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8 Nov.
Loukeria Kotova
4 pouds
livr .
Les provisions délivrées sont inscrites dans ce livret qui sert à les obtenir.
De plus, on a fixé un jour pour que les voitures viennent de tous les villages où il y a des réfectoires chercher du chauffage : avant c'était la tourbe ; à présent, comme il n'y en a plus, c'est le bois. Le jour même où les provisions sont délivrées, on fait la pâte pour le pain et, le surlendemain, le réfectoire est ouvert. La question de vaisselle pour faire la cuisine, celle des bols, des cuillers et des tables est résolue par les maîtres de la maison eux-mêmes. Chacun d'eux emploie sa propre vaisselle en empruntant ce qui manque à ceux qui viennent manger chez lui. Pour les cuillers chacun en apporte une lui-même.
Le premier réfectoire fut ouvert chez un vieillard aveugle, qui habite avec sa femme et ses petits-fîls orphelins.
Lorsque, le jour de l'ouverture, je vins à onze heures, dans la chaumière de F aveugle, sa femme avait déjà tout apprêté. Les pains sortis du four étaient posés sur la table et sur les bancs. Le four était chauffé et fermé, il y avait dedans de la soupe à la choucroute, des pommes déterre et de la betterave cuites.
Outre les maîtres de la maison il y avait
là deux voisines et une vieille femme, sans domicile, qui demanda la permission de demeurer dans cette maison pour manger et rester au chaud.
Les visiteurs n'étaient pas encore là, parce que, en attendant notre arrivée, on n'avait informé personne. J'ai demandé à la maîtresse delà maison comment tout le monde allait pouvoir s'installer là. — J'arrangerai tout, me répondit-elle, soyez tranquille! C'est une femme d'une cinquantaine d'années, robuste, avec un regard timide et inquiet, mais pleine d'intelligence. Avant l'ouverture du réfectoire, elle mendiait pour se nourrir et nourrir sa famille. Ses ennemis disent qu'elle est ivrogne, mais, malgré ces commérages, elle dispose en sa faveur, par sa conduite envers les orphe-
lins, petits-fils de son mari, et envers le vieux lui-même, qui, épuisé, aveugle, à peine vivant, est couché sur une planche. La mère de ces orphelins est morte il y a un an ; le père, abandonnant les enfants, partit pour Moscou et s'y perdit.
Les enfants — un garçon et une fille — sont très jolis, surtout le garçon, qui a près de huit ans; malgré la pauvreté ils sont bien vêtus et bien chaussés, se pressent contre la grand'mère et sont exigeants, comme des enfants gâtés.
— Tout s'arrangera, dit-elle, et pour la table, j'en trouverai une. Ceux qui ne trouveront pas de place mangeront plus tard. « J'ai obtenu, me dit-elle après, neuf pains de 4 pouds de farine et encore j'ai fait du kvass. Ce n'est que la tourbe qui
m'a bien ennuyée : elle ne brûle pas. J'ai tiré un peu de paille du toit du hangar. J'ai ouvert le hangar parce que la tourbe ne brûlait pas. »
Voyant qu'il n'y a là rien à faire pour moi, je me dirige, de l'autre côté du fossé, vers le réfectoire d'un autre village, craignant que là aussi on m'attendît.
En effet, on m'attendait. J'ai rencontré ici la même chose : la même odeur de pain chaud, les mêmes pains posés sur les tables et les chaises, les mêmes pots mis au four, les mêmes curieux venus dans la maison. De même que dans le premier village, des hommes de bonne volonté courent pour annoncer l'ouverture du réfectoire. Après avoir causé un peu avec la maîtresse de la maison, qui, comme la première, se plaint
de ce que la tourbe ne brûle pas et qu'elle a été obligée de démolir son baquet pour faire cuire le pain, je retourne au premier réfectoire, croyant qu'il se produirait là des malentendus et des difficultés qu'il faudra résoudre.
J'arrive chez l'aveugle. La chambre est pleine de monde et de ce mouvement contenu que produit une ruche d'abeilles pendant une nuit d'été. La vapeur s'échappe par la porte. On sent l'odeur du pain et de la soupe aux choux, et on entend le bruit des mâchoires. La chaumière est très exiguë et sombre : il n'y a que deux fenêtres très petites et couvertes encore des deux côtés, à l'extérieur, par une épaisse couche de fumier. Le plancher est fait de terre et mal nivelé.
Il fait si sombre, surtout à cause des clos qui masquent la lumière des fenêtres, que tout d'abord on ne voit rien. Mais, malgré ces incommodités et ce peu d'espace, tout se passe dans un ordre parfait. Le long du mur principal, à gauche de la porte, il y a deux tables, autour desquelles sont, de tous les côtés, assises avec ordre les personnes qui mangent. Au fond, entre le mur extérieur et le poêle, sont disposées desplanches, sur lesquelles estassis, n'ayant plus de place pour se coucher, entourant de ses bras ses genoux amaigris, l'aveugle tout épuisé, écoutant le bruit et les voix des gens qui mangent. A droite, dans un coin libre, en face du poêle se tiennent la maîtresse de la maison et les femmes de bonne volonté qui lui aident. Elles sur-
veillent les besoins des visiteurs et les servent.
Près de la table, dans le coin, sous les saintes images, est assis le soldat du temps de F empereur Nicolas; puis un vieillard, une vieille femme, ensuite les enfants. À la seconde table, plus près du poêle, le dos tourné vers le mur avec les fenêtres, sont assis : la veuve du pope, à l'air pitoyable ; autour d'elle des enfants, des garçons et des filles, dont une grande, sa fille à elle. Sur chaque table se trouve un bol avec de la soupe aux choux, que tout le monde mange avec du pain chaud qui a une odeur agréable.
Les bols se vident.
— Mangez donc, mangez ! dit la maîtresse de la maison, gaie et pleine d'affabi-
lité, en tendant par-dessus les têtes les morceaux de pain. — Je vous en donnerai encore... Ce matin, il n'y a que de la soupe et des pommes de terre ; la betterave n'est pas encore cuite, elle sera prête pour le souper.
Une vieille femme, à peine vivante, qui se tient auprès du poêle, me prie de lui donner du pain pour emporter chez elle; elle a eu à peine la force de se traîner jusque-là et ne peut pas venir tous les jours ; mais son garçon, qui mange là, pourra lui porter. La maîtresse de la maison lui coupe un morceau. Elle le cache sur sa poitrine, mais tarde de s'en aller.
La femme du diacre, vive et dégagée, qui se tient auprès du poêle pour aider la maîtresse, remercie, avec volubilité, pour
sa fille qui mange là, auprès du mur, et demande timidement si elle-même ne pourrait pas manger aussi.
— Depuis longtemps déjà je n'ai pas goûté de pain pur; pour nous, il est doux comme le miel !
Après avoir reçu la permission, la femme du diacre fait le signe de la croix et enjambe la planche jetée d'un banc sur l'autre. Le petit garçon, d'un côté, et la vieille femme, de l'autre, reculent pour lui faire place. La maîtresse de la maison lui donne du pain et une cuiller.
Après la soupe que l'on verse encore une fois, on mange des pommes de terre. Chacun prend une poignée de sel, la met sur la table et trempe dans ce sel des pommes 4e terre épluchées.
