‹ La famille Tarieu de LanaudièreChapitre 4 sur 17 · LOUIS GOUIN · texte numérisé non relu

LOUIS GOUIN

Fait à Sainte-Anne, ce 29ème jour de mai 1792."

Cette lettre prouve qu'on comptait encore avec les seigneurs. S'ils avaient maltraité leurs censitaires, comme on l'a écrit, ceux-ci auraient été plus pressés de voter contre les candidats de leur choix.

En 1794, M. de Lanaudière s'opposa fortement au sein du Conseil législatif à l'adoption

du bill dit " Acte pour la division de la province du Bas-Canada, pour amender la judicature d'icelle et pour abroger certaines lois y mentionnées."

Il prit la peine d'écrire son dissentiment. Il donnait quatorze raisons contre cette loi, et terminait son argumentation par un éloge ampoulé du juge en chef William Smith, président du Conseil législatif, mort quelques mois auparavant. (1)

" Je finis disait-il, parce que je vois avec peine que ce bill a plutôt passé par une division que par des débats, par nombre que par argument. Mais malgré le peu de succès de mes efforts pour arrêter qu'il ne prit place dans cette séance afin de donner occasion au public de le connaître avant qu'il fut loi, je jouirai au moins du plaisir que l'on trouvera et lira dans ce registre que je m'étais opposé à sa passation, prédisant de plus qu'il sera la ruine d'un nombre de sujets de Sa Majesté. Cette maison a le pouvoir mais je doute du savoir pour une loi qui embrasse tant d'objets, surtout n'ayant plus dans ce Conseil l'assistance de cet homme, qui remplissait ce fauteuil avec tant d'éclat, et qui était reconnu pour le plus grand jurisconsulte de l'Amérique Septentrionale. Il n'est pas à douter qu'à ce moment sa place est remplie, que la personne sur qui le choix est tombé est digne de l'occuper et que nous devons espérer de l'avoir sous peu dans cette maison. Pourquoi donc par notre précipitation nous sommes-nous

(1) Le 6 décembre 1793.

frustrés des connaissances légales qu'il aurait pu donner sur un objet où particulièrement il doit jouer le premier rôle. Je le repète, le peuple au lieu d'avoir une favorable impression de nos démarches en entretiendra un sentiment bien différent et loin de désirer de revoir cette législature se rassembler une autre année il craindra sa réunion." (1.)

Le 25 juin 1799, M. de Lanaudière était nommé quartier-maître général de la milice canadienne.

Cette charge, tout comme celle de grandvoyer qu'il exerçait depuis plusieurs années, ne demandait pas une grande application de M. de Lanaudière. Au bon vieux temps de l'oligarchie, les sinécures n'exigeaient aucun travail des heureux mortels qui les obtenaient mais leur rapportaient tout de même de forts jolis salaires.

John Lambert, qui visita le Canada dans les premières années du dix-neuvième siècle, dit de M. de Lanaudière :

"' M. de Lanaudière est un des plus respectables gentilshommes français de la colonie. Il était officier dans l'armée de Montcalm, et fut blessé sur les Plaines d'Abraham. Il est maintenant âgé de 70 ou 80 ans ; mais a si admirablement conservé toutes ses facultés qu'on ne lui donnerait pas plus de 50 ans ; et il est plus actif et plus intelligent que plusieurs hommes de cet âge. Il est sincèrement attaché

(1) Le dissentiment de M. de Lanaudière a été publié en entier dans les Documents constitutionnels de MM. Doughty et Me Arthur, p. 123.

au gouvernement anglais, et dans sa conduite, ses manières, ses principes, il semble un Anglais. Il y a plusieurs années, M. de Lanaudière visita l'Angleterre, où il vécut dans les cercles les plus élevés, et il est, en conséquence, bien connu de plusieurs des princes. A son retour au Canada, il fut nommé grand-voyer de la Province. Cet emploi l'oblige de faire chaque année le tour de la Province, pour voir à l'état des chemins, ponts, etc., dans les différentes paroisses. Il a un salaire de 500 louis par année. Il y a aussi des grands-voyers à Québec, Montréal et Trois-Rivières, qui ont leurs districts respectifs, et sont sous les ordres du grand-voyer de la province. M. de Lanaudière possède l'estime de ses concitoyens, et tous les gentilshommes anglais qui viennent dans le pays, sont assurés de recevoir une chaude réception à sa maison." (1.)

Quand John Lambert écrit que M. de Lanaudière faisait, chaque année, en sa qualité de grand-voyer, le tour de la Province afin de voir à l'état des chemins, ponts, etc., etc., il semble encore sous le charme des politesses qu'il avait reçues de l'aimable gentilhomme. La province était divisée en trois districts et il y avait un grand-voyer pour chacun. Les grandsvoyers faisaient la visite des chemins et ponts dans leurs districts respectifs et le grand-voyer général dirigeait leur travail.

(1) Lambert, Travels.

L'honorable M. de Lanaudière décéda à Québec le 2 octobre 1811, et fut inhumé dans la cathédrale.

M. de Gaspé, son neveu, nous apprend, dans ses Mémoires, de quelle façon tragique ce gentilhomme estimé de tous trouva la mort.

" A l'âge de soixante-dix ans, (1) lors de sa mort tragique, M. de Lanaudière était encore plein de vigueur et montait à cheval avec autant d'aisance qu'un jeune homme. Invité à dîner à Notre-Dame de Foie (Sainte-Foy), chez un M. Ritchie, il offrit une place dans son gig à son ami George Brown, dont le fils, colonel dans l'armée anglaise, a joué un certain rôle dans le procès de la reine Caroline, femme de George IV. Un jeune groom suivait la voiture à cheval.

" Le docteur Buchanan, ami de M. de Lanaudière, lui fit observer pendant le repas qu'il mangeait du poisson à moitié cuit, ce qui est très indigeste.

" Bah ! fit-il, j'ai bien faim, je n'ai jamais eu d'indigestion de ma vie, et je ne commencerai certainement pas à en avoir une à mon âge.

" Lorsqu'ils se retirèrent vers minuit, M. de Lanaudière dit à son domestique de reconduire M. Brown chez lui, tandis qu'il retournerait à cheval : — La nuit est si belle, fit-il, que ça sera une promenade bien agréable pour moi. Le jeune domestique de retour à domicile détela le cheval, et rentra dans la maison pour attendre son maître, mais s'endormit malheureusement.

(1) Il avait 68 ans.

" Entre cinq à six heures du matin, un domestique du lord bishop Jacob Mountain, se rendant à une ferme de son maître, aperçut un cheval qui paissait paisiblement près du corps inanimé d'un homme couvert de frimas, car par une fatalité cruelle, quoiqu'on ne fut qu'au commencement de septembre, il avait fait une forte gelée pendant la nuit. Grande fut la surprise de cet homme en reconnaissant dans ce lieu et à cette heure M. de Lanaudière.

" C'était pourtant lui-même qui gisait inanimé sur le même champ de bataille où il avait combattu un demi-siècle auparavant, au même lieu, peut-être, d'où l'on releva alors son corps sanglant pour le transporter à l'hospice de l'Hôpital-Général.

" Cet homme, voyant qu'il donnait encore quelque signe de vie, s'empressa de dénouer sa cravate ; et M. de Lanaudière, après plusieurs efforts, vomit abondamment. Il reprit aussitôt sa connaissance et reconnaissant le domestique, il lui dit : John, you give me life ! (John, vous me rappelez à la vie).

" Il survécut trois semaines à cet accident, mais parla bien peu. Il fit venir à son chevet le jeune domestique dont j'ai parlé, et lui dit :

" Pourquoi m'as-tu abandonné ? Je n'aurais pas été si cruel envers toi.

" Mon oncle était très sobre quoique vivant à une époque où l'on se livrait beaucoup au plaisir de la table ; et il répéta plusieurs fois avec amertume :

— " Moi un de Lanaudière ! être ramassé sur les Plaines, comme un ivrogne après une nuit de débauche !

" Les médecins furent d'opinion que telle était la force de son tempérament, qu'il aurait recouvré la santé après avoir rejeté les vivres indigestes qui i'étoufïaient, sans le froid intense auquel il avait été exposé pendant près de six heures." (1)

Un petit trait caractéristique sur M. de Lanaudière. C'est feu sir Antoine-Aimé Dorion, juge-en-chef de la Cour d'Appel, qui le raconte :

M. de Lanaudière, quoique bon et assez conciliant, était pourtant quelque peu processif. Il avait hérité de ce défaut de sa grand'mère, la fameuse Madelon de Verchères, qui sortait d'un procès pour entrer dans un autre, quand elle n'en conduisait pas deux de front. De temps à autre donc, M. de Lanaudière, lorsqu'il habitait sa seigneurie de Sainte-Anne, allait vider ses querelles à Québec, devant les tribunaux. Son principal adversaire était M. Dorion, important marchand de Sainte-Anne de la Pérade. (2) M. de Lanaudière se rendait toujours à Québec en compagnie de son adversaire qu'il faisait monter dans sa voiture. Arrivés à la capitale, ils se séparaient pour se rencontrer devant les juges saisis de leurs griefs respectifs, et, quelque fut le résultat du procès, tous les deux s'en retournaient ensemble à Sainte-

Ci) Mémoires, p. 97.

(2) Père de sir Antoine-Aimé Dorion.

Anne de la Pérade, d'aussi bonne humeur que si jamais procès n'avait existé entre eux.

L'honorable Charles-Louis Tarieu de Lanaudière avait épousé, à Montréal, le 10 avril 1769, Geneviève-Elisabeth-Louise de La Corne, fille de Louis de La Corne de Chapt, seigneur de Terrebonne, et de Elisabeth de Ramezay.

Elle décéda à Québec le 30 mars 1817, et fut inhumée dans la cathédrale.

