LES MOYENS DE SECOURIR LA POPULATION
Rapport du 26 novembre 1891
Les secours portés à la population atteinte par la famine peuvent avoir un double but: d'une part, soutenir le ménage des paysans, et, d'autre part, les préserver du danger des maladies et même de la mort causées par le manque ou la mauvaise qualité de la nourriture.
Ce double but se trouve-t-il atteint par le système de secours pratiqué actuellement sous la forme de distribution de £0 à 30 livres
de farine par mois, et par personne, en comptant ou sans compter celles qui sont capables de travailler? Je pense que non, et voici pour quelles raisons : toutes les familles de paysans dans toute la Russie agricole peuvent être réduites à trois types : 1° un ménage riche : de huit à seize personnes, douze en moyenne ; de trois à cinq travailleurs, quatre en moyenne; de trois à cinq chevaux, quatre en moyenne. La quantité de terre est de 3 à 9 déciatines, 6 en moyenne. C'est un paysan riche. Non seulement il nourrit sa famille avec son pain à lui, mais souvent encore il tient un ou deux ouvriers, achète la terre aux paysans pauvres, leur prête du blé ou des semences. Tout cela se fait peut-être à des conditions peu avantageuses pour les
pauvres, mais a pour résultat que, là où ces riches forment les 10 0/0 de la population du village, la terre ne reste pas sans culture, et le pauvre peut, en cas de besoin, se procurer du pain, des semences et même de l'argent.
2°Le deuxième type est représenté par un paysan moyen qui parvient avec beaucoup de peine à joindre les deux bouts avec ses deux lots de terre, un ou deux travailleurs et un cheval ou deux. Ce ménage se nourrit presque exclusivement de son propre pain. Ce qui manque est fourni par un membre de la famille qui gagne sa vie à part.
3°Dans la troisième catégorie rentrent les pauvres, avec des familles de trois à cinq personnes, avec un seul travailleur et sou-
vent sans cheval. Un tel paysan n'a jamais assez de son pain à lui et, tous les ans, il doit s'ingénier à trouver des moyens de se tirer d'affaire. 11 est toujours à un cheveu de l'indigence et mendie à la moindre malechance.
Le secours distribué à la population des localités atteintes par la famine sous forme de farine est réparti d'après les listes des biens des familles. C'est d'après ces listes que sont calculées les quantités de secours à délivrer à chaque famille, de sorte que les subsides ne se donnent qu'aux familles les plus pauvres, c'est-à-dire celles de la troisième catégorie. Aucun secours n'est alloué à un ménage du premier type, — à un paysan riche, de même qu'à un paysan de fortune moyenne qui possède
encore quelques quarts d'avoine, deux chevaux, une vache, des brebis. Mais, en examinant attentivement la situation non seulement du paysan moyen, mais même du riche, il est impossible de ne pas s'apercevoir que ce sont justement ces paysanslà qui ont le plus besoin des secours pour soutenir leur ménage.
Il est vrai qu'il reste au paysan riche encore un peu de seigle, vingt quarts, ou plus, d'avoine, qu'il possède cinq chevaux, deux vaches et plusieurs brebis ; et c'est parce qu'il possède tout cela qu'on ne lui donne pas de subsides. Mais considérez ses recettes et ses dépenses, et vous verrez qu'il est dans le même besoin que le pauvre. Pour ensemencer toute la terre qu'il prend en fermage, il a besoin d'environ 10 quarts. 11
a pour 40, 50, même 60 roubles de blé, mais ce n'est rien en comparaison de la quantité dont il a besoin pour nourrir une famille de douze personnes. Il lui faut 15 pouds à 1 rouble 50 kopeks, c'est-à-dire pour 22 roubles 50 kopeks par mois, 225 roubles pour dix mois. Il a besoin en outre de 40, 50, 70 roubles pour payer le prix du fermage de la terre ; il lui faut payer les impôts qu'on exige de lui, parce qu'il est riche. Ceux des membres de sa famille qui ont une occupation quelconque gagnent cette année moins qu'en temps ordinaire à cause du prix élevé du blé ou bien perdent tout à fait leurs emplois. Il a besoin de 350 roubles et il n'en recevra pas 200, il est donc obligé de ne pas prendre de terre en fermage, de vendre
l'avoine destinée pour les semences, vendre une partie de ses chevaux, dont le prix est très bas, c'est-à-dire être réduit à la condition d'un paysan moyen et même plus bas, car ce dernier a une famille moins nombreuse.
