CLAIRE-CAROLINE TASCHEREAU
Née à Sainte- Marie de la Beauce le 18 décembre 1816.
Décédée à Québec le 15 janvier 1883. Inhumée dans la chapelle Sainte- Anne, à Sainte- Marie de la Beauce, le 18 janvier.
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Son Kminence Le Cardinal ELZÉAR* ALEXANDRE TASCHEREAÛ
** Né à Sainte-Marie de la Beauce, au manoir seigneurial de la famille, le 17 février 1820.
" Dès l'âge de huit ans, il entrait au vséminaire de Québec. A seize ans, après les plus brillants succès, il avait terminé son cours classique, et il partait pour T Europe en compagnie de M. l'abbé Holmes.
" C'est à Rome qu'il entra dans l'état ecclésiastique, quand il n'avait encore que dix-sept ans.
** On devine quels sentiments un séjour assez prolongé dans la ville des papes dut inspirer au jeune lévite, et quels liens puissants se formèrent dès lors entre la sainte Eglise et ce cœur jeune, pur et plein d'aspirations élevées.
*' L'illustre abbé Dom Guéranger était alors à Rome et travaillait au rétablissement de l'ordre des Bénédictins en France- Le jeune Taschereau Lit sa connaissance, et il voulut entrer dans le nouvel ordre, qui convenait si bien à son goût naturel pour la vie monastique et pour l'étude..
vS. E. le cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau
*' Mais Dieu lui réserv^ait d'autres destinées dans sa patrie. M. l'abbé Holmes lui fit ajourner son pieux dessein et le ramena à sa famille, afin qu'il pût la consulter à ce sujet. Les avis de ses parents et de ses directeurs modifièrent ses projets : il entra au séminaire de Québec ; mais la vie qu'il y mena fut bien celle d'un bénédictin.
" Ses études théologiques n'y furent pas moins brillantes que ses études classiques, et, le lo septembre 1842, il fut ordonné prêtre.
' ' A dater de cette époque, sa vie a été de plus en plus intimement liée à l'histoire du séminaire de Québec. Ce fut pour lui la maivSon paternelle, et nul ne pourrait mieux que lui nous parler de cette famille dont il a été successivement le fils et le père.
" Aussi ne sommes-nous pas étonné d'apprendre par son biographe, Mgr Têtu, qu'il a écrit une longue histoire du séminaire de Québec, encore inédite. Pieux travail, qu'a dû inspirer un double amour filial et paternel.
" Jusqu'à son élévation sur le siège archiépiscopal de Québec, en 1871, il ne s'est jamais éloigné de soiicher séminaire que temporairement et pour des raisons graves : — la première fois, pour aller soigner les émigrés irlandais, malades du typhus, à la Grosse-Ile, oii il prit la fièvre et faillit mourir ; la seconde fois, pour aller étudier le droit canonique à Rome, d'où il revint avec le diplôme de docteur.
" Au séminaire, il a enseigné tour à tour la rhétorique, la philosophie, le dogme, la morale et le droit canonique. Ceux qui ont été ses élèves font l'éloge de sa science et vantent la méthode et la clarté de son enseignement.
'' En même temps, il a occupé tous les postes de responsabilité et d'honneur que le conseil du séminaire tenait à lui confier.
" Il fut un des fondateurs de l'université Laval, et ilest resté profondément attaché et dévoué à cette institution. Elle a été pour lui comme l'enfant que son père aime d'autant plus qu'il lui occasionne plus d'inquiétudes et de tourments.
Il en a été la personnification la plus en vue depuis plus de trente ans, et il a partagé ses peines et ses joies, ses revers et ses triomphes. Vo\'ages en Europe, correspondance volumineuse, rédaction de mémoires, polémiques, lettres pastorales et mandements, il s'est imposé bien des peines et des travaux pour la défendre contre ses ennemis ; et si, finalement, il n'a pas réussi au gré de ses désirs, il peut toujours se rendre le témoignage qu'il n'a rien négligé pour aSvSurer l'avenir de cette œuvre magnifique.
' ' Ce fut pour lui une douloureuse épreuve de quitter son cher séminaire pour aller résider à l'archevêché.