Un écrivain anonyme faisait un bel éloge de madame de Lanaudière dans la Gazette de Québec du 3 avril 1817 :

" Le grand nombre non seulement des personnes les plus distinguées par leur rang, qui ont assisté à ses funérailles, mais aussi des pauvres qui sont venus y déplorer la perte de celle qui possédait à un degré éminent cette vertu bienfaisante qui soulage les malheureux, parle bien plus éloquemment en faveur de cette dame respectable que ne le pourrait celui qui paye en ce moment un tribut mérité à la vertu et à l'amitié sincère. Jamais l'indigent ne sortit de sa présence sans éprouver du soulagement dans sa misère, tant par des secours pécuniaires, que par ces paroles de consolation qui font oublier au malheureux ce qui doit l'humilier. La mort même qui élève une barrière insurmontable entre elle et nous ne permet pas de découvrir ce qu'elle cachait avec soin, par l'humilité et de lever le voile et mettre au jour ses actes de bienfaisance sans nombre qu'elle pratiquait en secret. Madame de Lanaudière captivait tous ceux qui ont eu le bonheur de la

connaître, et par l'aménité de son caractère, s'est attaché des personnes par des liens encore plus étroits que ceux du sang." Elle avait eu trois enfants :

I Charles-Luc Tarieu de Lanaudière

Né à Montréal le 28 février 1770.

Décédé au même endroit le 17 septembre 1771, et inhumé dans la chapelle Saint- Amable de l'église paroissiale.

II Marie-Elisabeth-Joseph Tarieu de

Lanaudière (1)

Née à Québec le 6 octobre 1777.

Décédée à Saint-Vallier le 26 janvier

Nous lisons dans la Gazette de Québec du 30 janvier 1823 :

" Mourut à St-Vallier, le 26 janvier 1823, après une maladie douloureuse qu'elle souffrit avec la résignation d'une vraie chrétienne Délie Marie-Anne Tarieu de Lanaudière de la Pérade, fille unique de feu Charles Tarieu de La Naudière de la Pérade, de son vivant un des Conseillers Législatifs de cette Province. Les soins que l'on pouvait attendre d'un gentilhomme qui avait eu l'avantage de fréquenter les cercles brillants de l'Europe, avaient été prodigués à l'éducation d'une fille chérie, qui d'ailleurs douée par sa nature de talents admirables, en ont fait pendant longtemps les délices de ses parents et amis et l'ornement des sociétés."

(1) Elle fut connue sous les prénoms de Marie-Anne.

III Catherine-Elisabeth Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 27 mars 1779.

Décédée à Québec le 20 janvier 1784, et inhumée dans la chapelle Sainte- Anne de la cathédrale. (1)

Nicolas-Antoine Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 25 avril 1745.

Décédé au même endroit le 13 mai 1745. (2)

Thomas Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 2 mai 1746.

Décédé au même endroit le 18 mai 1746.

Roch Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 26 juin 1747.

Décédé au même endroit le 12 août 1747.

Roch Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 4 juillet 1752.

Décédé au même endroit le 25 septembre

(1) L'acte de sépulture porte Catherine-Geneviève mais il s'agit de Catherine-Elisabeth.

(2) L'acte de sépulture dit Charles-Philippe mais il s'agit, sans doute possible, de Nicolas-Antoine.

Anonyme

Né et décédé à Québec le 2 août 1753. Anonyme

Né et décédé à Québec le 24 juillet 1758.

Marie- Anne Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 3 avril 1765.

Mariée à Québec, le 27 février 1786, à l'honorable François Baby, membre du Conseil législatif. (1)

Né à Montréal, le 4 octobre 1733, M.

Baby comme ses trois frères prit une part active à la défense de la colonie dans les dernières années du régime français. Il se distingua dans plusieurs expéditions, servit sous M. de Beaujeu à la bataille de la Monongahéla et tint campagne jusqu'à la reddition de Québec. En 1760, M. Baby passa en France avec l'intention de s'y établir. Après le traité de Paris, en 1763, il revint au Canada, prêta le serment d'allégeance à son nouveau souverain et devint un sujet loyal et fidèle. Lors de l'invasion de 1775, M. Baby fut fait capitaine de la deuxième

(1) Contrat de mariage devant Berthelot d'Artigny et Panet, notaires à Québec, le 23 février 1786.

compagnie de milice de Québec ; peu après il était promu major des milices du district de Québec,, puis en 1778 lieutenant-colonel des mêmes milices. En janvier 1779, il était nommé commissaire des transports militaires, et, en 1781, il devenait adjudant-général des milices. 11 fit partie du Conseil législatif puis du Conseil exécutif. M. Baby fut chargé de plusieurs missions de confiance par le gouvernement et il fut le conseiller et l'ami de tous les gouverneurs généraux du Canada qui se succédèrent pendant sa longue carrière.

L'honorable M. Baby s'éteignit à Québec, le 9 octobre 1820, à l'âge de 87 ans. Les directeurs du séminaire de Québec, pour témoigner de l'estime et de la considération qu'ils avaient pour ce bon citoyen, réclamèrent comme une faveur de déposer ses restes près de ceux des bienfaiteurs de leur maison dans le caveau de leur chapelle.

Madame Baby décéda à Québec le 27 janvier 1844, à l'âge de 78 ans, et fut inhumée dans la cathédrale.

La Gazette de Québec du 31 janvier 1844 fait l'éloge de madame Baby dans les termes suivants :

" Décédée, samedi, le 27 courant, à l'âge de 78 ans, 9 mois et 22 jours, madame Marie- Anne Tarieu de Lanaudière, veuve de feu l'honorable François Baby, en son vivant membre des Conseils exécutif et législatif du Bas-Canada. Cette dame, par son air imposant, ses manières nobles et distinguées, inspirait le respect même à ceux qui ignoraient ses pré-

cieuses qualités. Elle était, pour nous servir de l'expression d'un grand écrivain, le type de ces dames de l'ancien régime qui par leurs qualités physiques et morales font l'admiration de tous et disparaissent malheureusement trop vite quelque soit la durée de leur vie. Douée d'un jugement sain, de beaucoup d'esprit et d'une excellente mémoire, elle racontait les événements avec beaucoup de grâce et de charme. Obligée par sa position sociale de figurer beaucoup dans le monde, elle n'en remplissait pas moins ses devoirs religieux avec une scrupuleuse exactitude. Les membres du clergé la citaient partout comme un modèle et sa maison comme un modèle de maison chrétienne. Sa charité ne se confinait pas à faire l'aumône aux pauvres qui la lui demandaient, elle faisait rechercher ceux qui étaient dans le besoin et leur aidait avec une délicatesse ingénieuse. Elle sera longtemps regrettée par ses enfants,petitsenfants et tous ceux qui l'ont connue."

Du mariage de l'honorable François Baby et de Marie-Anne Tarieu de Lanaudière naquirent douze enfants. (1)

Marie-Agathe Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 26 mars 1766.

Décédée à Sainte-Foy le 7 avril 1766, elle fut inhumée au cimetière de cette paroisse.

(1) On trouvera des détails généalogiques sur eux dans l'ouvrage de M. P.-B. Casgrain, Mémorial des familles Casgrain, Baby et Perrault, p. 107, et appendice B.

Marie- Catherine Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 17 février 1767.

Mariée à Québec, le 28 janvier 1786, à Ignace Aubert de Gaspé, fils de Philippe- Ignace Aubert de Gaspé, seigneur de Saint- Jean-Port-Joli, et de Marie-Anne Coulon de Villiers.

M. de Gaspé fut appelé au Conseil Législatif en 1812. Il en fut un des membres les plus utiles, si ce n'est par de pompeux discours au moins par la sagesse de ses votes.

L'honorable M. de Gaspé mourut à son manoir de Saint- Jean Port- Joli, le 13 février . 1823. Il fut inhumé le surlendemain dans Tégîise de la paroisse, sous le banc seigneurial.

Il était à sa mort colonel de milice et seigneur de Saint-Jean Port-Joli et de la Pocatière.

" Juste et libéral envers ses censitaires, il n'a jamais, dans l'espace de quarante ans qu'il a géré ses seigneuries, intenté une seule poursuite contre eux."

Madame de Gaspé mourut à Québec le 13 avril 1842, et fut inhumée dans l'église de Saint- Jean Port- Joli, le 18.

" Pendant plus de cinquante ans, sa main charitable répandit à Saint- Jean Port- Joli ses bienfaits sur l'humanité souffrante ; aussi méritait-elle, à juste titre, le nom de " mère des pauvres " que ses censitaires lui donnaient.

Elle ne survécut que neuf jours à sa sœur, (1) qui ne s'était jamais séparée d'elle pendant leur longue carrière et succomba à la même maladie."

Du mariage de Pierre-Ignace de Gaspé et de Marie-Catherine Tarieu de Lanaudière naquirent six enfants: Philippe- Joseph,l'auteur des Anciens Canadiens ; Charles-Guillaume, mort en bas âge ; Antoine-Thomas, dont les descendants habitent Montréal; Ignace-Xavier, mort en bas âge ; Catherine, morte en bas âge ; Marguerite, morte en bas âge. (2)

Marie-Louise Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 4 mars 1768.

Elle résida pendant plusieurs années à Saint- Vallier avec sa sœur Agathe.

M Les deux sœurs, dit M. de Gaspé, se livraient à des exercices qui, suivant moi, sont du ressort exclusif du sexe masculin. Autant j'admire un homme à la figure mâle guidant avec adresse deux chevaux fougeux, autant j'éprouve de malaise en voyant les femmes de nos jours se livrer à ces exercices : la faiblesse inhérente à leur sexe leur ôte toute grâce lorsqu'elles tiennent les guides dans des mains délicates plus propres à tracer des fleurs gracieuses sur un canevas, à courir légèrement sur

(1) Marie-Louise Tarieu de Lanaudière décédée à Québec le 4 avril 1842.

(2) Consulter sur Pierre-Ignace de Gaspé et ses descendants notre ouvrage La famille Aubert de Gaspé.

le clavier d'un piano, qu'à réprimer un cheval qui peut s'emporter au moindre bruit inusité, à la vue d'un objet qui lui cause de la frayeur. Passe encore pour l'équitation ; quelques dames certainement s'en acquittent avec grâce. Quant à mes deux chères tantes dompter les chevaux à la campagne était un de leurs passe-temps les plus agréables." (1)

Après la mort de sa sœur Agathe, en 1838, mademoiselle Marie-Louise de Lanaudière se retira à Québec chez son autre sœur Marie-Catherine mariée à M. de Gaspé.

C'est là qu'elle décéda le 4 avril 1842, à l'âge de 75 ans.

Charles- Gaspard Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 9 septembre 1769. (2) I^e continuateur de la lignée.

Xavier-Roch Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 20 avril 1771.

