‹ La famille TachéChapitre 35 sur 69 · TOT · texte numérisé non relu

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ne connais pas l'esprit que j'ai voulu inspirer- à ma congrégation ? Tu seras évêque, je le veux ; ne m'oblige pas d'en écrire au Pape, et tu n'en seras que plus Oblatpour tout cela, puisque, dès aujourd'hui, je te nomme supérieur régulier de tous ceux des nôtres qui sont dans les missions de la Rivière-Rouge."

"Le P. Taché eut beau plaider, il lui fallut obéir. Le 23 novembre 1851, il recevait, dans la cathédrale de Viviers, la consécration épiscopale, des mains de Mgr de Mazenod.

"Après son sacre, Mgr Taché alla à Rome, où il trouva, auprès du Souv^erain Pontife et sur les tombeaux des martyrs, la force dont il avait besoin pour accomplir ses glorieuses mais pénibles destinées. Il partit de Rome, dans le mois de février, pour le siège lointain de son épiscopat, et s'arrêta quelque temps au Canada, où les plus vives sympathies lui furent prodiguées. On ne pouvait se lasser de voir et d'entendre le jeune et populaire évêque de la Rivière- Rouge ; on le contemplait avec un sentiment d'admiration et d'orgueil national ; ou aurait voulu le garder parmi nous, €t il lui fallut faire un effort encore pour s'arracher aux affections les plus sincères, aux séductions les plus puissantes.

"Il partit au mois de mai, passa quelques jours à Saint-Boniface, auprès de Mgr Provencher, et arriva à l'Ile-à-la-Crosse, le siège de sa mission, le 10 septembre. La joie fut grande parmi les sauvages, lorsqu'ils virent revenir évêque leur bien-aimé P. Taché. Mgr Taché se remit à l'oeuvre en arrivant et s'occupa immédiatement d'agrandir le royaume de Jésus-Christ en jetant partout les fondements de nouvelles missions. Son élévation à la dignité épiscopale loin d'adoucir son sort ne fit qu'augmenter son zèle et redoubler ses

fatigues. Il se multiplia pour être partout à la fois,, pour porter aux extrémités du Nord-Ouest le flambeau de la foi.

"A son appel, d'héroïques missionnaires et de saintes religieuses sont allés partager ses travaux et l'aider à accomplir sa glorieuse mission. On a vu, sous le souffle de son dévouement, surgir des écoles, des collèges et des couvents, dans ces forêts séculaires livrées jusqu'alors à la barbarie, et presque partout, à l'heure qu'il est, le clocher d'une chapelle catholique fait voir que le nom de Dieu est honoré dans ces lointaines régions.

"Citons quelques-unes de ses principales fondations : l'orphelinat et l'hôpital de Saint-Boniface, les couvents de Saint-Norbert, de Saint-Vital, l'Académie Sainte- Marie et l'Institut des Frères, à Winnipeg, les couvents de Saint-Albert, de l'Ile-à-la-Crosse et du lac LaBiche. Le collège et le couvent ou pensionnat de Saint-Boniface, fondés par son illustre prédécesseur Mgr Provencher, ont toujours été l'objet de sa protection et de sa sollicitude. Il a tout fait pour assurer l'avenir de ces deux institutions et les mettre en état d'accomplir leur bienfaisante mission. Il a compris que dans un pays si jeune, ce qu'il fallait aux enfants d'une population de défricheurs, c'était une instruction pratique. On ne peut trop louer les efforts qu'il a faits pour donner à l'enseignement cette direction salutaire. Sacrifier l'agréable à l'utile, l'idéal au réel: tel a été son principe, sa devise.

"L'oeuvre de Mgr Taché, à la Rivière-Rouge, n'est pas seulement religieuse, elle est de plus éminemment nationale. Fidèle aux traditions de ses ancêtres, il a toujours mené de front le triomphe de l'Evangile et la gloire de sa patrie. Créer dans le Nord-

Ouest un peuple français et catholique, faire de ce peuple l'avant-garde de la nationalité canadienne-française dans l'Amérique du Nord, était le but de ses nobles ■efforts, l'objet de ses pensées.

"Il s'est attaché au sort de ce pauvre petit peuple de la Rivière-Rouge, il s'est appliqué à élever son intelligence, à ennoblir ses sentiments par le culte de la religion et de la patrie.

* * On peut se faire une idée des angoisses qui saisirent Mgr Taché, lorsqu'il vit l'orage à la veille de fondre sur la colonie du Manitoba et de détruire, peutêtre, le fruit de vingt années de travaux et de sacrifices. Il voulut conjurer cet orage et vint au Canada pour exposer aux autorités les griefs des Métis, et engager notre gouvernement à ne pas les exaspérer en changeant, sans les consulter, leur état politique. Malheureusement on sut fort peu apprécier les motifs patriotiques qui l'avaient amené au milieu de nous, on ne tint pas compte de ses sages conseils.

" Mgr Taché, se voyant repoussé, partit, l'esprit inquiet, pour le Concile œcuménique qui était à la veille de s'ouvrir à Rome, et l'honorable M. McDougall se mit en route pour la Rivière -Rouge.

" On sait ce qui ai riva. lycs Métis indignés ne voulurent passe laisser imposer un gouvernement dont ils redoutaient les projets, et la crise qu'avait prévue Mgr Taché éclata. Les ministres canadiens comprirent, mais trop tard, qu'il aurait été plus sage d'écouter les conseils de Mgr Taché. Effrayés de l'attitude énergique des Métis, ils s'adressèrent à Sa Grandeur et lui demandèrent de venir à leur secours.

