MARIE MADELEINE DE VERCHERES
N'est-ce pas que cette lettre de Madeleine de Verchères est admirable de forme et de ton ? Et comme nous devons être heureux maintenant de ce silence inexplicable des fonctionnaires dont nous nous plaignions tout à l'heure. Sans cette lettre, en effet, nous n'aurions pas comme une percée lumineuse sur la vie et le caractère de cette fille vraiment héroïque. Voyez comme elle s'efface tout d'abord pour mettre au premier pian les preuves du zèle ardent que ses compatriotes ont toujours eu pour le prince. C'est son entrée en matière. Puis, elle s'excuse en quelque sorte, elle toute jeune fille, de ce qu'elle ait été obligée de sortir de la réserve qui appartient à son sexe pour prendre les armes comme tous ces vaillants. Mais, que voulez-vous, elle aussi, elle a des senti-
ments qui la portent à la gloire comme bien des hommes.
Gomment aurait-elle pu s'empêcher de suivre les si beaux exemples qu'elle avait sous les yeux? Et puis, elle connaît son histoire. N'y a-t-il pas eu en France des femmes héroïques qui se sont mises à la tête des paysans pour s'opposer à l'invasion ? Pourquoi les Canadiennes n'en feraient-elles pas autant. Et quand elle s'est ainsi justifiée, elle raconte tout simplement son aventure comme ia chose la plus naturelle du monde, et sans se mettre en scène plus que de raison.
La narration proprement dite couvre à peine la moitié de la lettre. La jeune fille a hâte d'en venir au dénouement, car la pensée qui l'anime, ce n'est pas tant son action glorieuse que la pauvreté des siens, cette pauvreté navrante qui la force malgré elle à se jeter de l'avant et à écrire des choses qu'elle aurait voulu cacher sans doute. Elle parle donc des cinquante-cinq années de service militaire de son vieux père. Sa destinée n'est pas heureuse, celle de sa famille l'est encore moins. Et voilà le drame poignant de l'angoisse domestique qui se détache du tableau, car c'est sur lui qu'il faut concentrer toute ia lumière. Remarquez dans ce dernier paragraphe de la lettre comme les phrases sont courtes et vont juste au point. On dirait des inscriptions en style lapidaire. Enfin, le dernier trait est lancé. Elle demande une petite pension de cinquante écus, mais ce qui peut sembler terre à terre là dedans est relevé tout de suite par une phrase incidente qui rappelle à la comtesse que c'est ainsi que l'on agit au Canada pour les femmes d'officiers. Et pourquoi demande-t-elle cette pension pour elle ? Elle le cache discrètement. Mais nous le savons bien. C'est que sa mère n'est pas de sang noble et que si son père meurt elle n'aura point la pitance que l'on donne d'ordinaire aux
veuves d'officiers. Et puis, si on ne la juge pas digne, elle, pauvre fille, de cette pension, qu'on fasse au moins rejaillir les grâces du roi sur son frère, le cadet dans les troupes. Il est bien digne celui-ci d'un brevet d'enseigne. Voyez comment il sert depuis longtemps déjà dans l'armée. Il a déjà fait plusieurs campagnes contre les Iroquois. Et de peur que madame de Ponchartrain ne sache pas tout ce qu'il y a de danger pour le frère cadet dans ces sortes d'expéditions, elle ajoute une toute petite phrase, isolée, en plein relief, et qui va le peindre : " J'en ai même eu un de brûlé par eux." On se souvient sans doute de ce frère qu'elle perdit alors qu'il n'avait pas seize ans, et dont la mort broya de noir la vie de cette famille déjà si désolée. C'est à lui qu'elle fait allusion dans cette supplique suprême, comme si elle voulait appeler à son aide jusqu'au souvenir des morts gloriux de sa famille tombés au service du roi.
Comment la lettre de Madeleine fût-elle accueillie à la cour ?
Aux temps de la chevalerie, quand Jeanne Hachette défendit avec les femmes du peuple la ville de Beauvais assiégée par les Bourguignons, le roi Louis XI la dota généreusement et voulut que son mari fut exemptée des tailles. Il ordonna encore que les femmes de Beauvais prendraient le pas sur les hommes dans les processions publiques et qu'elles eussent le privilège de porter les vêtements qui jusque là avaient été réservés aux familles nobles.