Mais le paysan moyen, s'il lui reste encore de l'avoine ou un cheval ou deux, ne reçoit pas non plus de secours ou en reçoit si peu qu'il est obligé de vendre sa terre aux rares riches, de manger d'abord le prix de l'avoine destinée pour les semences, et puis le prix du cheval. De sorte que, avec le système de distribution de secours qui existe actuellement, le riche doit s'abaisser à la condition d'un paysan moyen, et ce dernier à la condition du pauvre. On a l'air d'attendre que le paysan se soit ruiné
pour lui porter secours. C'est comme si celui qui veut retirer de l'eau un noyé attendait, avant de le faire, que ce dernier cesse de produire des bulles d'air à la surface.
Le secours qui arrive lard ne parvient pas à soutenir les ménages des paysans pour trois raisons : d'abord il ne profite qu'à ceux qui sont déjà ruinés; ensuite, si même le secours parvient dans les familles incomplètement ruinées, il n'est pas suffisant; enfin, comme c'est un subside gratuit qui n'est pas produit par le travail dune manière régulière, il n'est pas assez apprécié et se trouve rarement employé avec prudence et précaution. Non seulement ce secours n'atteint pas son but, mais encore,
comme tout secours gratuit partagé inégalement, il produit de plus un mécontentement insatiable et une irritation au milieu du peuple, irritation causée d'abord par la jalousie des uns envers les autres et qui se dirige ensuite contre ceux-là mêmes qui distribuent les subsides.
La distribution de la farine, qui ne parvient pas à soutenir la vie économique du paysan, n'atteint pas non plus le second but: les préserver des maladies et de la mort causées par la famine.
Voici, d'ailleurs, quelles sont les causes qui empêchent d'atteindre ce but avec les secours portés sous la forme de la distribution de la farine suivant le nombre des personnes :
1° Avec ce mode de distribution, celui
qui reçoit la farine subit toujours la tentation de dépenser, de vendre au cabaret ce qu'il a reçu; 2° ce secours, s'il tombe dans une famille pauvre, ne la sauve delà famine que dans le cas où elle possède encore quelques moyens d'existence. On délivre au plus 30 livres par personne et par mois. Lorsqu'il y a des pommes de terre ou te* quelque. chose qu'on puisse mélanger avec de la farine pour faire le pain, les 30 livres peuvent nourrir un homme pendant un mois ; mais lorsque la misère est complète, lorsqu'on ne peut même pas acheter de Farroche pour ajouter à la farine, les 30 livres se trouvent mangées sous la forme du pain pur dans l'espace de quinze à vingt jours, après quoi ceux qui restent, les dix autres jours du mois, sans nour-
riture peuvent tomber malades et même mourir ; 3° la distribution de la farine parmi les familles pauvres, même celles qui ont encore quelques moyens, ne parvient pas à préserver ces familles des maladies et de la mort causées par la faim, car, si dans une famille les membres forts supportent facilement la mauvaise nourriture, ceux qui sont faibles, les vieux et les petits, tombent malades, par suite de l'insuffisance ou de la mauvaise qualité des aliments.
Dans toutes les localités atteintes par la famine, toutes les familles, les riches comme les pauvres, mangent un mauvais pain, mélangé avec de Tarroche. Et, chose étrange, les pauvres, qui reçoivent actuellement du blé de la municipalité, man-
gent, dans la plupart des cas, du pain pur, tandis que dans les familles riches presque tout le monde mange du pain avec de Farroche, avec l'effroyable arroche verte de cette année '.
Il arrive ainsi continuellement que, dans une famille riche, les membres plus forts supportent le pain mélangé avec de Farroche, tandis que les faibles, les vieu v et les petits, en deviennent malades et meurent.
