‹ La famille TachéChapitre 67 sur 69 · EEOGE FUNÈBRE DE SIR E.-P. TACHE · texte numérisé non relu

EEOGE FUNÈBRE DE SIR E.-P. TACHE

Mes frères,

La mort vient de porter le deuil et la tristesse dans tous les coeurs. Une de nos plus grandes gloires canadiennes, l'honorable Augustin-Norbert Morin, tom-

(i) Une édition populaire a été publiée la même année. 507 pp. in-8. Editeurs: La Compagnie de Moulins à papier de Montréal, No. 588, rue Craig, Montréal.

(2) Edition populaire. 507 pp. in-8. 1890. Mêmes éditeurs que l'édition populaire française.

(3) Prononcé par le grand vicaire Cazeau dans l'église paroissiale de Saint-Thomas de Montmagny le 2 août 1865.

bait, il y a six jours, sous ses coups, après une vie pleine de services et de mérites. Deux jours après, elle frappait également un homme qui faisait honneur à sa race, l'honorable Saveuse de Beaujeu, dont les ancêtres se sont signalés, par leur bravoure, dans les armées qui volaient autrefois à la défense du pays. Aujourd'hui elle vient encore enlever une de nos gloires les plus pures, une des vies les plus précieuses aux yeux de l'Eglise et de l'Etat, dans la personne de l'honorable sir Etienne- Paschal Taché, premier ministre de notre gouvernement provincial, aide de camp de la Reine, commandeur de la classe militaire de l'ordre de Saint-Grégoire-le Grand. Appelé, en l'absence du premier pasteur, à rendre les derniers devoirs à cet homme éminent pour qui il professait la plus grande estime, je ne puis me dispenser de pa3^er un faible tribut d'éloge à sa mémoire, au moment où la tombe va s'ouvrir pour recevoir ses restes mortels.

Nous lisons dans le premier livre des Machabées que, lorsque Judas, général d'Israël, mourut en combattant contre les ennemis de la religion et du pays de ses pères, le peuple rempli de douleurs, fit un grand deuil et le pleura pendant plusieurs jours, en disant : "Comment cet homme invincible est-il tombé, lui qui sauvait le peuple d' Israël ! Quomodo cecidii poiens qui salviim faciebat populum Israël.^' Eh! bien, mes frères, nous aussi, dans notre juste douleur, nous pouvons nous écrier, avec le peuple d'Israël : "Comment est-il tombé cet homme puissant qui, dans sa longue mais trop courte carrière, a travaillé constamment, jusqu'à la dernière heure, à sauver son peuple du naufrage et à lui conserver ses droits et ses privilèges." En effet, suivons-le un instant, depuis son adolescence jusqu'à sa mort, et nous verrons que, comme le grand général d'Israël, il a un droit bien mérité à nos regrets et à nos larmes.

A peine est-il arrivé à l'âge de i6 ans, qu'il coure à la frontière, pour défendre la patrie contre un ennemi puissant, et il est du nombre de ces héros canadiens qui contribuent à la sauver du danger qui la menaçait.

Plus tard, revenu du champ de bataille, il s'appli'que à l'exercice de la médecine, après en avoir fait

une étude sérieuse, et il y acquiert une habileté peu commune. Dévoué à sa profession, il est toujours prêt nuit et jour à voler au secours des patients qui réclament ses soins. J'aime à dire ici que bien souvent il se rencontrait au chevet des malades, avec son digne curé et constant ami, le vénérable M. Beaubien, dont la paroisse de Saint-Thomas déplorait, il n'y a pas longtemps, la perte. Tous deux rivalisaient de zèle, l'un en prodiguant les soins spirituels, l'autre les secours corporels, pour sauver la vie de l'âme et la vie du corps.

Cependant voici que se présente une des époques les plus critiques de notre histoire. Une mesure inique, tramée pour le malheur du pays, nous est imposée par la métropole que Ton était parvenu à égarer. Pour empêcher le succès de cette mesure funeste, on appelle à la lutte tous les hommes qu'anime le feu sacré de la religion et du patriotisme. Le docteur Taché, élu pour représenter le comté de l'Islet dans l'Assemblée Législative, est au premier rang des combattants. Heureusement il n'y avait pas alors de division parmi les hommes politiques chargés de la défense de nos intérêts ; ils n'avaient tous qu'un coeur et qu'une âme pour faire face à l'ennemi. Grâce à la Divine Providence, dont la protection nous fut toujours si favorable, les projets formés dans l'ombre furent déjoués et le paj^s fut sauvé.

Je ne parlerai pas ici des travaux du regretté défunt, soit dans l'assemblée populaire, soit dans le Conseil législatif, soit encore dans les conseils du gouvernement. Qu'il me suffise de dire que, dans toutes les sitUctions, ilse distingua toujours par la sincérité de son patriotisme et par son amour de la justice, et que dans toutes les luttes qu'il eut à soutenir, il sut alHer la modération à l'énergie, et tempérer par une exquise politesse l'expression souvent ardente de ses convictions. Aussi il ne faut pas être surpris s'il s'était acquis l'estime de ses adversaires aussi bien que de ses amis : tous respectaient en lui l'homm.e d'honneur et de probité, le citoyen dévoué à son pays.

C'est sans doute cette confiance générale qui lui

-a mérité la plus haute distinction à laquelle un Canadien puisse aspirer. Comblé d'honneurs par notre Auguste Souveraine, qui avait voulu récompenser de la sorte ses nombreux services, son coeur ne s'est jamais élevé ; il appréciait sans doute les honneurs qui lui venaient de si haut, mais seulement parce qu'ils étaient un hommage rendu au pays dans la personne d'un de ses citoyens.

