‹ La fantomeChapitre 8 sur 15 · L'0%GUE · texte numérisé non relu

L'0%GUE

« O Face adorable qui avez réjoui dans i'étable les anges, les pasteurs et les mages ! »

A genoux devant rien, au milieu de sa chambre, la tête entre ses mains, de'roulée vers ses reins l'innocence de ses cheveux pâles, elle profe'rait avec une grande pureté de voix cette éjaculation pieuse et la répétait, toujours la même, telle que la strophe amoureuse d'un chapelet.

J'attendais la suite ; il n'y en eut pas, et elle se releva pour me sourire et me dire :

— « Je prie par la musique des mots.

Cette phrase trouvée en un ancien livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez fort pour briser les portes de la négation et attendrir même, selon l'harmonie de sa grâce vocale, l'oreille aux aguets du Seigneur Jésus ? Oui, l'atten-

drir, pour que tout y passe, les litanies de mes peines secrètes et l'anxiété de faire ta joie... Et puis je songe à la Dame du très vieux temps, à la dame Véronique qui gagna par son bon cœur le privilège d'un mouchoir miraculisé. Oh ! entre toutes que je fusse celle-là, et m'écarter de la foule contente d'un spectacle et venir vers celui qui porte sa croix et doucement, comme d'une angélique main, essuyer la sueur sacrée de la Face adorable!... Et sur les images on me verrait, debout à mi-côte, avec à mes pieds la triste Jérusalem, déployant pour l'étonnement des Juifs stupides l'empreinte inestimable, et le condamné monte vers le sommet du monde, aux yeux de tous il souffre, il meurt, et moi je demeure là, les bras étendus afin que l'on vénère ce que je porte, et mon attitude survit à la résurrection, — car je suis la sixième station du Chemin de la Croix ! »

Je répondis avec une ironie qui la déconcerta :

— « Être, n'est-ce pas, une figure his-

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torique, afin de vous faire peindre à fresque par Fra Angelico, et votre nom écrit sur une banderolle et répété, en une antienne apocryphe et indulgenciée, par des anges que le théorbe accompagne ?

— « Eh bien, oui! reprit-elle en rougissant. Vous m'auriez choisie entre plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne m'auriez-vous pas aimée tout autant ?

— « Tout autant.

— « Peut-être plus ?

— « Peut-être plus.

— « Et j'aurais peut-être dévoilé à votre contemplation, rien que par mon genre de regard, toujours le même, une âme plus agréable et certainement moins discordante, plus facile à satisfaire et moins embarrassée, sûre de toujours vous plaire et pas effarée de tout comme je suis, — car, je puis bien vous le confier, Damase, je ne comprends rien ni à vous, ni à la vie, ni à moi, ni à rien.

— « Hyacinthe, l'orgueil de vouloir comprendre est dangereux, immoral et.

de plus, démodé. La devise moderne (la dernière) n'est-elle pas : « Marcher, sans savoir pourquoi, et le plus vite possible, vers un but inconnu » ? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que dans l'Absolu. Beaucoup de gestes, remuer la tête, remuer les bras, remuer les jambes, — sans pourtant ressembler expressément à un pantin, — accomplir ces mouvements avec la sécurité que donne le sentiment du droit, voilà ce qui est recommandé par dessus tout. Soyons des citoyens de l'activité universelle et oublions de prendre conscience de nousmêmes. Le cheval aveugle galope sans hésitation, car ignorant d'où il vient il ignore où il va : crevons-nous les yeux.

— « Vous manquez d'indulgence, Damase. II ne faut pas me traiter par l'ironie, cela me fait souffrir.

— « Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu a souffert absolument, et peutêtre encore ! Une infinie tristesse s'est répandue sur le monde, et d'où sinon d'en haut ? Songe à la douleur divine,

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après la vanité du rachat, vain comme la vanité qu'il rachetait ! Le sacrifice fut incompris, hors de quelques-uns qui n'ont aujourd'hui que des héritiers obscurs, imbéciles ou désarmés.

— « Pensons à nous-mêmes, dit Hyacinthe.