1 Le fait qu'on mange cette année de l'arroche ne peut s'expliquer d'une part que par la tradition qui dit qu'on en mangeait autrefois, ce que prouve le proverbe: « Ce n'est rien s'il y a de l'arroche dans le blé » ; et, d'autre part, par le fait qu'elle a poussé dans un champ de seigle et a été battue avec ce dernier. Il me semble que, si la tradition n'était pas là et si l'arroche n'était pas poussée dans un champ de seigle, on mélangerait au pain plutôt de la paille d'avoine, ou du son, que cette substance nuisible qu'on utilise partout.
Par exemple, une femme malade d'une famille riche vient au réfectoire avec un bout de galette noire faite de l'arroche qui forme sa principale nourriture, et prie de la recevoir parce qu'elle est malade et seulement pour le temps de sa maladie.
Autre exemple : j'arrive chez un paysan qui ne reçoit pas de subside, étant considéré comme riche. Ils sont deux : lui et sa femme, sans enfants. Ils sont en train de dîner. Ils mangent une soupe aux pommes de terre et du pain avec de l'arroche. Dans la huche il y a encore un pain, mélangé encore davantage avec de l'arroche. Le mari et la femme sont gais et vifs, mais sur le poêle est couchée une vieille femme que ce pain rend malade et qui dit qu'elle préférerait ne manger qu'une fois par jour,
mais du pain pur, car son estomac n'accepte pas le pain mélangé.
Ou encore : une femme d'une famille riche vient prier d'admettre au réfectoire sa fille âgée de treize ans, parce qu'on ne la nourrit pas à la maison. Cette fille est un enfant illégitime ; on ne l'aime pas et on ne la laisse pas manger à sa faim.
Les exemples de ce genre sontnombreux, et voilà pourquoi la distribution de la farine ne préserve pas les vieux, les faibles et ceux qui ne sont pas aimés des maladies et de la mort causées par la mauvaise qualité et le manque de la nourriture.
Quoiqu'il soit très pénible de le dire, mais malgré l'énergie remarquable et le dévouement des membres de la municipalité,
les distributions qu'ils font ne parviennent ni à soutenir le ménage des paysans, ni à prévenir la possibilité des morts par la famine. De plus, elle a une mauvaise influence sur le peuple en l'irritant.
Mais, si ce qui se fait actuellement n'apporte pas de bien, que faut-il faire ?
Il faut, à mon avis, faire deux choses : 1° organiser des travaux publics pour toute la population capable de travailler, sinon pour soutenir le ménage des paysans, du moins pour empêcher sa ruine définitive ; 2° il faut fonder dans tous les villages qui ont souffert de la famine des réfectoires gratuits pour les petits, les vieux, les faibles et les malades.
Les travaux organisés doivent être d'un
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genre tel qu'ils soient familiers à la population, et non pas d'un genre dont le peuple ne s'est jamais occupé et qu'il n'a même jamais vu. Ils ne doivent pas non plus exiger que les nembres de la famille qui ne s'étaient jamais absentés aillent travailler au dehors, ce qui, pour des raisons de famille ou autres (par exemple le manque de vêtements), est souvent impossible à faire. Ils doivent être tels que, — outre les travaux exécutés au dehors, auxquels viendront tous ceux qui peuvent aller travailler au dehors et qui en ont l'habitude, — des travaux sur place puissent occuper toute la population des localités atteintes par la disette, les hommes, les femmes, les vieillards encore robustes, les enfants d'un âge à pouvoir travailler.
Le désastre de cette année n'est pas seulement dans le manque de pain : il est dans le manque, non moins considérable, de toutes ressources, et aussi dans le manque total du travail, et, par suite, dans l'oisiveté forcée de plusieurs millions d'hommes.
Si le pain nécessaire pour nourrir la population est sous la main, c'est-à-dire s'il peut être apporté dans la localité où on en a besoin pour un prix plus ou moins accessible, le peuple souffrant de la faim pourrait gagner lui-même ce pain, à condition qu'il ait la possibilité de travailler, qu'il possède les matériaux nécessaires et des débouchés pour les produits de son travail. Au contraire, s'il se trouve privé de cette possibilité, des centaines de millions seront
dépensés pour des secours gratuits sans
prévenir le désastre. Mais la dépense matérielle n'est pas la seule importante : l'oisiveté de toute une population qui reçoit une nourriture gratuite a une influence effroyablement démoralisatrice .