'* Mgr Taché, oubliant les justes susceptibilités qu'il aurait pu faire valoir, quitta le concile et se rendit à la Rivière-Rouge. Les Métis, toujours dociles à

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îa voix de leur évêque bien-aimé, se soumirent à toutes les idées de conciliation qu'il leur suggéra. Mgr Taché joua un rôle important dans les négociations qui eurent lieu entre les Métis et le gouvernement canadien. Ses conseils contribuèrent puissamment à inspirer aux habitants ds la Rivière-Rouge une confiance entière dans les promesses d'amnistie qui leur furent faites par les ministres canadiens.

" Inutile de dire combien Mgr Taché a été sensible à la violation des promcvsses dont il s'était jusqu'à un certain point porté garant, combien il a ressenti douîoureu.sement les justes mécontentements des habitants de la Rivière-Rouge. Mgr Taché s'est trouvé dans une des situations les plus difi&ciles qu'on puisse imaginer. Obligé de concilier ses sympathies pour une population dont il était le protecteur avec les exigences politiques et ses devoirs envers le gouvernement, il n'a pu satisfaire tout le monde. Mais s'il a péché, c'est pour avoir montré trop de modération et de confiance dans un temps où les droits et les intérêts des Métis auraient exigé plus de défiance. Le désir d'éviter des troubles qui menaçaient d'éclater à tous moments eut naturellement un grand effet sur sa conduite. Sans ses conseils les Métis n'auraient pas probablement déposé les armes avant d'être amnistiés." (i).

En 1872, le Saint-Siège, se rendant aux voeux du quatrième concile provincial de Québec, avait érigé le diocèse de Saint- Eonif ace en province ecclésiastique, et Mgr Taché en avait été préconisé archevêque. Le pallium lui fut remis le 22 septembre de la même année .

(i) l^.-O.T>2LV\à, Monseigneur Alexandre- Antonin Taché, archevêque de Saint- Bonif ace, pp. 7 et seq.

Mgr Taché décéda à Saint-Boniface le 22 juin

Le Maniioba du 28 juin 1894 nous donne de précieux renseignements sur les derniers moments de Mgr Taché :

*'La semaine du 10 juin au 17 fut une semaine de souffrances très intenses pour notre bien- aimé archevêque et père. Il avoua qu'il avait passé trois nuits la tête appuyée sur une table sans pouvoir dormir un seul instant. Depuis longtemps les médecins et les prêtres de son entourage le suppliaient de consentir à subir l'opération de l'extraction de la pierre. Une parole de son savant frère, le docteur Joseph-Charles Taché, lui avait toujours fait redouter cette opération. Enfin, vaincu par la douleur, et prévoyant qu'il ne s'agissait guère que de quelques semaines ou de tout au plus quelques mois de vie à prolonger, il consentit à subir l'opération de la lithotritie. Avant de se mettre à la disposition de l'éminent chirurgien le docteur Ferguson aidé du docteur Lambert, son médecin ordinaire, et du docteur Dame, qu'il avait demandé expressément, il s'agenouilla et récita le Veni Sande et V Ave Maria 2iVÇ:C ses prêtres, les RR. PP. Langevin et Poitras, et M. Messier, curé de la cathédrale. Il se coucha bravement sur la table d'opération, et les médecins remarquèrent que le coeur battait fort régulièrement, tant était grande la puissance de la volonté sur l'organisme du vénérable patient. La chloroformisation fut facile, le malade s'endormit bientôt d'un sommeil fort paisible. L'opération dura trois heures. On retira près de deux onces de pierre broyée.

"Quand il se réveilla, il dit qu'il souffrait moins qu'auparavant. L'espoir était au coeur de tous. Il

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reprit mêm€ sa jovialité ordinaire. Entendant tomber un objet sur la plancher : * ' Sont-ce mes pierres qui tombent? "demanda-t-il. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, ce furent des prêtres oblats et séculiers qui se constituèrent ses garde-malades.

''La nuit qui suivit l'opération fut bonne ; mais le lendemain, mardi, 19, il y eut fièvre et le cher malade se sentit plus faible. Le docteur Ferguson était inquiet. Vers ^'^2 heures, il dit à M. Messier, curé de la cathédrale : "Donnez-lui tout ce que vous avez à lui donner. ' '

"Il voulait parler des sacrements. Nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette conduite si consciencieuse chez un médecin protestant. Il est juste d'ajouter à sa louange qu'il eut pour notre vénérable seigneur et père les attentions délicates et affectueuses d'un fils.

"Il appartenait à Mgr Grandin, son collègue dans l'épiscopat, son frère d'armes et son frère en religion, de prévenir le bien-aimé malade de sa fin prochaine. La nouvelle fut reçue avec calme. Mgr Taché reçut r Extrême-Onction en pleine connaissance, ce n'est que vers la fin qu'il parut s'assoupir. On lui présenta tout d'abord sa croix d'Oblat qu'il baisa avec amour, puis sa croix épiscopale en lui disant : "Monseigneur, il faut mourir en évêque. " Il la porta à ses lèvres avec empressement.

"La nuit du 19 au 20 fut meilleure. "Vous avez de grandes espérances?" demanda-t-on au médecin. "Non, dit-il, pas de grandes, mais de meilleures espérances."