Mais les temps de chevalerie sont passés et la figure de la jeune fille du seigneur de Verchères se perd, effacée dans l'ombre des grands bois canadiens si loins de l'autre côté de l'océan.
La Potherie, dans un ouvrage qu'il écrivit longtemps après, dit qu'il ne veut pas entrer dans un détail de toutes les circonstances qu'il fallut donner encore à la cour pour confirmer une chose que l'on avait cachée jusqu'alors, (t. IV, p. 324).
Ce que l'historien n'a pas voulu écrire, nous le savons par la correspondance qui fut échangée à ce propos entre le ministre et les autorités de la colonie et que l'on conserve aux archives de France. Voici d'abord la lettre que Ponchartrain adressait à l'intendant Champigny, le 5 mai 1700:
" Vous trouverez ci-joint, un placet d'une fille de Canada, qui demande une pension ou une place d'enseigne de compagnie pour l'un de ses frères ; faites-moi savoir qui elle est, et si ce qu'elle expose est véritable."
Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'humeur cavalière de cette note. Elle n'a pas lieu de surprendre ceux qui ont été à même d'étudier le régime français aux sources manuscrites. Elle est bien dans le ton et dans le goût de l'époque. De quoi se mêle-t-elle cette fille de Canada, d'avoir de la bravoure et du courage ? Il faut d'abord savoir qui elle est, ensuite l'on avisera.
Cette lettre écrite au printemps de 1700 arriva à Québec par les premiers vaisseaux. Elle eut jeté sans doute le découragement dans l'âme du vieil officier qui avait servi fidèlement son pays pendant plus d'un demi siècle. Mais, il ne la vit pas. La mort était venue le chercher, le 26 février précédent, dans son manoir de Verchères, angoissé sans doute à la perspective de la vie de misère qui se préparait pour la famille qu'il laissait derrière lui, mais espérant toujours que le roi viendrait à son secours.
Au mois d'octobre, l'intendant Champigny répondait au ministre : —
" Ce que la fille du Sr de Verchères expose dans la lettre qu'elle s'est donné l'honneur d'écrire à Madame la comtesse de Pontchartrain, est véritable, l'action qu'elle a faite, plus de 60 ans de service de son père qui était gentilhomme et la disgrâce que sa famille vient d'éprouver par sa mort, perdant les appointements de lieutenant réformé et une gratification de 150 livres que le roi avait la bonté d'accorder au père comme officier du régiment de Garignan, qui servaient à leur donner du pain sont des motifs assez grands pour engager la charité de Sa Majesté à accorder à la veuve qui se trouve avec cinq enfants sans bien, la continuation de la gratification, et à la iilie qui est bien raisonnable, une pension pour aider à tirer cette pauvre famille de la plus profonde misère."
Le Roi n'accorda pas tout ce que l'intendant demandait, mais il lui fit savoir, au mois de mai 1701, que la pension du lieutenant de Verchères serait versée à l'avenir sur la tête de sa fille, à la condition qu'elle en ferait profiter sa mère. La Potherie, toujours bien au courant, nous rapporte de son côté que ce fut la comtesse de Pontchartrain qui prit les intérêts de Madeleine avec tant de générosité qu'elle lui procura cette pension pour toute sa vie. Nous aimons à laisser tout le mérite de cette bonne action à cette grande dame.
Quant au frère, cadet dans les troupes, auquel Madeleine s'intéressait si fort, et que Charlevoix nous dépeint comme un jeune officier de grande espérance, il n'eut pas son brevet d'enseigne, mais il alla tout de même se faire tuer au service du roi en 1708 sous les murs de Haverhill. C'est ainsi que cette famille payait sa dette de reconnaissance.
Marie Perrot, la veuve de M. de Verchères, put jouir jusqu'à sa mort de la pension du roi que sa fille lui servit fidèlement. Elle ferma les yeux en son manoir seigneurial, le 30 septembre Î728, à l'âge de 72 ans.
