I. — Le nouveau Patelin, II. •— Le Testament [de] Patelin
ont été examinés en détail par M. Schaumburg. Pour être complet, il faudrait néanmoins citer encore, ici même, le remaniement suivant, quoiqu'il soit composé en langue latine.
JX6Î8. — Le Patelin d'Alexandre Connibert.
Le titre entier de la seconde édition est ainsi conçu : Patelin ou le Trompeur, comédie nouvelle traduite de la langue commune en latin par Alexandre Connibert, docteur es lois, et récemment revue avec le plus grand soin, de sorte que, si on la compare avec l'ancienne, elle semble toute nou^ velle, c'est-à-dire beaucoup plus nette et plies agréable à l'oreille latine (Golinœus, Paris 1543)*.
1. Patelinusy Nova Gomœdiaj oUias Veterator, è vulgari lin' gua in Latinam traducta per Alexandrum Connibertum L. L. doctorem, e[t] nuper quam diligentissime recognita : ut confe-renti cum veteri exemplari plane nova, hoc est longe tersior [,]latinis auribus gratior videatur {ColinBèiis, Paris 1543).
Dans les Œuvres de ThéâU-^e de MM. de Brueys et de Palaprat (tome III, Remarques historiques, p. 70) on lit : « Peu de temps après (la première im- « pression de la Farce de Patelin), il en parut une « traduction latine faite par Reuchlin sous le nom a d'Alexandre Gonnibertus. Comme cette édition « était pleine de fautes, le neveu du traducteur en « publia une seconde, etc. en 1512. » Après Brueys (qui , de plus , confond ici la première édition avec la seconde), d'autres écrivains encore, comme Franz Mayer et Albert Vogt \ croyaient que « Connibert » était un pseudonyme pour « Reuchlin ». Mais c'est là une erreur; car, ainsi qu'on vient de le voir, l'ouvrage parut imprimé une seconde fois (en 1543, à Paris, chez Simon Colinseus), et cette nouvelle édition fut dédiée à l'oncle par son neveu Morel[les?]5 docteur en droit civil et en droit canon :
A Alexandre Connibert, docteur en l'un et Vautre droit, son honorable oncle , hommage respectueicx^.
Quant à Reuchlin, quoiqu'on soit exactement renseigné sur sa famille et ses liens de parenté, on ne lui connaît nullement un tel neveu.
1. Franz Mayer, Chrestomathie, liv. III, p. 307. — Alb. Vogt, op, cit., p. 4.
2. Alexandro Conniherto, utriusque juris doctori, suo ohservando avunculo S[alutem\P[lurima'ni\D[icit\. — Introduction, p. 2 et 3.
ni. — L'Avocat Patelin
Comédie en trois actes et en prose, par Brueys et Palaprat
On admet généralement que la comédie de [l'Avocat] Patelin fut composée par Brueys et par Palaprat. C'est ainsi que Voltaire écrit* : « Brueys « (l'abbé de). — La petite comédie d[u] Grondeur,,.. « et celle de V Avocat Patelin, ancien monument de « la naïveté gauloise, [qu'il rajeunit, le feront con- « naître tant qu'il y aura en France un théâtre.] (( Palaprat l'aida dans ces deux jolies pièces. Ce « sont les seuls ouvrages de génie que ces deux (T auteurs aient composé[s] ensemble. » De même, selon SuLZER {Théorie générale des Beaux-Arts), [la pièce fut] « remaniée par les deux ensemble *. x> — Brueys nous apprend lui-même, dans la Préface de sa pièce, que Palaprat a, dans cet ouvrage, le mérite de la mise en scène : « Cette comédie.... fut « jouée sur le Théâtre françois, sans prologue et « sans intermèdes, par les soins de M. Palaprat, à comme les autres pièces de théâtre que j'avais
1. [Catalogue des principaux écrivains français, annexé au] Siècle de Louis XIV... Paris (Didot), 1802. VoL V, p. 205 [Edit. Garnier frères, p. 514]. — Le traducteur prévient qu'il a non seulement modifié et complété cette note, mais remanié aussi tout le premier alinéa de l'auteur, en fondant dans le texte une partie des renvois.
2. SuLZER, Allgem. Théorie der schônen Kilnste (Leipzig, 1786 : vol. I, p. 556). — Cf. Flôgel, Gesch. d. Kom. Lin. [Hist. de la Litt. comiq.], vol. IV, p. 251. — J. Demogeot, Hist. de la Litt. française (Paris, 1873, p. 439).