Mais c'est surtout comme chrétien, que je dois vous le présenter, en ce moment, où la tombe nous prêche si éloquemment la vanité et le néant de toute la gloire de ce monde. Vous pouvez nous le dire, vous, mes frères, qui avez été si souvent témoins de sa foi et de sa fidélité à remplir les devoirs du christianisme. Quel n'était pas son amour pour la sainte Eglise Catholique, et son attachement pour le Pontife qui la gouverne au nom de son divin Fondateur ? Avec quelle vigueur il défendait, en toute occasion, dans nos chambres législatives, les intérêts de la religion et de la morale ! C'est en souvenir de son zèle pour tout ce qui est sacré, que Sa Sainteté le pape Pie IX lui a décerné la croix de commandeur de l'ordre de Saint- Grégoire. Cette distinction, le vénérable défunt y attachait le plus haut prix, parcequ'elle lui venait de la main bénie du représentant de Jésus-Christ sur la terre.

Vous savez, mes frères, qu'en 1857, se sentant fatigué et avancé en âge, il lui avait été permis de se retirer de la vie active de la politique, pour qu'il pût se livrer à un repos que ses longs services lui avaient justement mérités. Mais il n'était pas encore rendu au bout de sa tâche ; la Divine Providence voulait qu'il se sacrifiât de nouveau pour le salut de son peu- , , pie. Choisi, il y a seize mois, par le représentant de y Sa Majesté, comme l'homme d'état le plus qualifié pour former une nouvelle administration, dans les circonstances difficiles où. se trouvait alors le pays, il accepta ce fardeau avec un dévouement religieux, ne se dissimulant point toutefois que le travail qui lui était imposé ne tarderait pas à le conduire ?u tombeau. Hélas ! ses prévisions ne se sont que trop vérifiées :

malgré une santé qui devenait chaque jour de plus en plus chancelante, il a employé tous ses moments, jusqu'à la dernière heure, à travailler pour le salut de son pays. C'est donc avec raison que nous pouvons nous écrier, en pleurant, comme le peuple d'Israël, à la mort de son chef Judas Machabée : "Comment cet homme invincible est-il tombé lui qui combattait avec une si noble ardeur, pour sauver son peuple. ' '

j f En finissant, mes frères, je ne puis mieux faire

l\ que de vous répéter quelques paroles qu'il prononçait ': ■ en présence de deux prêtres, qui étaient allés lui rendre visite, avant que sa maladie n'inspirât de sérieuses inquiétudes. Convaincu qu'il ne lui restait que peu de temps à passer sur la terre, et désirant mettre ces courts moments à profit, il leur disait : "Il n'est pas néces.'-jaire à un homme d'être premier ministre^ et d'avoir sa part de la gloire humaine ; mais ce qui lui est néa^ssaire , c'est d'être bon chrétien et honnête homme." ifc^ivAA..^^

C'est dans ces sentiments que le vénérable malade a vu venir la mort, entouré des soins empressés d'une famille digne de lui, et consolé par tous les secours que la religion multiplie en faveur de ses fidèles enfants. 11 est mort, étant comme Moïse, chéri de Dieu et des hommes, Dilechts Deo et hominihts ; chéri de Dieu, par sa foi et par ses mérites ; chéri des hommes, par l'élévation et la loyauté de son caractère ; il est sans doute allé recevoir sa récompense dans le ciel, et sa mémoire sera en bénédiction sur la terre du Canada, cujus ')iie7)ioria in benedictiojie est.

Mes frères, l'homme illustre dont nous déplorons aujourd'hui la perte, laisse ses vertus et ses exemples pour héritage à ceux qui le suivront dans les différentes carrières qu'il a parcourues. Daigne le Seigneur lui susciter un grand, nombre d'imitateurs, et le Canada marchera dans la voie du progrès véritable, de ce progrès solide, qui, tout en développant ses richesses matérielles, peut seul procurer à ses habitants des richesses d'un ordre bien supérieur, en les conduisant sûrement vers leurs immortelles destinées.

i83 HONNÊTE HOMME ET CHRETIEN

Hommage à la ■jnémoire de V ho7wrable sir E.-P. Taché

Un vieux soldat, soucieux de sa gloire, Disait : "Le ciel me donne un beau trépas ! "

Il est tombé ! Vénérons sa mémoire,

Mais que le deuil ne nous abatte pas !

Dans les travaux de sa longue carrière,

Toujours guidé par l'Honneur et le Bien,

De son grand coeur sortit cette prière :

"Dieu, fais moi vivre honnête homme et chrétien ! ''

Chercher ailleurs le secret du courage.

Qui, dès l'enfance, aux combats l'animait, Erreur, erreur qui serait un outrage

A son cercueil ! ! Plus tard, il exprimait,

Dans ses conseils toujours pleins de sagesse, La Lo3^auté dont il fut le soutien :

Jamais son coeur ne connut la faiblesse, Car il sut vivre honnête homme et chrétien !

Parents, amis, le héros qui succombe Riche d'honneurs, de gloire et de vertus, Peut-il laisser, au-delà de sa tombe, Le désespoir en vos coeurs abattus ?

Oh ! non ! Sa vie est un auguste exemple,

Son souvenir est un doux entretien :

Que, près de Dieu, votre âme le contemple,

Car il est mort honnête homme et chrétien !

Emm. Blain de Saint-Aubin

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