Depuis longtemps déjà, Madeleine n'habitait plus la vieille maison ancestrale illustrée par sa valeur. Elle avait épousé, le 8 septembre 1706, ie seigneur de la Pérade, Pierre-Thomas Tarieu de Lanaudière. On a raconté que ce mariage fut le dénouement d'une aventure tragique où elle avait sauvé la vie de ce jeune officier des mains îles sauvages. Mais pourquoi prêter aux riches ? Cette légende ne s'appuie sur rien. Madeleine n'était pas une femme à coup de tête ; elle attendit que l'heure sonna où elle rencontrerait un compagnon digne de son grand cœur. Tout nous prouve qu'elle contracta un mariage de raison comme il convenait à une fille de vingt-huit ans. M. de la Pérade la dota de plusieurs mille livres et lui assura l'usufruit sa vie durant de ses terres seigneuriales qui comprenaient une étendue de trente-cinq lieues de pays. Madeleine déclara au contrat qu'elle possédait en propre cinq cents livres, " amassés par ses épargnes et soins." Ceci nous prouve qu'elle était une fille sage et économe, et que l'intendant Champigny l'avait bien jugée.
Mademoiselle de Verchères s'en fut tout bonnement mener la vie de châtelaine sur les propriétés de son mari, situées à quelques lieues de Trois-Rivières. Peut-être que l'on n'aurait plus jamais entendu parler d'elle, si, en 1722, Bacqueville de la Potherie ne se fut avisé de publier son Histoire de l'Amérique Septentrionale qu'il tenait en portefeuille depuis son retour du Canada à cause de la guerre toujours à la veille d'éclater
entre la France et l'Angleterre. Au bout d'un quart de siècle écoulé, le jeune officier de marine de 1699 gardait encore dans un coin de son cœur le souvenir ensoleillé de l'accorte Jeune fille qu'il avait rencontrée autrefois au manoir de Saint- Ours. Et, à deux reprises différentes, il raconte dans son ouvrage le beau fait d'armes de 1692. Le nom de l'héroïne mis de nouveau en vedette par la publication de ce livre vola de bouche en bouche.
Madeleine eut encore l'occasion de montrer son courage à quelque temps de là, lorsque d'un coup de casse-tête elle brisa les reins à un sauvage abénakis qui était venu chercher querelle à son mari, au manoir de la Pérade, et mit en fuite trois sauvagesses accourues à la rescousse de leur camarade. M. de Vaudreuil, qui était alors gouverneur de la colonie, prit la peine de la venir féliciter sur les lieux mêmes, témoins de ce nouvel exploit.
Lorsque le marquis de Beauharnois vint remplacer M. de Vaudreuil en 1726, il voulut connaître à son tour cette femme dont on racontait tant de merveilles, et il lui demanda de rédiger par écrit un mémoire de ses aventures. C'est à cette démarche que nous devons la deuxième relation du siège de Verchères dont l'original est conservé aux archives de Paris, dans la collection Moreau Saint-Méry. Cette nouvelle version était connue depuis longtemps de quelques-uns de nos érudits qui en possédaient des copies manuscrites, mais ce n'est qu'en 1904 que le texte en langue française en a été publié en entier par M. Richard, dans le rapport du bureau des archives du Canada. Nous nous contenterons de le commenter sommairement.
Dans la lettre de 1699, Madeleine, jeune fille que la crainte de la misère talonne, vise à la concision afin d'être sûre d'être lue. Elle sait que les
grands sont si occupés qu'ils vont tout droit à la signature et laissent faire le reste à leurs secrétaires.
Cette fois,elle a quarante -huit ans, déjà l'âge des bonnes et longues causeries au coin de la table, .et elle s'adresse à un gentilhomme aimable qui ne demande pas mieux que de l'écouter. Elle se met donc en frais de détails. Elle précise les dates, elle donne des noms, elle multiplie les incidents, elle rectifie sans avoir l'air d'y toucher quelques futiles erreurs qui se sont glissées dans le livre de la Potherie. Le récit dramatique, vivant, enlevé, coule vraiment de source à travers des phrases toujours alertes, assaisonnées parfois d'une petite pointe de gaieté gauloise, comme, par exemple, lorsqu'elle assure que les femmes parisiennes sont naturellement peureuses. Le recul des années par un phénomène bien connu de la mémoire, donne à la châtelaine une vision si nette de ces événements, passés il y a tantôt trente-cinq ans, qu'elle marque même l'heure exacte où les Iroquois se précipitèrent sur elle. Elle dit la neige et la grêle qu'il faisait par ces jours sombres d'automne, elle nous montre les bestiaux qui reviennent du pâturage et trouvent la porte du fort fermée, et le linge de la famille en train de sécher dans la prairie et dont les sauvages vont s'emparer si elle n'y prend garde. N'est-ce pas que ces derniers traits sont comme autant de coups de crayon qui nous font passer sous les yeux la campagne qui environne le fort de Verchères. Et, après que sa mémoire a battu le rappel de tous ces petits incidents, Madeleine fait le récit de la délivrance.