Tout cela — le service auprès des tables, la réception de la nourriture, l'installation des visiteurs — se fait sans hâte, avec convenance, solennité et avec un tel air d'habitude, comme si cela se passait toujours ainsi et ne pouvait se passer autrement. Cela a l'air d'un phénomène de la nature.
Après avoir fini les pommes de terre et soigneusement mis de côté les restes de pain, le soldat se lève le premier et quitte la table ; après lui tous les autres se lèvent, se tournent vers les images pour faire une prière, puis remercient et sortent. Ceux qui attendaient leur tour occupent, sans se presser, leurs places, et, de nouveau, la maîtresse de la maison coupe le pain et verse la soupe aux choux dans les bols.
Les choses se passaient de même dans le
second réfectoire, avec cette différence qu'il y avait plus de monde, près de quarante personnes, et que la chaumière était encore plus sombre et plus exiguë que la première. Mais là aussi la même conduite convenable des visiteurs, la même manière tranquille, joyeuse et un peu fière de remplir sa tache de la part de la maîtresse de la maison.
Ici le service était fait par un homme, le lils qui aidait sa mère, de sorte que les choses allaient encore plus vivement.
Tout se passait de même dans les autres réfectoires organisés par nous, avec la même solennité et le même air naturel.
Dans plusieurs réfectoires, les maîtresses zélées préparent même trois ou quatre plats : une soupe aux choux, de la betterave, des légumes, des pommes de terre.
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Le travail dans les réfectoires se fait avec la même simplicité qu'on voit dans beaucoup de travaux de paysans, lorsque tous les détails même très compliqués sont abandonnés aux soins des paysans eux-mêmes. Lorsque, par exemple, un entrepreneur embauche des paysans pour le transport, il ne se soucie ni des bâches ni des broquettes,ni des paniers, ni des seaux, ni de toutes les autres choses nécessaires pour un transport. On sous-entend que tout seraorganisé parles paysans, et,en effet, tout
cela, toujours et partout, s'organise d'une manière uniforme, simple et pleine de bon sens par les soins des paysans eux-mêmes sans exiger aucune participation et aucune attention de la part de l'entrepreneur. Il en est de même des réfectoires.
Tous les détails sont organisés par ceux qui détiennent les réfectoires avec tant de fermeté et de soins qu'il ne reste aux fondateurs que le soin des affaires générales : 1° l'apprêt des provisions dans un centre d'où on puisse les distribuer dans les différents réfectoires; 2° le contrôle, ayant pour but que les provisions ne soient pas dépensées inutilement ; 3° le soin que les personnes les plus nécessiteuses ne soient pas oubliées d'une manière quelconque et remplacées par d'autres, qui peuvent se passer
de la nourriture gratuite ; 4° les essais pour l'application aux réfectoires des matières alimentaires peu en usage, telles que les pois, les lentilles, le millet, l'avoine, l'orge, les blés de toute sorte, etc.
Le classement des personnes qui reçoivent une certaine quantité de blé par mois nous a donné beaucoup de peine. Quelques membres d'une famille, qui ne recevaient pas assez, étaient admis; d'autres abandonnaient la mensualité qu'ils recevaient au réfectoire, à condition de s'y nourrir. Les motifs qui nous ont guidés sont les suivants : lorsque la quantité qu'on reçoit est la même pour tout le monde, comme dans notre localité où elle est de 20 livres par personne, nous acceptons avec préférence les membres des familles nombreuses, car,
lorsque la quantité donnée est insuffisante comme dans le cas de 20 livres par mois, le nombre de personnes dont la nourriture n'est pas assurée est d'autant plus grand que la famille est plus nombreuse.
La théorie des réfectoires peut donc être exposée ainsi: pour ouvrir de dix à vingt réfectoires et pour y nourrir de trois à huit cents personnes, il faut concentrer les provisions au centre de la localité. Une propriété assez riche peut toujours servir d'un tel centre.
Les provisions nécessaires pour cette quantité, pour cinq cents hommes par exemple, en comptant continuer les réfectoires jusqu'à la nouvelle récolte, consisteront en : 1 livre de farine mélangée de son par jour et par personne, c'est-à-dire 150,000 livres pour trois cents jours et cinq
cents personnes, c'est-à-dire 2,500 pouds de seigle et 1,200 pouds de son ; la même quantité des pommes de terre, 12sagènes 1 de bois, 1 ,000 pouds de betterave, 25 pouds de sel, 2,000 têtes de choux et 800 pouds de soupe de gruau (le prix de tout cela est, d'après les prix actuels, de 5,800 roubles, c'est-à-dire, en comptant l'augmentation des dépenses pour la bouillie d'avoine, de 1 rouble 16 kopeks par mois et par personne).
Après avoir organisé un pareil magasin de provisions, on peut ouvrir sur un rayon de 7 à 8 verstes2, jusqu'à vingt réfectoires, qui s'approvisionneraient dans ce magasin. Il faut ouvrir les réfectoires
1 Un sagène = 2m,20.
2 Verste = l^m,067.
d'abord dans les villages les plus pauvres. Pour le local, il faut choisir un des plus pauvres habitants. Pour la vaisselle et tous les autres objets nécessaires pour faire la cuisine, il faut en laisser le soin aux personnes qui tiennent le réfectoire.
La liste des personnes destinées à être nourries au réfectoire doit être dressée avec laide du bailli et, s'il est possible, des paysans aisés qui n'envoient pas les membres de leurs familles au réfectoire. L'inspection des réfectoires, si leur nombre devenait trop grand, peut être confiée aux paysans eux-mêmes. Mais il est évident que, plus les fondateurs prendront part à cette entreprise, plus leurs relations avec les propriétaires des locaux et les visiteurs seront étroites, mieux l'affaire marchera, moins il
y aura de dépenses, de mécontentements, meilleure sera la nourriture et surtout plus gai sera l'état moral des hommes. Mais on peut dire sans crainte que, même avec un contrôle à distance, lorsque les réfectoires sont abandonnés à eux-mêmes, même alors ils satisferont à un besoin réel et, grâce au contrôle des paysans qui sont intéressés à leur existence, la dépense inutile ne dépassera pas 10 0/0, si on peut appeler « dépense inutile » le pain que des gens emporteront avec eux ou donneront à ceux qui n'en ont pas.
Telle est la théorie de l'organisation des réfectoires, et celui qui voudra l'appliquer verra combien simple et naturelle est la manière dont s'organise cette entreprise.
Les défauts et les avantages des réfectoires sont les suivants :
Le premier défaut provient de ce qu'ils coûtent un peu plus cher que la distribution de la farine. Même si l'on donne 30 livres par mois et par personne, on dépense dans les réfectoires les mêmes 30 livres, plus les accessoires, — les pommes de terre, la betterave, le gruau, le sel, le chauffage. Ce défaut, sans parler de ce que les réfectoires garantissent, plus que la distribution de la farine, le bien-être des
gens, est compensé par cette considération qu'avec l'introduction de nouveaux aliments nutritifs et bon marché, tels que les lentilles, le pois sous différents aspects, la bouillie de gruau, la betterave, la bouillie de maïs, les résidus de tournesol et de chanvre, la quantité du pain consommé est réduite, et la nourriture elle-même améliorée.
