L'HON. CHARLES-FRANÇOIS-XAVIER TARIEU DE LANAUDIERE
Né à Sainte-Anne de la Pérade le 4 novembre 1710.
Comme sa mère, l'héroïque Madelon de Verchères, il commença la vie par une action d'éclat. Celle-ci, à l'âge de douze ans, avait presque soutenu un siège dans le fort de Verchères contre une troupe d'Iroquois. Le jeune de Lanaudière, à l'âge de douze ans, sauva la vie à sa mère en la débarrassant de quatre sauvagesses furieuses qui étaient sur le point de la jeter dans l'âtre du manoir de Sainte- Anne de la Pérade. Bon sang ne peut mentir ! Il est vrai que madame de Lanaudière venait de casser les reins au mari de l'une de ces sauvagesses qui voulaient faire un mauvais parti au seigneur de Sainte-Anne, retenu à la maison par la maladie !
Le 23 avril 1726, le baron de Longueuil, administrateur de la Nouvelle-France, donnait à M. de Lanaudière une expectative d'enseigne en second dans les troupes du détachement de la marine.
Cette enseigne lui fut confirmée par le roi, le 12 avril 1727.
Sept ans plus tard, le 13 avril 1734, M. de Lanaudière était promu enseigne en pied.
En 1741, il recevait une nouvelle promotion. Il était fait lieutenant.
En 1743, M. de Lanaudière était choisi comme aide-major de la ville et gouvernement de Québec. M. Péan de Livaudière était alors major de Québec. M. de Lanaudière lui rendit de précieux services car M. Péan de Livaudière commençait à vieillir et n'avait pas l'activité nécessaire pour remplir efficacement ses difficiles fonctions.
De 1726 à 1743, M. de Lanaudière dut faire bien des campagnes. Mais nous ne voyons son nom mentionné dans aucune des relations qui nous ont été conservées de cette période héroïque de notre histoire.
Les officiers de grade inférieur se battaient avec autant de bravoure et de dévouement que les commandants de compagnies et les officiers d'état-major mais les relations officielles, alors comme aujourd'hui, gardaient tous leurs éloges et leurs compliments pour les chefs.
Jîn 1746, M. de Lanaudière fit partie de l'expédition envoyée en Acadie sous les ordres de M. de Ramezay. Cette expédition, au dire de M. l'abbé Casgrain, est l'un des faits les plus héroïques des annales de la Nouvelle-France. On vit deux cent cinquante Canadiens partir au cœur de l'hiver (janvier 1747), faire plus de soixante lieues en raquettes à travers les forêts, et venir attaquer au village de la Grande-Prée, une troupe de plus de cinq cents anglo-américains cantonnés dans les maisons, dont l'une était en pierre et armée de canons. Après une
lutte soutenue durant douze heures, une partie des ennemis fut tuée et un grand nombre fait prisonniers.
M. de Lanaudière ne put cependant prendre part à la glorieuse attaque de la Grande-Prée, ayant reçu ordre du gouverneur de Beauharnois, dès le mois d'août précédent, de revenir à Québec. Il arriva dans la capitale le 5 septembre 1746.(1)
En mars 1747, le gouverneur de Beauharnois chargeait M. de Lanaudière de lever cent soixante quinze hommes sur la rive sud du Saint-Laurent, dans le gouvernement de Québec. Ces hommes devaient être envoyés à l'île aux Coudres, afin de mettre ce poste avancé en état de défense contre une attaque possible des Anglais.
Dans l'été de la même année 1747, le gouverneur de Beauharnois donnait une autre mission de confiance à M. de Lanaudière. Il le chargea de la tâche délicate d'un échange de prisonniers que lui avait proposé M. Shirley, gouverneur du Massachusetts. M. de Lanaudière s'acquitta de sa mission à la parfaite satisfaction de M. de Beauharnois.
Au printemps de 1748, M. de la Galissonnière, qui avait succédé à M. de Beauharnois au gouvernement de la Nouvelle-France, envoyait M. de Lanaudière commander chez les
(1) Dans le Canada-Français (Documents inédits), tome deuxième, pp. 10 et seq, on trouvera deux relations très détaillées et extrêmement intéressantes, de cette audacieuse expédition, l'une du chevalier de la Corne, et l'autre de M. de Beaujeu, le futur héros de la Monongahéla.
Miamis. Il partit avec le convoi destiné à Détroit. Ce convoi, sous le commandement de M. de Céloron, un des officiers les plus capables de la colonie, était composé de cent Français, de dix ou douze Népissingues et de plusieurs coureurs de bois. M. de Lanaudière agit comme commandant en second de l'expédition jusqu'au Détroit.
De Détroit, M. de Lanaudière se rendit aux terres des Miamis avec une petite escorte.
Ces expéditions étaient toujours extrêmement dangereuses. Les convois étaient le plus souvent défendus par des escortes peu nombreuses et les tribus sauvages qu'on rencontrait étaient plutôt hostiles.
M. de Lanaudière ayant rendu compte au gouverneur de son heureuse arrivée aux Miamis, M. de la Galissonnière lui écrivait le 9 novembre 1748 :
" J'ai appris avec plaisir, Monsieur, que vous aviez effectué sans encombre votre voyage aux Miamis. J'appréhendais que la sécheresse qui a sévi dans toute cette contrée, ne vous eût empêché de vous y rendre. J'espère qu'avec l'ascendant que vous avez sur les Sauvages et la juste terreur qu'ils ont de nos armes, nous parviendrons sans peine à ramener les mutins. Le meurtre qui a été commis à Ouabache doit être puni. On l'impute avec quelque fondement aux Hurons ; cependant je suis plus porté à croire que c'est le fait des Miamis de la Demoiselle. Tâchez de démêler la vérité et n'épargnez rien pour vous faire livrer le coupable, afin d'en
faire justice. C'est la meilleure manière de réduire les autres et de rétablir la paix. Comme, par la suspension d'armes entre la France et la Grande-Bretagne, les choses doivent se retrouver sur le même pied qu'elles étaient avant la guerre, et que les Anglais n'ont pas droit de faire la traite à la Rivière-Blanche non plus qu'à la Belle-Rivière, vous pouvez, si vous en avez l'occasion, faire notifier aux traiteurs de cette nation qu'ils aient à se retirer, sinon qu'on les expulsera de force. Si cela devenait nécessaire, vous me diriez ce que je dois envoyer de troupes au printemps. On a mal interprété la suspension d'armes ; on a fait courir le bruit dans quelques postes, et même à Frontenac, que cette suspension n'était que transitoire. C'est là un faux bruit semé à dessein par les traiteurs anglais, qui, à l'aide de cette supercherie, espèrent pouvoir prolonger le trouble et en profiter. Ce n'est pas ainsi que les gouverneurs et les habitants de Boston et de New- York en ont jugé. Ils n'ont pas plutôt appris cette suspension qui est perpétuelle, qu'ils se sont réjouis de voir cesser ces courses qui désolaient leur pays et qu'ils se sont empressés de le témoigner. Veuillez donc rétablir les faits, et, puisque vous devez aller à Ouitanons, informez-vous de l'état des esprits." (1)
Au retour de M. de Lanaudière à Québec, dans l'été de 1749, le gouverneur de la Jonquière, pour lui témoigner sa satisfaction de
(1) L'abbé Daniel, Histoire des grandes familles françaises du Canada, p. 459.
son heureux voyage chez les Miamis, demanda au roi de lui accorder une gratification de 2000 livres. Le roi, sans doute pour ne pas créer de précédent, refusa de donner cette gratification pourtant bien méritée.
En mai 1749, M. de Lanaudière obtenait enfin le commandement d'une compagnie. Il servait depuis vingt-trois ans. Les promotions étaient alors moins rapides que de nos jours où on voit des lieutenants monter au grade de colonels en quelques mois.
Le 1er mars 1750, MM. de la Jonquière et Bigot concédaient à M. de Lanaudière une étendue de terrain de deux lieues ou environ de front à prendre au bout de la profondeur du fief de Carufel, sur la profondeur qui pourrait se trouver jusqu'au lac Maskinongé, le dit lac compris dans toute son étendue avec les îles, îlots et battures qui pourraient se trouver dans ce lac.
Cette concession était faite à perpétuité et à toujours, à titre de fief et seigneurie, avec haute, moyenne et basse justice, droit de pêche, chasse et traite avec les Sauvages, etc., etc. (1)
La concession de ce fief fut ratifiée par le roi le 24 juin 1751. •
C'est la seigneurie qui prit dès lors le nom de seigneurie du lac Maskinongé ou de seigneurie de Lanaudière.