** Les honneurs de l'épiscopat n'étaient pas une compensation, et nous croyons à son entière sincérité quand il disait dans son premier mandement : "Dieu nous est témoin que nous n'avons ni recherché, ni désiré cette charge redoutable, dont nous comprenons, aujourd'hui plus que jamais, les dangers et la responsabilité. "
' ' Quand il dut faire ses adieux à cette maison qui l'avait abrité pendant tant d'années, son cœur vse brisa, et les paroles qui tombèrent alors de ses lèvres furent des plus touchantes :
" Il m'était toujours si doux et si agréable" dit-il, " de voir réunie cette nombreuse famille du séminaire de Québec, de l'université Laval, du collège de Lévis, à la tête de laquelle la Providence m'avait placé comme supérieur et comme recteur î Je savais que dans tous les cœurs mon affection avait un fidèle écho, et je sentais que véritablement nous ne faisions tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme, dans la pensée commune de ser\'ir la cause de la religion et de la patrie, les uns en commandant ou en enseignant, les autres en se préparant par l'obéissance et par l'étude à remplir les desseins de la Providence.
" Hélas ! messieurs, faut-il donc que des liens si étroits se trouvent brisés tout-à-coup !
"Il y aura bientôt quarante- trois ans. un tout petit écolier de huit ans et demi endossait pour la première fois
le capoi, et se rendait, livres et cahiers sous le bras, au séminaire de Québec, pour y commencer ses études classiques. Neuf années plus tard, après une année de voyage en Europe, il entrait au grand séminaire, commençait ses études théologiques, et, au bout de cinq ans, il montait pour la première fois au saint autel. Voilà toute l'histoire de ma jeunesse.
"Les vénérables directeurs du séminaire qui voulurent bien alors agréer mes .«-ervices dorment tous, excepté un ?eul, du sommeil éternel, et reçoivent la récompense de leur dévouement au séminaire. Dieu seul connait ce qu'ils m'ont accordé de charité, et quelle fut ma douleur en les voyant disparaître peu à peu de la scène de ce monde.
' ' Ma vie sacerdotale de vingt-neuf ans, aussi heureuse qu'elle peut l'être dans cette vallée de larmes, s'CvSt donc écoulée tout entière à l'abri de ces murs vénérables que Mgr de Laval a élevés il y a deux siècles.
* ' Comme vous le voj- ez, messieurs, sur le demi-siècle qui a blanchi mes cheveux, le séminaire a eu plus de part que la maison paternelle.
" Hélas ! encore une fois, il faut quitter cette maison où j'ai trouvé des pères dévoués, des confrères pleins d'affection, des enfants qui m'ont payé au centuple par leur docilité ix. peu de bien que j'ai essayé de leur faire. J'avais espéré y vivre, y mourir, y reposer au milieu de ceux qui furent autrefois mes maîtres et mes modèles. Triste condition des enfants d'Adam, dont les projets les plus légitimes aboutissent trop souvent à la déception !
*' A mon grand malheur, j'ai prêché, exalté, recommandé et enseigné l'obéissance avec trop de zèle pour avoir le droit de m'y soustraire aujourd'hui "
* ' Il est difficile de relire cette page sans être ému ; mais vSa parole se fît plus touchante encore et plus délicieusement tendre, lorsque les élèves du petit séminaire vinrent le féliciter sur son élévation au trône archiépiscopal :
" J'avais naguère, " leur répondit-il, " un beau jardin que je cultivais avec amour, en compagnie de frères dévoués. Nulle pensée étrangère ne pouvait m'en arracher ; j'aimais à m'y promener ; j'aimais à suivre l'épanouissement de ces fraîches roses que le retour de l'année scolaire faisait éclore et que le soleil de l'étude, avec la douce rosée de la piété, mûrissait peu à peu et convertissait en fruits de bénédiction.
" Un matin, que je me garderai bien d'appeler un beau jour, on vint me dire tout d'un coup : " Votre jardin s'est agrandi : il est devenu un vaste champ, un diocèse, toute une province !"
" Et j'ai dit : Fiat vohmtas ! Mais mon cher petit jardin sera toujours à moi, comme je serai toujours à lui. C'est là que la divine Providence me plaça jadis, humble plante, pour m'y faire prendre racine et m' abreuver de sucs bienfaisants ; je tiens à cette terre par trop de fibres pour qu'on m'en arrache sans me faire mourir. Je consens, puisqu'il le faut, à devenir un grand arbre, qui ombragera toute une province, pourvu que mon cher petit jardin soit encore là, près de moi, protégé par mes branches, et me réjouissant toujours par ses fleurs et par ses fruits "
" Je crois avoir quelque notion des divers genres d'éloquence sacrée, et je ne connais rien de plus suave, de plus ému, de plus gracieux comme forme, de plus pathétique comme sentiment, de plus touchant comme tableau, que cet admirable petit discours. Saint François d'Assise, le poète de la nature, et saint François de Sales, le poétique orateur du sentiment, n'ont rien écrit de plus naïf et de plus charmant.