— « Oui, soyons égoïstes et nous serons peut-être sauvés. Le salut est personnel. Nous, d'abord, et délestons de toute fraternité inutile le vol de la chimère qui nous emporte aux étoiles.

— « Ne devons-nous pas aimer les autres ?

— « Nous ne devons pas aimer les mauvaises volontés : elles se sont, d'ellesmêmes, mises en dehors de Tamour. Mais il n'est pas nécessaire de les haïr ni de les mépriser.

— ce Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand même, — un peu.

— « Non , ce sont des négations : ce serait aimer le mal qu'elles symbolisent.

— « Pourtant j'aime les bêtes.

— « Les bêtes sont innocentes.

— « Ah ! nous allons devenir bien pharisiens ! »

Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait raison, — relativement. Pratique, telle que toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle sans espoir de solution; il lui fallait garder une possibilité de cousinage avec l'humanité. Je lui concédai son désir pour le cas où nous serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonnés.

Toutefois, je repris :

— « En toute religion, — même en celle que nous pratiquons (oh ! surtout en paroles, comme des gens que Pacte déconsidère, au moins momentanément, à leurs propres yeux), — il y a un ésotérisme, un mystère qui, une fois pénétré, dispense le fidèle de toute charité médiate. N'ayant plus de relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la création, n'est tenu envers ses frères, mauvais ou bons, à aucune sorte d'amour effectif ou théorique : c'est l'état d'indifférence, la nuit de la volonté, l'un des stages de la nuit obscure de l'âme qui

comprend également l'anéantissement sensuel et l'anéantissement intellectuel, — prologue de la vie en Dieu, pénultième station avant la vision béatifique.

— c( Et quel est, dit Hyacinthe, ce mystère à pénétrer ?

— « A peine si c'est un mystère, Hyacinthe, à moins que l'évidence n'ait droit, elle aussi, à ce nom plus prostitué qu'une conscience d'évêque. Il s'agit tout simplement de la science du néant, qui s'acquiert plutôt par un acte de foi que par une déduction logique, — bien qu'en somme son acquisition soit le but dernier de la logique elle-même. Mais, vous avez dit vrai, il y aurait du pharaïsme à croire que nous avons conquis cette connaissance suprême !

— « Pourquoi donc, Damase ?

— « Ne sommes-nous pas des sexes ?

— « Oui, oui ! cria-t-elle, oui ! J'y tiens, au mien et au tien. Il n'y a que cela que je comprenne, — presque! Et encore cela m'attriste.

— « Je le sais, petite adorable men-

teuse, tu me l'as déjà dit : cela t'attriste — après ! Tu fais semblant de m'écouter et tu penses à des baisers. Tu n'es — comme les autres — qu'une gaîne !

— « Hé! puis-je pas être cela, et autre chose en même temps ? Je suis une gaîne aussi pour tes idées, — et elles sont rudes, parfois, tel qu'un mauvais rêve.

— « Tu es fallacieuse !

— « N'est-ce pas ton désir, Damase ?

Ne dois-je pas être pour toi une illusion ? »

Nous étions sortis de la chambre et de la maison, — accueillis avec la déférence due aux seigneurs par la vieille avenue de hêtres respectueuse et solennelle : et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement des larges branches que le vent, une à une, inclinait vers nos têtes. L'orgue vaste chantait : nous écoutions, et nos oreilles accoutumées distinguaient le bruit des hautes et des basses feuilles, les dires du hêtre, des peupliers, des pins et des chênes circonvoisins. L'avenue proférait les notes

dominantes, et dans Taccompagnement précipité des peupliers les pins jetaient leur lamentable plainte et les chênes la sonorité grave d'une voix de mâle.

La chute de la nuit pacifia tous les bruits : ils semblèrent descendre et rentrer dans rherbe, qui, maintenant, craquait sous nos pieds.

— « Enfin, dit Hyacinthe, oià voulonsnous en venir ?