Les malheurs des temps empêchèrent M.
de Lanaudière de mettre à exécution les projets
(1) Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, p. 216.
qu'il avait formés pour le développement de cette magnifique seigneurie.
L'arpenteur-généraî Joseph Bouchette écrivait en 1815, au sujet de la seigneurie du Lac Maskinongé :
" C'est une belle étendue de terrain, d'un sol fort et fertile et bien boisé de hêtre, d'érable, de bouleau, de pin et de quelques chênes. Elle est arrosée par plusieurs petits lacs, mais principalement par la rivière Maskinongé, dont le courant sort du lac du même nom, qui a environ neuf milles de circonférence, et qui est bien pourvu de différentes espèces d'excellents poissons. Le voyage d'alentour possède plusieurs beautés naturelles dans le genre sauvage et sublime, offrant un amphithéâtre d'éminences et de vastes collines, couronnées par derrière par la magnifique chaîne de montagnes qui se prolonge à l'ouest depuis Québec, et plusieurs autres des traits hardis qui forment un pays romantique. On y a encore fait très peu d'établissements ; mais elle peut certainement s'améliorer en très peu de temps, et devenir une propriété précieuse." (1)
Le 5 janvier 1768, M. de Lanaudière donnait son fief du Lac Maskinongé ou de Lanaudière à son fils aîné le chevalier de Lanaudière. (2) A la mort de celui-ci il passa à sa fille, Marie-Anne Tarieu de Lanaudière, qui le vendit, le 17 mars 1814, à M. Toussaint
(1) Description topographique de la province du Bas- Canada, p. 29*
(2) Acte devant Saillant, notaire à Québec, le 5 janvier
Pothier, négociant à Montréal, pour la somme de deux mille livres. (1)
A partir de 1756, on peut dire que M. de Lanaudière fut à peu près continuellement absent de son foyer. La guerre était recommencée et le brave officier était partout où il y avait des coups à donner ou à recevoir.
M. de Lanaudière était à la prise de Chouaguen, le 14 août 1756. Le surlendemain de cette belle victoire le marquis de Montcalm écrivait au chevalier de Lé vis :
" Dites à votre camp que j'ai été très content de Messieurs de la colonie." (2)
Sous la plume de Montcalm cette petite phrase disait beaucoup car on sait qu'il n'aimait pas les officiers canadiens.
L'année suivante, le 9 août 1757, M. de Lanaudière prenait part au siège du fort William-Henry sous les ordres de M. de Montcalm. Là encore la victoire fut éclatante. Elle fut malheureusement ternie par le massacre du lendemain.
A la bataille de Carillon, le 8 juillet 1758, M. de Lanaudière recueillit de nouveaux lauriers.
Le lendemain même de cette belle victoire, le 9 juillet 1758, du champ de bataille encore fumant, le valeureux Montcalm faisait connaître au gouverneur de Vaudreuil ceux qui s'étaient le plus distingués. Il écrivait :
(1) Acte devant Joseph Planté, notaire à Québec, le 17 mars 1814.
(2) Thomas Chapais, Le Marquis de Montcalm, p. 139.
4* Monsieur de Raymond qui avait l'honneur de commander les troupes de la colonie a montré bien du zèle et de l'intelligence et je ne saurais trop me louer de lui, de Messieurs de Saint-Ours, Lanaudière, Gaspé et généralement du très petit nombre d'officiers que vous y aviez.
" Nous devons cet avantage au courage des troupes, aux sorties que Monsieur le chevalier de Lévis a fait faire à la droite des piquets et compagnies de grenadiers en même temps qu'il avait envoyé les Canadiens ingambes dans la trouée, aux bonnes dispositions et à la fermeté de Monsieur Bourlamaque à la gauche ; tous les commandants des corps et généralement tous les officiers se sont comportés de façon que je n'ai eu que le mérite de me trouver le général de troupes aussi valeureuses et d'avoir attention de les faire secourir successivement suivant que les parties de notre abattis étaient plus ou moins attaqués." (1)
En janvier 1759, M. de Lanaudière recevait la récompense suprême de tous ceux qui se battaient pour le roi et pour la France : il était créé chevalier de Saint-Louis.
Sa belle conduite à la bataille de Carillon lui avait valu cette marque de distinction de son roi.
Le 1er juin 1759, le gouverneur de Vaudreuil donnait l'ordre suivant à M. de Lanaudière :
" Il est ordonné au sieur de Lanaudière, chevalier de Saint-Louis, capitaine d'infanterie,
(1) Collection de manuscrits, vol. IV, p. 170.
de se transporter sur le champ à Beauport et d'y réunir toutes les familles de la côte de Beaupré, qui ont émigré en deçà du Sault Montmorenci, afin de les conduire ensuite sur le lac Saint-Charles, dans les profondeurs de Lorette, où il fera faire des cabanes pour eux, des parcs pour leurs bestiaux. Il veillera à ce que personne ne s'arrête dans les lieux habités, notre intention étant de faire évacuer, sous peu de jours, ces endroits eux-mêmes et d'en obliger les habitants à se réfugier dans les bois ainsi qu'il en a été ordonné dans toutes les parties de ce gouvernement. Nous n'avons pas besoin de recommander à M. de Lanaudière d'user de douceur et de modération dans l'exécution de ces mesures que le malheur des temps nous oblige à prendre ; ses sentiments bien connus envers les habitants nous font espérer qu'il aura recours le plus possible aux moyens de persuasion pour arriver à ses fins." (1)
Le gouverneur de Vaudreuil, canadien luimême, n'ignorait pas que les pauvres habitants des campagnes déjà si éprouvés par la guerre n'hésiteraient pas cependant à s'imposer de nouveaux sacrifices s'ils leur étaient demandés par ceux en qui ils avaient confiance. La mission dont M. de Lanaudière venait de s'acquitter avec tant de succès engagea le gouverneur à lui en confier une autre bien autrement difficile. Ce fut de se transporter dans les campagnes
(1) L'abbé Daniel, Histoire de» grandes familles françaises du Canada, p. 461.
et d'engager les habitants à livrer leurs provisions pour nourrir \qs soldats.
M. de Lanaudière avait déjà commencé cette opération importante mais extrêmement délicate lorsqu'il reçut la lettre suivante du gouverneur de Vaudreuil :
" Vous trouverez ci- joint, monsieur, un ordre suivant lequel je vous prie de vouloir bien continuer la levée de bœufs jusqu'à Maskinongé. Telle est la confiance qu'ont en vous les habitants que nous avons cru ne pouvoir faire un meilleur choix que celui de votre personne pour une semblable mission. En la remplissant, vous rendrez un immense service, et vous n'aurez pas moins de mérite que si vous serviez à l'armée. Aussi, vous pouvez être assuré du plaisir que j'aurai à faire valoir votre zèle en cette occasion. Avec cet ordre, vous trouverez l'ordonnance rendue conjointement avec l'intendant, qui enjoint aux habitants de déclarer leurs animaux. Vous ne manquerez pas, j'en ai la conviction, de leur remontrer avec toute la douceur possible qu'il y va de leur propre intérêt de se prêter à ce que demande d'eux le salut de la colonie. Vos manières insinuantes sont ce qu'il y a de mieux pour les amener à faire ce qu'on exige d'eux. J'écris en même temps à M. de Noyelle, commandant aux Trois-Rivières, pour qu'il facilite le passage des animaux et fournisse aux conducteurs les sommes qui leur seront nécessaires. Vous ferez bien, je crois, de faire traverser, vis-à-vis des Grondines, les animaux que vous aurez levés dans le sud. J'en
dis un mot, suivant vos désirs, à M. de Vauqueiin. Vous ne laisserez pas de prendre vos précautions pour éviter toute surprise." (1)
M. de Lanaudière ne s'était pourtant pas fait illusion sur la difficulté de l'entreprise. Mais lorsqu'il se trouva au milieu des paroisses désertes, face à face avec les vieillards restés pour garder les pauvres habitations, il fut presque pris de découragement et de remords. Il écrivit donc au gouverneur de Vaudreuil pour lui faire part de la peine qu'il éprouvait.