Un autre défaut provient de ce que les réfectoires ne sauvent de la faim que les quelques membres faibles de la famille et non pas ceux qui sont jeunes ou encore valides et qui ne fréquentent pas les réfectoires, considérant cela comme humiliant.
Ainsi, en déterminant les personnes qui doivent fréquenter les réfectoires, les paysans excluent toujours les jeunes gens et
les jeunes filles, considérant cela comme honteux pour eux.
Mais ce défaut est racheté parle fait que cette pudeur même devant la fréquentation des réfectoires empêche les abus. Par exemple, il vient un paysan pour exiger de lui donner davantage par mois, et assure qu'il n'a pas mangé depuis deux jours. On lui propose devenir au réfectoire. Il rougit et refuse, tandis qu'un autre paysan du même âge, resté sans moyens d'existence et n'ayant pas pu trouver du travail, mange au réfectoire. Un autre exemple : une femme se plaint de sa situation et prie de lui aider. On lui propose d'envoyer sa fille au réfectoire. Mais sa fille est déjà grande, et elle refuse de l'envoyer, taudis que la fille, grande aussi, de
la veuve du pope, dont j'ai parlé, vient manger.
Le troisième et principal défaut est que certaines personnes faibles, les vieux et les petits et les enfants mal vêtus ne peuvent pas venir, surtout pendant le mauvais temps. Cet inconvénient peut être écarté lorsque ceux qui viennent de la même maison ou des voisins peuvent porter à manger à ceux qui ne peuvent pas venir.
Je ne connais plus de défauts ou d'inconvénients. Quant aux avantages des réfectoires, ils sont les suivants :
La nourriture est, sans aucune comparaison, meilleure et plus variée que celle qu'on prépare dans les familles. Il est possible d'employer des aliments meilleur marché et plus sains. La nourriture est acquise à
des prix moins élevés. On épargne le chauffage pour la cuisson du pain.
Les familles les plus pauvres, celles dans la maison desquelles s'organisent les réfectoires, ont leur existence complètement garantie.
L'inégalité dans la distribution de la nourriture qu'on voit souvent dans les familles par rapport aux membres peu aimés devient impossible. De plus, les vieillards et les enfants reçoivent la nourriture qui convient à leur âge.
D'un autre côté, au lieu d'irritation et de jalousie, les réfectoires n'excitent que les bons sentiments.
Les abus, c'est-à-dire la réception des secours par les personnes qui en ont moins besoin que les autres, sont moindres qu'avec
tout autre moyen de secours. Les limites des abus qui peuvent avoir lieu aux réfectoires sont fixées parles dimensions de l'estomac. On peut prendre tant de farine qu'on voudra, mais personne ne peut manger audelà d'une quantité très limitée.
Enfin, le plus grand avantage des réfectoires, avantage qui à lui seul suffirait pour les créer partout, c'est que dans le village qui possède un réfectoire il ne peut pas arriver qu'un homme tombe malade et meure du manque ou de la mauvaise qualité de la nourriture ; il ne peut pas arriver cette chose qui, malheureusement, se produit sans cesse, qu'un vieillard, un homme chétif, un enfant malade, recevant aujourd'hui comme demain une nourriture mauvaise et insuffisante, s'éteint, s'épuise et meurt si ce n'est
de faim, du moins du manque d'une bonne nourriture. Et c'est là le point le plus important.
Un jour, voulant éviter les discussions qui avaient lieu dans les réfectoires précédemment ouverts sur les personnes qui doivent, oui ou non, fréquenter ces réfectoires, nous avons profité de la réunion des paysans qui avait lieu pour proposer aux paysans eux-mêmes de désigner les personnes qui doivent venir au réfectoire nouvellement ouvert.
La première opinion, exprimée par beaucoup de personnes, était que cela est impossible, qu'il y aura des discussions et des querelles, et que jamais on ne tombera d'accord. Puis on proposa qu'il vienne une personne par famille, mais cette opinion a
bientôt été rejetée. Il y a des ménages qui n'ont personne à envoyer, et il y en a d'autres qui ont beaucoup de faibles ou de malades. Par conséquent, on a accepté notre proposition de juger d'après sa conscience.
« On fera la cuisine pour quarante personnes; s'il en vient davantage, elles seront les bienvenues, et si tout se trouve mangé, il ne faudra en vouloir à personne. »
Cette opinion a été approuvée. Un paysan dit qu'un homme fort et bien portant aura lui-même honte de manger la part des orphelins. Mais une voix mécontente objecta: « Je ne viendrais pas volontiers; mais on est forcé de venir lorsque, comme il m'est arrivé il n'y a pas longtemps, on n'a pas mangé depuis deux jours. »
C'est là le principal avantage des réfec-
toires. Quel qu'il soit, — inscrit ou non inscrit dans la société des paysans, un ancien domestique, un ancien enfant de troupe, un soldat de Nicolas ou d'Alexandre, la femme d'un prêtre, un petit bourgeois, un noble, un vieux, un homme adulte bien portant, un paresseux ou un bon travailleur, un ivrogne ou un homme sobre, en un mot un homme qui depuis deux jours n'a pas mangé, — recevra sa nourriture donnée par la société entière. C'est en cela que consiste le principal avantage des réfectoires. Là où ils existent, non seulement personne ne peut mourir de faim, mais personne ne peut être forcé par la faim au travail.
Tout peut servir comme motif pour un travail plus ou moins considérable, excepté
la faim. On peut dresser les animaux par la faim et les forcer à faire des choses qui sont contraires à leur nature; mais il est temps de comprendre qu'il est honteux de forcer les hommes par la faim à faire non pas ce qu'ils veulent eux-mêmes, mais ce que, nous, nous voulons. Forcerles hommes par la faim à faire ce que nous voulons est aussi honteux que de les forcer, un fouet à la main, à exécuter notre volonté.
Pour nous, les chrétiens, il est temps de laisser derrière nous cette phase du développement social.
On dit et on écrit que les paysans refusent d'aller aux travaux qu'on leur propose et qu'il ne faut pas donner de subsides h ceux qui refuseront de travailler. Il est temps de cesser de dire de pareilles choses. D'abord
rester à ne rien faire est un supplice pour chaque homme et surtout pour le paysan qui a l'habitude du travail ; puis ce n'est pas à nous, oisifs, vivant toujours du travail des paysans, de parier de leur oisiveté et de leur paresse.
Mais cette organisation des réfectoires est-elle possible partout ? Est-ce une mesure générale pouvant être appliquée sur une vaste échelle? 11 semble de prime abord que non, que ce n'est là qu'une mesure partielle, locale, accidentelle, qui ne peut être mise en pratique que dans plusieurs endroits, là où il se trouvera des personnes ayant des aptitudes spéciales pour cela.
C'est ainsi que moi aussi j'ai pensé tout d'abord, lorsque je m'imaginais qu'il fau-
drait louer un local, prendre une cuisinière, acheter la vaisselle, s'ingénier à déterminer quelle nourriture et pour combien de personnes il faudra préparer ; mais la manière d'organiser les réfectoires qui, grâce àl.-I.Raevsky, est fermement établie actuellement, écarte tous les obstacles et rend cette mesure la plus simple, la plus applicable et la plus populaire.