M. Homfray Irving, dans son ouvrage, Officers of the British Forces in Canada during de zvar of 1812-15,(3) dit que M. de Lanaudière servit pendant l'invasion américaine de 1775,

(1) Mémoires, p. 522.

(2) L'acte de baptême lui donne seulement le prénom Charles.

dans un bataillon de milice des Trois-Rivières. Il est évident qu'il Ta confondu avec son frère aîné, le chevalier de Lanaudière.

En 1775, M. de Lanaudière avait cinq ans.

Pareillement, dans ses Grandes familles françaises du Canada, (1) M. l'abbé Daniel écrit que M. de Lanaudière servit pendant quelque temps dans la marine royale d'Angleterre. Nous n'avons pu obtenir nulle part la confirmation de cet avancé.

Le 31 octobre 1794, M. de Lanaudière était nommé traducteur français et secrétaire français de la province du Bas-Canada.

Le 6 novembre 1801, M. de Lanaudière recevait une commission d'avocat, mais il n'exerça jamais cette profession.

En 1805, M. de Lanaudière obtint un congé de l'honorable Thomas Dunn, administrateur du Canada, et passa en Angleterre. Son voyage dura plusieurs mois. Il visita les principaux pays du continent européen. Il fut remplacé pendant son absence dans sa charge de traducteur par son neveu, Philippe Aubert de Gaspé, le futur auteur des Anciens Canadiens et des Mémoires.

Sir George Prévost, nommé pour remplacer sir Henry Craig au gouvernement du Canada, débarqua à Québec le 14 septembre 181.1. Le Congrès américain était à lever 175,000 hommes et à les armer. La guerre était à la veille d'éclater entre les Etats-Unis et l'Angleterre et il était évident que le Canada serait

envahi. Prévost, soldat d'expérience, dès son arrivée à Québec, se rendit compte que la milice avait besoin d'être réorganisée.

Le 9 octobre 1811, M. de Lanaudière était nommé député-adjudant -général des milices canadiennes, avec le grade de lieutenant-colonel en remplacement du lieutenant-colonel Vassal de Monviel promu, le même jour, adjudantgénéral.

M. de Lanaudière n'avait pas fait l'apprentissage des armes, dit M. Suite, mais sa nomination se justifiait par ses qualités administratives. (1)

M. de Lanaudière avait certainement fait l'apprentissage des armes dans la milice sinon dans l'armée régulière car dans son testament olographe daté à Québec le 22 avril 1807, quatre ans,par conséquent,avant sa nomination au poste de député-adjudant-général des milices, il léguait son sabre et son uniforme d'officier qu'il avait fait venir d'Angleterre, à son ami, l'honorable Gabriel-Elzéar Taschereau.

M. de Lanaudière décéda à Québec le 5 février 1813.

Nous lisons dans la Gazette de Québec du 11 février 1813 :

" Mourut, vendredi, le 5 février 1813, François-Xavier Roch Tarieu de Lanaudière, écuyer, député-adjudant-général des milices de cette province, et assistant secrétaire français

(1) Histoire de la milice canadienne-française, p. 116.

de Thonorable Conseil Exécutif, à l'âge de 41 ans, 9 mois et 15 jours.

" Ses restes furent enterrés lundi dernier, dans Tégiise cathédrale de cette ville, avec les honneurs dûs à son rang et accompagnés d'un concours extraordinaire de toutes les classes.

"M. F. X. de Lanaudière était un de ces hommes rares dont tous les instants de la vie sont dévoués à la plus scrupuleuse exactitude de leurs devoirs. Sa religion fut ses délices ; et personne ne l'a surpassé en zèle pour son prince ; aussi les fatigues qu'il éprouva l'automne dernier sur les frontières, l'ont-elles conduites au tombeau à un âge si peu avancé. Ceux qui l'ont connu particulièrement savent qu'il n'avait rien à lui, et que les pauvres partageaient plus que la moitié de sa fortune ; aussi leur laisse-t-il par son testament une partie de ses revenus, les reconnaissant, comme il l'exprima lui-même, pour ses meilleurs amis."

M. de Lanaudière ne s'était pas marié.

Antoine-Ovide Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 12 juillet 1772.

M. de Lanaudière vécut presque toute sa vie à la campagne. En 1812, il laissa pendant quelques mois sa vie tranquille pour défendre le pays contre l'invasion américaine. Le 20 avril 1812, il acceptait le grade de major au 1er bataillon de Saint- Jean Port-Joli.

M. de Lanaudière décéda à son manoir

seigneurial de Saint-Vallier de Bellechasse, le

16 décembre 1.838, à l'âge de 66 ans.

" Les pauvres perdirent en lui leur meilleur ami. Tant qu'il vécut il fut le père de sa paroisse ; jamais on ne frappa à sa porte en vain. On aurait pu inscrire sur sa tombe : Franc, probe, honnête, loyal, ami des pauvres, et sûrement jamais une voix n'aurait pu lui nier ces qualités." (1)

M. de Lanaudière avait épousé, à Québec, le 18 décembre 1807, Marie-Joséphine d'Estimauville,fille de Jean-Baptiste-Philippe-Charles d'Estimauville, sire et baron de Beaumoucheî, et de Marie-Josephte Courault de la Côte.

Madame de Lanaudière décéda au manoir seigneurial de Saint-Vallier de Bellechasse le

17 janvier 1825.

" Exemplaire durant sa vie pas ses vertus domestiques et par l'affabilité de ses manières, elle laisse après elle un mari inconsolable de sa perte ; et le concours de presque la totalité des habitants de la paroisse et d'un grand nombre de celles du voisinage, et les gémissements des pauvres dont elle s'était toujours empressée de soulager les besoins autant qu'il était en son pouvoir, qui ont suivi son convoi funèbre, sont les témoignages les plus manifestes de l'estime générale dont elle avait joui, et de la sincérité du regret que sa perte causait universellement à tous ceux qui avaient été souvent à même d'apprécier ses qualités plus particulièrement à ses parents dont elle était si

(1) La Gazette de Québec, 22 décembre 1838.

tendrement aimée et auxquels sa mémoire sera toujours chère." (1)

Aucun enfant n'était né de leur mariage. (2)

Pierre- Charles Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 5 juin 1773.

Décédé à Sainte-Foy le 9 juillet 1773, il tut inhumé au cimetière de cette paroisse.

Agathe Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 15 mai 1774.

Décédée à Saint-Vallier le 24 février

Dans ses Mémoires, M. de Gaspé dit de sa tante Agathe Tarieu de Lanaudière :

" A propos de mes tantes, Tune d'elles, Agathe, morte fille, comme sa sœur Marguerite, et que la famille appelait Charlotte Corday, son héroïne, parce qu'elle disait souvent qu'elle aurait voulu naître homme pour assassiner quelques-uns des scélérats qui avaient versé tant de sang innocent pendant la révolution de 92, à propos, dis-je, de ma chère tante Agathe, sa bravoure doit lui faire trouver place ici. Une

(1) La Gazette de Québec, 3 février 1825.

(2) Sur les d'Estimauville de Beaumouchel, on peut consulter notre Famille d'Estimauville de Beaumouchel.

bande de voleurs très-bien organisée répandait il y a trente ans (1) la terreur parmi les personnes riches ou censées l'être dans la campagne. On doit se rappeler les vols audacieux qu'ils commettaient, les personnes isolées, les familles entières que ces brigands liaient pendant la nuit, et toutes les horreurs auxquelles ils se livraient. Ma tante Agathe de Lanaudière, co-seigneuresse de Saint-Vallier et réputée riche, vivait seule avec ses domestiques dans une anse de cette paroisse isolée de tous voisins : un charmant bocage très touffu, à une dizaine d'arpents sur le bord de la grève, donnait à MM. les communistes toutes les facilités de s'y cacher même avec leur chaloupe pendant le jour qu'ils n'eussent préféré débarquer, la marée aidant, pendant une nuit sombre à cent pieds du domicile de ma chère tante.

" Elle était pendant ce règne de terreur, sous l'impression assez naturelle aux personnes dans sa position, qu'elle pouvait être attaquée d'une nuit à l'autre ; on l'avait même prévenu qu'on avait vu rôder depuis quelque temps dans les environs une chaloupe montée par des hommes à figures sinistres. Mais comme elle avait disposé ses batteries en conséquence, elle était préparée à tout événement, et toujours sur le qui-vive.

" Elle couchait seule dans la partie nordest de la maison, séparée de son fermier qui occupait le côté opposé, par un appentis attenant aux deux édifices : ses deux domestiques

(1) M. de Gaspé écrivait en 1866.

restaient avec la famille du dit fermier où était aussi la cuisine.

" Elle entre un jour sur la brune dans sa cuisine après avoir fait sa ronde ordinaire aux alentours, et y trouve un homme seul le dos tourné à la cheminée dans laquelle il y avait un reste de feu. Elle lui demande ce qu'il y a pour son service. Jean-Baptiste, très farceur, pour toute réponse se met à battre la campagne et à tirer quelques quolibets qui furent très mal accueillis par mon héroïne, qui ne crut voir en lui qu'un émissaire de la bande redoutable cherchant à connaître les airs de la maison.

" Je n'avais pas d'armes dans les mains, disait-elle, et je craignais qu'en me baissant pour prendre le tisonnier ii ne m'assommât, mais j'avais heureusement mes galoches (1) ferrées dans les pieds, dont je lui appliquai un si vigoureux coup dans le ventre qu'il culbuta parmi les tisons au grand dommage de ses culottes. J'allais redoubler, lorsqu'il me cria en détachant les tisons qui le chauffaient : C'est moi, mademoiselle Agathe, c'est moi Pelletier, l'ami de votre fermier qui suis venu lui demander à couvert.

kk Ma tante au désespoir fit mille excuses de sa promptitude au pauvre diable de Pelletier, mais lui reprocha aussi de s'y être exposé dans un temps où tant de voleurs rôdaient dans la campagne. Elle répara le dommage de son mieux (car elle avait le cœur aussi bon qu'elle

(1) Les crampons des galoches d'autrefois étaient d'un pouce de longueur.

était prompte) en ordonnant à sa fermière de préparer à leur hôte un bon souper dont la seigneuresse elle-même ferait les frais ; et poussa je erois même la générosité jusqu'à faire remplacer la malheureuse paire de culottes qui faisait jour de toutes parts par la foncière.