M. de Vaudreuil lui adressa alors ses encouragements :
14 Je sais très bien, monsieur, lui écrivait-il, la peine et l'embarras que vous donne la mission dont je vous ai chargé, et qui ne peut qu'augmenter la situation si triste des habitants ; mais il est essentiel que nous pourvoyions à la subsistance de l'armée et que, pour cet effet, nous ayons recours à tous les moyens : nos besoins sont pressants et le moindre retard peut nous devenir funeste. Je vous prie donc, monsieur, de continuer votre tournée jusqu'au Cap de la Madeleine, et d'achever la levée dont je vous ai chargé. Quelle soit votre répugnance, il ne faut pas que vous laissiez plus d'une charrue de deux en deux habitants ; quant aux vaches, limitez-en le nombre à l'indispensable nécessaire pour faire vivre les familles. En revenant du Cap de la Madeleine, vous voudrez bien faire une nouvelle levée dans les paroisses,
(1) L*abbé Daniel, Histoire des grandes familles françaises du Canada, p. 461.
que vous avez trouvées le plus en état de se supporter, particulièrement à Lorette, etc. L'estime dont vous jouissez auprès des Canadiens me persuade que vous pourrez leur faire comprendre que le parti que je prends les intéresse tous en général et chacun en particulier ; que si, faute de subsistance, j'étais obligé de renvoyer l'armée, la colonie serait perdue ; et que d'ailleurs, je n'entends pas les priver des animaux que je leur demande, mais qu'ils leur soient exactement remplacés par ceux que nous ferons lever dans le gouvernement de Montréal. Je me repose donc sur vous, monsieur, pour cette opération dont vous sentez toute l'importance, et je m'en rapporte aux arrangements que vous prendrez pour faire passer ces animaux de paroisse en paroisse et les faire parvenir à l'armée. On ne peut rien ajouter à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre, etc." (1)
Le 13 septembre 1759, M. de Lanaudière était sur les Plaines d'Abraham, à la tête de sa compagnie. On sait quel fut le résultat de cette rencontre.
M. de Lanaudière prit également part à la bataille de Sainte-Foy, le 28 avril 1760, cette dernière mais glorieuse victoire des armes françaises en Canada.
Après l'arrivée de la flotte anglaise devant Québec, M. de Lanaudière suivit l'armée à Montréal. Après la capitulation de cette ville,
(1) L'abbé Daniel, Histoire des grandes familles françaises du Canada, p. 463.
le 8 septembre 1760,prisonnier de guerre comme tous ses compagnons d'armes, il passa en France. Il laissait sa femme au pays. Leurs adieux devaient être éternels car madame de Lanaudière décéda pendant le séjour de son mari au pays de ses ancêtres.
M. de Lanaudière vécut trois ans en France. Les parents qu'il y avait et les amis qu'il s'était créés là-bas firent l'impossible pour le décider à rester en France. Son cousin, M. Tarieu de Taillant, seigneur de Marceillan, qui résidait à Auch, fut celui qui insista la plus à l'entraîner dans cette direction. Il fit toutes les recherches nécessaires pour lui trouver en France une terre convenable à son état de fortune. Il le pressa mais inutilement d'acheter le domaine du trop célèbre Mirabeau, invoquant même pour l'y faire consentir, le désir qu'en avaient exprimé, plusieurs fois, le cardinal de Bernis et le célèbre abbé Douglas, tous deux amis de M. de Lanaudière. (1)
En mai 1763, M. de Lanaudière ayant obtenu du gouvernement anglais les passeports nécessaires s'embarqua pour la Nouvelle- York où il arriva dans les premiers jours de juillet.
Le général Amherst, qui commandait alors à la Nouvelle- York, et qui avait connu M. de Lanaudière pendant sa campagne au Canada, le reçut avec beaucoup d'égards. Il poussa l'obligeance jusqu'à requérir tous les commandants des postes, depuis Albany jusqu'à Saint-
Ci) Autrefois et aujourd'hui à Sainte-Anne de la Pérade,
Jean, de lui donner toute l'aide possible pendant le cours de son voyage.
Le gouverneur Murray ne fut pas moins aimable pour M. de Lanaudière. Ce brave lieutenant de Wolf e avait des vues plus élevées que les quelques boutiquiers véreux qui étaient venus s'établir à Québec aussitôt après la conquête du pays. Pour lui comme pour tous les gens sensés et désintéressés, le meilleur moyen d'amener le peuple canadien à accepter le nouveau régime était de lui laisser le libre usage de sa langue, de sa religion et de ses institutions en autant que la constitution de la Grande-Bretagne le permettait. Le régime militaire, qui suivit immédiatement la conquête, quoi qu'on en ait dit, fut un régime honnête, juste, presque paternel. Si le général Murray ne fut pas le plus brillant de nos gouverneurs anglais, nous ne croyons pas exagérer en le comptant comme le plus sympathique à notre race. Et nous en avons la preuve dans les regrets universels que souleva son rappel.
Lors de son départ pour l'Angleterre en juin 1766, les seigneurs du gouvernement de Québec envoyèrent au roi une adresse dans laquelle ils lui faisaient part des regrets que leur causaient son rappel. Ils lui énuméraient en même temps toutes les obligations qu'ils devaient à son impartialité et à sa bonté.
Cette adresse signée par vingt-et-un seigneurs fut rédigée par M. de Lanaudière. Ce document n'est pas un modèle de style. Le gentilhomme qui était sorti de l'école pour entrer à
l'armée, trouvait l'épée plus légère que la plume. Son adresse lui fait néanmoins autant d'honneur qu'à M. Murray lui-même. Ce témoignage de reconnaissance dut être bien sensible au gouverneur Murray qui avait rencontré tant d'ingratitude de la part de ses propres compatriotes qu'il avait aidés de toutes les façons pendant ses six années de gouvernement.
M. de Lanaudière disait :
" L'honorable Jacques Murray, en 1759, entouré des Canadiens qu'il devait regarder comme ses ennemis, n'a eu pour eux que de l'indulgence ; de ce temps il s'acquit nos cœurs ; sa générosité et celle de ses officiers animés par son exemple qui par les aumônes qu'ils ont répandues, ont tiré les peuples de la misère dans laquelle les malheurs de la guerre les avaient plongé, nous ont forcé de l'admirer et de le respecter.
" Après l'entière conquête de cette province, il nous a par son affabilité contraint de l'aimer ; il établit dans son gouvernement un conseil militaire composé d'officiers équitables qui sans prévention et sans émoluments ont jugé ou plutôt ont accommodé les parties processives ; point d'exemple d'aucun appel de leurs jugements ; combien de familles n'a-t-il pas aidées et soutenues? Nous avons joui jusqu'à l'époque du gouvernement civil d'une tranquillité qui nous faisait presque oublier notre ancienne patrie; soumis à nos sages jugements et ordonnances,nous étions heureux, les anciens sujets ne
pensaient point à se plaindre ; nous regretterons longtemps la douceur de ce gouvernement. Nos espérances ont été détruites par l'établissement du gouvernement civil, que l'on nous avait si fort exalté, nous vîmes naître avec lui la cabale, le trouble et la confusion, et nous fûmes étonnés de voir paraître dans des libelles infâmes, dont les auteurs ont été impunis, la plus basse et la plus insigne calomnie. Nous, accoutumés à respecter nos supérieurs et à obéir aux ordres émanés de notre souverain, à quoi nous sommes portés par notre éducation autant que par notre religion, nous avons révéré les nouveaux officiers civils, nous nous sommes tenus à leurs jugements, nous avons exécuté leurs ordres ; le haut prix des salaires de ces officiers nous a étonnés à la vérité mais sans nous révolter ; frappés de l'irrégularité dans plusieurs circonstances, nous avons gémi sans nous plaindre, nous garderions encore le silence si nous n*y étions forcés par un coup le plus sensible qui vient de nous être porté ; notre père, notre protecteur, nous est enlevé ; comme père, il écoutait nos plaintes, comme protecteur, il y remédiait ou du moins les diminuait avec promptitude, et il nous consolait avec bonté, et sans lui que serions nous devenus ? Les anciens sujets, du moins le plus grand nombre, depuis l'époque du gouvernement civil, n'ont cherché qu'à nous opprimer, à nous rendre leurs esclaves et peut-être à s'emparer de nos biens. L'émigration d'un nombre de nos meilleurs concitoyens, que nous
regrettons, a été les funestes suites de leurs mauvais procédés et des bruits alarmants, qu'ils n'ont cessé de répandre, il nous en reste des monuments authentiques." (1)
Le 13 novembre 1767, M. de Lanaudière, déjà propriétaire des seigneuries de Sainte- Anne, de Tarieu et du Lac Maskinongé ou Lanaudière, se rendait acquéreur de la moitié du fief et seigneurie de la Durantaye contenant une lieue et demie de front ou environ sur le bord du fleuve Saint-Laurent sur quatre lieues de profondeur avec tous les droits de cens, rentes foncières et seigneuriales, moulin banal, droits honorifiques, etc., etc. (2) M. de Lanaudière paya son acquisition trente mille livres, c'est-àdire trente mille chelins argent courant de la. Province. Les dames religieuses de l' Hôpital- Général de Québec, propriétaires de la seigneurie de Saint- Vallier depuis le 18 août 1720, avaient été obligées de la vendre pour payer un emprunt que les malheurs des temps les avaient obligées de faire à M. Benjamin Comte.