Avec nos faibles moyens et sans trop d'efforts nous avons organisé et fait marcher, dans l'espace de quatre semaines, trente réfectoires dans vingt villages où se nourrissent près de quinze cents hommes. Notre voisine, N. F..., à elle seule, a ouvert, d'après les mêmes principes, seize réfectoires dans un mois, qui nourrissent au moins sept cenls personnes.
L'ouverture des réfectoires et leur inspection ne présentent aucune difficulté, leur entretien ne coûte qu'un peu plus cher que la distribution directe de la farine, si on en donne 30 livres par mois. Quoique nous n'ayons pas encore fait un calcul exact, nous supposons que l'entretien d'un homme qui se nourrit au réfectoire ne coûtera, dans aucun cas, plus de 1 rouble 50 kopeks par mois.
L'organisation des réfectoires, qui n'excite pas les mauvaises passions au milieu du peuple, mais le satisfait au contraire, atteint complètement le premier but qui se dresse actuellement devant la société : celui de sauver les hommes de la possibilité de mourir de faim; cette mesure devrait donc être acceptée partout, Si les
membres des municipalités, les curateurs et les administrateurs peuvent calculer l'avoir des paysans et faire des provisions de pain pour le distribuer aux nécessiteux, ces mêmes hommes emploieraient infiniment moins de peine s'ils organisaient des magasins pour l'approvisionnement des réfectoires.
Ces jours-ci, nous avons reçu la visite d'un habitant de Kalouga, qui nous a apporté la proposition suivante : plusieurs propriétaires et paysans du gouvernement de Kalouga, riches en fourrages et pris de pitié pour la position des paysans de notre localité, forcés de vendre à vil prix leurs chevaux qu'au printemps ils n'achèteront pas, même à un prix dix fois plus élevé,
ont proposé de se charger de la nourriture pendant l'hiver de dix wagons de chevaux, c'est-à-dire de quatre-vingts chevaux de notre localité. Des délégués des villages où sont les chevaux les accompagneraient jusqu'à la destination et retourneraient chez eux. Au printemps ils iraient chercher les chevaux et les ramèneraient.
Le lendemain de cette proposition, il y eut, dans les deux villages où elle a été connue, des personnes désirant expédier les quatre-vingts chevaux, tous jeunes et forts. Et, depuis ce temps, chaque jour il vient de nouveaux paysans priant de prendre leurs chevaux.
Il ne peut y avoir de réponse plus catégorique et plus claire à la question sur l'existence et sur l'étendue de la famine. Il
faut croire que la misère est grande si les paysans se séparent aussi volontiers de leurs chevaux, les confiant à des gens inconnus.
De plus, cette proposition même, ainsi que son acceptation, est pour moi excessivement touchante et instructive. Les paysans du gouvernement de Kalouga, qui ne sont pas des gens riches prennent sur eux, pour leurs malheureux frères, paysans inconnus et qu'ils n'ont jamais vus, une dépense, une charge et un souci considérables, et les paysans d'ici, comprenant évidemment les motifs qui ont guidé leurs frères de Kalouga et ayant, sans doute, conscience qu'ils en feraient autant en cas de besoin, confient sans aucune trace d'hésitation aux personnes inconnues leur presque dernier
bien, — des chevaux jeunes et forts, pour lesquels, même avec les prix actuels, ils pourraient recevoir 5, 10, 15 roubles.
Si tous les hommes ne possédaient qu'une centième partie de cette vive conscience fraternelle, de cette union au nom du Dieu de l'amour, avec quelle facilité, avec quelle joie même, nous aurions supporté cette famine et aussi tous les désastres matériels possibles !
Rapport du 21 avril 1892
Notre activité depuis le dernier compte rendu consistait en ceci :
Les réfectoires, qui étaient soixantedouze, ont continué à progresser en nombre, et actuellement ont atteint, dans les quatre districts : Epiphansky, Effremovsky , Dankowsky et Skopinsky , le chiffre de cent quatre-vingt-sept. Cette augmentation est due à ce que, tantôt des paysans isolés, tantôt des délégués de la société, avec leur bailli, venaient des villages voisins, où il y avait des
réfectoires, pour nous prier d'en ouvrir chez eux.
L'un de nous partait alors pour le village qui a adressé cette prière et, faisant un tour dans les maisons, faisait la liste de l'avoir matériel des habitants les plus pauvres.
Quelquefois, quoique rarement, nous apprenions que le village qui nous a envoyé des délégués n'est pas des plus pauvres, et que le secours ne se présentait pas comme immédiatement nécessaire ; mais, dans la plupart des cas, celui d'entre nous qui visitait les villages trouvait, comme on trouve toujours en observant avec attention la misère des paysans, que la situation des plus pauvres familles était telle qu'un secours immédiat était inclis-
pensable. Ce secours était aussitôt apporté par l'organisation d'un réfectoire , dont la liste des visiteurs comprenait les membres les plus faibles des pauvres familles. De cette façon, les réfectoires s'étendaient et s'étendent dans les directions où la misère est plus forte et moins soulagée , notamment vers le district Effremovsky, et surtout Skopinsky, où les secours sont peu nombreux. Le nombre total de réfectoires est de cent quatre-vingt-sept. Dans cent trente d'entre eux les visiteurs reçoivent un plat quelconque et du pain, tandis que dans cinquante-sept ils n'ont qu'un plat sans pain.
Cette division des réfectoires, en ceux qui ont du pain et ceux qui n'en ont pas,
date du mois de mars et a pour cause ce fait que, dans les plus pauvres villages du district Dankovsky, là où se trouvent nos réfectoires, la municipalité a commencé à donner à chaque personne un subside de 30 livres par mois et même davantage. Aussi, dans ces districts, la population la plus pauvre était complètement, ou presque complètement garantie quant au pain, et n'avait besoin que de la nourriture cuite — des pommes de terre et des choux, etc., — nourriture qui, si même quelques-uns des pauvres l'avaient possédée avant, était déjà complètement épuisée vers le mois de mars.
C'est pour ces habitants les plus pauvres que furent ouverts les réfectoires où les
visiteurs viennent avec leur propre pain. Les paysans habitués à en recevoir furent d'abord mécontents de ce changement et déclarèrent que le profit apporté par les réfectoires ne compensait pas le travail qu'ils effectuent pour apporter chacun à leur tour du chauffage de la forêt et qu'ils ne voulaient pas en profiter davantage.
Mais ce mécontentement n'a pas duré longtemps, et il n'y a que les riches qui ont persisté dans leur refus. Mais bientôt, eux aussi demandèrent d'être admis aux réfectoires.
Voici quel est le calcul des dépenses qu'exigent ces réfectoires sans pain pour dix personnes par semaine : 5 livres de farine de seigle pour faire du « kvass »,
2 livres de farine de froment pour la soupe, 10 livres de farine de pois, de l'avoine ou de maïs, pour la gelée, 10 livres de pois, 10 livres de millet pour la bouillie, 2 mesures de pommes de terre, 1 mesure de betterave, 1/2 vedro 1 de choucroute, 1/2 livre d'huile de chanvre, 4 livres de sel, 1 livre d'oignons. De plus, pendant l'hiver, on dépense par semaine 1 livre 1/2 de pétrole et 60 pouds de bois de chauffage par mois.