« composées en différens tems *. » — La vérité s'impose, que le seul auteur de la pièce est Brueys.
Brueys, comme on Ta vu plus haut (p. 152), a identifié à tort Connibert et Reuchlin. Il a, par conséquent, connu le dernier. Mais il doit aussi avoir lu son Henno, car l'influence de Reuchlin sur lui est manifeste. Après chaque acte, Reuchlin introduit un chœur dans lequel les dieux sont allégoriquement intéressés au sujet de l'action qui vient de se dérouler : Brueys étend ces chœurs à un Prologue et à trois Intermèdes. Reuchlin met une intrigue d'amour : Brueys en insère deux. Tandis que dans Reuchlin et dans ses imitateurs il n'y a que la tromperie du valet de récompensée, ici Patelin trouve aussi son avantage par le mariage de sa fille avec le fils du marchand. Du moment que Brueys connaissait l'ouvrage librement composé par Reuchlin, il dut considérer la traduction passablement littérale de Connibert comme un remaniement du même sujet par le même auteur.
1. Brueys, Œuvres [op. cit.), p. 69 et 70, Préface de V Auteur.
— Cf., encore Mouhy (op. cit.), vol. I, p. 54 : L* Avocat Patelin, comédie en trois actes et en prose, par Tabbé Brueys, etc.
— Ibid., vol. III, p. 259 : Jean Palaprat : « L'intimité qu[i] ré- « gnait entre lui et Tami (Palaprat et Brueys), avait jeté un lou- « che sur les pièces de ces deux auteurs, qu'il n'aurait pas été « facile d'éclaircir sans l'édition de 1755, par Briasson, dans la- « quelle chacune des pièces appartient réellement à l'auteur dé» « signé. )'
Remaniements modernes de Patelin en France.
. Au siècle dernier, il ne parut aucune nouvelle édition de la Farce originale. Notre siècle en présente trois : celles de MM. Geoffroy-Ghateau (1853], Génin (1854), P. L. Jacob [1859 et 1872]. La dernière édition de Génin fut suivie de la première traduction faite en nouveau français : Charles des Guer- REOis, Patelin, comédie du xv® siècle, rmnenée à la langue du xix« (Paris, 1855) ; mais il n'en fut publié qu'un nombre restreint d'exemplaires (300). Une traduction plus étendue, composée par M. Ed. Four- NiER, parut sous le titre de La vraie farce de maître Paihelin, mise en trois actes et en vers modernes *. La vieille farce était adaptée à la scène, et cette adaptation, dont la première représentation eut lieu le 20 novembre 1872, eut un grand succès, contrairement à l'affirmation de M. Schaumburg'.
Il existe une traduction plus récente du remaniement de Brueys. C'est celle deMiCROMÉGAs : V Avocat Patelin, farce en un ax^te arrangée pour Vusage des pensionnats (Paris, 1882, Boyer). — Une remarque assez singulière se lit dans l'Introduction : « C'est, sans contredit, la plus jolie comédie qui « puisse égayer un public le jour d'une distribution ■« de prix. t>
1. Paris (Didot). — Cf. Revue des Deux Mondes, 1881, XLVI, p. 694. — FouRNiER. Théâtre fr, avant la Renaissance (1450- ÎSfôO), Paris (1872), p. 86 : Di farce de maistre Pierre Pathelin.
2. Cf. encore plus haut, p. 103, n. 1. — [Note du Traducteur.]
Renan [Op. cit., p. 305), voit dans cette Farce une grossière offense à la morale : « Le défaut irré- « parable de Patelin au point de vu[e] de Tart, est « cette bassesse de cœur au-dessus de laquelle « l'auteur ne s'élève jamais. — La farce nous mon- <r tre la victoire du fripon et la bêtise honnête vic- « timée ; elle a complètement tort aux yeux de la « morale. — L'impression que laisse Patelin est « pour nous de[s] plus tristes : on ne peut s*empê- « cher de plaindre le temps où un avilissement de « la nature humaine que rien ne compense, a pro- « voqué autre chose que le dégoût. » — C'est là une manière de voir à laquelle on n'est pas rigoureusement tenu de se ranger, pour peu que l'on ne considère pas notre Farce comme destinée à desreprésentations de pensionnat.
Traductions modernes en Allemagne.