44 Ce fut quelques jours après cette scène, vers la fin d'octobre, que j'arrivai le soir chez ma bellliqueuse tante. Nous conversions tranquillement après souper lorsque son domestique et sa servante entrèrent dans le salon portant un paquet de cordes qu'ils attachèrent à chacun des contrevents déjà fermés, lesquelles cordes après avoir traversé tous les appartements finirent par se réunir dans la chambre à coucher de mademoiselle Agathe de Lanaudière. Curieux de voir à quoi tout cela aboutirait, je la suivis dans cette chambre où elle se mit aussitôt à attacher les dites cordes à quatre sonnettes qu'elle accrocha au haut des quatre poteaux de son lit. Elle ouvrit ensuite une armoire, en tira quatre pistolets dont elle déposa deux sur une petite table et me présentant les deux autres ëlt me dit : " Ces armes sont chargées par moi et ne nous feront pas d'affront si nous sommes attaqués cette nuit par ces coquins."

" Savez-vous, ma chère tante, lui dis-je que Vauban lui-même n'a jamais mieux fortifié une citadelle que vous !

" — Vois-tu, mon fils, répliqua-t-elle, je n'ai jamais craint un homme lorsque j'ai été sur mes gardes, mais ces lâches pourraient me surprendre pendant mon sommeil ; ce que je les défie de faire à présent. Quoique bien armée

mes nuits étaient sans sommeil, lorsque j'ai eu l'heureuse idée de me mettre à l'abri de toute surprise.

" — Vous êtes bien, chère tante, la digne nièce de nos deux grand'tantes de Verchères, qui défendirent à la tête d'autres femmes, en l'année 1690, et en l'année 1692, un fort attaqué par les Sauvages, et les repoussèrent.

" — Ah ! mon fils ! fit-elle, en soupirant, si le ciel eût voulu que je fusse née homme !

" Je ne pouvais m'empêcher, termine M.

de Gaspé, d'admirer tant de courage dans un corps si frêle et si petit." (1)

Charlotte-Marguerite Tarieu de Lanaudière

Née à Québec le 16 septembre 1775.

Aussi belle que spirituelle, si mademoiselle de Lanaudière ne se maria pas ce ne fut pas faute de prétendants. Mais comme ses sœurs Marie-Louise et Agathe elle préféra sa liberté aux liens du mariage. Elle décéda à Québec le 17 novembre 1856, à l'âge de 82 ans.

" Charlotte-Marguerite de Lanaudière, écrit M. de Gaspé, était la plus jeune des enfants de mon grand'père, M. Charles de Lanaudière, et elle survécut à ses frères et sœurs. Sans avoir autant d'esprit que ses deux sœurs aînées, madame Baby et ma mère, elle n'en était pas moins très spirituelle et surtout très satyrique. C'était le jugement que réminent

(1) Mémoires, p. 519.

prélat Mgr Plessis, ami intime de ma famille, portait sur les trois sœurs. Mais si elle n'avait pas l'esprit supérieur de sa sœur aînée, ni l'esprit ni le jugement si sain de ma mère, elle avait toute la force d'âme de la première et une volonté à faire tout ployer devant elle. Elle a mené une vie retirée pendant les dix à quinze ans qui ont précédé sa mort, ce qui n'empêchait pas les gouverneurs et les personnes éminentes voyageant au Canada, de visiter cette vieille et dernière relique d'une génération maintenant éteinte. Etait-ce curiosité de la part des visiteurs de converser avec cette vieille noblesse ?

" Ma vieille tante avait pris ces visites au sérieux, et s'y attendait toujours. Lord Elgin (il ne disait pas lui, noblesse, par mépris), lui lit aussi une visite.

" — Comment se porte, milady, fit mademoiselle de Lanaudière ?

" — Mais très bien, fut la réponse.

" — J'en suis charmée, milord ; lorsque j'étais plus jeune, je ne manquais jamais d'aller rendre mes hommages aux représentants de ma souveraine; mais depuis que l'âge m'en empêche,tous les gouverneurs et leurs épouses ont eu la condescendance de rendre visite à la petite-fille du second baron de Longueuil, gouverneur de Montréal avant la conquête.

" Lady Elgin rendit visite à la vieille demoiselle quelques jours après." (1)

On nous ferait sûrement un reproche de ne pas reproduire ici les pages spirituelles que M.

(1) Mémoires, p. 514.

de Gaspé a consacrées à sa tante Charlotte- Marguerite de Lanaudière :

u Quelques Canadiens se rappellent encore aujourd'hui, continue le vieux conteur, un régiment stationné à Québec il y a plus de soixante ans, tant il a laissé de tristes souvenirs. Le major qui commandait ce corps d'officiers turbulents était un jeune homme de vingt-deux ans, de la même trempe qu'eux ; et le gouvernement civil d'alors ne pouvait leur imposer aucune contrainte. Je dois ici rendre la justice de dire que tous les officiers des autres régiments que j'ai connus, à la rare exception d'un individu par ci par là échauffé par le vin, avaient les plus grands égards pour les dames; celui qui aurait agi autrement aurait été mis en coventry. Mais le régiment dont j'ai parlé tenait une conduite différente ; on citait plusieurs dames que certains officiers de ce corps avaient insultées.

" C'était le printemps et un jour d'office à la cathédrale ; les rues alors non pavées, étaient dans un état affreux et un groupe d'officiers s'était emparé du haut du parapet de la rue de la Fabrique, afin d'obliger les passants de patauger dans l'eau et dans la boue. Les femmes en avaient pris leur parti et louvoyaient au beau milieu de la rue, les robes retroussées jusqu'à mi-jambe, et assaillies des brocards sans fin de ces galants messieurs. Mademoiselle de Lanaudière alors fort jeune arrive avec trois ou quatre de ses amies qui veulent rebrousser chemin en voyant que la phalange hostile serre les rangs comme à

Fontenoy ; alors, sans se déconcerter, elle s'avance seule et leur dit de l'air superbe d'une impératrice : 4t S'il est un seul gentleman parmi vous qu'il fasse livrer passage aux dames." Ce reproche piquant eut l'effet désiré, et la voie fut aussitôt libre.

" La. jeune fille canadienne avait rompu la colonne anglaise, comme la brigade irlandaise avait puissamment aidé à enfoncer la colonne anglaise à Fontenoy. Je ne puis m'empêcher de citer un passage des Mémoires si précis, si véridiques du marquis d'Argenson au sujet de cette bataille : ne serait-ce que pour montrer en quelle estime les Français avaient le bouillant courage des enfants de la verte Erin.

" Le roi demanda le corps de réserve et le brave Lordendall, mais on n'en eut pas besoin. Un faux corps de réserve donna. C'était la même cavalerie qui avait d'abord donné inutilement, la maison du roi, les carabiniers, et ce qui restait tranquille des gardes françaises, des Irlandais, excellents surtout quand ils marchent contre les Anglais et les Hanovriens. C'est M. de Richelieu qui a donné le conseil et qui l'a exécuté, de marcher à l'ennemi comme des chasseurs ou comme des gourrageurs,pêle-mêle, la main baissée, le bras raccourci : maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tout

ensemble ce fut l'affaire de dix

minutes que de gagner la bataille avec cette botte secrète."

" Mais je reviens à propos de la petite scène dont ma tante fut l'héroïne. Je suis pour

ma part de la vieille école, et je m'empresse toujours de livrer passage aux dames sur les parapets, sauf souvent à marcher dans la boue : celui qui avait autrefois cette attention, un jeune homme même, en était récompensé par une petite inclination de tête, mais dans le siècle de progrès où nous vivons j'en suis quitte, à l'âge de 79 ans, pour mes frais de courtoisie. Mes amis me reprochent souvent cet excès de politesse envers des bégueules ; et moi de répondre : Celui qui a été bien élevé passe difficilement de la politesse au manque d'égards sur ses vieux jours." Ceci me rappelle la réponse que fit jadis un de mes amis canadiens assez mauvais sujet à un jeune anglais surpris de lui voir faire sa prière du soir : / cannot, my friendj break m y self of it (Je ne puis m'en corriger).

t4 Lorsque la frégate française la Capricieuse visita les parages du Canada, il y a neuf ans (en 1855), le commandant de Belvère ne manqua pas de rendre visite à mademoiselle de Lanaudière ; la conversation roula principalement sur la France : sujet très intéressant pour la vieille canadienne, mais elle finit par lui dire : " nos cœurs sont à la France mais nos bras à l'Angleterre." Voyez, messieurs les Anglais, cette vieille noblesse qui avait pris au sérieux le serment de fidélité que son père et ses frères avaient prêté aux souverains de la Grande-Bretagne.

" Un officier de la même frégate, ayant nom Gaultier, sut, je ne sais comment, qu'une de nos tantes avait épousé avant la conquête

un médecin du Roi, nommé Gaultier ; j'ai vu quelque part que c'est lui qui a découvert le thé canadien auquel il a donné le nom de Gaultharia, le même thé, je suppose, que l'on cherche à utiliser aujourd'hui. Le dit officier réclama donc parenté avec la vieille dame qui s'y prêta de bon cœur ; il l'appelait en riant ma tante et elle l'appelait en badinant son neveu. Mais ma chère tante était accoutumée à donner de vertes semonces à ses neveux, témoin l'auteur de ces Mémoires, lequel âgé même de soixante ans, la craignait encore. Pour en revenir à mon cousin de la Capricieuse, puisque cousin il y a, croyant sans doute flatter la vieille tante, il lâcha en sa présence quelques paroles hostiles contre l'Angleterre.

ik — Vous n'êtes pas, monsieur mon neveu, rit-elle, un bon et fidèle sujet de votre empereur, que je n'aime pourtant guère, puisque vous montrez des intentions hostiles à ses alliés, et surtout dans un moment où vous êtes reçu par eux d'une manière si cordiale.