Les travaux installés hors de la maison peuvent être très variés en hiver et encore plus en été, et il est à souhaiter que ces travaux soient organisés le plus rapidement possible et sur une échelle très vaste. Mais, à côté de ces grands travaux exécutés au dehors, il est absolument nécessaire et très important de donner au peuple la possibilité de travailler sans sortir de son village et de ses conditions habituelles, de faire son ouvrage accoutumé et de vendre les produits de son travail, ne serait-ce que pour un prix très peu élevé,
Il n'y a ni lin ni chanvre dans les villages atteints par la famine ; presque tous les moutons sont vendus, les femmes n'ont de matériaux ni pour filer ni pour tisser. Les femmes jeunes et vieilles, de même que les jeunes filles, qui sont occupées ordinairement, restent à ne rien faire. Mais, il y a plus : les hommes qui demeurent chez eux et qui n'ont pas d'argent pour acheter de tille, sont également sans leur ouvrage habituel, les chaussures de tille. Les enfants non plus ne sont pas occupés, car les écoles sont pour la plupart fermées. La population, — obsédée par les idées les plus noires devant la misère toujours croissante, privée du moyen habituel et plus que jamais nécessaire en ce moment de s'oublier et de se distraire : le travail, — reste
des journées entières à ne rien faire, à discuter les bruits et les suppositions sur les subsides distribués ou à distribuer, sur les riches qui ne veulent pas partager leur bien et surtout sur sa propre misère. « On s'ennuie, on est triste, voilà pourquoi surtout on tombe malade, » m'a dit un sage vieillard.
Sans parler du rôle économique du travail, son influence morale cette année serait énorme. Un travail quelconque qui puisse occuper tous ces oisifs serait actuellement de toute nécessité.
Jusqu'à l'installation de ces grands travaux sur lesquels il y avait des projets très différents et très raisonnables, travaux qui, paraît-il, s'organisent en ce moment et promettent de faire beaucoup de bien si
Ton prend en considération les habitudes et les conditions de la population ; si, en attendant cette installation, on pouvait, dans tous les villages atteints de la disette, donner aux paysans la possibilité de faire leur travail habituel — aux hommes de faire des chaussures de tille, aux femmes de filer et de tisser — et de vendre les produits de ce travail, ce serait, sinon un soutien pour l'économie des paysans, du moins un grand obstacle à leur ruine.
Supposons qu'on trouvera à placer de la toile à 8 kopeks Farchine { (et ce placement est possible sur une très vaste échelle), et que les chaussures de tille qui peuvent se conserver pendant des années soient
1 Archine = environ les 8/11 du mètre.
achetées à 10 kopeks la paire, le gain de chaque paysan sera au moins de 5 copeks par jour, c'est-à-dire de 1 rouble 50 kopeks par mois. Supposant en même temps que dans une famille il y a en moyenne le quart des membres incapables de travailler, nous verrons que chaque famille aura gagné les 450/4, c'est-à-dire 1 rouble 12 kopeks , ce qui dépasse de beaucoup la somme qui, avec tant de difficultés, de querelles, de discussions et en provoquant le mécontentement général est donné par la municipalité.
Tel serait le résultat si les paysans pouvaient faire le travail qui rapporte le moins et qui, sans aucun doute, est accessible et familier à tous les habitants des campagnes. Les sommes obtenues seraient plus consi-
dérables que celles qui proviennent actuellement de la distribution gratuite et de la distribution sous forme de prêt; la difficulté insurmontable de répartition serait écartée, et, ce qui est important, il n'y aurait pas de mécontentement et d'irritation qui sont provoqués par une distribution à tant par personne.
Pour atteindre ce but il n'y aurait qu'à dépenser des sommes peu considérables pour Tachât des matériaux, — la tille et le lin, — et à s'assurer des débouchés pour ces produits.