La première traduction allemande de Patelin, d'après le remaniement de Brueys, parut au siècle dernier, anonyme, à Dantzig en 1762 *. Après cela, Patelin fut donné en représentation pour la première fois sur la scène de Hambourg, le 11 mai 176 [7]. Lessing, Dramaturgie, n<> XIV, 16 juin 1767 [en rend compte en ces termes : « Le quatorzième « soir (lundi, 11 mai), on a joué la Mère coquette, « de QuiNAULT, et Y Avocat Patelin,.., h' Avocat Pa-
1. J. C. s., Danzig, 17(32 (G. de Leixner, Litteraturgesch» fHist. (le la Littér.], 37e livr.).
« telin n'est autre chose qu'une vieille farce du « XV® siècle, qui obtint dans son temps un succès « extraordinaire. Elle le méritait par sa rare gaieté « et par son excellent comique, qui naît de l'action « même et des situations, et non de simples traits « de détail. Brueys en a rajeuni la langue et lui a « donné la forme dans laquelle elle est représentée « aujourd'hui*. »]
En 1880, une traduction du Patelin de Brueys en allemand moderne, due à Antoine Bœsch , a paru sous ce titre : « Avocat Patelin, comédie en trots actes, par Brueys, arrangée pour la scène al^ « lemande^, » Le vieil original de l'édition Jacob a été traduit pour la scène par Albert comte [?] Wicken- BURG» sous le titre de « Maistre Pathelln, farce en trois actes, traduite du vieux français et arrangée « pour la scène allemande ®. »
Ce que Ton est fondé à dire des traductions en français moderne, s'applique à bien plus forte raison aux traductions allemandes : ni les unes ni les autres ne conviennent plus à notre temps, car le théâtre doit être le miroir de la vie.
1. Le texte entre crochets [...] est ajouté ici par le Traducteur, qui l'emprunte à la Traduction de Suckau, revue par M. L. Crouslé. — Paris (Didot), 1873. — [Note du Traducteur.]
2. Anton Bœsch, Advocat Patelin : Lustspiel in 3 Acten von Brueys, fur die Deutsche Bûhne bearbeitet. Wiesbaden (J. Zeiger), 1880.
3. Albrecht Graf Wickenburg, Meister Patheïin : Altfranzôsischer Schwank in drei AufziXgen, Ûbersetzt und fur die deutsche Bûhne bearbeitet. {Neues Wiener Theater [Nouveau Théâtre de Vienne], n» 116. — Vienne (L. Rosner), 1883.
Imitation en Angleterre.
Les imitations de Patelin dont on vient de faire la critique sont depuis longtemps déjà connues, décrites et examinées dans leur état de dépendance respective. Par contre, on ignore tout à fait qu'en Angleterre le sujet de notre Farce se trouve dans une Pastorale, intercalée comme intermède dans un Mystère. La pièce existe dans la collection des Mystères anglais réunis sous le nom de Mystères Towneley et publiés par la Société Surtees (Londres, 4836) *. Il y a deux autres collections : celle de Chester, comprenant les Pièces de Chester, publiées sous la direction de Thomas Wright (Société Shakespeare, 1843 et 1847)*; et celle deCoventry, comprenant le Théâtre de Coventry, recueil de Mystères autrefois représentés à Coventry, à la Fête-Dieu, et publiés sous la direction de J. 0. Halliwell (Société Shakespeare, 1841) ^ Dans la première collection, comme dans les deux autres, il y a des Pastorales d'intercalées, dans lesquelles, ainsi que d'ordinaire dans les intermèdes des Mystères, on s'égaie aux grossières plaisanteries des acteurs.
1. The Townel[e]y Mysteries. [Edited by the] Surfis Society (London, 1836).
2. Chester Play s. Edited by Thomas Wright (Shakespeare Society, 1813 et 1847).
3. Ludus Coventriœ. A collection of Mysteries formerly re~ presented at Coventry on the Feast of Corpus Christi. Ed. by J. 0. Haluwell (Shakespeare Society, 1841).