" Ma chère tante malgré son caractère despotique n'en avait pas moins un excellent cœur, et je n'ai point souvenance qu'elle se soit brouillée avec une seule de ses amies, bien au contraire. J'ai bien connu deux demoiselles anglaises, ses compagnes d'enfance, qui après la mort de leur père, tombèrent de l'opulence dans un état voisin de l'indigence ; elles furent abandonnées de presque toutes leurs amies,mais elles n'en furent pas moins les amies de cœur de ma tante ; elle les emmenait passer souvent avec elle une partie de l'été, chez ma mère à la

campagne, et lorsqu'elle tint ensuite elle-même maison avec ses frères à Québec, les premières invitations étaient toujours pour ces pauvres demoiselles. Je ne crains pas d'ajouter que toute ma famille avait les mêmes sentiments.,, (1)

Dans un autre endroit de ces mêmes Mémoires, M. de Gaspé, parle avec humour des talents de mystificateur de sa tante Marguerite. Il raconte à ce sujet une aventure qui vaut la peine d'être reproduite :

" La scène que je vais raconter eut lieu quelques années avant ma sortie du pensionnat du séminaire de Québec.

" — La société anglaise, peu nombreuse à cette époque, prisait beaucoup celle des Canadiens-Français infiniment plus gaie que la leur. En effet les Canadiens n'avaient encore rien perdu de cette franche et un peu turbulente gaieté de leurs ancêtres. Une des mes tantes maternelles, Marguerite de Lanaudière, âgée alors d'une vingtaine d'années, et aussi belle qu'elle était gaie et spirituelle faisait fureur surtout parmi les Anglais. Je ne sais comment avec des traits si beaux, si réguliers, elle réussissait à leur donner l'expression de la vieillesse, de l'idiotisme et de tous ceux qu'elle voulait personnifier. Sa voix naturellement douce devenait méconnaissable. C'était surtout pendant ses fréquentes visites à la campagne qu'elle jouait ses petites comédies.

(1) Mémoires, pp. 514 et seq.

f* Il est inutile d'observer qu'elle ne mystifiait, en se déguisant, que les personnes dont elle était bien connue.

" Quelques amis arrivent chez mon père et s'informent de Mademoiselle Marguerite qu'on leur dit être absente ; et elle fait son entrée au salon un quart d'heures après, sous le costume d'une femme d'habitant qui vient consulter le seigneur sur un procès qu'elle veut entreprendre, ou dont elle était menacée ; sur les querelles qu'elle a avec son mari, ou avec son donateur pour la rente en nature qu'elle est obligée de lui payer annuellement. Et jamais véritable Josephte (1) n'est mieux personnifiée.

" Tantôt c'est une parente à demi-idiote que sa famille a renvoyée chez ses amis. Elle excellait dans ce rôle : son visage n'offrait plus, alors, que l'expression de l'idiotisme le plus pitoyable. Il fallait ensuite l'entendre faire les remarques et les questions les plus saugrenues.

" Mais je reviens à la scène que j'ai promise.

" Ses amis de Québec avaient souvent entendu parler de ces farces ; et la défiaient depuis longtemps de les tromper n'importe sous quel déguisement elle se présentât : lorsque sa belle-sœur Madame Charles de Lanaudière lui proposa de lui donner l'occasion d'en faire l'essai à une soirée qu'elle donnerait chez elle et à laquelle celles qui lui avaient jeté le gant seraient conviées.

(l)-Josephte, sobriquet que les citadins donnent aux femmes de la campagne.

" Les invitations sont faites en conséquence et mon oncle de Lanaudière s'étant chargé à dessein de faire personnellement celle de Monsieur Seweli, alors procureur du Roi, finit par lui dire :

4k Qu'il tenait fort à ce qu'il ne lui fit pas défaut : qu'une vieille seigneuresse, son amie

Madame X était arrivée la veille pour

consulter un avocat sur un procès qui pouvait compromettre la fortune de ses enfants et qu'il lui avait conseillé de s'adresser à Monsieur Seweli lui-même, l'avocat le plus éminent de la cité de Québec, que la vieille dame l'avait remercié ; mais qu'il lui avait proposé de faire chez lui la connaissance de son avocat, afin de fixer un jour pour lui communiquer ses nombreux titres et papiers, et le mettre au fait de cette affaire importante. Comme j'étais charmé, ajouta Monsieur de Lanaudière, de lui faire une politesse, j'ai fait une pierre à deux coups en invitant aussi quelques-uns de nos amis. La vieille dame est très-riche et vous paiera généreusement.

" — Je me ferai un vrai plaisir, dit Monsieur Seweli, tout en rendant service à cette vieille dame, d'obliger en même temps un ami ; ainsi comptez sur moi. Quant aux honoraires vous connaissez mon désintéressement et que ce n'est pas l'amour du gain qui me fait agir. Et, par rare exception, c'était vrai !

" Je dois observer ici, que son épouse, Madame Seweli, était celle qui avait porté le plus fort défi à son ami d'enfance Marguerite de Lanaudière.

" Il est six heures du soir ; toute la société est réunie. Les dames . Smith, Sewelî, Finlay, Fargues, Mountain, Taylor, de Salaberry, Duchesnay, Dupré, etc., sont à leur poste.

" — Où est Marguerite ? dirent plusieurs dames à la fois.

" Croirez-vous, dit la maîtresse de la maison, qu'elle s'est avisée d'avoir ce soir une migraine affreuse, et qu'elle m'écrit qu'il lui est impossible de sortir.

" Les plus indulgentes compatirent aux souffrances de leur amie, tandis que d'autres se répandirent en invectives contre cette maussade de Marguerite qui s'avisait d'avoir cette malencontreuse migraine qu'elle aurait bien dû remettre au lendemain.

" Monsieur de Lanaudière dit ensuite à un domestique assez haut pour être entendu de tout le monde :

" Venez me prévenir aussitôt que la sei-

gneuresse X sera arrivée afin que

j'aille la recevoir lorsqu'elle descendra de voiture.

" Après quelques minutes d'attente, Monsieur de Lanaudière faisait son entrée au salon, sa sœur appuyée au bras ; ce n'était plus la jeune et belle fille qui faisait l'admiration de tout Québec, c'était une vieille dame marchant courbée et dont le visage était méconnaissable, ses beaux sourcils d'un noir d'ébène étaient si démesurément allongés, qu'ils se rejoignaient au bas du front, son visage couvert de rouge, comme c'était la mode du temps de Louis XV, était parsemé de mouches de taffetas noir,

tandis qu'une emplâtre de ces mouches noires très en vogue alors, lui couvrait la majeure partie du nez. Quant au costume, c'était celui de la cour de Louis XV, avec un tel accompagnement de bijoux, bagues, bracelets, diamants, boucles d'oreilles pendant jusqu'aux épaules, que la vieille dame brillait comme un soleil ; tous les écrins de la famille avaient été mis à sec. Après les introductions d'usage, auxquelles elle répondait par des révérences à émousser le tapis, elle prit la parole :

" J'arrive bientôt à l'âge auquel tout désir de plaire doit cesser ce qui ne m'empêche pas d'éprouver une grande confusion de me présenter dans le piteux état que vous voyez par suite d'un fâcheux accident dont je dois accuser la rigueur de la saison, mon pauvre nez couvert de mouches vous explique ma triste aventure, Monsieur de Lanaudière peut rendre ■ témoignage que ce même nez qui se cache si honteusement ce soir a fait tourner, autrefois, la tête à bien des galants ; et j'ajouterais, si je ne craignais de rendre la maîtresse de céans jalouse, que le seigneur de la Pérade (1) lui-même ne s'en est pas retiré sans de graves blessures ; car vous étiez à cette époque, mon cher de Lanaudière, un grand mangeur de cœur.

" La vieille dame après avoir poussé deux à trois soupirs, et lancé autant de tendres œillades à son ancien ami, tira de sa poche une immense et magnifique boîte d'or, dans laquelle son trisaïeul devait avoir fréquemment prisé

(1) Charles de Lanaudière, sieur de la Pérade.

du tabac d'Espagne : se leva majestueusement et faisant le tour de la chambre s'arrêta en faisant une belle révérence devant chaque personne de la société en disant : en usez-vous ? " La révérence était strictement rendue par tous les assistants qui ne voulaient pas être en reste de courtoisie envers cette vénérable douairière. Et elle faisait la même corvée toutes les dix minutes la tabatière d'une main et un mouchoir de l'autre,en disant: "en usez-vous? avec forces révérences que chacun s'empressait de lui rendre. Tous les convives, obligés de se tenir à quatre pour s'empêcher de rire étaient au supplice, tandis que mon oncle de Lanaudière riait franchement tout en se réfugiant dans une chambre voisine dans laquelle le suivaient plusieurs de ses amis indignés de sa conduite discourtoise.

" — Nous sommes surpris, de Lanaudière, disaient Messieurs Sewell, de Salaberry et le major Doyle, (1) qu'un gentilhomme aussi bien élevé que vous l'êtes, puissiez sous votre toit, manquer aux égards que l'on doit à la vieillesse et à une dame aussi respectable.

" — Que voulez-vous ! mes chers amis, disait mon oncle : c'est plus fort que moi, la bonne femme est si ridicule qu'il m'est impossible de m'empêcher de rire.

" Une conversation très animée s'engagea bien vite entre les jeunes dames et la douairière ; chacune d'elle la complimentait sur sa toilette, de l'air îe plus sérieux du monde ; et la vieille

(1) Le major Doyle avait épousé une demoiselle Smith, sœur de Madame Sewell. Il est mort général, dans la Péninsule, je crois.

de faire rénumération de toutes les conquêtes que sa robe de velours cramoisi lui avait jadis values. Madame Smith, veuve du juge en chef de ce nom et mère de Madame Sewell, Madame Smith déjà sur l'âge admirait franchement une toilette qu'elle comparait à un habillement semblable qu'elle avait vu à sa grand'mère ; et regrettait beaucoup de ne pouvoir parler la langue française afin de converser avec la respectable seigneuresse.

" Ce ne fut qu'après avoir conversé pendant longtemps, ou avoir fait souffrir de ses ridicules, de ses excentricités, suivant leur caractère, ceux qui l'entouraient qu'elle leur dit :

kk — Vous avez eu l'obligeance de me transporter aux beaux jours de ma jeunesse qui commencent, hélas ! à fuir avec rapidité, et c'est avec beaucoup de regret que je me vois forcé de m'occuper pendant quelques minutes d'une affaire sérieuse pour l'avenir de ma famille ; Monsieur l'avocat du Roi a eu la bonté de s'intéresser au sort d'une pauvre vieille dame menacée d'un procès ruineux qui peut la conduire au tombeau ; et avec votre permission je vais profiter de son obligeance et lui donner un petit aperçu de cette déplorable affaire qui m'a fait vieillir de cinquante ans dans l'espace d'un mois ; oui, mesdames, il y a à peine quinze jours, j'avais encore les roses de la jeunesse sur ce visage flétri, j'aurais pu même passer pour la sœur cadette de cette belle dame, ( 1 ) épouse

Cl) Madame Sewell, était une femme de grande beauté.

du célèbre avocat général, toujours prêt à secourir l'infortune.