Il y a huit jours que le fort est assiégé. Elle s'est assoupie, la tête sur une table, son fusil de travers dans ses bras. Tous à coup la sentinelle crie que Ton entend parler sur l'eau. Du haut du bastion, elle demande : Qui êtes-vous ? On lui répond : " Français ? C'est la Monnerie qui vient
vous donner du secours. Elle fait ouvrir îa porte du fort, y piace une sentinelle et s'en va au bord de l'eau pour recevoir ses sauveteurs. Et voici le dialogue qui s'engage entre la jeune fille et l'officier. " Monsieur, soyez le bienvenu, je vous rends les armes."
" Mademoiselle, répond l'officier d'un air galant, elles sont en bonnes mains."
" Meilleures que vous ne croyez ", lui réplique-t-eile.
Voilà bien comment devait alors parler une jeune fille chevaleresque et un jeune officier, galant homme du monde.
Mais, nous dira-t-on, où donc cette jeune fille élevée à la campagne et qui a toujours vécu retirée loin du monde, a-t-elle pu apprendre l'art de narrer et d'écrire d'une façon si dramatique et si élégante à la fois ? A cela nous répondrons avec Paul Louis Courrier que la moindre femmelette de ce temps-là causait et écrivait mieux que les académiciens de nos jours. Et que l'on n'aille pas croire que Madeleine, grisée de la démarche du gouverneur auprès d'elle, de la publicité faite autour de son nom, ait voulu poser devant la postérité en refaisant après coup une narration plus ornée. Elle n'a jamais parlé de cette grande action de sa vie que lorsqu'on lui a demandé, et quand elle l'a fait, elle y a toujours mis un si grand accent de sincérité qu'on ne saurait soupçonner pour un instant chez elle, calcul, habilité ou mensonge. Cette femme a mené une vie trop pure et trop noble, et elle exprime, chaque fois qu'elle écrit, de trop beaux sentiments pour qu'on puisse avoir l'ombre d'un doute sur l'exactitude des faits qu'elle raconte. La Potherie, l'intendant Champigny, l'ingénieur Catalogne, dans un mémoire de 1715, Charlevoix, dans son journal de voyage en 1721, sont autant de témoins contemporains qui viennent attester en sa
faveur. Et de nos jours, l'écrivain Parkman, qui unissait au flair le plus sagace de l'érudit, le sens parfait de l'histoire, a accepté sans en presque changer une ligne le récit de l'héroïne.
Madeleine mentionne dans son récit des faits et des noms. Elle dit son âge, elle parle de l'absence de son père à Québec, elle se moque de Marguerite Antiome, la parisienne, qui était la femme du sieur Fontaine. Nous avons voulu, un peu pour édairer notre religion, un peu aussi comme un exercice et comme un divertissement de l'esprit, contrôler quelques-uns de ses dires. Et quel a été le résultat de notre enquête et quelles impressions a fait naître en nous l'étude plus attentive et plus serrée des documents ? Les registres de Sorel nous ont prouvé que Madeleine avait quatorze ans lorsqu'elle repoussa les Iroquois. Les plumitifs du Conseil Supérieur à Québec nous ont signalé, de façon à ne pas s'y méprendre, la présence du seigneur de Verchères en cette ville pendant tout le mois d'octobre 1922. Enfin, l'acte de mariage de Marguerite Antiome nous déclare qu'elle était née à Saint-Eustache de Paris et la fille d'un exempt du Grand Prévôt de cette ville. Il serait fastidieux d'insister davantage sur ces recherches, disons seulement que ces vieilles pièces manuscrites dormant depuis deux siècles dans les archives et se levant de la poussière de leurs tombeaux pour rendre témoignage à la véracité de l'héroïne de Verchères, nous ont fait voir non plus l'image auréolée, mais la femme sincère et toute entière. Et, alors, son histoire s'est étendue et éclairée. Nous avons senti l'âme sous les faits arides et secs. Et cette
héroïne, que nous avions aperçue dès l'enfance à travers le nuage de la légende, s'est élevée de ses ailes plus fortes jusqu'à la vérité, aussi poétique que le rêve.