Les dames de l' Hôpital-Général se dessaisirent de leur seigneurie de Saint-Vallier avec beaucoup de regrets car elle était leur principal moyen de subsistance.
Nous lisons dans Mgr de Saint-Vallier et r Hôpital-Général de Québec :
(1) L'adresse des seigneurs du gouvernement de Québec a été publiée en entier dans le Rapport sur les archives du Canada pour 1888, p. 18.
(2) Acte de vente devant Jean-Claude Panet, notaire à Québec, le 13 novembre 1767. Cette moitié de la seigneurie de la Durantaye était connue »ous le nom de fief ou seigneurie de Saint-Vallier.
" Toutes ces négociations (pour le paiement des sommes dues à Y Hôpital-Général par le gouvernement français) n'avaient pu se conclure avant le terme fixé par M. Benjamin Comte pour le paiement des sommes qui lui étaient dues. En vain M. du Roveray lui écrivitil de la manière la plus pressante pour l'engager à accorder aux religieuses un nouveau délai. M. Comte, à bout de patience, signifia sa résolution de procéder en toute rigueur de justice. Dans cette pénible situation nos mères eurent recours à la prière. Puis la mère Thérèse de Jésus assembla le chapitre : on envisagea la question sur tous les points de vue; Mgr Briand et M. de Rigauville mirent dans la balance le poids de leurs sages conseils. Pour dernière mesure, on se décida à vendre la seigneurie de Saint-Vallier à M. de Lanaudière pour 30,000 livres comptant, et cette somme fut remise le même jour (1.6 novembre 1767), (1) entre les mains de M. Benjamin Comte.
" La seigneurie de Saint-Vallier avait coûté beaucoup par les améliorations qu'on y avait faites d'année en année. Le sol y était productif en toute espèce de grains. On y trouvait en grande quantité le hêtre, le merisier, l'épinette, la pruche et l'érable ; le chêne même n'y était pas étranger. Un bateau transportait facilement ces produits jusqu'à Notre-Dame des Anges. Les lods et ventes, les cens et rentes, ainsi que les autres redevances, figuraient bien aussi sur les comptes de la dépositaire. En
(1) L'acte de vente en fut passé le 13 et non le 16.
faisant le sacrifice de cette propriété, nos mères se dépouillaient d'un seul coup de leur principal moyen de subsistance et de Tunique bien qui leur appartint en propre et, pourtant, elles ne se trouvaient pas encore quittes avec M. Comte. Elles purent enfin le satisfaire pleinement dans le cours de l'année 1768 " (1)
M. de Lanaudière qui avait toujours été l'ami de l' Hôpital-Général et qui comptait plusieurs parentes parmi les religieuses de cette communauté n'avait pas fait l'achat de la seigneurie de Saint-Vallier dans un but de spéculation. C'est à la demande même des bonnes dames qui voyaient leur maison acculée à la ruine si elles ne pouvaient satisfaire leur créancier, qu'il fit cet achat.
Sir Guy Carleton qui succéda au général Murray dans le gouvernement du Canada n'était pas moins favorable aux Canadiens- Français, ou " nouveaux sujets " comme on les appelait alors, que son distingué prédécesseur.
A peine avait-il pris les rênes du pouvoir qu'il suggérait à lord Shelbourne, un des principaux secrétaires d'Etat de Sa Majesté, d'appeler quelques Canadiens-Français au Conseil exécutif de la Province.
Le 15 mars 1769, il revenait à la charge auprès du comte de Hillsborough, qui avait succédé à lord Shelbourne. Pour remplacer M. Benjamin Price, membre du Conseil exécutif,
(1) Mgr de Saint-Vallier et l'Hôpital-Général de Québec,
décédé en octobre 1768, il ne trouvait que trois noms à suggérer dans toute la population anglaise de la colonie, MM. James Johnstone, Jacob Jordan et John Gray. Sir Guy Carleton en profitait pour dire au ministre quels avantages retirerait la Couronne en faisant entrer dans le Conseil un certain nombre de Canadiens-Français. " Ce serait, écrivait-il, le moyen de concilier toute la population et de donner une nouvelle vigueur et une plus forte influence au gouvernement. " Ces Canadiens- Français, ajoutait-il, aideraient grandement le Conseil en le renseignant sur les anciennes lois du pays, ils lui rendraient pareillement des services précieux auprès des .Sauvages sur lesquels ils ont beaucoup d'influence/'
Sir Guy Carleton suggérait de porter le nombre des membres du Conseil de douze à dixsept et d'y faire entrer cinq Canadiens-Français. Parmi les seigneurs canadiens qu'il suggérait au ministre comme membres du Conseil nous voyons les noms de MM. de Léry, de Lanaudière, de Contrecœur, de Tonnancour, d'Ailleboust de Cuisy, de Gaspé, de Saint-Ours, de Saint-Luc, de Bellestre, de Rouville, de Montesson, et de Niverville. (1)
Cette sage suggestion de sir Guy Carleton ne fut pas acceptée tout de suite. Le gouvernement anglais hésitait à appeler dans le Conseil exécutif des Canadiens catholiques. Les préjugés contre les papistes étaient encore
(1) Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1890,p.41-
si fortement ancrés dans les esprits en Angleterre î
Le 23 août 1769, M. de Lanaudière faisait une autre importante acquisition. Il achetait de Charles Levrard le fief et seigneurie de Levrard plus connu sous le nom de Saint-Pierre les Becquets. M. de Lanaudière paya son acquisition treize mille livres ou chelins de la province. M. Levrard ne garda pas une grosse part de cette somme, puisqu'il la devait presque en entier. (1)
Le fief et seigneurie de Levrard ou de Saint-Pierre les Becquets avait été originairement concédé en 1672 par MM. de Frontenac et Duchesneau au notaire Romain Becquet. Celui-ci étant décédé sans remplir les conditions de sa concession,MM.de la Barre et de Meulles, pour se conformer aux ordres du roi, par leur ordonnance du 12 mars 1683, la remirent dans le domaine de Sa Majesté. Mais quelques semaines plus tard, le 27 avril 1683, ils la concédaient de nouveau aux deux filles du notaire Becquet, Catherine-Angélique Becquet, plus tard épouse de Louis Levrard, et Marie-Louise Becquet, plus tard épouse de Jean- Jacques LeBé. Cette dernière étant décédée sans enfant, la seigneurie passa au fils de sa sœur, Charles Levrard, celui-là même qui vendit à M. de Lanaudière.
M. Joseph Bouchette disait de la seigneurie de Levrard ou Saint-Pierre les Becquets, en 1815 :
(1) Acte de vente devant Jean-Claude Panet, notaire k Québec, le 23 août 1769.
" Cette seigneurie est très peu habitée, quoique le sol en soit fertile, et qu'elle produise de bonnes récoltes de grain de toute espèce ; elle est généralement composée de belle argile, et d'une terre grasse et noire. Elle est abondamment garnie de bois de construction dont une partie est de la meilleure qualité ; mais la plus grande partie est du bois de chauffage dont une grande quantité sert à la consommation de la capitale. Elle est arrosée par une partie de la rivière Duchesne et par quelques petits courants. Dans la première et la seconde rangées de concession, il y a quelques fermes dans un très-bon état d'améliorations." (1)
L'acte de Québec de 1774 créait un Conseil Législatif pour la province de Québec. Sir Guy Carleton, plus tard lord Dorchester, qui était un des amis de M. de Lanaudière, l'appela à faire partie de ce Conseil Législatif avec MM. La Corne de Saint-Luc, Chaussegros de Léry, Pécaudy de Contrecœur, Saint-Ours d'Eschailîons, Picotté de Belestre, des Bergères de Rigauville, etc., etc.
Le Conseil Législatif s'assembla pour la première fois à Québec le 17 août 1775. Ce fut, croyons-nous, la seule apparition de M. de Lanaudière au Conseil Législatif.
Atteint de nombreuses infirmités qu'il avait contractées dans ses campagnes, M. de Lanaudière, afin d'obtenir les soins que requé-
(1) Description topographique de la province du Bas- Canada, p. 353.
rait son état précaire, venait de se retirer avec sa femme à F Hôpital-Général de Québec.
C'est dans cet asile béni qu'il décéda le 1er février 1.776, à l'âge de soixante-six ans. Il fut inhumé le lendemain dans l'église de ce monastère.
L'honorable M. de Lanaudière avait épousé à Québec, le 6 janvier 1743, Louise- Geneviève des Champs de Boishébert, fille de feu Henry-Louis des Champs de Boishébert, capitaine dans les troupes du détachement de îa Marine, seigneur de la Rivière-Ouelle, et de Louise-Geneviève de Ramezay.