" M. Sewelï se prêta avec complaisance au désir de la douairière qui l'entretint pendant vingt minutes, au moins, à haute voix et avec volubilité du plus beau procès de chicane que jamais Normand chicanier et à tête croche ait inventé. La comtesse de Pimbesche des Plaideurs de Racine n'était qu'une sotte comparée à ma chère tante. Rien ne l'embarrassait ; les noms des notaires qui avaient passé les actes, leurs dates précises, les citations tirées des dits actes : tout coulait avec une abondance à étonner le savant avocat qui l'écoutait.

" On annonce le souper. C'était alors la mode, et même vingt ans plus tard, de chanter au dessert, les messieurs et les dames alternativement ; et Madame de Lanaudière pria la vieille seigneuresse de vouloir bien les favoriser d'une chanson.

" J'avais encore, il y a trois jours, dit la douairière, une voix aussi douce qu'à l'âge de vingt ans, mais le malencontreux froid qui a gelé mon pauvre nez, a eu aussi l'effet, hélas ! de m'affecter les poumons, mais je ferai l'impossible pour contribuer à l'agrément de cette charmante fête ; et elle entonna, d'une voix virile, rude et cassée, comme celle d'un vieillard, la chanson à boire suivante, et cela en accentuant fortement le premier mot :

" Ba a a chu u, (Bacchus) assis sur un tonneau " M'a défendu de boire de l'eau."

" Ce fut, alors, une explosion générale de ceux qui avaient jusque là conservé à peu près

leur sérieux, tandis que les plus graves enfonçaient les mouchoirs dans leurs bouches pour s'empêcher d'éclater de rire.

" — Tire le rideau ; et va te débarbouiller, Marguerite, s'écria mon oncle de Lanaudière : la farce est finie.

" — Les jeunes dames se mirent alors à crier toutes à la fois :

" — Ah ! Marguerite ! Diablesse de Marguerite ! Que tu nous as fait souffrir.

" — Et puis s'armant de mouchoirs, d'éventails, que sais-je, elles poursuivirent de chambre en chambre la fugitive, laquelle une fois démasquée, s'était enfuie de la table, et la ramenèrent de vive force à la place qu'elle venait de laisser, au milieu d'un brouhaha à ne pas entendre Dieu tonner.

" — Mademoiselle Marguerite, fit Monsieur Sewell, quand le calme fut un peu rétabli, ce n'est pas moi mais vous que notre Souverain aurait du nommer procureur du Roi, car jamais procès de chicane plus ingénieux, plus embrouillé, n'a été exposé d'une manière plus lucide, même par nos plus vieux procureurs de la cité de Londres.

" — Vous oubliez, Monsieur l'avocat général, répliqua-t-elle, que mes ancêtres étaient normands et que je dois tenir un peu de la famille."

4k Je n'ai pas assisté à cette scène, j'étais alors trop jeune, mais elle m'a été racontée si souvent par ma famille que j'en ai saisi les parties les plus saillantes. Le juge en chef Sewell lui-même me disait en riant de cette mystification, vingt ans après, que ma tante aurait fait le désespoir des juges, si, née homme, elle eût embrassé la carrière du barreau." (1)

(1) Mémoires. ■

1ère génération : Thomas-Xavier Tarieu de Lanaudière 2ème génération : Pierre-Thomas Tarieu de la Pérade 3ème génération : Charles-François-Xavier Tarieu de Lanaudière

4ème génération : Charles-Gaspard Tarieu de Lanaudière

Charles-Gaspard Tarieu de Lanaudière

Né à Québec le 9 septembre 1769.

Sa mère, restée veuve en 1776, l'envoya compléter ses études en Angleterre. Pendant ses vacances, le jeune de Lanaudière passa sur le continent afin de rencontrer son frère aîné qui se trouvait en France.

" II y avait nombreuse compagnie le soir, lorsque M. de Lanaudière et son jeune frère firent leur entrée au salon de leur oncle, le baron de Germain. Le frère aîné dit à Charles- Gaspard : Charles,maintenant cherches ta tante. L'enfant promena ses regards sur le cercle des dames assises à l'entour de la chambre, et se dirigeant sans hésiter vers madame la baronne de Germain, il lui dit : Vous êtes ma tante. Il l'avait reconnue à la ressemblance qu'elle avait avec sa mère.

" On entoura le petit anglais, comme les dames françaises le proclamèrent à cause de son costume qu'elles admirèrent beaucoup, et qui contrastait avec celui des enfants français. En effet, les derniers étaient vêtus comme des petits marquis : habit traînant sur les talons, culottes avec boucles au-dessous du genou, bas de soie, souliers avec larges boucles d'or ou d'argent, queue énorme entourée de ruban, et cheveux poudrés.

" Le costume du petit anglais,au contraire, était semblable à celui des matelots de la marine royale britannique : gilet, veste et pantalon bleus, bas de coton blanc, escarpins noués sur le coup du pied, avec un ruban noir, chemise ouverte au col à la Byron, et cheveux ras sans poudre. C'était probablement le premier enfant vêtu à l'anglaise que ces dames voyaient car elles s'écrièrent :

li Voilà comme nos enfants français devraient être vêtus ! Voyez comme il est à l'aise dans ses habits et libre de tous ses mouvements, tandis que nos enfants semblent empesés comme les coiffes des bourgeoises du faubourg Saint-Denis !" (1)

Le 31 mai 1794, une nouvelle ordonnance de milice était adoptée pour la province de Québec. Dans ses grandes lignes, la nouvelle loi de milice avait été copiée sur l'organisation de milice qui avait existé sous le régime français.

M. de Lanaudière, qui s'était toujours intéressé aux choses de la milice, accepta le grade de capitaine aide-major de la division de Lavaltrie.

Nous lisons dans la Gazette de Québec du 10 septembre 1794 :

44 Berthier (en haut), comté de Warwick, le 25 août 1794.

"Le 18e et 19e de ce mois, la milice de cette paroisse et celle de Saint-Cuthbert a été inspectée par l'honorable Paul Roc de Saint- Ours, écuier, colonel de ce district, et messieurs

(I) M. de Gaspé, Mémoires, p. 100.

Georges Me Beath, écuier, J.-\H. Arvieux, (Harvieux ?), écuier, majors, et Gaspard de Lanaudière, capitaine et aide-major. Ce serait faire une injustice de passer sous silence la satisfaction que les capitaines, officiers et miliciens en ont reçu dans ces deux paroisses de la part de l'honorable Paul Roc de Saint-Ours, écuier, leur lieutenant-colonel, de la générosité et peines considérables qu'il a prises à chaque revue des différentes compagnies, d'expliquer pendant l'espace de deux heures et demie l'ordonnance du 31e jour de mai présente année concernant la milice, et leur harangue sur les devoirs des fidèles sujets, en leur faisant comprendre le bonheur qu'ils jouissent sous l'empire britannique, par ce discours grand et généreux on a vu dans l'instant la joie écrite sur les visages de tous les spectateurs, lesquels se réjouissent hautement, disant qu'un pareil discours ne manquerait de faire un bien considérable et que tous ceux qui s'étaient abusés de fausses machinations se voient dans ce moment justement convaincus, et par une juste reconnaissance, nous soussignés prenons la liberté de lui faire nos très humbles remerciements."

Cette pièce baroque qu'il faut lire deux fois avant de la comprendre était signée par Pierre Pelland, Joseph Roch, Louis Vadenais, capitaines ; Antoine Roch, Antoine Vadenais, Jean Rival, Antoine Guignard, lieutenants ; Pierre Coulombe, Pierre-Sulpice Saint-George fils, Pierre Beaupré, C.-F. Hayfiemard, enseignes.

La nouvelle ordonnance de la milice n'était pas reçue partout avec le même enthousiasme délirant. Quelques semaines auparavant, le 29 juin, jour de la Saint-Pierre, une grande assemblée des miliciens de tous les environs avait été convoquée à l'Assomption. Les principaux officiers de milice du district, MM. de Saint-Ours, de Lavaltrie, Panet, Faribault et de Lanaudière, se trouvaient sur l'estrade élevée pour la circonstance sur la place publique.

" Le doyen de ces messieurs, en grand uniforme militaire, se mit à haranguer la foule sur la grande bonté du souverain et sur le devoir incontestable qui s'imposait à tous de le défendre, lui et sa couronne, contre les ennemis. A peine avait-il prononcé quelques phrases, qu'un murmure sourd, mais non équivoque, s'élève du sein de l'assemblée, et, tout à coup sous la pression de ceux qui étaient chargés secrètement de la chose, l'estrade s'effondre avec tous ceux qui y avaient pris place, aux cris mille fois répétés ; A bas les

seigneurs, à bas les messieurs ! Ce fut

un pêle-mêle général, et durant la confusion qui s'en suivit tous les officiers disparurent. Seul, M. de Lanaudière demeura sur place, et se juchant, au plus tôt, sur une clôture voisine, se permit de reprocher aux gens, en termes énergiques, leur conduite déloyale, et de leur exprimer tout le mépris qu'elle leur inspirait ; le calme se rétablit.

" Cet acte de bravoure de M. de Lanaudière produisit le meilleur effet sur les émeu-

tiers, alors l'un des principaux meneurs, s'approchant de lui, dit d'un ton insolent :

" — Il vous sied bien de nous parler ainsi lorsque vous avez vos pistolets en mains et votre sabre au côté !

" — Qu'à cela ne tienne, reprit avec colère M. de Lanaudière, lançant en même temps ses pistolets au loin, après les avoir tirés en l'air et brisant son épée en deux sur son genou, il en laissa tomber les tronçons à ses pieds : — A vous maintenant, mes amis ! s'écria-t-il.