"Le mercredi, 20, à 7 heures du soir, Mgr Grandin, accompagné d'un grand nombre de prêtres et de religieuses accourus pour célébrer l'anniversaire semi-

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séculaire de l'arrivée des RR. SS. Grises de Montréal àSaint-Boniface, administra le Saint- Viatique au vieil archevêque revêtu de l'étole. Il reçut d'abord l'absolution et fit un grand signe de croix ; puis, promenant un regard calme et inquisiteur autour de lui, comme pour reconnaître chacun des prêtres, chacune des religieuses présentes, il dit à haute voix : "Je demande pardon à tous ceux qui sont ici présents, et en leur personne, au clergé et aux fidèles de mon diocèse des scandales que j'ai pu leur donner et de la peine que je leur aurais causée, et je me recommande aux prières de tous. " Il y eut alors bien des larmes versées, lui seul était calme et ne pleurait pas. Après lui avoir donné la sainte communion pour la dernière fois, Mgr Grandin lui adressa quelques paroles d'encouragement et d'espoir, tout en l'engageant à faire son sacrifice. La nuit fut assez bonne. Mgr Taché se sentait mieux: "Vous me voyez dans une singulière position, dit-il, mais dans huit jours, je serai beaucoup mieux." Hélas! un jour et demi plus tard, il n'était plus.

" Il était grandement préoccupé des préparatifs de la fête des bonnes Sœurs Grises. Quelques jours auparavant, les Sœurs lui ayant dit que le fait de le voir si souffrant leur ôtait tout courage et tout enthousiasme.

" Je vous commande, dit-il, d'avoir de l'enthousiasme. Le soir du jour où il reçut le Saint Viatique, il demanda à deux de ses prêtres s'ils allaient assister à la séance préliminaire. "Vous ne manquerez pas, dit-il, de me dire si tout s'est bien passé." Lorsqu'on lui annonça que le sermon était supprimé et que les fêtes étaient remises à plus tard, il parut très affligé. Cependant il se consola par l'espoir de leur donner ensuite plus d'éclat.

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** La journée.du 21, jeudi, fut tellement bonne que chacun se flattait de l'espoir de voir bientôt le saint évêque reparaître au milieu d'eux plein de vie. Le docteur Ferguson annonça même son dessein de quitter la ville pour retourner à Chicago . Il retardait ce vo3^age depuis 6 jours à cause de Mgr Taché.

" Tout alla bien jusqu'à minuit. Il y eut alors un changement qui prit la tournure d'une faiblesse inquiétante.

" Quelqu'un téléphona à Sainte-Marie de Winnipeg au "R. P. Langevin, pour lui dire que Mgr Taché faiblissait.

" Il accourut en toute hâte. Il était alors 4.30 heures. On manda aussitôt le R. P. Allard qui exhorta le cher malade à faire son sacrifice. "Dieu, dit-il, ^st le maître de la vie et de la mort, il faut nous soumettre à sa sainte volonté s'il veut nous appeler à Lui. Monseigneur, renouvelez vos sentiments de contrition pour toutes vos fautes, je m'en vais vous donner la sainte absolution." Mgr Taché fit alors le signe de la croix et parut absorbé dans une prière fervente, il baisa à plusieurs reprises sa croix d'oblat et il fit le signe de la croix avec de l'eau bénite. C'est alors qu'il dit : "Si c'est la volonté de Dieu, je veux bien mourir. Adieu! 'Adieu! Au revoir, au ciel." Le R. P. Allard, vicaire-général, commença alors la récitation des prières des agonisants, le bien-aimé mourant répondait à chaque invocation et il se frappa la poitrine à propitius esto et à Agmcs Dei.

^'Lorsqu'il en vint aux mots proûciscere anima christiana, "Partez âme chrétienne," il jeta un regard très vif sur son vicaire-général, comme pour lui dire, " je comprends, je .suis prêt."

''A 5^ heures, Mgr Grandin arrive et il dit en

•sanglotant: "Monseigneur, recueillez-vous, je m'en vais vous donner l'absolution." Le cher malade fit un signe de tête et un grand signe de croix. Puis quelqu'un lui demanda de bénir le clergé, les fidèles, les Sœurs Grises, les vSœurs de Jésus-Marie, et sa famille, particulièrement mademoiselle Adèle Taché ; chaque fois Mgr Taché fit un effort pour bénir.

" Sa respiration devenait de plus en plus pénible. Cependant on pensa qu'il durerait encore une heure ou deux, et Mgr Grandin, lé R. P. Allard et M. Cloutier allèrent dire leur messe. "Pourquoi partez-vous, dit-il." "Nous allons dire la messe pour vous, Monseigneur," lui dirent-ils. Il parut content. Le R. P. Langevin, M. Messier, le plus dévoué de ses gardemalades, et le Frère Boisramée demeurèrent près de lui. Lorsqu'on lui suggéra les actes de foi, d'espérance et de charité, les saints noms de Jésus, Marie, Joseph, il comprit parfaitement et fit des efforts pour tout répéter. On entendait un faible son. Il baisa encore sa croix d'oblat, puis il fit quelques efforts comme pour expectorer, ses traits se contractèrent légèrement, après deux ou trois mouvements suivis de quelques spasmes ses yeux se fixèrent immobiles. Mgr Alexandre-An tonin Taché, archevêque de Saint- Bonif ace, oblat de Marie Immaculée, venait d'expirer. Il était 6 heures et lo minutes du matin, vendredi, 22 juin 1894."