Madame de Lanaudière décéda à Québec le 4 juillet 1762, et fut inhumée dans l'église des Ursulines.
Madame de Lanaudière était une personne de beaucoup d'esprit. Pendant les dernières années du régime français, son salon fut un des plus recherchés de la capitale.
"La petite rue du Parloir, (1) dit M.
l'abbé Casgrain, était un des principaux centres où se réunissait le beau monde de Québec ; deux salons y étaient recherchés ; celui de Mme de Lanaudière et celui de Mme de Beaubassin, toutes deux renommées pour leur élégance et
(1) La petite rue du Parloir mentionnée ici n'est pas celle qui est connue sous ce nom de nos jours et conduit au parloir du couvent des Ursulines. Cette rue du Parloir était exactement en face de l'archevêché actuel et conduisait au parloir du séminaire. M. de Lanaudière avait acheté, rue du Parlo?r, le 23 janvier 1748, la maison du docteur Sarrazin, mort en Î7H4. Cette maison était située précisément à l'endroit où est l'archevêché actuel. Elle resta en la possession de la famille de Lanaudière jusqu'en 1843. Voir Mgr Henri Têtu, Histoire du palais épiscopal de Québec, p. 112.
leur esprit Mme de Lanaudière, née
Geneviève de Boishébert, était fille du seigneur de la Rivière-Ouelle, et Mme Hertel de Beaubassin, née Catherine Jarret de Verchères, était fille du seigneur de Verchères. Leurs maris servaient tous deux en qualité d'officiers de la milice canadienne. (1) Les charmes de la conversation de Mme de Beaubassin semblent avoir eu particulièrement de l'attrait pour Montcalm, car son salon était celui qu'il fréquentait le plus souvent. Ailleurs comme chez l'intendant, ou chez 'Mme Péan,il se désennuyait,quelquefois il s'étourdissait ; chez Mme de Lanaudière, il s'intéressait ; mais chez Mme de Beaubassin, il s'attachait. La condescendance ou la politesse l'entraînaient ailleurs ; ici, c'était l'amitié." (2) M. de Lanaudière se remaria, à Montréal, le 12 janvier 1764, à Marie-Catherine, fille de Charles Le Moyne, baron de Longueuil, et de Catherine-Charlotte Le Gouès.
Madame de Lanaudière décéda à Québec le 15 avril 1788, et fut inhumée le lendemain, dans la cathédrale, au bas de la chapelle Sainte- Anne.
Du mariage de Lanaudière-de-Boishébert naquirent sept enfants dont six moururent en bas âge ; du mariage de Lanaudière-de-Longueuil il y eut dix enfants :
(1) Erreur. MM. de Lanaudière et Hertel de Beaubassin étaient officiers dans les troupes du détachement de la marine.
(2) Montcalm peint par lui-même d'après des pièces inédites, p. 14.
Charles-Louis Tarieu de Lanaudière
Né à Québec le 14 octobre 1743.
C'est le célèbre chevalier de Lanaudière.
La Nouvelle-France avait tant besoin de soldats que les études du chevalier de Lanaudière durent être écourtées.
On était au commencement de la lutte héroïque qui devait se terminer par la perte du Canada. La France nous envoyait si peu de soldats que les jeunes Canadiens de quinze et seize ans devaient prendre les armes.
A seize ans, le jeune de Lanaudière était déjà officier dans les troupes du détachement de la marine.
A la bataille des Plaines d'Abraham, le 13 septembre 1759, il fut assez heureux de s'en tirer sans une seule blessure.
A la bataille de Sainte-Foy, le 28 avril 1760, M. de Lanaudière agissait en qualité d'aide-major du régiment de la Sarre.
Le rapport officiel de cette bataille nous apprend qu'il reçut une balle dans la jambe. (1) Transporté à HHôpital-Général de Québec, il y demeura pendant plusieurs semaines. Deux vieilles religieuses de cet Hôpital, les mères Saint-Alexis et Sainte-Catherine, qui étaient ses parentes, déclaraient plus tard : — " Cet imparfait enfant gâté de Lanaudière nous don-
Ci) E.-B. O'Callaghan, Documents relative te the history of the state of New-York, vol. X, p. 1084.
nait à lui seul plus de trouble pendant sa maladie que tous les blessés qui encombraient notre hospice."
Après la capitulation de Montréal, M. de Lanaudière suivit son régiment en France. Il servit là-bas jusqu'en 1767.
La tradition, dans sa famille, veut qu'il fut de nouveau blessé très grièvement en France. Un de ses neveux qui lui faisait quelques questions sur ses campagnes en France reçut la réponse suivante. " J'ai fait, dit-il, des exploits bien glorieux en France contre messieurs les contrebandiers î On employait toujours les jeunes officiers pour ce service honorable. Aussi était-il convenu entre nous que lorsque nous les avions embusqués d'un côté, nous passions par l'autre. Nous n'étions guère disposés à nous faire échiner sans gloire aucune pour l'amour et au bénéfice de messieurs les fermiers généraux, qui étaient d'aussi grands coquins que les brigands qu'on nous ordonnait de combattre."
En 1767, M. de Lanaudière accompagna à Londres le comte de Châtelet, ambassadeur de France.
Dans Sainte-Anne de la Pérade autrefois et aujourd'hui, nous trouvons une anecdote typique de ce premier séjour de M. de Lanaudière en Angleterre.
" Georges III aimait beaucoup le plaisir et s'entourait, en conséquence, de la joyeuse jeunesse de son royaume, qu'il invitait fort souvent à la Cour. Entre ces heureux court i-
sans, s'en trouvait un en particulier qui, jeune, beau et spirituel, avait captivé en quelque sorte l'esprit du roi ; et il le savait. Un soir que M. Charles de Lanaudière avait été invité à la table royale, il se trouva placé à côté du mignon, le beau Brummel, qui s'empressa de lui faire part de toutes les bontés du souverain à son égard, et de l'ascendant qu'il avait su prendre à son tour sur ce dernier.
" Légèrement ému sans doute par le bon vin, et cédant à un sot orgueil qui le poussait à vouloir prouver au jeune de Lanaudière jusqu'où pouvait aller sa familiarité avec le haut maître de céans." Vous allez voir, dit-il, dans un instant, ce que je puis faire ici.
" Alors, s'adressant à George III luimême : Sire, lui dit-il, veuillez donc sonner pour le domestique, j'ai besoin qu'il vienne. — Oui reprit le roi, sans même lever les yeux ni laisser voir le moindre signe de mécontentement sur sa figure ou dans sa voix.
u Le serviteur s'étant présenté, le roi, d'un ton de grande indifférence, s'exprima en ces termes : — J'ai sonné pour vous ordonner de faire venir immédiatement à la porte du palais, la voiture de ce monsieur, le désignant du doigt, car il en a un pressant besoin.
" En entendant ces quelques mots à son adresse, le " beau Brummel " ne comprit que trop la disgrâce dont il était frappé et se retira immédiatement, couvert de confusion, avec l'intime conviction que ses nombreux rivaux éprouvaient une vive joie en le voyant ainsi mis
à la porte du château, où i) ne remit jamais le pied/' (1)
Le fond de cette anecdote, nous n'en voulons pas douter, est vrai. Mais on a confondu George III avec son fils qui fut plus tard George IV. Le beau Brummel fut le favori non pas de George III mais de George IV. Si l'épisode raconté ici a réellement eu lieu en 1767, George IV n'était encore que prince de Galles car il monta sur le trône en 1820 seulement, après avoir été régent du royaume pendant dix ans.
Pendant qu'il était à Londres, M. de Lanaudière obtint du gouvernement anglais un passeport pour venir au Canada prendre possession des biens de sa mère décédée.
Une fois au pays natal, probablement à la suggestion de son père, il décida de sacrifier les honneurs militaires qui l'attendaient en France, afin de mettre au service de son pays ses forces, ses talents et son énergie.
Sir Guy Carleton était alors gouverneur de la province de Québec. Ami intime de M. de Lanaudière père, il ne tarda pas à accorder toute sa confiance au chevalier de Lanaudière. Il le choisit même peu de temps après son retour dans la colonie comme un de ses aides de camp.
En août 1770, le gouverneur Carleton s'embarquait pour l'Angleterre. Il s'en allait faire connaître aux ministres la situation du
(1) Autrefois et aujourdh'ui à Sainte-Anne de la Pérade,
Canada. M. de Lanaudière fit le voyage avec sir Guy Carleton.