Après 1726, l'héroïne de Verchères rentre une deuxième fois dans l'ombre et la paix du foyer domestique, et c'est là que nous voudrions pouvoir la saisir sur le vif afin de la mieux faire connaître encore.
Grandie au milieu des émotions les plus vives, ayant eu tant de fois sous les yeux des scènes de violence et de carnage, Madeleine a senti se développer dans son âme une résolution et une énergie précoces. Mais l'assurance qu'elle a acquise n'a-t-elle pas gâté chez elle la réserve et la timidité si propres à son sexe ? Dans les habitudes, dans les allures, dans le caractère même de la jeune châtelaine de la Pérade n'estil pas resté un peu de cette virilité si nécessaire à la vie que l'on menait aux avant-postes de Verchères ?
Il semble encore que cette enfance, si remplie d'alarmes et d'alertes, a dû manquer particulièrement de cette éducation féminine dont on a dans tous les temps senti l'importance, nous voulons dire le goût et la pratique du ménage, l'art de tenir une maison.
L'ingénieur Franquet a laissé sur les salons de la Nouvelle-France qu'il fréquenta, et où il rencontra précisément les femmes de l'âge et du monde de Madeleine de Verchères, un tableau charmant. " Les femmes sont de figure jolie, dit-il ; leur constitution est forte. Elles ont la démarche gracieuse et posent bien. Elles ont généralement beaucoup d'esprit, et parlent un français épuré, sans le moindre accent. Polies, enjouées, elles ont une conversation agréable. Pleines d'attentions pour les étrangers, elles sont très affectionnées à leurs maris et à leurs enfants.
Malgré donc le rude apprentissage qu'elles reçurent dans leur enfance, les femmes de ce temps-là n'en furent pas moins élevées pour
plaire et se faire aimer, et elles surent entretenir le goût des belles manières et tout ce qui fait la grâce et le charme de leur sexe. Les mères avaient l'art de former le cœur, de tremper le caractère, de remplir et de fortifier l'esprit de leurs enfants." (1)
Nous aimons à nous représenter Madeleine de Verehères dans son manoir seigneurial de la Pérade, à l'âge de cinquante ans ou environ,sous les belles couleurs que nous montre le pinceau de Franquet. Et c'est bien ainsi qu'elle devait être, si nous en jugeons par un médaillon précieusement conservé dans sa famille. Avec ses cheveux en bandeaux qui retombent en tresses sur ses épaules, ses yeux à demi baissés et son costume modeste et simple, il semble qu'elle ait gardé quelque chose de la timidité et de la réserve de la jeune fille. Si son front calme marque la fermeté, il nous dit aussi la paix douce et le bonheur discret qui régnent en son foyer. Les sourcils bien arqués et la bouche petite et mignonne où semble voltiger un sourire nous rappellent la Madeleine, très gaie à ses heures, et qui savait si bien tenir la plume quand elle le voulait.
Il y a quelque chose cependant qui semble démentir l'infinie douceur qui s'épand sur les traits de cet unique portrait qui soit resté de Madeleine de Verehères.
Racontant la lutte qu'elle eut à soutenir en 1722, aux portes du manoir de la Pérade, contre trois sauvagesses qui la voulaient jeter dans le feu, elle écrit cette phrase typique: "A ce moment un peintre me voyant aurait pu tirer le portrait d'une Madeleine ; décoiffée, mes cheveux épars, mal arrangés, mes habits tout déchirés, n'ayant rien sur moi qui ne fut en morceaux, je ressem-
(1) Mémoire de 1752.
biais pas mal à cette sainte, aux larmes près qui ne coulèrent jamais de mes yeux."