Avec ce calcul, chaque personne reçoit par jour 2 livres de légumes, c'est-àdire des pommes de terre, des choux ou de la betterave, et 1/2 livre de nourriture des farines, c'est-à-dire du mille l,
1 Vedro = 12 litres.
du pain et de la farine de seigle, ce qui, étant cuit, donne plus de 4 livres de nourriture par jour pour chaque personne.
Ces réfectoires sont intéressants encore à ce point de vue, qu'ils ont démontré clairement la fausseté de la conviction, générale même parmi les paysans, que le pain de seigle est l'aliment le plus nourrissant, le plus sain et en même temps le meilleur marché. Ils ont démontré que les pois, le millet, le maïs, les pommes de terre, la betterave, le chou, la gelée d'avoine ou de pois forment une nourriture plus saine, plus nutritive et meilleur marché que le pain. Ceux qui fréquentaient les réfectoires sans pain n'apportaient que des morceaux
de pain très petits, et quelquefois même n'en apportaient pas du tout ; malgré cela, ils ont passé l'hiver bien nourris et en bonne santé, en mangeant par jour pour 2 kopeks d'un plat quelconque et pour 2 ou 3 kopeks de pain, tandis que, lorsqu'ils ne se nourrissaient que de pain, ils en mangeaient au moins pour 7 kopeks 1/2.
Voilà quel est le menu des plats pour une semaine, dressé par un de nos collaborateurs ; lundi : soupe à la choucroute, bouillie; mardi : soupe aux pommes de terre, gelée de pois, le même menu pour le souper ; mercredi : soupe au pois passée, pommes de terre cuites à l'eau; pour le souper, des pois avec du « kvass » ; jeudi : soupe à la choucroute, gelée de pois, le
même menu pour le souper ; vendredi :
soupe aux pommes de terre, bouillie de millet, de même pour le souper ; samedi : soupe à la choucroute, pommes de terre cuites ; pour le souper, des pommes de terre avec du kvass ; dimanche : soupe aux pois, bouillie; pour le souper, des pois avec du kvass.
Celui qui a dressé cette liste était guidé par les aliments qu'il avait à sa disposition à ce moment. Lorsqu'il y a eu de la betterave, qui, pendant tout l'hiver, a servi à faire le plat favori de tout le monde et quand on fait de la gelée d'avoine, ce menu peut être encore plus varié sans que la nourriture en devienne plus coûteuse.
Telle était notre première et principale tâche. La tâche suivante consistait, pendant les derniers mois d'hiver, à procurer du chauffage à la population qui en manquait. Ce manque se faisait de plus en plus sentir chaque mois et, au milieu de l'hiver, devint le principal besoin à satisfaire.
Dans notre localité, où il n'y a ni bois ni tourbe, et où on ne peut pas songer à chauffer avec de la paille, ce besoin de chauffage devint très grand dès le milieu de
Thiver. On pouvait souvent trouver des enfants, etmême de grandes personnes, non plus sur le poêle, mais dans le poêle même chauffé la veille qui a encore conservé un peu de chaleur. Dans beaucoup de maisons on démolissait les cours, les granges, les hangars, même les antichambres, employant pour le chauffage la paille, les grillages en bois et les poutres.
Grâce aux dons généreux en chauffage que nous avons reçus (50 sagènes des D. A. Kh..., sept wagons de M. Roubtsov, quatre wagons de Mme Sabachnikova) et surtout grâce aux soins de MM. Oussov et Roubtzov, qui nous ont fait venir du bois de Smolensk aux prix assez bas (6 roubles par sagène cube) et à ce que nous avons acheté sur place, plus de 200 sagènes de
bois à 17 et 19 roubles par sagène, grâce à tout cela nous avons pu, sans compter ce dont nous avions besoin pour les réfectoires, distribuer à la population plus de 300 sagènes de bois.
Voici comment nous procédions : pour les paysans les plus aisés, nous leur vendions le bois au prix que nous l'avions acheté (comptant 5 kopeks par poud comme prix moyen pour le bois acheté dans les bois et à Smolensk). Aux paysans d'aisance moyenne nous donnions du bois à la station « Klekotki » située à 30 verstes, d'où ils devaient nous en apporter la moitié et prenaient pour eux la seconde moitié.
Les paysans pauvres, mais qui avaient des chevaux, recevaient du bois gratuite-
ment, mais à condition de l'apporter euxmêmes de la station ; quant aux plus pauvres, ceux qui n'avaient pas de chevaux, nous leur donnions du bois sur place, le même bois que nous apportaient les paysans qui recevaient la moitié du bois apporté.
Notre troisième tache était de nourrir des chevaux des paysans. Outre les quatrevingts chevaux, qui dès le commencement de l'hiver ont été expédiés dans le gouvernement de Kalouga, vingt ont été pris à sa charge par le prince Obolensky, dix par le commerçant Saffronov, et quarante ont été mis chez M. Erchov où ils étaient nourris avec le foin dont P. Oussov a donné deux wagons avec la vieille paille donnée par le propriétaire et avec le fourrage qu'on avait acheté.
Avant le commencement du printemps, dès le mois de février, deux établissements furent créés pour nourrir les chevaux des paysans : un chez M. Sitchev, un autre chez M. Miller, dans le district Effremovsky. On a acheté 10,000 pouds de paille, deux wagons de résidus, et il a été fait une provision de 300 pouds de farine de millet pour saupoudrer la paille. Au moyen de ces substances on a nourri, pendant les deux derniers mois, deux cent soixante-seize chevaux.
La quatrième tâche consistait à distribuer gratuitement du lin et de la tille pour ceux qui voulaient travailler ou qui avaient besoin de chaussure et de toile. Un wagon de lin à 660 roubles a été distribué gratuitement, 80 pouds du même lin et
lOOpouds, donnés d'autre pari, ont été donnés à condition que la moitié de la toile fabriquée nous appartiendrait. La toile qui constituait notre part n'est pas encore arrivée, et, par conséquent, nous n'avons pas pu satisfaire les demandes de Mme N. N..., qui nous a envoyé 120 roubles pour la toile, et de Mme K. M..., qui a aussi proposé d'acheter la toile faite par les paysannes, dans le but de leur procurer du travail.
Quant à la tille, nous avons reçu un wagon de M. Oussov, 100 pouds de M. Lomonossov et 1,000 bottes ont été achetées pour le prix de 219 roubles. Une partie a été vendue aux prix les plus bas, une autre donnée gratuitement aux plus pauvres, une troisième cédée à moitié prix pour faire des chaussures de tille.
Les chaussures tressées et apportées chez nous sont données à ceux qui en ont besoin.
Cette entreprise — procurer des matériaux pour le travail — était celle qui nous a réussi le moins. Cette occupation est tellement minutieuse, il est tellement gênant pour nous de nous trouver envers les paysans dans la position des personnes qui distribuent des dons et qui sont obligés de se placer dans la position des patrons qui exigent un compte rendu rigoureux de Femploi de la matière première, que cette entreprise n'a pu provoquer que des espérances non réalisées, la jalousie et des mauvais instincts. Il vaut mieux faire ce que nous faisons actuellement : vendre ces objets, le meilleur marché possible, à ceux qui peuvent les
acheter, et les donner à ceux qui ne le peuvent pas.