" L'épiscopat ne devait pas être la dernière étape de notre éminentissime compatriote dans la voie des honneurs.
" Après quinze années de labeurs et de peines, de travaux et de luttes, de courses apostoliques et de voyages entrepris pour la cause de l'éducation et pour le plus grand bien de l'Eglise canadienne, il fut jugé digne des plus hautes
distinctions, et le Saint- Père voulut le revêtir de la pourpre cardinalice.
" Ce fut une grande joie pour tous les Canadiens, et la prCvSse, anglaise et française,' protestante et catholique, fut unanime à féliciter chaleureusement le nouveau dignitaire, et à remercier le Souverain-Pontife de lui avoir conféré cet honneur.
' ' Québec fut alors témoin des fêtes les plus grandioses qu'il ait jamais vues. L'imposition des insignes de la nouvelle dignité et la collation de la barrette cardinalice donnèrent lieu aux plus imposantes solennités et à des réjouissances extraordinaires.
' ' Toutes les parties du pays et toutes les classes de la société voulurent prendre part à ces fêtes et s'y firent représenter. Les rues étaient décorées et pavoisées, la ville fut illuminée, les cérémonies religieuses furent admirables, et la procession à travers la vieille cité de Champlain se fit avec un incomparable déploiement de magnificence.
' ' La musique, la poésie, l'éloquence célébrèrent à l'envi l'éclat de ces grands jours et la gloire de celui qui avait su mériter tant d'honneur.
" Il a fallu tout un volume de trois cents pages pour contenir le récit des splendides manifestations qui se déroulèrent alors .sous nos 3'eux et dont Québec ne perdra jamais le souvenir.
" Les fêtes se terminèrent par un grand banquet, pendant lequel le nouveau piiucc de l'Eglise fit un discours remarquable d'originalité.
" Il représenta saint Jean-Baptiste apparaissant à Mgr de Laval dans un songe et lui prophétisant l'avenir de ce pays où il allait débarquer. Nous détachons quelques phrases de ce récit t
" Regarde, dit le patron du Canada à Mgr de Laval, regarde ces rochers couronnés par une citadelle imprenable ; vois ce que sera dans deux siècles cette cité oii doivent reposer tes cendres ; contemple ces nombreux avSiles de la piété
et de la science. Vois-tu ces immenses constructions ? Ce sont ton séminaire et l'université, qui se gloriiieront de porter ton nom. Ecoute les accents de la joie universelle, qui, dans deux siècles, retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre ; prends part avec moi à cette réjouissance.
" Vois-tu assis autour de lui, dans un banquet, les représentants de l'autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes croyances, levant les yeux et les mains au ciel pour le remercier d'un honneur qui rejaillit sur tout le Canada ?
" Le Canada, si petit aujourd'hui et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s'étendra alors d'un océan à l'autre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer, sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau. Sans être une nation indépendante, il en aura tous les privilèges, et l'immortel Pontife qui occupera alors le siège de Pierre fera tomber sur cette nation un rayon de lumière céleste, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de toutes les Eglises.
" En ce temps-là, l'empire britannique, sur lequel le soleil ne se couchera pas, sera gouverné par une souveraine dont les vertus feront l'admiration ei l'édification de ses innombrables sujets, en même temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses enfants.
' ' Que Dieu la conservée longtemps à leur affection !
" A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des Canadiens, a-t-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadienne, qu'un coup de canon annonce l'entrée au port. Mgr de Laval se réveille tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre qui est devenue sa patrie.
" J'ai fini mon histoire.
" A vous de la juger.
*' A moi de vous remercier de la bienveillance avec laquelle vous l'avez écoutée."
" Quelques mois après les fêtes cardinalices, notre archevêque partait pour Rome, oii il reçut des mains de vSa Sainteté le dernier insigne de sa haute dignité, — le chapeau de cardinal. C'était son huitième voyage à la ville éternelle." (i).
Son Eminence le cardinal Elzéar- Alexandre Taschereau mourut à Québec, le mardi, 12 avril 1898, dans la soixantedix-huitième année de son âge et la vingt-septième année de son épiscopat.
Il fut inhumé sous le sanctuaire de la basilique de Québec, le mardi, 19 avril. Ses obsèques furent les plus imposantes qui aient jamais été faites dans notre pays.