— « Mais, répondis-je, il me semble qu'une croyance positive et stricte^ par exemple en nous-mêmes, en notre utilité absolue et mystique, libérerait notre logique de bien des inconséquences. Je crains que nous ne so3'ons un peu enclins au jeu. Vous êtes-vous arrêtée, parfois, en un jardin, à Paris, devant de petites immanences, cheveux dans le cou et jambes nues, jouant à la raquette ? Et avez-vous pénétré le profond sérieux, sous de plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se renvoient, en glapissant de volupté, leurs âmes à plumes, leurs volants immortels ? »

Au bout de l'avenue des points lumineux apparurent, deux ou trois, surgissant comme des fanaux au-dessus de Timmobile mer des choses. Silencieusement nous nous arrêtâmes, éprouvant les incertitudes de l'imprévu, puis en les maisons devinées, derrière la fenêtre vive, nous imaginions de paisibles vies heureuses de l'abri et du repos, délivrées du souci de la pensée, contemplatives de leur douce végétalité, lentes au geste et peu de paroles. Ah ! qu'il fait bon vivre là où l'on n'est pas.

L'église était ouverte encore, personne n'y priait et les ténèbres intérieures dormaient sous la lampe éternelle.

Nos genoux heurtèrent l'orgue du chœur, je soulevai la lourde chape de chêne et les doigts d'Hyacinthe chantèrent la gloire triste de vivre dans l'indéniable et essentielle obscurité. Sans rancune contre les lumières éteintes, contre la noirceur du ciel, ils demandaient très humblement pour nos âmes une lueur, — oh ! pas davantage ! — une syllabe de flamme pâle.

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Aux doigts en mouvement les pierreries des bagues chatoyaient un peu parmi la pénombre, — ainsi que des pensées confuses, mais vraies : rien que cette véritélà, intermittente et vague, mais certaine !

Donc, je m'élevais aux cimes du désir métaphysique tout en caressant d'une distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses oreilles, vérité non pas douteuse, celle-ci, mais authentique et d'une certitude si candide ! Les cheveux étaient doux comme des aveux ; ils s'abandonnaient à mes doigts et s'enroulaient si naïvement, avec tant de bon vouloir à me faire plaisir, et l'oreille était si inquiétante avec ses méandres et en même temps si docile à mon jeu de manipuler, et Hyacinthe était si bien toute frémissante et si parfaitement isochrone avec le galop de mes pulsations, — que l'orgue se tut.

Nous observâmes le respect dû au Saint Lieu en nous unissant selon toute la modestie compatible avec les gestes de l'amour.

LES imiAGES

Regarder des images pieuses, des représentations de saintes dont la face blême s'amincit dans un halo d'or, d'amantes qui laissèrent toute terrestre inquiétude oubliée entre les lys, de celles qui firent saigner leur corps, qui furent folles de leur cœur...

— (c Croyez-vous, me demanda Hyacinthe, qu'elles aient éprouvé des joies plus pures que nous, pécheurs, en notre péché? N'était-il pas très pur, notre péché ?

— (f Hyacinthe, vous déraisonnez.

— (c Nullement, Damase, je me réalise, j'affermis mon fantôme, je le repétris dans le ciment des souvenirs sensationnels.

Cette seule fois il y eut un après, une persistance de volupté, la permanence d'une caresse qui, à travers la forêt des

fibres, avait atteint mon âme et l'avait sensibilisée, — peut-être pour toujours!

— « Cher enfant gâte', il lui faut le péché !

— « Oh! ceci vous regarde. Moi, je n'ai pas deconscience, puisque je vous fis don de mon libre arbitre, et que vous l'acceptâtes.

— « Et si je vous emmène dans les ténèbres extérieures ?

— « Je vous suivrai, mon ami, sûre d'être bien partout où je serai avec vous. »

Cela valait un baiser, que je lui donnai ; ensuite je dis :

— « Ce n'était pas un péché.

— « Oh ! par exemple ! »

Incrédule, elle me raillait. Il fallut consulter des auteurs, lui prouver par des textes la vénialité de notre abandon. Elle en fut chagrinée, ou bien ce n'était qu'une vaniteuse feinte, car je ne lui connus jamais de perversité réelle, une bravade propre à m'émouvoir etàsusciter ma contradiction.

— « Le péché, dis-je,esttoujoursmédiocre. C'est, en soi, un acte incomplet, borné par sa propre nature et qui n'élabore

qu'une simagrée nulle. Contraire à la pensée divine, il demeure à mi-chemin de la contradiction, puisque l'absolu dans le mal est impossible, même à concevoir.