Les funérailles de Mgr Taché eurent lieu le 27 juin avec une solennité extraordinaire et au milieu d'un immense concours de peuple.

La veille des obsèques, à 7 heures du soir, le corps fut transporté dans la cathédrale de Saint-Boniface. Le clergé récita les vêpres, Mgr Grandin chanta le libéra, puis Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, fit en

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anglais l'oraison funèbre du défunt. Il fît voir eiî Mgr Taché un grand chrétien, un grand citoyen, un grand missionnaire et un grand évêque.

Le lendemain, à lo heures, la cathédrale de Saint- Boniface était remplie d'une foule émue, désireuse de rendre les derniers hommages au grand évêque disparu. Mgr Grandin chanta la messe. Après les cinq absoutes prescrites par la liturgie pour un évêque, on transporta le cadavre devant le portique de la cathédrale, et là, Mgr Lafièche fit l'oraison funèbre de celui qui avait été son compagnon d'armes dans les rudes missions du Nord-Ouest.

Après ce discours qui avait fortement émotionné l'assistance, le cercueil fut descendu dans la crypte de la cathédrale de Saint-Boniface, où Mgr Taché repose maintenant auprès des restes de Mgr Provencher, premier évêque de Saint-Boniface.

"Mgr Taché était un lettré et un savant," écrivait en 1894 M. le juge Prendergast. Ses Vùigt années de missions, un simple rapport qu'il fait de ses travaux au supérieur de son Ordre, sont remplies de choses toujours élevées et tour à tour édifiantes, spirituelles, profondes et charmantes. Son Esquisse sur le Nord- Ouest de V Amérique, publiée en 1868, est une mine incroyable de renseignements. Les nomenclatures qu'on y trouve de la faune et de la flore de ces.parages, frappent à elles seules le lecteur d'étonnement. Ce nomade a tout lu. Ce voyageur a tout étudié. Il connait tous les livres et toutes les découvertes. Il se sert de l'astrolabe, il mesure les cours d'eau. Il a été professeur de mathématiques, et a écrit entre deux missions une étude sur les Méridiennes. Il connait 6 langues sauvages dont deux offrent d'incroyables difficultés. Il parle culture et construction, développe

ses théories sur les ciments et les bois. Il cause de chimie et de médecine, d'hypnotisme et d'électricité, et c'est ma foi tant mieux si la science n'a pas tort. Tout ce qu'il sait, il ne le sait d'ailleurs pas à la manière des autres. En tout, et même dans le domaine scientifique, ce ne sont pas des aperçus, de simples connaissances, des opinions qu'il exprime : ce sont des convictions inentamables assises sur le granit le plus ferme. Ceux qui les ont ébranlées sont rares, comme son exceptionnel mérite." (i)

' * On ne comprendrait que très superficiellement le caractère de Mgr Taché, dit M. L.-A. Prud'homme, si l'on s'en tenait exclusivement au récit de ses pénibles voyages et des diverses œuvres sorties de ses mains bienfaisantes. Tout ceci n'est pour ainsi dire que le côté extérieur de ce grand évêque, tel que ses contemporains ont pu le saisir.

' * Pour retrouver et réunir dans un harmonieux ensemble les traits épars de sa physionomie, il faut chercher ailleurs et pénétrer jusque dans la partie la plus intime de son âme, pour y découvrir tout ce qu'elle contenait de grandeur et de bonté. Dieu avait déposé de riches trésors dans ce cœur d'élite, qui le faisait gémir sur toutes les douleurs et s'intéresser à toutes les infortunes. Ces nobles sentiments ont ceci de particulier qu'au lieu de s'épuiser par les aumônes qu'on en fait, ils s'augmentent au contraire d'autant. Aussi, Mgr Taché sut les multiplier en les déversant avec surabondance sur tous ceux qui lui étaient confiés. Sensible à l'excès, le moindre heurt le blessait douloureusement et était pour lui une cause de grande souffrance. Son âme se meurtrissait à toutes les aspé-

(i) Manitoba, 28 juin 1894.

rites de la vie, à un tel point, qu'on serait presque tenté de croire que son organisme si délicat se fût mieux: accommodé aux calmes douceurs d'un cloître, qu'aux froissements nombreux inhérents à une carrière épiscopale.

' ' Cette tendresse si touchante était relevée cependant par un esprit vigoureux et qui ne connaissait pas les lassitudes de la lutte. Aussi il tint ferme le gouvernement de son église pendant les tempêtes qui l'agitèrent. Comme les Macchabées des Israélites, il demeura sur la brèche, combattant pour les siens, réclamant avec des accents émus et une éloquence virile, les droits imprescriptibles de la vérité et de la justice.

' 'A certains moments, quand des événements graves se produisirent, sa parole autorisée ébranla tout le pays et fut répercutée par toute la Confédération. Qu'il faisait beau de le voir au milieu de ces jours tourmentés, calme et serein, conservant toujours son même état d'âme et un merveilleux tact des circonstances. L'adversité ne put rien contre sa douceur^ tout comme la prospérité n'avait pu altérer sa modestie.

"A côté de ce grand évêque, homme de lutte, placé au siège d'une province qui a connu bien des orages auxquels il fut intimement mêlé, il existe un homme affectueux, tendre, timide parfois, qui se répand avec ses amis en un flot de paroles caressantes. C'était là surtout qu'il se révélait entièrement. On sentait qu'il éprouvait une excessive jouissance dans ce commerce intime où il semblait pour ainsi dire vous mendier une parole d'affection.