Notre cinquième tâche, commencée au mois de février, consistait à établir des crèches pour les plus petits enfants, depuis les nourrissons de plusieurs mois jusqu'aux enfants de trois ans.
Ces crèches ont été organisées de la façon suivante : après avoir fait la liste de tous les ménages qui ont des enfants de rage convenu et qui n'ont pas de lait, nous choisissons une femme qui possède une vache vêlée et lui proposons, pour 15 pouds de bois et 4 pouds de sarrasin par mois (ce qui équivaut à 3 roubles), de faire du lait de cette vache une bouillie au lait pour dix enfants (avec du millet pour les enfants de un an et demi à trois ans, et avec du
sarrasin pour les nourrissons). Pour un enfant de un an et demi à trois ans, nous dépensons 2 livres de millet par semaine et pour un nourrisson 1 livre de sarrasin.
Dans les grands villages, les crèches s'organisent de la manière suivante : on achète du lait à 40 kopeks le vedro ; on donne du millet : 1 livre par semaine aux nourrissons de moins d'un an, et 2 livres aux enfants de un à deux ans. Les enfants en bas âge reçoivent un verre de lait par jour; les enfants plus âgés reçoivent deux verres. Aux familles qui ne possèdent pas de vache on donne du lait et du millet sous forme de bouillie ; ceux qui ont une vache reçoivent du millet et donnent en échange du lait.
Quelquefois des mères viennent seules pour chercher la bouillie et remporter avec
elles ; d'autres fois, elles apportent leurs enfants et leur donnent à manger sur place. Ordinairement, les mères, comme tous les paysans, du reste, préfèrent la distribution directe du millet et d'autres grains à l'établissement de la crèche chez une paysanne quelconque ; elles affirment toujours qu'elles trouveront du lait chez des personnes charitables. Mais nous croyons que, pour assurer la santé des petits enfants, c'est de cette manière qu'il faut procéder.
Toute paysanne, ayant reçu 5 à 10 livres de millet, regarde, quelque bonne mère qu'elle soit, cette provision comme appartenant à toute la famille et l'emploie à son idée, d'après ses besoins ou d'après ce que lui ordonnera son mari, de sorte qu'il
arrive souvent que ce millet ou ce sarrasin ne parviennent pas jusqu'aux enfants. Si, au contraire, elle reçoit tous les jours pour son enfant une portion déterminée d'une bouillie au lait toute faite, c'est absolument à lui qu'elle la donnera.
Le nombre de ces crèches est actuellement de quatre-vingts, et de nouvelles s'organisent tous les jours. Les crèches, qui, au commencement, ont été un objet de doutes, sont devenues tout à fait familières, et, presque tous les jours, des femmes viennent avec leurs enfants des villages qui n'ont pas encore de pareils asiles pour prier d'en organiser chez eux. Ces asiles coûtent à peu près 60 kopeks par mois et par enfant.
ITT
Comme clans une affaire aussi compliquée et aussi sujette à des changements que celle qui nous occupe il n'est pas possible de calculer exactement combien il nous faudra d'argent pour maintenir tout ce que nous avons commencé jusqu'à la nouvelle récolte, et comme, d'autre part, nous ne commençons jamais une entreprise que nous ne sommes pas sûrs de mener à bonne fin, nous aurons probablement des sommes qui nous resteront, sommes formées par les dons nouveaux et par le remboursement de
l'argent que nous avons dépensé en automne sous forme de prêt. Le meilleur placement de cet argent serait, à mon avis, la continuation de ces asiles d'enfants pour l'année prochaine. Et si, comme j'en ai la certitude, il se trouve alors de l'argent et des hommes pour cette tâche, pourquoi ne pas continuer toujours ? L'organisation de ces asiles partout pourrait, je pense, diminuer considérablement la mortalité des enfants. Voilà quelle a été notre cinquième tâche. La sixième, qui commence à présent et qui, probablement, sera achevée d'une manière ou d'une autre lors de la publication de ce Rapport, consiste à distribuer aux paysans nécessiteux des semences d'avoine, de pommes de terre, de chanvre et de millet. Cette distribution est surtout
utile dans notre région, car, en plus de l'ensemencement du champ pour les petits blés, on s'est aperçu de la nécessité de recommencer l'ensemencement d'une partie considérable, près d'un tiers, de tout le seigle semé et en partie perdu. Ces semences sont distribuées aux paysans les plus pauvres, à ceux dont la terre resterait certainement non ensemencée si on ne leur donnait pas de grains ; cependant cette distribution n'est pas gratuite, mais se fait à condition de rendre le blé en grain après la récolte, indépendamment des prix actuels et de ceux qui existeront alors. L'argent obtenu par la vente de ce blé pourra être utilisé à l'organisation des asiles d'enfants pour l'année prochaine.
L'achat de chevaux et leur distribution
constituent la septième tâche. En plus du nombre énorme des paysans qui ne possèdent jamais de chevaux, nombre qui dans beaucoup de villages forme le tiers de celui des habitants, on rencontre cette année des paysans qui ont vendu leurs chevaux et qui seraient inévitablement réduits à une misère complète, si Ton ne leur venait en aide. C'est pour ces paysans que nous achetons des chevaux. Dès le printemps, nous en avons eu seize, et il faut nous en procurer encore cent pour les localités où se trouvent nos réfectoires. Nous achetons ces chevaux au prix de 25 roubles chacun, et les donnons aux conditions suivantes : celui qui reçoit un cheval s'engage à cultiver deux lopins de terre pour les paysans les plus pauvres qui
n'ont pas de chevaux, pour les veuves et les orphelins.
Notre huitième entreprise avait pour but de vendre le seigle, la farine et le pain cuit, aux prix peu élevés. La vente du pain cuit, commencée en petit dès l'hiver, s'étend en ce moment, à l'arrivée du printemps. Nous avons organisé, et nous organisons des boulangeries pour vendre bon marché du pain, au prix de 60 kopeks par pond.
Mais, outre ces buts déterminés, pour lesquels nous avons employé et employons encore les sommes que nous recevons, de petites sommes ont été dépensées par nous pour des besoins immédiats des pauvres : les funérailles, le payement des dettes, les subsides pour les petites écoles, Tachât
des livres, les constructions, etc. Ces dépenses ont été peu considérables, comme on a pu le voir d'après notre compte rendu.
Telles ont été nos différentes entreprises pendant les six mois écoulés. La principale était de nourrir les pauvres au moyen des réfectoires. Durant les mois d'hiver, cette forme de secours a, malgré les abus inévitables, complètement atteint son but en ce qui concerne son avantage principal : assurer à la population la plus pauvre et la plus faible, aux enfants, aux vieillards, aux malades, aux convalescents, les moyens de ne pas mourir de faim. Mais avec l'arrivée du printemps certaines considérations viennent exiger des modifications dans l'or-
ganisation et la direction des réfectoires. D'abord, à l'arrivée du printemps, beaucoup de personnes seront occupées aux travaux des champs ou autres, et ne pourront pas fréquenter les réfectoires aux heures du dîner et du souper; de plus, en chauffant trop les réfectoires en été, on peut facilement causer des incendies. Nous communiquerons en son temps, si cela nous est possible, les modifications que ces nouvelles conditions apporteront à notre manière d'agir.