" Frappés d'admiration à la vue d'une telle intrépidité, personne ne se présente devant lui, au contraire de vigoureux applaudissements se firent entendre de toute part.

" Après quelques instants, M. de Lanaudière reprenant la parole, s'écria :

" — Mes bons amis, je m'en vais chez M. le colonel de Saint-Ours, qui m'a invité à dîner, mais, sur les quatre heures cette après-midi, je m'en retournerai chez moi, à Lavaltrie, en passant par le chemin ordinaire, celui de la Savanne ; si quelqu'un ou plusieurs d'entre vous désirent m'y rencontrer et s'assurer si j'ai peur ils seront les bienvenus. Je serai accompagné de mon unique domestique qui vous est bien connu et sans armes tel que vous me voyez maintenant.

" Sur ce, il se retira et s'en alla rejoindre, chez le seigneur, les autres officiers de l'état major. On se mit bientôt à table, mais sur les quatre heures, rien ne put empêcher M. de Lanaudière de prendre la route conduisant à

Lavaltrie : conseils,suppliques,représentations, etc., rien n'y fit.

" Quelques heures après, il descendit de voiture au manoir de Lavaltrie, sans avoir aperçu un seul individu désireux de le molester. Pendant de longues années, les parents racontaient à leurs enfants cette admirable conduite de M. de Lanaudière, et le souvenir ne s'en est pas encore complètement effacé dans les vieilles seigneuries de Lavaltrie, de Berthier et de l'Assomption." (1)

M. de Lanaudière qui avait dans les veines, tant du côté de son père que de celui de sa mère, le sang de plusieurs générations de preux guerriers, était, comme on le voit, d'une bravoure à toute épreuve. Comme le personnage d'Athalie il aurait pu dire :

Je crains Dieu, cher Abner, Et n'ai point d'autre crainte.

Mais il est juste d'avouer qu'il était doué d'une force musculaire extraordinaire. Dans toute la région de Québec, il n'y avait peut-être que l'honorable M. de Salaberry, père du héros de Châteauguay, qui lui était supérieur sur ce point. Et encore la force de ces deux athlètes se balançait-elle pas mal comme on le verra par le fait suivant que nous empruntons encore à M. de Gaspé.

"M. de Salaberry et mon oncle Gaspard de Lanaudière, aussi d'une force remarquable, étaient, un dimanche, avant la messe, au pres-

(1) Autrefois et aujourd'hui à Sainte-Anne de la Pérade,

bytère du Cap-Santé. Un groupe des habitants de la paroisse entouraient une cloche, dont j'ai oublié le poids ; elle était destinée au clocher de Tégiise renversé par la foudre, et les hommes les plus forts essayèrent en vain de lever de terre la lourde masse, lorsque mon oncle les rejoignant, souleva non seulement la cloche, mais la fit tinter plusieurs coups à la grande surprise des spectateurs dont il avait d'abord essuyé un déluge de quolibets dirigés contre les messieurs qui voulaient faire les hommes. De retour au presbytère, il dit en riant au curé qu'il venait de sonner le tinton de la messe.

" — Très bien ! Gaspard, dit M. de Salaberry, vous tenez de votre père, l'homme le plus fort que j'aie connu.

lk On dine au presbytère ; et le curé annonce ensuite en consultant sa montre, qu'il est l'heure de chanter les vêpres. M. de Salaberry s'esquive alors sans rien dire et un instant après, on entend sonner la cloche à toute volée. L'hercule rentre en riant et dit :

" — Mon cher Lanaudière, vous avez sonné la messe et moi les vêpres. (1)

En 1796, toute l'Europe était en armes. L'Angleterre ayant besoin de toutes ses troupes, afin de parer aux événements, lord Dorchester, dans le but de permettre aux troupes anglaises qui étaient en Canada de passer sur le continent européen, leva dans le pays un régiment qui fut appelé le Royal Canadien Vohtnteers ou Royal

(1) Mémoires, p. 475.

Canadien. Ce régiment fut formé de deux bataillons dont le premier, composé entièrement de Canadiens-Français, avait pour commandant le colonel Le Moyne de Longueuil. Le major était M. de Salaberry, père du héros de Châteauguay. (1)

M. de Lanaudière reçut une commission de lieutenant dans ce régiment. Les autres officiers étaient MM. de la Bruère Piedmont, Louvigny de Montigny, Dambourgès, Sabrevois de Bleury, Vassal de Montviel, d'Estimauville, Chaussegros de Léry, Hertel, Bouchette, Boucher de Montizambert, de la Morandière, Taschereau, Ermatinger, de Boucherville, de Beau jeu, Pétrimoux, etc., etc. Le Royal Canadien fut débandé en 1802, après la paix d'Amiens.

Aux élections pour la Chambre d'Assemblée de la province du Bas-Canada qui eurent lieu en juillet 1796, M. de Lanaudière fut élu député du comté de Warwick. Cette division électorale comprenait alors le comté actuel de Berthier.

Dans la Gazette de Québec , du 14 juillet 1796, nous trouvons la lettre suivante que M. de Lanaudière adressait à :

" Messieurs les libres électeurs de Warwick,

" Messieurs,

" Je saisis la première occasion de vous faire publiquement mes remerciements

(1) Sur ce régiment on peut consulter M. Benjamin Suite, Histoire de la milice canadienne-française, p. 17.

pour la confiance que vous avez bien voulu mettre en moi, en me nommant un de vos représentants. Vous m'avez aussi rendu justice, Messieurs, lorsque vous vous êtes persuadés que je n'aurais jamais signé l'écrit qui fut présenté aux candidats, avant l'élection, par le capitaine Rocq, bien convaincus que je ne ferai jamais rien de contraire aux vrais intérêts de notre heureuse constitution, qui sont si étroitement liés avec les vôtres.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Messieurs, Votre très humble et très

obéissant serviteur, Chs. Gasp. de Lanaudière.

Québec, 13 juillet 1796."

M. de Lanaudière débuta dans la carrière parlementaire par un faux pas. Deux candidats avaient été proposés à la présidence de la Chambre, l'honorable M. Jean-Antoine Panet, qui avait si dignement rempli cette charge pendant le premier parlement, et M. John Young. Celui-ci eut l'appui de tous les députés de langue anglaise et de quatre Canadiens-Français, MM. de Lanaudière, de Bonne, Montour et Foucher. M. Panet fut tout de même élu. A cent-vingt-deux ans de distance, il est difficile de saisir les motifs qui firent agir M. de Lanaudière en votant de préférence pour M. Young qui comprenait à peine le français et ne le parlait pas du tout et était d'ailleurs une

créature du gouvernement si adverse aux intérêts canadiens-français.

Aux élections générales de 1804, M. de Lanaudière fut de nouveau élu membre de la Chambre d'Assemblée mais cette fois pour le comté de Leinster. C'est le comté de l'Assomption de nos jours.

M. de Lanaudière fit partie de la Chambre d'Assemblée jusqu'en 1808.

Il ne semble pas que M. de Lanaudière ait pris une grande part aux délibérations de la Chambre d'Assemblée. Du moins, les rapports de la Chambre, assez incomplets, il est vrai, mentionnent à peine son nom.

M. de Lanaudière fit à peu près vers cette époque un second voyage en Europe. De ce voyage de son oncle, M. de Gaspé dit dans ses Mémoires :

" Grande fut sa surprise, pendant un second voyage qu'il fit, quelques années après, dans les provinces de France, à l'aspect des bergers et des bergères, si différents de ceux qu'il avait vus sur les théâtres de Paris : — Impossible de se figurer, disait-il, des êtres plus dégoûtants !

Et quant aux bergères, ajoutait-il, en jurant un peu en famille, s'il n'y avait qu'elles et moi dans le monde, le monde finirait bien vite !"

u Une petite scène caractéristique des mœurs anglaises, et je clos la notice sur mon cher oncle Gaspard. Il était, un soir, au théâtre de Convent Garden, je crois. La reine Charlotte, femme de George IV, entre dans sa loge

et fait une révérence que le souverain peuple ne trouva pas apparemment assez profonde,car on cria du parterre et surtout des galeries : " lowcr, Charlotte r (plus bas, Charlotte). La reine s'exécuta alors d'assez mauvaise grâce, en faisant, à i'aide de sa jambe boiteuse, un plongeon jusqu'à terre. Et le galant peuple anglais, en retour de cette courtoisie royale, d'éclater en un tonnerre d'applaudissements à faire écrouler le vaste édifice !" (1)

M. de Lanaudière décéda au manoir de Lavait rie le 7 juin 1,812, et fut inhumé dans l'église paroissiale, sous le banc seigneurial.

Nous lisons dans la Gazette de Québec du 18 juin 1812 :

" Dimanche, le 7 juin 1812, à Lavaltrie, dans la 42e année de son âge, décède Charles- Gaspard de Lanaudière, colonel de la division de Lavaltrie, après une longue et pénible maladie qu'il souffrit avec la patience et la résignation d'un homme vraiment attaché à sa Religion ; il est enlevé à un âge peu avancé, à une épouse chérie et à une jeune famille, qui ressentiront longtemps la perte irréparable qu'elles viennent de faire par sa fin prématurée. Il se distingua en toute occasion par son zèle pour le service de son Roi et de son pays ; ses qualités et ses vertus sociales l'avaient rendu cher à tous ses amis, à ses vassaux et à tous ceux qui avaient l'avantage de le connaître. Son corps fut inhumé mardi, le 9 du courant, dans l'église de Lavaltrie avec les honneurs dûs à

(1) Mémoires, p. 101.

son rang. Un cortège nombreux de personnes les plus respectables des environs se trouva présent, et témoigna les regrets sincères dus au vrai mérite."

Charles-Gaspard Tarieu de Lanaudière avait épousé à Lavaltrie, le 22 octobre 1792, Suzanne-Antoinette Margane de Lavaltrie, fille de Pierre-Paul Margane de Lavaltrie, seigneur de Lavaltrie, et de Marie-Angélique de LaCorne de Chapt.

Madame de Lanaudière décéda à Lavaltrie le 7 juin 1222, et fut inhumée dans l'église paroissiale, sous la chapelle de la Sainte Vierge.