En 1775, pendant l'invasion américaine, M. de Lanaudière fut un des officiers qui rendirent le plus de services au gouverneur Carleton. Sa connaissance de l'art militaire, la popularité dont il jouissait parmi ses compatriotes, son activité et son dévouement à la chose publique, en faisaient un aide puissant pour le gouvernement.
Au commencement d'octobre 1775, MM.
de Lanaudière et Godefroy de Tonnancour réussirent à lever aux Trois-Rivières et dans les environs soixante-sept hommes pour aller à la défense de Montréal.
Ce détachement partit des Trois-Rivières, le 10 octobre, sous le commandement de M. de Lanaudière.
Dans sa lettre au ministre Darmouth, du 25 octobre 1775, Carleton raconte la mésaventure arrivée à son aide de camp.
Les soixante-sept Trifluviens enrôlés par MM. de Lanaudière et de Tonnancour n'étaient pas armés. On -devait leur donner des fusils à Montréal.
Le détachement à son arrivée à Berthieren-haut fut entouré par les habitants de cette paroisse qui étaient plutôt favorables aux Américains. M. de Lanaudière voulut leur en imposer mais les habitants qui étaient armés jusqu'aux dents enlevèrent leurs épées à MM. de Lanaudière et de Tonnancour et les firent prisonniers.
Le Journal de Jean-Baptiste Badeau nous dit que les deux officiers furent menés chez le nommé Buron, capitaine de Saint-Cuthbert. Fort heureusement pour eux, le curé de la paroisse, M. l'abbé Pouget, se trouvait alors chez son paroissien Buron. M. Pouget sollicita si fort auprès du sieur Martel, chef des révoltés, qu'il obtint leur élargissement.
M. Badeau ajoute :
" Ce qui devait certainement être mortifiant pour nos messieurs, c'est qu'après qu'ils furent faits prisonniers, toutes les femmes qui se trouvaient sur les chemins où ils passaient, criaient à leurs maris : " Certes ; vous avez fait bonne chasse aujourd'hui," et cela en dérision." (1)
Quelques jours plus tard, M. de Lanaudière eut une autre aventure à Nicolet qui le consola peut-être un peu de l'humiliation reçue à Berthier-en-haut.
Le colonel MacLean, accompagné de MM.
de Lanaudière et de Niverville, se transporta à Nicolet pour amener les habitants de cette paroisse à marcher contre les Américains.
Les trois officiers se rendirent à la maison d'un nommé Rouillard qui était le chef des mécontents.
Rouillard avait eu le soin de se cacher. MacLean demanda à la femme où étaient son mari et son fils. Elle répondit qu'elle n'en savait rien.
(1) L'abbé Verreau, Invasion du Canada, p. 171.
" Eh bien, dit le colonel MacLean, si vous ne me dites où est votre mari et votre fils, je vais mettre le feu à votre maison.
La femme Rouillard répondit :
— Eh bien, mettez ; pour une vieille maison, vous m'en rendrez une neuve.
Alors MacLean ordonna d'allumer le feu;
Quand la vieille vit le feu au pignon de sa maison, elle en sortit et courut vers le bois en criant :
— Saint Eustache, préservez-moi du feu ! Saint Eustache, préservez-moi du feu ! Voici
une bande de b qui veulent me faire
brûler.
Le colonel MacLean, voyant qu'il ne gagnerait rien, fit aussitôt éteindre le feu.
De là, MacLean, de Lanaudière, de Tonnancour et les quelques soldats se dirigèrent vers une petite île où les habitants s'étaient retirés avec leurs armes.
MacLean et de Lanaudière traversèrent la rivière dans un petit canot. M. de Tonnancour et les soldats traversèrent à gué. Les habitants en voyant la petite troupe traverser la rivière se mirent à fuir dans les bois comme si des diables les avaient poursuivis. (1)
Les habitants de nos campagnes, il faut l'avouer, n'étaient guère enthousiastes pour la défense du sol natal en 1775.
On connait l'héroïque résistance de la garnison du fort Saint- Jean dans l'automne de
(1) Jean-Baptiste Badeau, Journal, p. 173.
M. de Lanaudière était-il au nombre des défenseurs du fort Saint- Jean ?
En 1786, le Courrier de l'Europe publiait la note suivante :
" La noblesse canadienne n'aurait jamais pris les armes (en 1775), si M. de Lanaudière ne lui avait donné l'exemple. Le général Carleton lui rend la justice qu'il mérite et convient qu'il ne pouvait être aidé d'une manière plus efficace qu'il ne l'a été par le corps de la noblesse canadienne. Il est connu qu'elle n'aurait jamais marché, si M. de Lanaudière ne s'était mis à sa tête."
Cette assertion mensongère froissa toute la noblesse canadienne. En août 1787, lorsque ce journal parvint au pays, vingj:-et-un seigneurs signèrent la protestation suivante qui fut envoyée au Courrier de l'Europe :
" Lorsqu'en 1775, l'ennemi parut à Saint- Jean, une des frontières de cette province, la noblesse et un nombre de citoyens canadiens s'y transportèrent et y tinrent poste jusque et après l'arrivée des troupes, avant que ce Monsieur (de Lanaudière) pût en avoir connaissance, étant pour lors à plus de quarante lieues de Montréal. Et ce corps n'a depuis rien omis pour contribuer à la défense de cette province. Nous en appelons au témoignage de Son Excellence le très honorable lord Dorchester pour la vérité de nos avancés. Les impressions désagréables que ce paragraphe pourraient laisser sur ce corps, si elles n'étaient détruites,
nous font espérer que vous voudrez bien insérer cette lettre dans votre journal."
Nous avons sous les yeux la liste officielle complète des défenseurs du fort Saint-Jean en 1775. Le nom de M. de Lanaudière ne s'y trouve pas. (1)
Nous sommes bien convaincu que M. de Lanaudière ne fut pour rien dans la note injurieuse pour la noblesse canadienne publiée par le Courrier de l'Europe. D'ailleurs, sa présence au fort Saint- Jean n'aurait rien ajouté au mérite de M. de Lanaudière pendant cette campagne. Les nombreuses relations qui nous sont parvenues de l'invasion américaine de 1775 nous montrent M. de Lanaudière partout où il y avait des dangers à courir. S'il n'était pas au fort Saint -Jean c'est que son devoir le retenait auprès du gouverneur Carleton dont il était l'aide de camp.
Le 12 novembre 1775, Montréal capitulait. Montgomery prit possession de la ville le lendemain. Heureusement, le gouverneur Carleton, accompagné de son aide de camp, M. de Lanaudière, et de plusieurs autres officiers, était parti de Montréal l'avant-veille sur un des bâtiments d'une flottille qui se rendait à Québec pour y conduire des soldats.
Montgomery, aussitôt qu'il eut vent de la fuite de Carleton, envoya le colonel Eaton à sa poursuite.
Mais les éléments semblaient conspirer contre Carleton. A Lavaltrie le vent changea
(1) Bulletin des Recherches Historiques, vol. XII, p.315.
et soufflant avec violence du côté du nord-est força la plupart des bâtiments à mouiiler devant cette paroisse.
Il en fut ainsi jusqu'au 16 novembre. Le gouverneur Carleton craignant alors de tomber entre les mains des Américains manda tous les capitaines de ses vaisseaux à son propre bord afin de les consulter. Tous furent d'avis qu'il fallait tenter tous les moyens possibles pour conduire le gouverneur à Québec où sa présence était absolument nécessaire au salut de la colonie. Le capitaine Bellet, qui était un marin d'expérience et d'un courage à toute épreuve, et qui avait fait bastinguer sa goélette armée pour la garantir des boulets ennemis, s'offrit de rester en arrière avec son vaisseau afin d'occuper les chaloupes des Américains et permettre au gouverneur de se rendre en toute sûreté à Québec. Le capitaine Jean- Baptiste Bouchette, qu'on surnommait la Tourte à cause de la célérité de ses voyages, s'offrit de conduire le gouverneur à Québec dans une barge, et c'est ce moyen qu'accepta Carleton.
Dans la nuit du 16 au 17 novembre, le gouverneur Carleton, son aide de camp, M. de Lanaudière, et le chevalier de Niverville s'embarquèrent dans la barge de Bouchette. (1) Celui-ci avait fait envelopper de drap la partie des rames qui portait sur le bois afin d'éviter
(1) M. Benjamin Suite écrit que le gouverneur Carleton se déguisa en habitant pour ne pas être reconnu s'il tombait «ux mains des Américains (Bulletin des Recherches Historiques, vol. V, p. 318.
le bruit. En passant par le chenal de l'île du Pas, les nageurs, pour plus de précautions, mirent leurs rames de côté et ne nagèrent qu'avec leurs mains.