"Il a moins connu que qui que ce soit, cette petite passion qui s'appelle la vanité.

"Il a pu aimer la gloire, je veux dire celle qui

consiste à faire triompher la vérité ; mais il a dédaigné

le bruit. On ne saurait avoir l'âme plus haute que

la sienne. Les consolations banales et les joies éphémères n'avaient aucun charme pour lui. Il préférait

goûter les douceurs du renoncement chrétien." (i)

ANNE-CHARIvOTTE-HENRIETTE TACHÉ

Née à Saint- Patrice de la Rivière-du-lyoup (en bas) le 8 décembre 1824.

Décédée au même endroit le 7 janvier 1825, elle fut inhumée dans le cimetière de cette paroisse.

(i) Revue canadietine, tomo; XXXVIe, p. 35. Dom Paul Benoit, supérieur des chanoines réguliers de l'Immaculée Conception, de Notre-Dame de Lourdes, Manitoba, est à mettre In dernière main à une Vie de Mgr Taché. En attendant que l'ouvrage du distingué chanoine soit publié, on peut consulter sur Mgr Taché, outre la brochure de M. L.-O. David que nous venons de citer : Une vieille seigneurie, Boucherville, par le R. P. Lalande, pp. 298 et seq ; Nouvelles Soirées Canadiennes, volume sixième, p, 347, article de M. J.-Hermas Charland ; Revue canadienne, année 1895, p. 154, et année 1899, p. 31, articles de M. L.-A. Prud'homme \ Semaine Religieuse de Montréal, 30 juin 1894 et 7 juillet 1894 ; La Nouvelle-France, tome deuxième, p. 113, article de M. L.-A. Prud'homme ; Vingtcijiquième anniversaire de Vépiscopat de Si Grandeur monseigneur Taché, archevêque de Saint-Bonif ace, hrochxwe publiée à Montréal en 1875 ; Le Manitoba, 28 juin 1894, article de M. J.- E.-P. Prendergast etc., etc. Dsinsl^s Cloches de Saint- Boni/ace on trouvera un grand nombre de lettres de Mgr Taché à sa mère.

HENRIETTE-GENHVIÈVE-EMII.IB TACHÉ

Née à Saint-Irouis de Kamouraska le 15 juillet 1826. (i).

Décédée à Boucherville le 13 août 1827, elle fut inhumée dans le cimetière de cette paroisse.

( I ) Posthume.

Première génération: Jean-Paschal Taché

Deuxième génération : Charles Taché . 9 " Çl-

Troisième génération: Charles Taché ^^oi^ d^ ^Vu/^Pitvv^it>.^ ^.,..^^

Quatrième génération: Joseph-Charles Taché ^^c/,^^ .

JOSEPH-CHARLES TACHE '^^^

" Né à Saint-Iyouis de Kamouraska le 24 décembre 1820.

" Il fit ses études au séminaire de Québec, pendant que ses frères Louis et Alexandre étudiaient au collège de Saint-Hyacinthe.

*' Son cours terminé, il étudia la médecine et fut reçu médecin le 16 novembre 1844.

" Après avoir été attaché pendant quelque temps à l'Hôpital de la marine à Québec, il alla s'établir à Rimouski où il pratiqua sa profession.

" Ses grands talents le firent bientôt connaître avec avantage et, le 24 janvier 1848, à l'âge de 27 ans, il fut élu député du comté de Rimouski qu'il représenta pendant dix ans en parlement.

" Doué d'une mémoire prodigieuse, d'un jugement sûr et d'un talent hors ligne, il se livra avec acharnement à l'étude et acquit en peu d'années la réputation d'un érudit.

" Il n'avait que 35 ans lorsque le gouvernement jeta les yeux sur lui pour représenter le Canada à l'exposition universelle de Paris en 1855. Il se distingua et réussit par ses écrits et son intelligente activité à faire connaître notre pays à la France qui nous avait pour ainsi dire oubliés. C'est alors qu'il publia son

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Esquisse sur le Canada considéré au point de vue économiste, ouvrage qui fut fort apprécié.

*' M. Charles Robin, dans son Histoire de V Exposition universelle, lui rend le témoignage qui suit:

" M. J.-C. Taché a déployé dans l'accomplissement de son mandat un zèle et une activité vraiment méritoires; on peut dire qu'il a popularisé le Canada en France, qu'il l'a fait aimer en le faisant connaître par les publications pleines d'à propos qui ont été répandues par ses soins. Son Esquisse sur le Canada est une de ces oeuvres qui, dans un pays comme le nôtre, atteignent leur but. C'est un ou^vrage concis, nourri de faits substantiels, un tableau animé de ces contrées fertiles, pittoresques, oii battent bien des cœurs français. M. Taché aime la France comme ses compatriotes ; cela se sent à chaque ligne de son remarquable opuscule, et c'est .sans amertume qu'il nous rappelle que 800,000 habitants d'origine française se souviennent toujours au Canada que leur mère patrie c'est la France. Au point de vue commercial, il a fait très habilement ressortir les avantages que les deux pays peuvent retirer de transactions suivies et cette propagande portera des fruits, la beauté des produits du Canada nous en est un sûr garant."

