‹ La farce de Patelin et ses imitationsChapitre 11 sur 81 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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était le divertissement de tous les âges, et que cette farce produisit sur lui une impression ineflfaçable, qui ramena à faire de cette pièce exquise, sous une forme améliorée, du moins à son sens, une adaptation au goût des Allemands éclairés.

La comédie qui prit ainsi naissance, le Henno, se divise en cinq actes de deux scènes chacun. Voici l'exposé du sujet :

Le paysan Henno a dérobé à sa femme Eisa huit pièces d'or, qu'elle avait économisées péniblement et cachées dans une mangeoire. Il la rencontre dans un moment où elle se plaint amèrement de son sort, non qu'elle ait connaissance de la perte de son argent, mais à la pensée qu'elle a pour mari un ivrogne et un débauché. Il tombe aussitôt d'accord avec elle, en se plaignant, lui aussi, que malgré sa peine et son travail, il n'arrivait jamais à rien : ses vêtements étaient râpés et en lambeaux; il avait presque honte d'aller, dans un tel accoutrement, chez les citadins pour leur offrir ses denrées ; il voulait, en conséquence, envoyer à sa place son domestique Dromo chez le drapier Danista*, avec prière de lui remettre, quoique à crédit, dix aunes de drap. Eisa est du même avis. Pendant qu'elle va dans l'écurie, Henno appelle Dromo, lui raconte comment il a mis la main sur le magot, lui impose le silence et le charge de lui acheter, pour les huit pièces d'or, du drap à Danista ; le domestique se

1. Nom de Vusurier (SaveiffxiQ;) Misargyridès dans la MosteU laria de Plautb. [Note du Traducteur.]

déclare prêt à le faire ; mais, après le départ de son maître, il informe le public de son intention de garder l'argent, de prendre le drap à crédit et de le re- Tendre, en trompant ainsi son maître et le drapier. Eisa arrive alors avec sa bourse, pour se réjouir, selon son habitude, à la vue de son brillant trésor ; mais... la bourse est vide. A ses cris, accourt en hâte la voisine Greta, qui la console et lui raconte qu'elle connaît un astrologue : il pourrait bien lui nommer son voleur, mais sans doute cela coûtait wn sou. — Le premier acte se termine par un chœur, -dont les chants élèvent aux nues les avantages de la pauvreté et font ressortir les iaconvénients de la richesse.

Eisa et Greta se rendent chez le devin Alcabicius ; mais ses déclarations sont d'une nature si ambiguë, que les deux femmes se retirent aussi avancées qu'auparavant, lie retour à la maison, elles trouvent Henno et Dromo en dispute : le valet est revenu de la ville en apportant la nouvelle que Danista a retenu le drap et l'argent, sous prétexte que Henno devra se choisir lui-même l'étoffe de son goût au premier jour de marché. A l'arrivée des femmes, le paysan prie le domestique de se taire au Bujet de l'argeiit, et demande d'un air indifférent si Danista De l'avait pas chargé de quelque autre commission. Dromo répond que le drapier désirait avoir pour servante Abra, la fille de Henno, — et le chœur termine l'acte par les louanges du poète et de son divin talent.

Henno et Dromo se rendent, avec des produits

agricoles, au marché de la ville. Lorsqu'ils arrivent chez le drapier, la première question de celui-ci est : « Eh bien ! Henno, as-tu sur toi l'argent du drap ? » Comme de juste, ébahissement du paysan* Il en résulte entre eux deux une dispute. C'est à Dromo à faire la lumière par son témoignage. Mais le gaillard nie effrontément avoir reçu aussi bien de l'argent de Henno que du drap de Danista ; et lorsque le drapier, dans son exaspération, va jusqu'à le nommer « homme de trois lettres » *, le coquin joue l'offensé et rappelle très sérieusement à Danista que la loi punit une telle expression comme attentatoire à l'honneur^. Le marchand se tire de ce mauvais pas en expliquant qu'avec les « trois lettres » on pouvait tout aussi bien avoir une bonne qu'une mauvaise opinion de quelqu'un, et il propose de faire décider la querelle nar la justice. Le domestique partage aussitôt cet avis. — Le chœur blâme l'aveuglement des ignorants et exalte la puissance de la poésie.