Le lendemain, 17 novembre, à midi précis, l'embarcation de Bouchette arrivait aux Tr ois- Rivières. Le gouverneur et ses amis allèrent diner chez M. Godefroy de Tonnancour, puis, à trois heures de l'après-midi, se rembarquèrent dans la barge de Bouchette.
Au pied du Richelieu, Bouchette rencontra le senau armé Fell commandé par le capitaine Napier. Le gouverneur décida de continuer son voyage dans ce senau qui avait plus de commodités qu'une simple barge.
Le gouverneur Carleton arriva à Québec le dimanche, 19 novembre, dans l'après-midi, accompagné de M. de Lanaudière, du capitaine Owen, du lieutenant Telwyn, du 7ème Régiment, et de quelques soldats.
Le gouverneur Carleton fit bien de se confier au capitaine Bouchette car, quelques jours plus tard, la flottille tout entière encore ancrée à Lavaltrie se rendait aux Américains. Ceux-ci prirent onze vaisseaux, et firent plusieur officiers et 120 soldats prisonniers de guerre. (1)
Dans l'été de 1777, M. de Lanaudière, de concert avec son parent, M. de Lacorne Saint- Luc, prit part à la malheureuse expédition du général Burgoyne contre la Nouvelle- York.
(1) L'abbé Verreau, Invasion du Canada, p. 235.
Les détachements canadiens et sauvages qui avaient pour commandant suprême le colonel de Saint-Léger se mirent en marche de Montréal vers le milieu de juin.
Le 10 août 1777, M. John Mackenna, prêtre irlandais, qui accompagnait les troupes canadiennes en qualité d'aumônier, écrivait de Wood-Creek, près du fort Stanwick, à M. Montgolfier, supérieur du séminaire de Saint- Sulpice, à Montréal, que trois jours auparavant le colonel Johnson avait attaqué les Bastonnais à quelques lieues du fort Stanwick, en avait tué deux cents, parmi lesquels, leur chef, le général Harkisman. "M. de Saint-Léger,ajoutait-il,est à la tête des troupes qui assiègent le fort (Stanwick). Tous nos canadiens, MM. Roy, Well, Stone, de Salaberry, Vassal, Bazin sont bien. Nous sommes de bonne humeur."
La joie ne devait pas durer. Six jours plus tard, le 16 août 1777, à Bennington, plusieurs centaines d'Anglais furent tués ou faits prisonniers avec un bon nombre de Canadiens et de Sauvages.
Peu après, les Sauvages froissés des ordres de Burgoyne qui leur défendait de commettre des atrocités et de se livrer au pillage l'abandonnaient à peu près tous.
M. Montgolfier, le 26 août 1777, apprenait toutes ces mauvaises nouvelles à Mgr Briand, évêque de Québec, et ajoutait :
" Les rebelles avaient une embuscade qu'on prétend avoir été d'environ cinq mille hommes, qui ont enveloppé le parti royal, dont ils ont fait un grand carnage. Bien des familles cana-
diennes sont dans la consternation. Chacun craint pour les siens. Il y a à cette occasion une grande déroute dans l'armée. Presque tous les Sauvages se retirent. MM. de Saint-Luc et de Lanaudière sont arrivés hier à midi à Montréal. Ils ne disent point de détails, mais ils partent aujourd'hui pour Québec." (1)
Mais tout ceci n'était que le prélude du sort qui attendait le général Burgoyne. A Saratoga, le 14 octobre 1777, il dût capituler avec toute son armée. (2)
MM. de Lacorne Saint- Luc et de Lanaudière revenus au Canada à la fin d'août 1777, échappèrent donc à ce désastre.
Dans l'automne de 1778, sir Guy Carîeton s'embarquait pour l'Angleterre avec sa famille. Il amenait avec lui son fidèle aide de camp, M. de Lanaudière, et M. l'abbé Bailly de Messein, curé de la Pointe-aux-Trembles, comme précepteur de ses enfants.
M. de Lanaudière devait passer huit ans en Angleterre.
C'est pendant ce troisième séjour de M. de Lanaudière en Angleterre que le gentilhomme canadien présenta un mémoire à William Pitt et à lord Sydney dans lequel il exposa les services qu'il avait rendus à la Couronne et les pertes qu'il avait subies pendant l'invasion.
(1) L'abbé Auguste Gosselin, L'église du Canada, après la conquête, 2e partie, p. 107.
(2) Le 26 mai 1778, devant la Chambre des Communes d'Angleterre, Burgoyne commit la lâcheté de rejeter la faute de sa défaite sur M. de Lacorne Saint-Luc. Celui-ci, dans une lettre datée de Québec, le 23 octobre 1778 et qui fut publiée en français dans les journaux de Londres, le remit proprement à sa place.
C'est probablement ce mémoire et la protection de Carleton qui lui firent donner l'importante charge de grand-voyer du Bas- Canada avec un salaire annuel de 500 louis.
On a dit que George III avait une mémoire prodigieuse des hommes. Il lui suffisait, paraitil, de voir une personne une seule fois pour se la rappeler pendant le reste de sa vie. M. de Lanaudière, au cours de son troisième voyage en Angleterre, fit la flatteuse expérience de la bonne mémoire du souverain anglais.
M. de Lanaudière, lors de son passage en Angleterre en 1767 avec le comte de Châtelet, avait été présenté à George III. Il était alors sujet français.
Ses amis anglais lui ménagèrent une nouvelle entrevue avec le monarque. Celui-ci reconnut aussitôt le gentilhomme canadien, et lui dit en français :
— Vous m'avez été présenté jadis comme sujet français, mais je suis heureux de vous recevoir aujourd'hui comme un de mes sujets.
Puis, il ajouta, en se servant cette fois de la langue anglaise : — But I forget that you speek english fluenthy (J'oubliais que vous parlez anglais avec aisance), et il continua la conversation dans cette langue.
M. de Gaspé à qui nous empruntons cette anecdote ajoute que son oncle était celui des anciens Canadiens qu'il avait connus qui parlait le mieux la langue anglaise. Nous l'appelions, dit-il, notre oncle anglais, car, tandis que les messieurs de son âge avaient conservé les manières de leurs ancêtres français, il avait
adopté les manières plus f roides,moins démonstratives des vrais gentilshommes anglais, lesquelles^ la vérité,difïéraient peu alors de celles des gentilshommes français. (1)
M. de Lanaudière, avant de se rembarquer pour îe Canada, se décida à passer en France afin de renouer connaissance avec ses parents et ses amis qu'il n'avait pas vus depuis bientôt vingt ans. Son cousin, Charles-Louis-Roch de Saint-Ours, l'accompagnait dans ce. voyage. Les deux Canadiens se rendirent jusqu'en Allemagne. Le grand Frédéric était alors sur le trône de Prusse. Le monarque leur accorda gracieusement la permission d'assister aux revues de ses troupes à Berlin et à Magdebourg. Le billet remis à M. de Lanaudière était ainsi conçu :
"M. le capitaine de Lanaudière, c'est avec plaisir que je vous accorde la permission d'assister à mes revues prochaines, d'ici, de Berlin et de Magdebourg ; et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, M. le capitaine de Lanaudière, en sa sainte et digne garde.
" Postdam, le 10 de mai 1785.
Frédéric."
Frédéric voulut bien recevoir MM. de Lanaudière et de Saint-Ours et se montra très aimable pour eux.
Le 26 octobre 1786, sir Guy Carleton, qui venait d'être élevé à la pairie sous le nom de
(1) Mémoires, p. 96.
baron Dorchester, arrivait à Québec après un séjour de quelques années en Angleterre.
Lord Dorchester était porteur d'instructions royales datées du 23 août 1786 et qui lui prescrivaient de former un nouveau Conseil législatif. Ces mêmes instructions nommaient comme conseillers législatifs quatorze Anglais et neuf Canadiens-Français : MM. François Levesque, Chaussegros de Léry, Picotté de Bellestre, Roque de Saint-Ours fils, François Baby, Le Moyne de Longueuil, Boucher de Boucherville, Le Compte Dupré et le chevalier de Lanaudière. (1)
La société que M. de Lanaudière avait fréquentée dans ses différents séjours en France et en Angleterre avait été pour lui une occasion de dépenses énormes. Son père qui lui était venu en aide plusieurs fois disait plaisamment :
— Si je mettais mon fils dans une balance et dans une autre l'or qu'il m'a coûté avant de recevoir sa légitime, il l'emporterait de beaucoup.
" Ce n'était pas, dit à ce propos M. de Gaspé, dans la société du duc d'Orléans (Philippe Egalité) et dans celle du prince de Galles, depuis George IV, que mon cher oncle pouvait faire des épargnes : il se consolait de la perte d'une partie de sa fortune en disant : — J'ai fait bien des folies pendant ma jeunesse, mais toujours en bonne compagnie." (2)
(1) Short et Doughty, Documents concernant l'histoire constitutionnelle du Canada, p. 528.