— « Je ne cherche pas l'absolu, moi, dit Hyacinthe, et seules, même incomplètes, les sensations me font vivre. Je veux bien qu'elles soient vaines, si leur vanité m'est douce. Tu te souviens qu'aux premières initiations je fus déçue et qu'ensuite telles expériences me contristèrent : eh bien, d'hier la lumière dure encore, — dans le cœur de la modeste peccatrice, mon cher Damase. Pourquoi ?

— « Parce que l'ironie est un des élé^ ments de la joie et qu'il vous a paru notablement irrespectueux de vous pâmer sous la vigie du Tabernacle, mais il }' a de divines indulgences pour ces distractions ', ce ne fut qu'un manquement à l'étiquette, — et le reste, vous l'imaginâtes.

— « Et quelle différence voyez-vous entre l'imaginaire et le réel ?

— « Subjectivement aucune, Hyacinthe, vous le savez bien. Toutefois ces deux

sortes défaits, différenciés initialement par le verbe, ne marquent pas l'âme des mêmes cicatrices : la pensée se nie par la pensée, et l'acte par l'acte. Vous n'ignorez pas que le péché se commet selon trois modes : en pensée, en parole, en action...

— « Et vous croyez vraiment que je pense ?

— « Peut-être, sans le savoir ! Ayant étudié de près les femmes, Schopenhauer put établir sa théorie de l'Inconscient : il avait compris que l'intelligence peut coïncider avec l'automatisme. Son Dieu-Monde est une femme élevée à l'infini, — genre de Dieu fort dangereux et sous le gouvernement duquel il faut s'attendre à toutes sortes de cataclysmes. Dieu inconnaissable pour l'humanité et inconnaissable pour lui-même. Et toi, petit Dieu ironique, je voudrais m'imboire de ta spiritualité, — et je ne puis. Tu fuis sous le tranchant de mon intelligence comme les folles herbes marines sous le fil de la faux... »

Hyacinthe semblait distraite aux images...

Scholastique, à son poing, mystique épervier, l'Esprit se symbolisait en oiseau familier, les ailes comme un double bouclier épandues sur les seins de la vierge élue.

Claire, ses mains gantées capturent l'ostensoir et ses yeux clairs pleurent des larmes surnaturelles.

Ida la blanche au chef réceint d'épines, et Colette, agnelette égorgée par l'Amour.

Sur la croix que porte Catherine, des lys ont daigné fleurir.

Christine, à ses épaules de grandes ailes surgirent dans la déchirure de la bure, et ses pieds nus stygmatisés ensanglantaient les dalles du monastère.

— « Eh bien, connais-moi ! » proféra Hyacinthe, en se tordant sur mes genoux selon un rythme tel qu'elle en paraissait dévêtue. • Le divan aux coussins de sinople fut notre intermédiaire.

Après^ elle me garda sur elle une seconde pour me dire :

« Voilà comment on peut me connaître, — et pas autrement ! »

LES LQdT{mES

LES LARMES

Songeant aux sensations fictives et aux visions équivalentes, il m'arriva de torturer Hyacinthe très cruellement. Je lui en avais fait la promesse, mais une native bonté d'âme et la nouveauté des fatales occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu'à la naïveté indulgente mon devoir d'inquisiteur.

Pharmacoper les âmes par la seule drogue qui les purge, la douleur, — c'est assurément la suprême charité, mais combien difficile à exercer envers les êtres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent pas le prix du mart^Te immérité, et quel courage pour braver, de la bouche qu'on adore, la vocifération de : bourreau !

Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de bûchers ou les mordrait-elle, à dents par la révolte empoisonnées ?

Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont toujours un peu révélatrices du parfum intérieur, de l'essence enclose dans le flacon secret.

— « H3acinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous revenions d'une promenade par les allées où pleuraient déjà les feuilles sèches, — que vous êtes lourde!

— « Oh ! Par exemple !

C'était le mode familier de son indignation ou de sa surprise.

— « Lourde, ma chère, ou alourdie peut-être. Seriez-vous lasse ?

