril 1776, et fut inhumée dans la chapelle Sainte- Anne de l'église cathédrale. De leur mariage étaient nés dix enfants :