'* En effet, cette propagande porta ses fruits, car, la même année, arriva dans le port de Québec la corvette La Capricieuse, commandée par M. de Belvèze qui était chargé d'établir des relations commerciales entre la France et le Canada.

" Cette corvette était le premier vaisseau de guerre français venu au Canada depuis 1760.

** C'est à l'occasion de l'exposition de Paris que M. J.-C. Taché reçut de l'empereur Napoléon III la croix de chevalier de la L^égion d'Honneur.

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* *Le représentant du Canada fit un rapport déïaillé et très intéressant de sa mission en France.

** M. Taché quitta RimoUvSki en 1857 pour venir résider à Québec et fonder le Courrier du Canada. Il en devint le rédacteur conjointement avec sir Hector Langevin. Pendant deux ans qu'il resta attaché à la rédaction, il se distingua tout particulièrement comme polémiste, et les hommes de cette époque se rappellent les luttes ardentes qu'il soutint dans son journal contre l'honorable M. Cauchon, alors rédacteur àxx Journal de Québec, et contre MM. Fournier •et Marc-Aurèle Plamondon, rédacteur du National.

" Le 2 décembre 1859, sir Georges- Etienne Cartier nomma M. Taché membre du bureau des Inspecteurs des Asiles et Prisons.

" Le 13 août 1864, il fut appelé au ministère de l'agiiculture et des statistiques en qualité de sous-ministre.

' ' Durant sa carrière dans le service civil il rendit au pays les services les plus précieux. Il ne se contentait pas de travailler le jour ; il consacrait à l'exécution de ses devoirs et à l'étude des questions les plus ardues une grande partie de ses nuits.

*' Lorsque le gouvernement avait un travail important et difficile à faire, c'est à M. Taché que revenait la tâche de le rédiger. Que de fois sir John- A. Macdonald (i) lui confia la préparation de mémoires d'état que d'autres n'auraient pu préparer aussi promptement et avec autant de savoir. M. Taché acceptait ces nouveaux devoirs pour rendre service non seulement à ses chefs, mais surtout à son pays qu'il aimait d'un amour profond et sincère.

(i) Aussi bien que M. McKenzie.

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"Dans l'exécution de la tâche que sa position lui imposait, on ne le trouva jamais au dépourvu. Il connaissait le chemin de la bibliothèque du Parlement et plus que tout autre il savait où trouver l'auteur dont il avait besoin.

"lyC recensement de 1871 auquel il consacra tant de veillées et d'études, restera comme une oeuvre digne de son talent et de ses connaissances en statistiques. Cet ouvrage fit l'admiration des gouvernements étrangers. C'est M. Taché aussi qui prépara celui de

'Xe 30 juin 1888, il prenait sa retraite.

"M. Taché mourut le 16 avril 1894, à l'Hôpital des Soeurs Grises d'Ottawa où il résidait depuis plusieurs années. Il fut inhumé dans le cimetière Notre- Dame.

"M. Taché fut un de nos écrivains les plus instruits et les quelques ouvrages qu'il a publiés à travers ses nombreuses occupations attestent un talent très relevé. \ Citons les principaux :

* 'De la tenure seigneuriale en Canada et projet de commutation — T854.

''La Pléiade Rouge — 1855.

"Esquisse sur le Canada — 1855.

"Le Canada et V Exposition Universelle — 1856.

"Des Provifices de V A7nérique du Nord et d'une union fédérale — 1858.

'■'Notice historiographique sur la fête célébrée à Québec le J 6 jui7i i8^ç,jouf du 200 ieme anniversaire de V arrivée de Mgr de Montmorency -Laval en Canada —

' 'Le défricheur de langues, tragédie bouffe en vers —

* ' Trois légendes de mon pays — 1 861 .

** Forestiers et voyageurs— 1863.

''Le braillard de la montagne, légende en vers —

* 'Mémoire sur le choléra — 1866,

"La mouche ou la chrysomele et le moyen dJ en combattre les ravages — 1877.

"Les histoires de M. Suite — 1883.

"Les Asiles d' aliénés de la province de Québec et leurs détracteurs — 1885.

" Les Sablons et V île Saiiit- Barnabe — 1885. (1)

Quoiqu'il ne fut pas un des pères de la Confédération, qu'il ne fut pas mrne député depuis plusieurs années, M. Taché a pris à ce grand oeuvre une part importante et qu'on a essayé de méconnaître en certains quartiers.

M. Taché publia dans le Courrier dii Canada, en 1857, une série d'articles remarquables préconisant la confédération des provinces anglaises de l'Amérique du Nord. Ces articles furent ensuite réunis en brochure sous le titre : Des provinces de V Amérique du Nord et d'une Union fédérale.

"Les idées émises par M. Taché dans sa brochure, écrivait feu le sénateur Tassé en 1883, n'ont pas toutes été mises à exécution ; mais les lignes principales ont été adoptées par ceux qui ont fait la Confédération, sous la direction d'un autre Taché — le noble et regretté sir Etienne- Paschal Taché — dont le mérite politique est aussi insuffisamment apprécié. Quiconque aura étudié avec soin le vaste projet exposé dans cette brochure, ne pourra s'empêcher de constater que l'acte d'union en renferme les pièces essentielles et porte à un haut degré l'empreinte d'un homme aussi modeste

(i) Courrier de Saint- Hyacinthe , 19 avril 1894. Article de M. Boucher de la Bruère.

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qtie remarquable, l'un des esprits les plus cultivés et les plus complets de l'Amérique.