Nous joignons un compte rendu succinct des dons que nous avons reçus et de l'emploi que nous en avons fait. Quant à un compte rendu détaillé, nous le rédigerons si le temps nous le permet, et nous publierons plus tard.
Les sommes reçues par nous depuis le 30 novembre jusqu'au 12 avril sont les suivantes :
Reçu, à Moscou, au nom de Mme Sophie Tolstoï, 72,805 roubles 33 kopeks ;
Reçu, à Moscou et dans le gouvernement de Riasan, au nom de Léon Tolstoï, Tatiana et Marie Tolstoï, de la part des donateurs russes, 23,755 roubles;
Reçu, de l'Étranger, au nom de Léon et Tatiana Tolstoï, en plus de ce qui a été reçu par Mme Sophie Tolstoï, d'Amérique, 28,120 roubles 19 kopeks; d'Angleterre, 15,758 roubles 35 kopeks; de France, 1,400 roubles; d'Allemagne, 759 roubles.
Ainsi, en plus des dons envoyés directement dans le gouvernement de Samara ou dans le district Tchernsky, au nom de
Léon, Serge et Élie Tolstoï, nous avons, en tout, reçu 142,597 roubles 92 kopeks. De cette somme nous avons dépensé, jusqu'au 12 avril, 110,414 roubles 43 kopeks.
Rapport du mois de septembre 1892
Notre œuvre, pendant l'été, a consisté en ceci :
1° Maintenir les réfectoires existants et en organiser de nouveaux ;
2° Créer dix crèches pour les enfants à la mamelle et jusqu'à F âge de deux ans ;
3" Distribuer des semences pour le blé du printemps ;
4° Acheter des chevaux ;
1 Nous supprimons, dans ce rapport, toute la partie statistique trop étendue et sans grand intérêt pour les lecteurs français, et qui a trait aux sommes reçues par la famille du comte Tolstoï de toutes les parties du globe, et à l'emploi détaillé de ces sommes.
5° Organiser des boulangeries pour la vente du pain à bon marché.
Les réfectoires continuaient à fonctionner comme précédemment, avec cette seule différence que dans la crainte des incendies, la cuisson du pain dans les réfectoires a été interrompue. Là où nous pouvions le faire, nous distribuions du pain cuit et ailleurs de la farine.
Dans beaucoup de villages, certains de nos collaborateurs ont proposé de distribuer aussi les aliments non cuits. Ce changement fut d'abord accueilli avec joie ; mais bientôt Jes paysans eux-mêmes demandèrent à revenir à l'ancien système.
L'utilité des réfectoires s'est fait surtout sentir pendant l'été où, les jours étant plus longs, le travail produit était plus considé-
rable. Souvent, dans beaucoup de villages, les femmes demandaient qu'à la place du dîner auquel elles avaient droit on leur permît de se faire remplacer par leur mari ou par leur père, qui rentraient tard de leur travail.
Le nombre des réfectoires a notablement augmenté à cette époque ; il y en avait, en tout, deux cent quarante-six, que fréquentaient journellement de dix à treize mille personnes.
L'organisation des crèches a aussi fait beaucoup de progrès ; pour certaines, dans les villages où il n'y avait pas de vaches — et ils étaient nombreux, — nous en achetions à condition que ceux à qui on les confiait prissent la charge de distribuer le
lait qu'ils en tiraient à un nombre d'enfants déterminé. Là où c'était possible, le lait était acheté directement.
Il y avait en tout cent vingt-quatre crèches, qui donnèrent asile à près de trois mille enfants.
Pour la distribution des semences :
avoine, pommes de terre, millet, chanvre, nous procédions de la manière suivante : A notre arrivée dans le village où nous avions été demandés, nous appelions trois ou quatre paysans aisés qui n'avaient pas besoin de notre secours, et nous leur faisions connaître la liste des solliciteurs. D'après leurs indications, nous fixions la quantité de semences qui devait être attribuée à chacun. Nous réduisions l'un et nous augmentions l'autre ; parfois même
nous supprimions complètement le nom de certains et nous les remplacions par d'autres jugés plus intéressants.
La répartition des chevaux à ceux pour qui ces animaux pouvaient encore être utiles, et qui avaient dû vendre le leur, ou qui l'avaient perdu par suite de maladie, a été particulièrement difficile par ce fait qu'un secours d'une importance aussi grande, attribué à une seule personne, n'était pas sans provoquer les jalousies, les mécontentements de ceux à qui nous croyions devoir le refuser.
T/est sur ces deux derniers genres de secours que nous nous sommes nettement aperçu de la grande différence qui existe entre le fait de donner à manger à celui qui a faim (les réfectoires y ont pourvu), et
celui qui consiste à mettre le paysan en mesure de pouvoir travailler en lui attribuant des semences et des chevaux.
Le but que nous nous étions proposé, — de faire en sorte que, dans un certain rayon, les gens ne pussent pas mourir de faim, — a été atteint par l'établissement des réfectoires. Si même des abus ont pu se produire, si des gens qui n'en avaient pas besoin ont usé des réfectoires, la dépense qui en est résultée ne s'est pas élevée à plus de 2 à 5 kopeks ] par jour.
En revanche, lorsqu'il s'est agi de la distribution des instruments de travail et de la matière première, nous nous sommes heurtés à de nombreuses difficultés : 1° à
1 Un kopekvaut aujourd'hui 2 centimes et demi.
qui fallait-il donner des secours, et dans quelle proportion? 2° l'insuffisance des ressources dont nous disposions, étant donnée Fimmunité du désastre ; 3° la difficulté dans laquelle nous étions de prévenir les abus qui accompagnent toujours toute distribution gratuite ou même à titre d'avance.
Ces deux formes de notre activité, malgré tous nos efforts, ne nous ont pas donné la satisfaction de croire à leur réelle utilité.
Quant aux boulangeries, elles marchaient et marchent encore très bien. Nous vendions d'abord le pain 80 kopeks le poud (32 livres), et nous. sommes arrivés aujourd'hui à pouvoir le livrer à 60 kopeks seulement. Le peuple est fort content de pou-
voir se procurer facilement du pain à bon marché. Souvent, surtout en été, on venait de très loin, et, si on manquait la première distribution, on s'inscrivait comme on le fait aux bureaux de location des théâtres, et on attendait une demi-journée la deuxième distribution.
xNous avons eu, à la fin du mois de juillet, l'intention de fermer temporairement les réfectoires en laissant seulement les boulangeries et les crèches toujours nécessaires, et auxquelles nous avons consacré toutes les sommes dont nous disposions encore ; mais cette interruption était impossible à cause de la cessation du concours de la Croix-Rouge.
Voici quelle a été, pour cette année, la récolte dans nos contrées : sur un rayon
de 50 verstes de diamètre, dans le centre duquel nous nous trouvons, la récolte du seigle est encore plus mauvaise que celle de Tannée dernière. Dans plusieurs villages situés sur le Don, où je me trouvais au commencement du mois de septembre, il ne restait plus rien : une partie a été semée, et l'autre mangée. L'avoine n'a presque rien donné : à peine quelques-uns y ont-ils trouvé de quoi faire de nouvelles semailles; il y a des champs d'avoine qui n'ont pas été fauchés. La pomme de terre et le millet sont bien venus dans quelques endroits.