(2) Mémoires, p. 97.
M. de Lanaudière, propriétaire de cinq seigneuries qui malgré la richesse de leur sol et leur situation avantageuse ne lui rapportaient pas beaucoup de revenus, saisit au vol à la fin de 1787 l'occasion que lui offrit le Conseil législatif de refaire en peu d'années la fortune qu'il avait dépensée en compagnie de ses amis, les grands seigneurs d'Angleterre et de France.
En 1787, le Conseil législatif, à la demande du gouvernement anglais, avait formé des comités chargés d'examiner l'état des lois et de la justice, du commerce, de l'instruction publique, de la tenure des terres, etc., etc.
Au mois de janvier 1788, M. de Lanaudière présentait au gouverneur Dorchester, pour être soumise au comité de la tenure des terres, une requête qui proposait d'adopter, dans la concession des terres incultes, le free and common soccage, tenure franche anglaise.
Elle était ainsi conçue :
" Les seigneuries dont j'ai héritées de mes ancêtres, et qui leur furent accordées en récompense de leurs services, me sont parvenues après avoir été possédées par la quatrième génération. Quand je regarde l'étendue immense des terres qu'elles contiennent, qui se monte à plus de trente-cinq lieues en superficie, dont je suis possesseur, la petite portion de ces terres en valeur, le peu d'habitants qui y sont établis, j'aurais les plus grands reproches à me faire, si je n'en avais pas recherché les causes, et, après les avoir trouvées, si je gardais le silence. Cette province est, à bien considérer, encore dans l'enfance : elle ne peut espérer sa
grandeur future que de l'encouragement de la Grande-Bretagne, d'où doit s'étendre sa population, ainsi que de l'émigration de l'Europe et de nos voisins. Mais, pourrons-nous, nous seigneurs,possesseurs de fiefs immenses,croire que ces mêmes hommes qui auront quitté leur patrie pour prendre des terres dans cette province, voudront donner la préférence à nos seigneuries pour s'y établir, s'ils les voient réglées par un système de lois qu'ils ont en horreur, qu'ils ne sauraient entendre, et dans lequel l'incertitude des charges est déjà un vasselage onéreux; J'ose espérer que Votre Seigneurie voudra bien prendre en sa sage considération la dure situation dans laquelle se trouvent les intérêts de ma famille, et que, pour m'en relever, Votre Excellence voudra bien reprendre les titres de mes seigneuries, avec tous les privilèges et honneurs qui y sont attachés, et me les reconcéder en franc et commun socage, pour que, par ce changement, je puisse donner de l'encouragement à prendre mes terres. Si l'Etat m'obligeait à remplir toutes les conditions suivant leur teneur le peu de revenus que j'ai pour supporter ma famille suffirait . à peine pour en payer les charges."
" L'influence du juge en chef Smith, dit M. Garneau, s'était fait sentir à ce comité comme aux autres. Il avait trouvé un appui dans un des principaux seigneurs canadiens. Charles Tarieu de Lanaudière, grand-croix de Saint- Louis, (1) aide de camp du gouverneur et
(1) Erreur. M. de Lanaudière n'était pas grand-croix ni même chevalier de Saint-Louis.
intendant-général des voies publiques, était un gentilhomme d'un esprit cultivé. Il avait visité l'Angleterre où il avait appris à calculer. Ses seigneuries avaient près de trente-cinq lieues en superficie, et une très petite portion en était concédée. Il savait que s'il devenait le propriétaire absolu du sol, il triplerait sa fortune, puisqu'il pourrait vendre ou concéder ses terres à tels prix qu'il voudrait ; et que s'il perdait par le changement de tenure des cens et rentes, lods et ventes, droits de banalité et de justice, il convrirait toutes ses pertes, plus apparentes que réelles, nar les prix qu'il exigerait des colons." (1)
Cette supplique de M. de Lanaudière souleva une véritable tempête dans tout le pays. Les seigneurs se hâtèrent d'envoyer une contrerequête au gouverneur. Elle fut présentée par MM. de Saint-Ours, Juchereau Duchesnay, Picotté de Belestre, Taschereau, de Bonne, Panet, Berthelot, Dunière, Bédard, etc., etc.
" Ayant appris, disait cette requête, qu'un projet de loi avait été soumis à Son Excellence pour le changement de la tenure en cette province, ils demandaient qu'il leur fut permis d'exprimer leurs appréhensions les plus vives qu'il n'eût son effet, la regardant comme l'acte le plus destructif des bases de leurs droits de propriété, conservés par la capitulation, et des titres confirmés par l'acte constitutif du pouvoir législatif en cette province. Ils ajoutaient que loin de chercher à augmenter leur fortune
(1) Histoire du Canada, tome III, p. 60.
et leur importance aux dépens des laboureurs, ils n'avaient rien tant à cœur que de contribuer à leur bonheur, en s'unissant à eux pour s'opposer à un changement préjudiciable aux intérêts de cette classe d'hommes la plus utile au pays et à l'avancement des terres. Il n'y avait qu'un seul seigneur, poursuivaient-ils, M. Charles de Lanaudière, qui eût sollicité cette innovation ; que les réponses données en son nom au comité renfermaient des insinuations contraires à l'état actuel et réel de la tenure et faisaient rémunération de servitudes humiliantes tombées depuis longtemps en désuétude, abrogées par la réformation même de la coutume adoptée dans le pays ; qu'aucun avantage réel ne semblait devoir résulter de la tenure proposée ; qu'au contraire, le franc et commun socage serait un obstacle à l'avancement de la culture, à cause de la vaste étendue des terres déjà concédées et en partie défrichées ; enfin, qu'il établirait, au choix de quelques-uns, la confusion dans les propriétés, parce que les seigneurs, devenant maîtres absolus d'immenses territoires, pourraient diviser, concéder ou vendre le sol aux conditions les plus dures et que les cultivateurs seraient privés du droit de les obliger à concéder leurs terres en roture, dispense qui arrêterait les défrichements et compromettrait ce développement de la population devenu sensible depuis que le pays n'était plus en guerre avec hs Sauvages et les colonies voisines." (1)
(1) L'abbé Daniel, Les grandes familles françaises dm Canada, p. 479.
Devant les raisons si claires et si fortes apportées par la contre-requête, impressionné d'ailleurs par les considérations non moins justes du juge Mabane, le Conseil législatif à qui avait été soumise la proposition de M. de Lanaudière, n'osa rien changer à l'état de choses existant.
La constitution de 1791 faisait de l'ancienne province de Québec deux provinces distinctes, la province du Haut-Canada et la province du Bas-Canada, chacune avec un Conseil législatif et une Assemblée législative.
L'honorable M. de Lanaudière fut un des premiers appelés à siéger dans le nouveau Conseil législatif. Les autres Canadiens-Français nommés à cette charge importante en même temps que lui furent les honorables Chaussegros de Léry, Picotté de Belestre, de Saint- Ours, Baby, de Longueuil et Boucher de Boucherville.
On voit que le roi d'Angleterre savait reconnaître les services rendus au pays par les anciens nobles puisque les membres canadiensfrançais du Conseil législatif furent exclusivement choisis dans cette caste. C'était une réponse éloquente à ceux qui prétendaient qu'à la Cession tous les nobles avaient abandonné le pays.
Dans la Gazette de Québec du 31 mai 1792, nous trouvons une note de M. Gouin, agent de M. de Lanaudière à Sainte- Anne de la Pérade. Il s'agit, évidemment, des élections qui eurent lieu dans l'été de 1792 pour la Chambre d'Assemblée.
Sous le titre Au public, M. Gouin écrivait: " Il m'a été rapporté qu'il courrait un bruit parmi mes compatriotes que Monsieur de Lanaudière et moi avons eu un différend occasionné par la prochaine élection. Je déclare sur mon honneur, que personne ne peut me ravir et encore bien moins les méchants, que je diffère en rien sur ce point avec lui ainsi que bien d'autres notables du comté, et qu'il y a plus de cent trente ans que mes ancêtres ont été continuellement au service de sa famille, et qu'il y a près de cinquante ans que je les régie moimême.
" Que mes ancêtres ainsi que moi n'ont jamais eu aucune raison de se plaindre, que bien au contraire nous avons toujours été regardés plutôt comme des enfants chéris de cette famille que comme des agents. Une pareille histoire ne peut être crue que par des hommes aussi méprisables que l'inventeur de ce diabolique mensonge. Après cette déclaration de moi que les vilains se servent de toutes sortes de moyens pour faire réussir leurs détestables projets.