Quoi ! Cel^e qui a fait couler tant de douces larmes rien qu'au seul souvenir de sa défense héroïque de Verchères, ne sentit donc jamais ses paupières s'humecter ? Et ces beaux yeux à demi baissés que le peintre nous montre, auraient-ils donc été insensibles à toute émotion ?
Non, chassons loin de nous ces pensées. Les larmes n'ont jamais été les interprètes nécessaires du cœur. Madame de Sévigné l'a écrit il y a déjà longtemps.'4 Il faut plaindre sincèrement celles qui n'ont pas le don des larmes, et qui sentent de ces douleurs, où les yeux ne soulagent point le cœur." Rappelons-nous encore les beaux vers de Victor Hugo, dans ses " Feuilles d'Automne":
La fleur qui s'ouvrit avec l'aurore en pleurs, Et qui fait à midi de ses belles couleurs Admirer la splendeur timide, Sous ses corolles d'or, loin des yeux importuns, Au pied de ce calice où sont tous ses parfums, Souvent cache une perle humide.
Si donc les larmes ne coulèrent jamais des yeux de Madeleine, elle n'en a pas moins éprouvé les plus grandes émotions qui puissent étreindre un cœur de femme.
Debout sur le bastion du fort de Verchères, elle a prouvé qu'elle aimait sa patrie jusqu'à vouloir verser son sang pour elle ; c'est l'amour profond qu'elle porte à son père et à sa famille qui la pousse à implorer la pitié pour les siens ; et quand elle voit son mari aux prises avec un sauvage, elle nous l'avoue ingénument dans sa relation, ce sont " les mouvements de son cœur " qui l'entraînent à périr avec lui plutôt que de le laisser mourir seul et sans défense.
Ces trois amours sont trop beaux et trop grands pour qu'il soit nécessaire de les déflorer par de vaines fictions. Sans attacher plus d'im-
portance qu'il ne convient à tous les détails semiromanesques dont quelques écrivains ont voulu entourer Madeleine, disons une fois pour toutes qu'il n'y a pas besoin de l'imagination pour grandir le réel vraiment sublime de sa vie.
La bonne châtelaine de la Pérade n'a jamais eu dans son cœur ni dans son cerveau les conditions voulues pour devenir une héroïne de feuilleton. Jeune fille, elle nous dit qu'elle eût la passion de la gloire, mais elle ne s'en servit que pour défendre son foyer. Quand elle fut épouse et mère, l'affection sincère qu'elle porta à son mari et à ses enfants lui suffit amplement.
Le manoir de la Pérade, situé sur la grande route qui relie Québec à Montréal, et presqu'à mi-chemin entre ces deux villes, était le rendezvous de tous les voyageurs de distinction. Nous savons que les gouverneurs de Vaudreuil et de Beauharnois aimaient à le visiter et quel officier de l'armée n'aurait pas voulu s'arrêter pour causer avec cette femme dont la valeur était connue dans tout le pays.
Le mari de Madeleine, M. de la Pérade, possédait quelques-unes des plus belles seigneuries de la Nouvelle-France, mais comme il était d'une santé frêle et délicate il avait remis à sa femme le soin d'administrer le patrimoine familial, et celle-ci sut s'en acquitter à merveille. L'hospitalité de la famille de Lanaudière était large et généreuse, mais la bonne Madeleine n'oublia jamais les bonnes leçons d'économie qu'elle avait apprises dans sa jeunesse. Nous nous la représentons volontiers comme une grande dame de l'ancienne noblesse qui ne quittaient jamais l'aiguille même pour recevoir les visiteurs, à moins que leur rang les y obligeât.
Le premier dimanche du mois d'août 1747, le curé de Sainte-Anne de la Pérade annonçait à son prône la mort de Marie-Madeleine Jarret de
Verchèresja seigneuresse de sa paroisse.Elle était décédée dans la soixante et neuvième année de son âge, munie de tous les sacrements de l'Eglise.
La seigneuresse de la Pérade laissait cinq enfants. Les filles entrèrent dans les familles Margane de Lavaltrie et Deschamps de Boishébert. Les garçons prirent du service dans l'armée. L'un d'eux tomba à la bataille de Monongahéla ; un autre fut décoré de la croix de Saint-Louis pour sa belle conduite au siège de Québec. C'est de ce dernier que descendait Charles de Lanaudière, qui fut aide de camp du gouverneur Carleton.