— « De quoi ?

— « Mais, de me suivre, ombre ! »

Elle me trouva méchant et s'attrista.

— « Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie ! Quand tu m'appelas à la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, ilmesemble, pour te répliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires, — enfin, pour matérialiser en la substance que je te parais, en la forme que je t'apparais, ton rêve d'un autre sexe. Est-

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ce mon rôle, oui ou non ? Alors, que me reproches-tu et pourquoi me fais-tu pleurer, — moi, ta pensée même?

— « Tu es lourde, parfois, comme un ennui, — et tu te matérialises trop.

— «Je suis ce quetu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens tellement que de me blâmer, c'est toi-même que tu offenses.

— « Elle n'a donc jamais pensé, l'Hyacinthe adorée, dis-je, en émettant d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commencé doit finir.

— « Je ne sais plus quand j'ai commencé àt'aimer, c'est-à-dire à vivre, dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir.

— « Imbecillapluma est velle sine siibsîdio Dei. La volonté n'existe que conforme à la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux vouloir. La rébellion d'un fantôme ! w

Elle devint amère :

— « Cependant j'ai une âme.

— c( On dit aussi l'âme d'un violon et l'âme d'un soufflet, — mais je vous Taccorde, Hyacinthe, votre âme immortelle

de femme, immortellement futile et négatrice. C'est elle qui me gêne et dont les émanations s'e'lèvent en fumée autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini. Si je pouvais t'aviver jusqu'à la lumière, charbon sans flamme, mais tu restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le laboratoire de mes désirs purs.

— « Annihile-moi, Damase, pulvérise l'ininflammable charbon, — mais tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lèvres muettes !

— « Pourquoi t'aimerais-je, même en paroles, puisque tu me damnes et que je le sais ?

— « Au moins, Damase, ne me sépare pas de ta damnation, et que nous soyons deux — en Enfer!

— « Tu me l'as déjà dit. Ah ! stupidité des amoureuses excessives. « Mon Dieu, que je sois damnée, pourvu que je vous aime! » — n'est-ce pas?

Mais, enfant plus irraisonnable que la trajectoire brisée d'une idée de fou, — damnée, tu me haïras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de joie phosphores-

LES LARMES

cente irradia jamais les prunelles dédiées aux éternelles ténèbres, ce fut dans les yeux morts d'un damné souffrant côte à côte avec l'être pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son cœur sacrifié.

— « Tumefaispeur ! Tu mefaispeur! »

Hyacinthe se jeta mourante dans les bras

du tortionnaire. Elle se serrait contre la raison même de son effroi ; elle baisait la main qui l'endolorait, les érignes qui lui déchiraient les seins, le sphondylotrobe qui lui écrasait les vertèbres.

Ne pouvant peut-être, toutau fondd'ellemême, me croire si méchant que je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux épouvantés, quêtant une fuyante étincelle de douceur, une débile nuance de consolation précaire, — mais, impitoyable, je maintenais le sérieux triste dont j'avais imposé l'esclavage aux muscles de ma face.

La baisant au front, je dis :

— « Que la plupart des paroles que je prononçai soient dissoutes, mais les dernières, non. »

Soudain, je sentis naître et croître en

moi une idée diabolique, — évoquée sans nul doute par les mots spécieux que j'avais antérieurement prononcés.

Je renversai Hyacinthe sur le divan où elle était venue tomber vers moi, et je dévorai la joie mauvaise de posséder une femme paralysée par la terreur.

Selon de brusques retours elle passait de lasouffrance au plaisir, mais sans oublier encore, au milieu de la musique des chatouillements sexuels, le discord des impressions pénibles, partagée entre l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'après l'extase le monstrueux étau de la haine ne la capturât en ses bras de fer pour l'éternité.

J 'eus lecourage de prolonger l'expérience, dosant avec scrupule les arrêts et les mouvements, variant le rythme pour déconcerter la certitude, et Hyacinthe, effarée des contradictions qui martyrisaient sa chair heureuse, souffrait délicieusement, prête à mourir d'amour dans un paradis infernal.

Enfin, les larmes jaillirent : je les bus comme de précieuses perles de sang.

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