Ici, ce qui est surprenant, c'est non seulement qu'il y a deux Pastorales d'intercalées l'une à la suite de l'autre *, mais encore que la seconde se distingue tout particulièrement des autres pièces de ce genre *. « Omettez le chant de l'ange et l'adoration », dit MoRLEY, a il restc une farce avec une intrigue. « C'est une peinture grossière de la vie réelle, sans « doute, mais de la vie réelle reflétée dans un récit « dramatique ; c'est un vrai petit drame, et le pre- « mier qu'on puisse trouver dans notre langue '. »
Ward écrit à ce propos : « Leur vivacité dramatique » (aux pièces [de la collection] Town[e]ley) « et en maint passage leur verve originale sont très « remarquables. — Quant à Idi Pastorale,.,, lacom- « position littéraire, quoique naturellement grosff sière, n'en est parfois rien moins que mépri- « sable*. »
Examinons-en d'un peu plus près le sujet.
1. Townel[é\y Myst. publ. par la Surtees Society, p. 84-97 et 98-119 (13e etU- pièce).
2. La Secunda Pagina Pastoruni [Seconde Pièce de Bergers ou Pastorale] se trouve aussi imprimée à part dans W. Marriot, A collection of Miracle plays or Mysteries (Recueil de Pièces de miracle ou Mystères], 1838, p. 109-136.
3. « Omit the angeVs song and the ado^^ation, and there remains a farce with a plot. It is a rough pic turc ofreal life, no doubt, but real life mirrored in a dramatic story, a true little drama and the earliest that is to be fou/nd in our language. » H. MoRLEY (op. cit., p. 361).
4. Their (the Town[e]ley Plays) dramatic vivacity^ and in many parts their original humour is most striking. — Of the play of the Shepherds... the literary com.position, though of course rude, is at lime anything but contemptible. Ward (op. cit., I, p. 36).
La pièce commence par des chants et par les paroles de trois bergers, qui se plaignent de leurs familles, de la rigueur du froid, etc. Survient un quatrième berger, nonimé Mak, réputé comme voleur de moutons. Tous les quatre vont dormir, et placent prudemment Mak au milieu d'eux. Mais lui, une fois ses compagnons profondément endormis, il n*en trouve pas moins le moyen de s'échapper et de voler un mouton, qu'il apporte à sa femme Gyll. Celle-ci est au plus haut point surprise de son apparition et du mouton qu'il apporte. Cependant, elle ne tarde pas à se remettre, et conçoit l'idée de cacher le mouton dans un berceau. Quant à elle, elle se met au lit et place le berceau tout auprès pour donner à croire que c'est son nouveau-né qui s'y trouve couché.
Pendant que les bergers dorment encore à poings fermés, Mak vient reprendre sa place entre ses deux compagnons. Ils se réveillent à l'instant et ont toutes les peines du monde à l'éveiller. Bientôt après, ils s'aperçoivent de la disparition d'un mouton, et tombent d'accord que Mak doit être le voleur. Ils se rendent immédiatement chez lui pour y faire des recherches. Mak, sur ces entrefaites, est déjà de retour : il souhaite la bienvenue à ses compagnons et les invite à entrer. Ils trouvent sa femme alitée, ayant à côté d'elle, dans un berceau, un enfant nouveau-né, dont Mak feint d'avoir rêvé la nuit. Cependant, les bergers passent en revue toute la maison pour découvrir une trace quelconque de leur mouton ou de viande fraîche. Mais c'est en
Tain. Déjà ils sont sur le point de se retirer, presque confus de leur perquisition, lorsqu'un des bergers veut offrir au poupon, suivant Tusage , les cadeaux de naissance. Après mille subterfuges imaginés par Gyll et par Mak pour l'en détourner, il réussit à voir le visage de l'enfant. La ruse est dé- ■couverte, et Mak reçoit en fin de compte une volée "de coups. Une fois las de frapper, les bergers s'asseoient, et la pièce se termine par le Gloria des anges,
La ressemblance entre la vieille farce de Patelin •et la pièce ici en question consiste dans la manière adroite employée pour déjouer les perquisitions, et dans la façon même dont ces perquisitions sont faites pour découvrir l'objet du larcin. On trouve aussi dans les détails caractéristiques un accord surprenant.
Ainsi, Patelin et sa femme Guillemette déplorent, au début de la pièce, le dénuement de leur ménage: il en est de même du berger Mak, gémissant sur le souci que lui causent sa famille et son entretien.
Mak [parlant de l'inconduite de sa femme] :... Une maison pleine de bière, elle est capable de la boire I Je vais dire ce qu'elle peut encore faire de Men.,. Mais si je n'avais été mieux favorisé et plus riche auparavant, elle m'aurait mangé jusqu'à ma maison et mon abri. De plus, c'est une ignoble don* zelle, si vous l'approchez *.