Puis M. Tassé énumérait les idées émises par M« Taché et qui furent incorporées subséquemment dans notre acte constitutionnel ou dans notre législation.

" Si remarquable que soit l'étude que nous venons d'esquisser à grands traits, déclarait-il en terminant, il est certain qu'on n'a pas décerné à l'auteur tous les éloges qu'elle lui mérite. Dans le débat qui s'engagea dans nos chambres, en 1865, sur le projet de la Confédération, et qui se prolongea pendant plusieurs semaines, l'honorable M. J.-G. Blanchet fut seul à signaler cet important travail, quoiqu'il eût été incorporé presque en entier dans la nouvelle constitution. Pareil oubli ne s'explique guère que par les graves préoccupations qui absorbaient les esprits à cette époque.

" Si l'injustice dure depuis longtemps, il n'est pas désirable de la perpétuer, et nous sommes heureux de pouvoir contribuer à restituer à cet homme éminent la grande part qui lui appartient dans l'élaboration de notre système politique.

** On ne saurait exagérer la gloire qui lui revient de droit, car notre constitution est probablement la plus sage, la plus libre, la mieux équilibrée de toutes celles qui ont jamais existé. Elle forme un heureux mélange de constitutions anglaise et américaine, tout en étant parfaitement adapté aux besoins politiques, nationaux et religieux d'une des plus belles et des plus vastes portions du nouveau monde. " (i)

M. Rameau de Saint-Père, l' éminent écrivain

(i) Minerve, 12 mars 1885.

Joseph-Charles Taché

français si sympathique à notre pays, écrivait, en 1883, à un de ses amis canadiens :

"Transmettez à M. Taché mes compliments non seulement pour cette étude si intéressante sur les centenaires, mais pour ses recensements, surtout celui de 1871, que je considère, avec beaucoup d'autres personnes, comftie un des plus excellents travaux de statistique de ce siècle. La méthode, la science, la hauteur des aperçus, rien n'y fait défaut ; joignez-y une richesse de documents qui honore le nom et le génie français, car je ne sache pas qu'aucun peuple puisse établir sa filiation et les lois de sa progression d'une manière si saisissante et si certaine." (i) ^^^^'^^'--'^-^^

Dans V Opinion publique du 15 février 1872, Placide lyépine traçait une silhouette assez fidèle de M. Taché :

"L'homme impossible ; étonnant par ses qualités supérieures et par ses défauts. Beau caractère, mais étrange, pittoresque jusque dans ses défauts. Le meilleur des hommes et le plus impraticable.

"Droit jusqu'à l'héroïsme, généreux jusqu'à la prodigalité, admirable de désintéressement, de charité inépuisable, prêt à donner sa dernière chemise au dernier des mendiants.

"Avec cela, d'un commerce difficile même pour ses amis, intolérant, frondeur, entier dans ses idées, contradicteur aussi habile qu'impitoyable, esprit systématique, retranché dans ses lubies et plus imprenable que la citadelle de Québec, vivant dans un monde à part, isolé comme Robinson dans son île.

" Homme charmant et détestable ; qu'on aime et qu'on fuit : en deux mots, cœur d'or, tête de mulet.

(i) Revue canadienne, tome XIXe, p. 14.

*' Savant, très savant ; connu pour le plus universellement érudit des Canadiens. Prêt à discuter et à écrire pertinemment sur tous les sujets. Il connaît son Canada sur le bout de son doigt, sait tout, même ce qu'il y a de plus caché dans son pa3^s. Avec M. de Gaspé le plus canadien de nos littérateurs.

^' Caractère scabreux, mais intègre, franc comme répée du roi. Diamant superbe, mais pas entièrement taillé.

" Au demeurant, grand cœur, grand esprit, l'un des plus nobles types qu'ait encore produit la race canadienne." (i)

A son tour, Mgr Thomas-K. Hamel, dans une circonstance solennelle, disait, entres autres choses de M. Taché :

" Joseph- Charles-Taché n'a jamais perdu une minute de son temps. Serviteur consciencieux de son pa^^s, il s'est livré avec ardeur à tous les travaux, à toutes les études que nécessitaient ses fonctions. Sur son chemin se sont rencontrées une foule de questions intéressantes, comme cela arrive nécessairement à tout le monde du reste ; mais pendant que, pour la plupart, ces questions passent inapperçues ou dédaignées, lui a cru devoir y employer ses loisirs, afin qu'aucune partie de son temps ne fut perdue. Grâce à une heureuse mémoire, il se fit ainsi dans sa tête une véritable encyclopédie de connaissances sur toute espèce de sujets. Naturellement, tout ne pouvait pas être également approfondi. Quelques-unes de ses études, plus superficielles, ont pu se ressentir de ses préoccupations et de ses aspirations. Ainsi je ne ga-

(i) Dans ses Guêpes canadiennes, vol. I, p. 205, M. Augustin I^aperrière a reproduit au long cette silhouette littéraire de M. Joseph-Charles Taché.

rantirais pas qne toutes ses idées astronomiques seraient admises par tous. De même, en fait de construction navale, on a beaucoup parlé de son vaisseau à trois quilles ; mais je crois qu'à cet égard on a été injuste envers lui, et que le sarcasme plus ou moins envieux d'adversaires politiques ou autres a eu plus de part que la stricte vérité dans l'appréciation qu'on en a faite. La tendance un peu paradoxale de ses affirmations a pu aussi faire juger d'une manière défavorable des assertions qui étaient loin d'être dénuées de fondement. Quoi qu'il en soit de ces petites taches (il y en a tant qui en ont de plus grandes), il n'en restera pas moins à Joseph-Charles Taché d'avoir été un des hommes les plus érudits de notre pays.