Beaucoup de personnes s'occupent déjà, quoique en petit, de l'organisation de ces travaux, en tâchant de procurer aux femmes des matériaux pour filer et les moyens de vendre le produit. Nous avons
également entrepris cette tâche, mais jusqu'à présent nous n'avons pas encore reçu le lin, la tille et la laine que nous avons fait venir. La proposition faite par nous aux paysans de s'occuper à faire des chaussures de tille et des toiles pour la vente était partout accueillie avec enthousiasme. << Il vaut mieux gagner 3 kopeks par jour que de rester à ne rien faire, » nous disait-on. 11 est évident que tout cela ne s'applique qu'aux cinq mois d'hiver ; quant aux quatre mois d'été qui resteront jusqu'à la nouvelle récolte du lin, il peut y avoir des travaux bien plus productifs.
Pour pouvoir maintenir le ménage des paysans ou du moins retarder leur ruine, il n'y a, à mon avis, que ce seul moyen : l'organisation des travaux.
Pour atteindre le second but — sauver les hommes des maladies et de la mort causées par la mauvaise qualité et l'insuffisance de la nourriture, — le seul moyen certain est, je pense, l'organisation dans chaque village d'un réfectoire gratuit où chacun pourrait manger quand il a faim.
Cette organisation de réfectoire a été
commencée par nous il y a déjà plus d'un mois, et le succès a dépassé toutes nos prévisions. Voilà comment ont été organisés ces réfectoires.
Lors de mon vo\age clans le district Épiphansky, à la fin du mois de septembre, j'ai rencontré mon ancien ami M. Raevsky, et je lui ai fait part de mon projet d'installation des réfectoires dans les localités souffrant delà famine. Il m'invita à m'installer chez lui et, sans nier les autres moyens de secours, il a non seulement approuvé mon projet, mais s'est engagé à m'aider dans sa réalisation; puis, avec son amour pour le peuple, sa résolution et sa simplicité habituelles, il a commencé cette réalisation en organisant autour de lui six pareils réfectoires avant même que nous soyons
installé chez lui. Sa manière d'agir consistait à proposer, dans les villages les plus pauvres, aux veuves ou aux habitants les plus nécessiteux de nourrir ceux qui viendront manger chez eux avec les provisions nécessaires qui leur seront données. Le staroste, de concert avec les délégués, fît une liste des enfants et des vieillards qui devaient être nourris dans les réfectoires, et ils s'ouvrirent dans six villages.
Ces réfectoires, quoique leur organisation fût exécutée par les starostes seuls avec un commis de Raevsky, sous son contrôle personnel, fonctionnaient très bien et ont duré près d'un mois.
A l'époque de notre installation dans cette localité, époque qui a coïncidé avec la première distribution des secours du
Gouvernement, cinq de ces réfectoires se sont fermés, caries personnes qui les fréquentaient commencèrent à recevoir une somme déterminée par mois et, en apparence, n'avaient pas besoin d'autre secours. Cependant, malgré ce subside, la misère augmenta bientôt dans dételles proportions qu'il devint nécessaire de rouvrir les anciens réfectoires et d'en organiser de nouveaux. Pendant les quatre semaines que nous avons passées là, trente réfectoires ont été ouverts par nous.
Au commencement, nous l'avons fait d'après les renseignements recueillis sur les villages les plus nécessiteux ; mais, actuellement, il y a plus d'une semaine déjà que nous sommes assaillis de tous les côtés par les prières d'ouvrir de nouveaux réfec-
toires, prières que nous n'avons plus le temps de satisfaire.