On sait comment, dans l'automne de 1775, cet officier, si plein de charme et de distinction, ramena à la tête de 300 Canadiens le gouverneur Carleton, de Montréal à Québec, au moment où cette ville menacée par les soldats du Congrès, allait ouvrir ses portes à l'ennemi. Carleton organisa la résistance et la colonie fut sauvée. Charles de Lanaudière mourut célibataire, mais il laissa deux sœurs qui sont restées célèbres dans la région de Québec où elles vivaient encore au milieu du siècle dernier. Retirées pendant l'été dnas leur manoir de Saint- Vallier de Bellechasse, qu'elles avaient armé comme une forteresse à cause des voleurs de grand chemin qui infestaient la contrée, elles venaient passer l'hiver à Québec, où leur salon était le rendez-vous de tout ce que la colonie comptait de personnes distinguées. C'est l'une d'elles qui, en 1855, recevant M. de Belvèze, le commandant du premier navire de guerre français qui soit venu au Canada après la conquête, le salua de ces fîères et mâles paroles : " Commandant, nos bras sont à l'Angleterre, mais nos cœurs sont toujours à la France."
Madeleine de Verchères garda jusqu'à la fin la part d'héritage qu'elle avait reçue dans la seigneurie qui devait rendre son nom si célèbre. Ce n'est qu'en 1746, un an avant sa mort, qu'elle la vendit à son frère Jean-Baptiste Jarret. Ce dernier abandonna bientôt après, pour cent pistoles, les droits honorifiques du domaine patrimonial qu'il tenait à titre d'aînesse, à l'un de ses gendres Pierre Hertel de Beaubassin. Depuis lors, cette belle propriété, morcelée par des partages, des ventes ou des achats, est passée entre les mains de branches collatérales éloignées. L'ancien manoir a été depuis abattu. Ce n'est plus qu'à l'aide de cartes qu'on peut à peu près localiser le site du fort immortalisé par la fïère résistance de Madeleine. Seule, près de la rive du grand fleuve, où le beau village de Verchères mire ses maisons blanches et ses grands arbres verts, une tour aux murs massifs, aux fenêtres percées en mâchicoulis et au toit en poivrière, résiste aux ravages du temps. C'est le vieux moulin banal de la seigneurie. A l'époque de la moisson, un meunier y vient encore moudre les grains des censitaires. Et, quand, dans la nuit noire, le moulin bat l'air de ses ailes frémissantes, le passant attardé croit entendre chevroter une chanson : la chanson mélancolique des choses mortes.
Aussitôt après la conquête le dernier descendant des Verchères, dans la ligne masculine, s'enfonça dans les prairies de l'Ouest où il fit la traite et la chasse aux bisons, à la tête d'une bande de sauvages. L'on n'entendit plus jamais parler de lui. Sa veuve, une LeMoyne de Longueuil, mourut à Québec en 1792, et le prince Edouard, duc de Kent, père de la reine Victoria, alors dans la capitale, voulut assister à ses funérailles à la tête des officiers de son régiment. Ce suprême hommage rendu par un prince touchant
de si près au trône, à celle qui porta pour la dernière fois le nom des Verchères, n'est-il pas pour nous une éloquente leçon ? Elle nous enseigne que les héros et les héroïnes du Canada, à quelque race qu'ils appartiennent, sont le patrimoine commun de la nation et que leur mémoire doit être glorifiée.
Et voilà pourquoi les nobles châtelains de Rideau-Hall, épris d'art et très avertis des choses de notre histoire, ont voulu mettre en place d'honneur, dans leur résidence vice-royale, le beau bronze de Hébert.
Il n'est pas besoin de la magie des mots pour expliquer l'impression que cause Madeleine de Verchères, la sympathie qu'elle excite, la lumière qui rayonne d'elle. Comme le disait un jour Son Excellence le gouverneur-général, cette héroïne résume toute une époque de gloire. Par son père elle descend des nobles familles de France, par sa mère elle touche à la bonne terre canadienne. Par son action courageuse et sa vie si complète et si bonne, elle tient au peuple entier.
Elle symbolise la femme vaillante du Canada.