Quant à la situation économique du paysan russe à l'heure présente, il est impossible de la bien définir.
Nous tous qui nous sommes occupés, Tannée dernière, de venir en aide aux vie-
times de la disette, nous nous trouvons dans la situation d'un médecin qui, appelé auprès d'une personne qui s'est foulé le pied, s'aperçoit que la maladie n'est pas seulement locale, mais générale.
Quelle serait la réponse du médecin si on le questionnait sur l'état du malade? a Que voulez-vous savoir? — dirait-il. — Est-ce son pied qui vous intéresse ou son état général? Le pied ne m'inquiète pas : c'est une simple foulure. Mais c'est tout le corps qui est malade. »
Il y a encore une autre raison qui fait que nous ne saurions dire exactement quelle est la situation actuelle des paysans. Nous sommes tellement habitués à vivre au milieu d'eux, nous nous sommes si bien accoutumés à leurs misères que notre
optique est pour ainsi dire faussée, et que nous sommes incapables de dire si leur état s'est encore aggravé.
Si un citadin venait au village pendant la saison froide et qu'il pénétrât dans la chaumière d'un paysan, le spectacle qu'il aurait devant les yeux serait bien fait pour l'effrayer : la pièce à peine chauffée la veille et glacée aujourd'hui, les habitants se nichant à tour de rôle dans l'intérieur du gros poêle russe pour y chercher un peu de chaleur, le toit dont le chaume a disparu pour servir de combustible, l'auvent brûlé également, le pain grossier dans la fabrication duquel la farine et le son entrent pour moitié, les gens enfin contraints de rester chez eux, faute de vêtements. Pour nous autres campagnards, ce sont là choses
ordinaires, et voilà pourquoi celui qui viendrait chez nous pour la première fois serait plus à même que nous de juger de la situation véritable faite aux paysans.
Cependant, pour donner quelque idée de cette situation dans nos contrées désolées par la famine, il nous paraît intéressant de citer quelques chiffres tirés de la statistique officielle. Ainsi, au mois de juin 1892, la mortalité a été, dans le district d'Epifan, supérieure de 60 0/0 au mois correspondant de l'année précédente. Dans celui de Bogoroditz l'augmentation a été de 1120/0 et dans celui de Yéfrémov de 116 0/0.
Tels sont les résultats de la mauvaise récolte de l'année dernière, malgré le sesours puissant du gouvernement, de la Croix-Rouge et de la charité privée. Que
sera-ce cette année, dans notre contrée où la récolte du seigle est encore inférieure à celle de Tannée dernière, où l'avoine n'a rien donné du tout, où le chauffage manque complètement, et ou les dernières forces de la population sont complètement épuisées par les privations de Vannée dernière?
Alors quoi? Encore des affamés! Des affamés, des réfectoires ! Des réfectoires, des affamés! Ce n'est plus neuf, c'est déjà vieux et ça a déjà assez ennuyé.
Cela vous ennuie, vous autres, habitants des villes; mais nous qui les voyons du matin au soir postés devant nos fenêtres ou nos portes, qui ne pouvons pas passer dans la rue sans entendre la même plainte:
« Voilà deux jours que nous n'avons pas
mangé: nous avons vendu le dernier mouton ! Que faire ? C'est la fin des fins ! »
Ici, si honteux que je sois de l'avouer, nous sommes tellement importunés par les cris de ces malheureux que nous finissons par les considérer comme des ennemis.
Je me lève de très bon matin ; une claire matinée de gelée blanche, un beau lever de soleil ; je descends dans la cour; la neige craque sous mes pas. J'espère ne rencontrer personne encore et pouvoir me promener à l'aise. A peine ai-je eu le temps d'ouvrir ma porte que déjà deux pauvres diables sont là qui me guettent : l'un, grand gaillard, large d'épaules, vêtu d'une peau de mouton déchirée et trop courte, chaussé d'espadrilles éculées, la face ravagée par la fatigue, porte un sac en bandoulière. L'autre,
LA FAMTNE 245
un gamin de quatorze ans, couvert d'un léger vêtement usé jusqu'à la corde, en espadrilles également; un sac, un bâton. Je veux les éviter; et voilà qu'ils me saluent, qu'ils m'adressent des paroles que je ne connais que trop. Rien à faire : je reviens sur mes pas, je rentre, ils me suivent.
— Que me veux-tu? — Nous venons chez Votre Honneur. — Pourquoi faire? — Chez Votre Honneur. — Que veux-tu enfin? — C'est pour le secours. — C'est pour notre existence. — Et que vous faut-il? — Nous mourons de faim ; faites ce que vous pouvez. — D'où venez-vous? — De Zatvorny.
Je connais ce village : village de mendiants. Nous n'avons pas encore pu y fonder un réfectoire. Quantité de mendiants
en arrivent. Aussitôt je prends cet homme pour un mendiant de profession, et le dépit me prend contre lui, surtout parce qu'il débauche des enfants.
— Et que demandes-tu? — Vois ce que tu peux. — Mais que puis-je voir? Nous ne pouvons rien faire ici, il faut voir sur place.
Mais il se soucie peu de ce que je lui dis et de nouveau recommence les litanies tant de fois entendues et qui ne me paraissent pas sincères: « La terre n'a rien donné; j'ai une famille de huit personnes; je suis seul à travailler; ma vieille est morte. Nous avons mangé la vache pendant l'été. A Noël, le dernier cheval est tombé. Quant à moi, passe encore ! ce sont les enfants qui ont faim ; voilà trois jours qu'ils n'ont pas mangé, »
C'est toujours la même chose.
J'attends qu'il ait fini ; mais il parle toujours : « Je croyais pouvoir me tirer d'embarras, peine perdue ! Jamais je n'ai mendié et j e m en di e a uj o u r cl ' h ui . »
— C'est bien ! C'est bien ! Nous irons vous voir, dis-je, et je veux m'éloigner. Mais en ce moment je remarque le gamin. Il me regarde avec un air si malheureux ; ses beaux yeux noirs, pleins de larmes et d'espoir ; une goutte claire a coulé et pend au nez et juste à ce moment tombe sur le plancher taché çà et là par la neige du dehors. Le charmant et fatigué visage du gamin, avec ses cheveux blonds frisés en couronne autour de sa tête, contracté par les sanglots qu'il retient!
Les paroles du père sont pour moi une rengaine. Pour lui, c'est la répétition de
cette terrible année qu'il a passée avec son père, et le souvenir de toutes ses misères au moment même où ils purent arriver jusqu'à moi ; leur espoir détend ses nerfs affaiblis par lafamine. Moi, celam'ennuie, cela m'ennuie. Je ne pense qu'à m'échapper au plus vite.
Pour moi, c'est vieux; pour lui, c'est terriblement nouveau.
Oui, cela nous ennuie ; mais eux, ils veulent toujours manger, ils veulent toujours vivre ; ils veulent toujours le bonheur, l'amour, comme je l'aperçus dans les beaux yeux que ce gamin lixait sur moi pleins de larmes. Oh! combien ce désir est vivace chez ce pauvre malheureux enfant, flétri par la misère et plein de pitié naïve pour lui-même ! Fin
Tours. — Imp. Deslis Frères.