Par la mort de madame de Lanaudière disparaissait le dernier membre de la famille de Lavaltrie qui avait joué un si beau rôle dans notre pays pendant un siècle et demi. (1)

Du mariage de Charles-Gaspard Tarieu de Lanaudière et de Suzanne-Antoinette Margane de Lavaltrie étaient nés trois enfants :

Pierre-Paul Tarieu de Lanaudière

Né à Lavaltrie le 30 juin 1794.

Le continuateur de la lignée.

(1) Sur les ancêtres de madame de Lanaudière voir notre Famille Margane de Lavaltrie.

• II Marie-Charlotte Tarieu de Lanaudière

Née à Lavait rie le 31 août 1795.

Mariée à Lavaltrie, le 27 septembre 1813, à Barthélémy Joliette, notaire, fils de feu Antoine Joliette,notaire,et de Catherine Faribault.

C'est le fondateur de l'importante ville de Joliette.

M. Joliette décéda dans la ville qui lui devait l'existence le 21 juin 1850, à l'âge de 62 ans.

M. l'abbé Joseph Bonin écrivait en 1874, en terminant sa belle Biographie de l'honorable Barthélemi Joliette :

" La reconnaissance des citoyens de Joliette a élevé depuis longtemps un monument impérissable à la mémoire du bienfaiteur de cette localité : ce monument, c'est son nom vénéré, son souvenir si cher, gravé en caractères ineffaçables dans le cœur de cette population si distinguée par son bon esprit, sa cordiale entente, et son zèle bien connu pour toutes les entreprises charitables et généreuses. Cependant, ce n'est peut-être pas encore tout ce que les enfants de l'honorable M. Joliette pourraient faire pour honorer sa mémoire. Ne serait-il pas à désirer que le sentiment de reconnaissance qui les honore, se manifestât pour l'exemple et l'instruction de la jeune génération, si elle devenait oublieuse de son devoir.

" Dans tous les temps, la gratitude des peuples a élevé des statues, des monuments,

pour transmettre à la postérité, le souvenir des hommes exceptionnels qui ont brillé au milieu de leurs concitoyens.

ik Naguère encore, on parlait avec raison, d'ériger des monuments de ce genre, en l'honneur de trois des plus illustres défenseurs de notre nationalité canadienne : les honorables MM. Lafontaine, Morin et Cartier. Eh quoi ! l'honorable M. Joliette, après vingt-cinq ans de sacrifices pour la fondation d'une ville aujourd'hui florissante, n'aurait pas mérité cet honneur ? N'est-il pas une de nos gloires nationales les plus pures ? Son intrépidité, son indomptable énergie, son dévouement à toute épreuve, son intelligence d'élite, ne l'élèventiîs pas au rang de nos illustrations canadiennes?

" Sans lui, que serait la cité qui porte son nom ? Peut-être, encore une forêt, ou, tout au plus un champ à demi-déf riche, dont le sol avare produirait à peine de quoi nourrir ses habitants ?

" Non, la gratitude des citoyens de cette ville ne sera pas stérile, mais elle apparaîtra tôt ou tard, dans l'érection d'un monument digne de son nom, digne de sa générosité." (1)

Le vœu patriotique de M. l'abbé Brien s'est réalisé ! Le 30 septembre 1902, on dévoilait à Joliette, en présence d'une foule considérable, une superbe statue de l'honorable Barthélemi Joliette élevée par la reconnaissance unanime des habitants de cette ville.

(1) Biographies de l'honorable Barthélemi Joliette et de M. le grand vicaire A. Manseau, p. 163.

Madame Joliette décéda plus de vingt ans après son illustre époux, à Joliette, le 28 janvier 1871, à l'âge de 76 ans.

Le souvenir de la bonté et de la charité de l'honorable M. Joliette s'est conservé vivace dans toute la région de Joliette quoiqu'il soit disparu depuis bientôt trois quarts de siècle.

Disons à l'honneur et à la juste louange de sa noble épouse qu'elle ne lui en cédait guère sous le rapport de la douceur, de la bonté et de la charité. Citons encore ici M. l'abbé Brien qui eut l'honneur de connaître ces époux si dignes l'un de l'autre.

" Digne héritière de la noblesse d'origine et de sentiment, de la charité proverbiale de la famille de Lanaudière,dit-il de madame Joliette, jamais on ne vit son cœur et sa bourse fermés devant l'infortune ou la misère.

" Type de la femme forte et accomplie, on la voyait dès l'aurore, occupée aux soins de sa maison qu'elle dirigeait à la tête de ses servantes. Un pauvre frappait-il à la porte du manoir ? Elle-même allait s'informer du motif de sa visite et des détails de son indigence. Elle s'affligeait avec lui, au récit de son malheur ou de ses privations. Là ne s'arrêtait pas sa sympathie et sa charité ; car, après l'avoir fait manger en le servant elle-même, elle ne manquait pas de le gratifier encore d'une abondante aumône.

" Un jour, c'était en l'absence de son époux, — la seigneuresse assiégée par un certain nombre de mendiants, n'avait su résister à l'entraînement de son bon cœur : d'une aumône

à l'autre élit avait donné jusqu'à quinze minots de blé ! A la fin de la journée, réfléchissant qu'elle avait peut-être plus consulté sa générosité que sa discrétion, elle craignait de recevoir des reproches à cause d'une pareille prodigalité. Son inquiétude était assez vive. Pour prévenir la réprimande, elle avait chargé un ami d'avertir son époux de ce qui était arrivé.

" En apprenant cette conduite, celui-ci vint la trouver et la félicitant sur sa bonne action ; fais à l'avenir, lui dit-il, selon que te le conseillera ton cœur généreux, tout ceci t'appartient, ajouta-t-il, en lui désignant du geste, le manoir et les environs." Digne et noble réponse, qui entoure de la même gloire, et la charité de l'épouse et la grandeur d'âme de l'époux.

lk Dans une autre circonstance, madame Joliette, dont l'œil vigilant surveillait tout, s'était transportée auprès du vaste four d'où l'on retirait en ce moment le pain qui devait nourrir sa nombreuse famille de serviteurs. Sur ses pas, comme d'habitude, les pauvres étaient accourus demandant l'aumône. Emue jusqu'aux larmes à la vue des haillons qui les couvraient, de la misère peinte sur leur figure la noble dame leur distribua toute la fournée de pain. Les mendiants s'en retournèrent en bénissant son nom et celui de son époux, tandis qu'en souriant, elle donnait des ordres pour une nouvelle fournée." (1)

(.1) Biographies de l'honorable Barthélemi Joliette et de M. le grand vicaire A. Manseau, p. 86.

Encore un trait sur cette admirable chrétienne.

Un jour, elle reçoit une magnifique étoffe de soie fabriquée à Lyon du Père Querbes, fondateur de la communauté des Clercs de Saint- Viateur, en reconnaissance des services rendus à sa communauté naissante. Madame Joliette accepte ce don avec joie. Elle avait son idée. Aussitôt elle en fait confectionner une chape blanche qu'elle envoie gracieusement à l'église de sa paroisse. (1)

Du mariage de l'honorable Barthélemi Joliette et de Marie-Charlotte de Lanaudière était né un fils, qui mourut à l'âge de cinq ans.

Marie- Antoinette-Suzanne Tarieu de Lanaudière

Née à Lavaltrie le 5 mars 1805.

Mariée à Lavaltrie, le 5 mars 1821, à Peter-Charles Loedel, chirurgien.

Madame Loedel décéda à Joliette le 15 août 1879.

Nous lisons dans le Foyer Domestique du 1er septembre 1879 :

" La tombe vient de se fermer sur une existence bien chère à tous ceux qui l'ont connue et à tous les habitants de la ville de Joliette Marie-Antoinette-Suzanne Tarieu de Lanaudière, veuve de Peter-Charles Loedel, Ecr.

(1) L'abbé A.-C. Dugas, Gerbes de souvenirs, tome 1er p. 311.

ik Madame Loedel était née à Lavaltrie le 5 mars 1805 et était par conséquent âgée de 74 ans, S mois et 10 jours, quand la mort Ta frappée, vendredi, le 15 août dernier, à la résidence de son gendre, B.-H. Leprohon, Ecuier, shérif de Joliette. Elle s'était mariée en 1821 au docteur P.-C. Loedel, qui l'a précédée dans la tombe de quatre mois seulement.

''Avec madame Loedel disparait la dernière survivante des personnes qui, en 1825, vinrent fonder le village d'Industrie. Elle était la sœur de feu madame Barthéiemi Joliette.

" Femme charitable, toujours prête à tendre la main au malheur et à secourir la misère, son nom restera toujours béni et vénéré parmrceux dont elle a été la bienfaitrice.

"Il y a encore peu de temps, madame Loedel jouissait d'une bonne santé et elle entreprenait le voyage de Joliette à Saint-Jean, où demeurent deux de ses petites filles, et son petit-fils, le docteur James Leprohon. Atteinte bientôt de la maladie qui devait l'emporter, elle s'empressa de revenir à Joliette pour recevoir les derniers soins de sa fille bien-aimée, madame docteur Leprohon, qui la regrettera toujours ainsi que tous ses petits enfants, qu'elle affectionnait tout particulièrement."

Du mariage de Peter-Charles Loedel et de Marie-Antoinette-Suzanne Tarieu de Lanaudière naquirent deux enfants, dont l'aîné mourut en bas âge et l'autre, Caroline, devint l'épouse du docteur Bernard-Henri Leprohon.

1ère génération : Thomas-Xavier Tarieu de Lanaudière 2ème génération : Pierre-Thomas Tarieu de la Pérade 3ème génération : Charles-François-Xavier Tarieu de Lanaudière

4ème génération : Charles-Gaspard Tarieu de Lanaudière

5ème génération : Pierre-Paul Tarieu de Lanaudière

PIERRE-PAUL TARIEU DE LANAUDIERE

Né à Lavaltrie le 30 juin 1794.

Il fut coseigneur de Lavaltrie.

De santé très délicate, M. de Lanaudière ne s'occupa jamais d'affaires publiques. Il se contenta de faire valoir sa part de seigneurie.

M. de Lanaudière décéda à Lavaltrie le 1er mai 1832, et fut inhumé dans l'église de cette paroisse.

Il avait épousé, à Lavaltrie, le 4 novembre 1814, Véronique Gordon, fille de Charles Gordon et de Véronique Corbin.

De ce mariage naquirent trois enfants :

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