Le quatrième acte nous montre Dromo chez le jurisconsulte Petrucius, lui demandant conseil sur le moyen d'éviter une amende. Celui-ci lui donne^

1. C'est-à-dire /wr, « voleur ». Reuchlin, se souvenant du trium litterarum homo de Plaute (Aulul., II, iv, 46), forge ici le mot trilitterus, d'assez bon aloi du reste. [Note du Traducteur.]

2. M. Bouché-Leclercq, [Mantiel des Itistitutions romaines, p. 443, n. 5), cite les lois Comelia de Injuriis (81) et Remmia de calumniatorihus (91 ?). Cf. Plaute, Asin., II, iv, 71-74, où le

marchand dit à l'esclave Léonidas : Tun* libero homini

Maie servos loqueref In jiùs voco te, [Note du Traducteur.]

sur la promesse de deux pièces d'or, Tinstructioû suivante : à quelque question que ce soit, ne répondre absolument que « ble ». Dromo, devant la justice, suit de point en point ce conseil, et il est acquitté. — Le chœur prévient de ne pas s'engager dans les procès : il vaut bien mieux servir Apollon et les Muses !

Au cinquième acte, Petrucius réclame les deux pièces d'or convenues. Mais Dromo se débarrasse également de lui avec « ble». Le valet et Henno retournent au village, où, à l'instigation d'Eisa et surtout de la voisine Greta, une réconciliation générale a lieu. Le valet raconte l'affaire par le menu; en retour, il obtient pour femme Abra, avec les huit pièces d'or en dot; et la pièce se termine , à la façon des comédies romaines, par un appel aux applaudissements ijamplaudite.

Afin de rendre la comparaison phis claire, donnons aussi en quelques mots l'analyse de la Farce de Patelin :

Maître Pierre Patelin se plaint , de concert avec sa femme Guillemette, de leur piètre situation présente :

Nous mouro7is de fine famine !

s'écrie la dame en jetant un regard soucieux sur ses vêtements râpés jusqu'au dernier fil. Alors maître Pierre, prompt à se décider, lui annonce qu'il veut aller à la foire et acheter du drap pour se nipper. Elle le regarde d'un air de doute , sachant bien qu'il n'a pas d'argent, et que sans argent personne ne lui livrera de marchandise.

Patelin entre dans la boutique du drapier Joceaume et sait promptement amener la conversation sur le père du marchand, qu*il représente comme le meilleur et le plus sage des hommes. Pour conclure, il remarque la ressemblance frappante du fils avec le père. En même temps il saisit , comme par hasard, une pièce de drap; et, à son dire, elle lui plaît tant et si fort, qull est disposé, pour l'acheter, à sacrifier un certain nombre de ses écus d'économie. Le drapier, flatté, séduit par la perspective de l'or, entre aussitôt dans les vues de Patelin. L'affaire se traite, et maître Pierre s'éloigne à la hâte avec six aunes de drap, en engageant le marchand à venir chez lui chercher lui-même son argent et profiter de l'occasion pour manger d'une oie. — De retour à la maison. Patelin remet triomphant son butin à Guillemette, tanjlis que le drapier se frotte les mains en souriant d'un air satisfait d'avoir vendu à l'instant pour vingt-quatre sols une aune de drap qui en valait à peine vingt. Bientôt après, le marchand entre chez l'avocat pour chercher les écus et se régaler. Mais là, il apprend de Guillemette, avec laquelle maître Pierre a déjà pris ses mesures, que le pauvre homme était bien malade depuis six semaines déjà et que bientôt sans doute il recevrait les derniers sacrements. On le conduit au lit du soi-disant malade, et celui-ci lui débite alors, dans tous les jargons possibles, les choses les plus extravagantes. A la fin, avec une ravissante effronterie, il se met à raconter en latin, sans que le drapier en comprenne évidemment un

traître mot, la façon dont il lui a dérobé son étoffe. Tout cela embrouille tellement les idées du drapier, qu'il s'éloigne en doutant d'être encore dans son bon sens \