"Dans ses fonctions de sous-ministre de l'agriculture et des statistiques, il est une oeuvre à laquelle on ne pourra se défendre d'attacher son nom de la manière la plus honorable : je veux parler du recensement de la puissance du Canada de 187 1. Il a donné à ce travail, par les tableaux statistiques qu'il en a déduits, un caractère de précision et d'utilité générale qui ne pourra pas être dépassé. Je ne crois pas me tromper en disant que le dernier recensement, auquel il n'a pu prendre part, s'est ressenti de son absence.

"Une autre oeuvre qu'on pourrait dire la préoccupation de sa vie officielle à Ottawa, c'est l'établissement de la Léproserie ie Tracadie. L'étude de la terrible maladie de la lèpre a été un de ses grands soucis, et on dit qu'au moment où la mort l'a surpris, il était à mettre la dernière main à un grand ouvrage sur cette question difficile.

" Je laisse de côté sa carrière de député, son passage comme journaliste au Courrier du Canada, la part qu'il a prise aux expositions universelles de Paris, ses

travaux littéraires, historiques et autres .... Je crois en avoir dit assez pour faire voir quel rôle éminemment utile a joué notre illustre professeur.

" Je termine en disant que le docteur Taché a couronné toutes ces belles qualités par une vie sans reproche. Chrétien convaincu, catholique de fait comme de nom, il a mis la pratique en harmonie parfaite avec ses croyances.

" Consciencieux jusqu'à un point inconnu de notre temps, ce fut de lui-même qu'il se mit à la retraite, comme député-ministre, donnant pour raison que, vu ses infirmités, il n'était plus capable de gagner son salaire. . . .en conscience! je crois qu'il y en a peu qui aient ce souci.

" Sa charité était proverbiale. A Ottawa, on l'appelait le père des orphelins, de même que mxadame Taché en était la 77ière. Au reste sa charité se manifestait sous une foule de formes. En voici deux exemples, pris entre cent autres.

*' Un jour, -c'était le jour de l'an, -au moment où le docteur allait se mettre à table pour dîner, une pauvre femme frappe à sa porte et lui demande à manger: "Tiens, dit-il à sa vieille servante, porte ceci à la pauvre femme." C'était son dîner. Puis il ajouta en souriant : "Ce sera toujours un bon repas qu'elle fera. Quant à moi, j'en ferai bien d'autres !"

" Dans l'automne de 1852 ou 1853, après la Toussaint, une goélette chargée de provisions, venant de Québec, était arrivée à Rimouski à l'endroit appelé Pointe-à-Pouliot. Le docteur était à bord. La glace qui entourait la goélette l'empêchait de se rendre au rivage, mais n'était pas assez solide pour porter les gens de l'équipage ; or la goélette faisait eau. Alors pour utiliser le plus possible la faible solidité de la

glace, on établit, de la goélette au rivage, une espèce de pont en posant des planches sur la glace. Les passagers voulaient tous que le docteur débarquât le premier.— "Non, non, dit le généreux M. Taché, descendez et tâchez de gagner le rivage : vous avez des femmes, des enfants, des familles qui vous attendent et qui ont besoin de vous. Moi, je descendrai le dernier avec le capitaine." Tous purent échapper au naufrage, et l'on peut se figurer les acclamations qui accueillirent le '*bon docteur" quand il arriva au rivage!

" Après une telle vie, rien de ^surprenant que Joseph-Charles Taché ait vii venir la mort sans trouble ; muni de tous les secours de la religion, il a accepté avec une résignation parfaite le sacrifice de ses travaux et de sa carrière ici-bas. Il a eu la consolation et le bonheur, à sa mort, d'avoir à son chevet Mgr Duhamel, son archevêque, qui se rendit auprès de lui aussitôt qu'il apprit que la fin approchait. Sa Grandeur fit elle-même les prières des agonisants, auxquelles le mourant répondit avec la ferveur d'un saint. " Mon cher docteur, lui dit l'archevêque, vous avez édifié vos concitoyens par votre vie vraiment chrétienne, vous avez fait beaucoup d'aumônes, vous avez toujours beaucoup aimé votre patrie terrestre ; allez avec confiance jouir du bonheur de la patrie céleste. "

' ' La mort de Joseph-Charles Taché a donc été vraiment l'écho de sa vie ; et il a laissé à sa digne compagne ainsi qu'à ses enfants et à ses amis, la plus solide de toutes les consolations, celle qui s'appuie sur la promesse faite par Notre Seigneur au ser\âteur bon et fidèle, qui attend avec confiance la récompeUvSe de son juste Juge, (i)

(i) MgrThos.-K. Hamel, Annuaire de V Université Laval pour Tannée académique i8ç4-ç^, p. 102,

M. Taché avait épousé, à Rimouski, le ler juillet 1847, Françoise Lepage, fille de Macaire Lepage et de Cordule Côté.

Madame Taché décéda chez son fils, à la Pointe Gatineau, le 25 novembre 1897, ^t fut inhumée dans le cimetière Notre-Dame, à Ottawa, le 29 du même mois.

Elle avait eu six enfants :

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