Voici le mode d'organisation des réfectoires (c'est ainsi du moins que nous avons agi) : après avoir trouvé un village des plus pauvres, nous y arrivons, allons voirie staroste, lui déclarons notre intention et invitons un vieux paysan quelconque que nous questionnons sur l'existence matérielle des familles d'un bout du village à l'autre. Le staroste, sa femme, les vieux paysans et quelques curieux qui viennent là nous décrivent la situation des ménages. — Allons du côté gauche: Maxime Antokhine, comment vit-il ? — Mal. Des enfants, sept personnes dans la famille. Il n'a pas de pain depuis longtemps. Dans ce ménage-là il faudrait prendre la vieille et le garçon . —
Nous écrivons : de Maxime Antokhine, deux personnes. Ensuite, Fedor Abramov? — Aussi mal, mais tout de même il peut se nourrir de lui-même. Mais ici intervient la femme du staroste, en disant que ce paysan est aussi malheureux et qu'il faudrait prendre le garçon. Puis vient un vieillard, un soldat du temps de l'empereur Nicolas. — Celui-ci meurt tout à fait de faim. Puis, Demian Sapronov. — Ceuxlà ont encore de quoi manger... Tout le village est ainsi passé en revue. Comme preuve de véracité et d'absence de distinc-' tion de classes que les paysans apportent dans l'indication des nécessiteux, on peut citer ce fait que, dans le premier village même, à Tatiehtchevo, quoique de nombreux paysans n'aient pas été admis au
réfectoire, les paysans ont sans aucune hésitation classé, parmi les plus pauvres destinés à être admis, la veuve du prêtre avec ses enfants et la femme du diacre. Tous les ménages sont ainsi divisés en trois catégories, d'après les indications du staroste et des voisins : d'abord les ménages qui sont indiscutablement pauvres, dont plusieurs personnes doivent fréquenter le réfectoire, puis les ménages aisés, ceux qui ont de quoi manger, et enfin ceux sur le compte desquels subsiste un certain doute. Ce doute est résolu ordinairement par le nombre de personnes qui fréquentent le réfectoire. Ceux qui ont dans leur maison le réfectoire ont de la peine à nourrir plus de quarante personnes ; de sorte que, si le nombre de visiteurs n'atteint pas
quarante, les pauvres douteux sont admis, et si ce nombre est dépassé, il devient nécessaire de refuser l'accès de ces douteux.
Ordinairement quelques personnes, qui, sans aucun doute, doivent être nourries, se trouvent omises, et des modifications sont faites suivant les réclamations. Dans le cas où, dans un même village, il y a trop de personnes complètement pauvres, on ouvre dans le même village un deuxième et, quelquefois, un troisième réfectoire.
En général dans nos réfectoires, de même que dans ceux de notre voisine N. F..., qui les a organisés indépendamment de nous, le nombre des personnes nourries au réfectoire constitue le tiers du nombre total d'habitants.
Quant aux personnes qui expriment le
désir de tenir le réfectoire, c'est-à-dire de cuire le pain, de faire la cuisine et le feu, de servir les visiteurs, et d'avoir en revanche le droit de manger et de se chauffer là, elles sont très nombreuses : presque toutes les familles. Le désir de tenir les réfectoires est si grand que dans les deux premiers villages les starostes, des paysans riches tous les deux, proposaient d'ouvrir les réfectoires chez eux. Mais, comme celui qui les tient reçoit en quantité suffisante la nourriture et le chauffage, nous choisissons généralement les plus pauvres, pourvu que leur maison se trouve au milieu du village pour que les habitants des extrémités opposées ne soient pas obligés d'aller trop loin. Quant à la grandeur du local, cela est indifférent pour nous, car dans la plus petite chaumière,
mesurant à peu près 4,n,40, on nourrit librement de trente à quarante personnes.
La seconde tâche consiste à distribuer les provisions à chaque réfectoire, ce qui s'organise de la manière suivante: dans une localité située au centre des réfectoires on établit un magasin des provisions nécessaires. Le grenier de Raevsky nous a servi de magasin au commencement ; mais, lorsque notre entreprise a pris de l'extension, trois autres magasins furent organisés ou plutôt choisis chez des propriétaires plus ou moins riches, où on trouve des hangars et quelques objets qu'il est nécessaire d'acheter pour les réfectoires.
Aussitôt que le local est choisi et les listes des visiteurs dressées, on fixe un jour pour que ceux qui tiennent chez eux le réfec-
toire, ou bien une voiture désignée pour un service de roulement, viennent chercher les provisions. Comme en ce moment, lorsque le nombre des réfectoires est devenu grand, il est difficile de donner les provisions chaque jour; on a fixé dans ce but deux jours par semaine : le mardi et le vendredi.
Au magasin on donne à celui qui tient le réfectoire un livret, c'est-à-dire un cahier de la forme suivante :
Nom dis la personne