— De retour dans sa boutique , il rencontre son berger Agnelet, qui se plaint à lui des nouveaux malheurs dont a été frappé son troupeau. Le marchand, dans sa fureur, le rend responsable de ces pertes, comme aussi de toutes les précédentes, non sans raison d'ailleurs, et lui annonce qu'il veut le citer en justice. Alors Agnelet a recours à Patelin. L'avocat lui conseille, quelque question qui lui soit posée au tribunal, de ne répondre que « bée ». — Ils arrivent à l'audience , et le marchand dépose sa plainte. Tout à coup, il aperçoit Patelin, et dès lors, dans ses paroles , il ne cesse de mêler les six aunes de drap de l'avocat avec les moutons d'Agnelet. Le juge ne sait à quoi s'en tenir; et comme son exhortation bienveillante « Revenons à ces moutons » reste sans effet, il se fâche et déboute le drapier de sa plainte: Tout dupé qu'il est, Joceaume doit s'estimer heureux de n'être encore pas attaqué en justice par Patelin pour l'avoir traité de voleur, injure dont il se sent froissé dans son honneur. Mais lorsque

1. On peut comparer dans Plaute {Menaschmi, V, ii) la scène de folie simulée par laquelle Ménechme Sosiclès se débarrasse de deux fâcheux, la femme et le beau-frère de son frère Ménechme d'Ëpidamne. Cette scène plaisante n*a pas été perdue pour les nombreux imitateurs de la comédie latine : Shakespeare {tfie Comedy of errors: 1593), Rotrou (les Ménechmes : 1632), Le Noble (farce des Deux Arlequins: vers 1691), Rbgnard (les Ménechmes : 1705), Picard (Encore des Ménechmes : vers 1790). — [Note du Traducteur.]

l'avocat réclande à son tour au berger les honoraires stipulés, Tautre lui répond encore par « bée » et s'enfuit.

Il faut avouer que la différence entre les deux pièces n'est pas de peu d'importance. On s'explique sans peine que Grimm et Parmentier nient qu'il y ait entre elles un rapport direct. Cependant, à notre avis, c'est à tort que le dernier allègue surtout, pour motiver son assertion, l'accentuation, dans Reuchlin, des qualités de l'humaniste, partant de l'homme d'une haute culture intellectuelle, d'où il suivrait que, si Reuchlin avait connu la pièce française, il n'en aurait pas fait une si pauvre comédie. Nous pensons, nous, précisément parce que Reuchlin était un humaniste, qu'il ne pouvait pas transcrire la farce telle qu'elle était. Imbu des principes de la comédie régulière d'un Térence, il ne pouvait pas rencontrer sans préjugés une pièce qui, peu soucieuse des dehors artistiques, était sortie directement de la vie populaire , alerte et joyeuse^ voulait à son tour influer directement aussi sur le peuple , et y influait. Pour Reuchlin , la farce populaire devait avant tout donner naissance à une comédie régulière avec divisions en actes et en scènes , et comme à la fin d'une telle comédie un mariage est indispensable, il fallait aussi créer deux personnages pour lesquels cet acte pût s'efi'ectuer. Ajoutez à cela qu'il était encore d'usage, dans la pratique du théâtre , qu'un ou deux rôles dont les sujets s'unissaient au dénouement par les liens du mariage, s'ofl'rissent comme les principaux de la

pièce. Voilà pourquoi nous voudrions retourner la critique de Geiger, quand il dit : « C'est d'une façon « bien plus psychologîqice que procède indubitable- « ment Reuchlin, quand, dès le commencement, il « assigne au valet un rôle important; et avec cette « manière de voir, on peut aussi trouver justifiée « l'histoire du mariage de Dromo et d*Abra, inter- « calée d'ailleurs d'une façon un peu étrange dans « l'ensemble *. » Nous disons, nous, que c'est par suite de l'obligation faite à Reuchlin d'enclaver dans sa pièce cette histoire de mariage, qu'il assignait à Dromo le principal rang dans cette même pièce. Il procédait en cela comme les anciens poètes comiques, qui faisaient ainsi à l'esclave rusé la part du lion dans l'action.

Une seconde nécessité , lors de la transformation de la farce française en une comédie selon le modèle de Térence, c'était de rétablir une plus grande unité d'action. Patelin et Agnelet jouent des rôles d'importance presque égale. Pour éviter ce partage, le poète allemand réunissait dans Dromo le caractère du berger et quelques traits principaux du caractère de Patelin : ces traits contribuent à nous faire paraître le valet comme un drôle rusé et intelligent, et ils nous font comprendre qu'à la fin, malgré ses mauvais tours , il obtienne la main d'Abra. Indubitablement, étant donné cette préférence, Reuchlin devait fractionner le caractère de son héros principal. Patelin, pour le faire entrer dans celui de Dromo , de Petrucius et en partie de

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