Voir V Avare, de Molière, acte II, scène vi
moyennant une bonne récompense , sa vieillesse. Le valet s'y prête de grand cœur et lui dit qu'à ce moment-là même il y a justement une occasion favorable de regagner le cœur de la dame : « Monna Papera a un laboureur (Arzigogolo) qui « a vendu une paire de bœufs à crédit et a passée « pour ce marché, les écrits ordinaires par-devant « témoins, comme il est d'usage. Or il se repent x< de cette vente, parce que l'acquéreur des bœufs « est en faillite, qu'on ne saurait en tirer le « moindre argent et que la perte sera pour Monna « Papera, la propriétaire. Si donc vous pouvez « arrêter les suites d'une telle vente, vous ne « sauriez actuellement lui faire plus grand plai- « sir *. » Pour tirer de ce mauvais pas Monna Papera et Arzigogolo, Ser Alesso conseille à ce dernier, moyennant promesse de deux écus, de faire l'imbécile, conseil que Valerio interprète comme signifiant quïl faut, à toutes les questions du juge, ne répondre que par un sifflement. L'instruction donnée par Ser Alesso est suivie ; quant à lui , on le paie également par sff, sff.
1. Acte IV, scène vi : Monna Papera ha un lavoratore {Arzigogolo), ch'ha venduto un paio di huoi a tempo, e fattone scruta ordinaria con testimonj, corne si suole : ora si pente di tal vendita, perché a chi egli li ha venduti è fallito, ne è mai per cavare i danari e ne arà il danno Monna Papera, perché son suoi : onde se potete operare che tal vendita non vadi innanzi, al présente maggior pia^ere non potete farle.
L'anecdote de Domenichi se compose, pour ainsi dire, des mêmes éléments. On confisque le troupeau d'un berger pour cause de fraude à la douane. Pour ravoir son troupeau, le berger demande conseil à un homme de loi, Luca Gallina. Il reçoit le même conseil qu'Arzigogolo , et l'avocat reçoit aussi les mêmes honoraires que Ser Âlesso.
Un détail significatif saute immédiatement aux yeux : c'est qu'aucun personnage n'a ni perte ni avantage positifs dans l'affaire en question, et que par conséquent la chose se perd en quelque sorte dans le sable, sans intrigue dramatique particulière. Chez Grazzini, il est manifeste que l'épisode est inséré de force dans la pièce, pour donner au paysan lourdaud* l'occasion de produire ses grosses farces, qui sont, du reste, de l'espèce la plus triviale qu'on puisse imaginer. Par exemple, lorsque Ser Alesso, après avoir donné à Arzigogolo le conseil de faire l'imbécile, lui demande s'il saurait comment s'y prendre, le rustre, en lui répondant affirmativement, prend un bâton et lui donne une volée de coups. Pour une seconde preuve d'imbécilhté, le paysan veut
1. L'adjectif allemand est tolpisch : cf. TÔlpel, rustre, et Toljaatsch, sobriquet du fantassin hongrois, pris pour titre par AuERBACH pour un de ses Récits villageois de la Forêt Noire {Schwartzwàlder Dorfgcschichten). — [Note du Traducteur.*]
ramasser une pierre et la jeter à la tête de Ser Alesso ; mais il en est empêché par la rapide intervention du valet Valerio, qui arrange tout *.
Pour nous, il n'y a pas de doute : le Patelin français a servi de modèles aux poètes italiens. Nul besoin pour cela que ce même Patelin ait été mis directement sous leurs yeux. Il est très possible qu'ils n'aient appris à connaître l'histoire de Tavocat français que de seconde ou de troisième main, et, pour cette raison, déjà peutêtre sous une forme dénaturée.
Toutefois, Domenichi parait incontestablement vouloir donner à entendre que la source de son récit doit être cherchée partout ailleurs que dans la farce française. A la fin de ce récit, on peut voir que l'homme de loi s'est rendu à la nécessité , « en maudissant la malice du paysan et en « répétant' à plusieurs reprises le mot du Grec : <( Maudit corbeau, père de petits si méchants ! « En d'autres termes, » est-il encore ajouté, « le « Grec dit : Mauvais corbeau, mauvais œuf!... » Maledicendo la malvagità del villano e replicando piii volte il detto di quel Greco : maledictus corvus, QUI TAM MALOS GENUIT PULLOS. D'altVO modo,..
disse il Greco : mali corvi malum ovum. Si Dome-
L Acte IV, scène vu.
nichi a voulu indiquer par là qu'il prétend avoir fait remonter jusqu'à l'antiquité Torigine de son anecdote, il n'est pas le seul de cette manière de voir. Le préparateur de l'édition du Henno qui a servi de base à ce travail *, a été sans doute dominé par la même idée. A la fin de son édition, il imprime, comme analogues à cette petite comédie, deux récits. Le premier est une application du proverbe même que cite Domenichi :
Mali corvi malura oviim. Le second expose l'histoire de Protagoras et d'Évathlos, transmise par Gellius et souvent citée en logique comme exemple de dilemme ; il finit par ces mots : « C'est « ainsi qu'un jeune disciple confondit son mal- « tre... en lui rétorquant son propre argument » {Sic ab adolescente discipulo magister.,, suo sibi argumento confiiiatus est) ^
1. Henno, comœdiola rustico-ludicra a Joanne Capnione Phorcense U. J, D. ante centum annos scripta et nunc iteT^um publicata. Magdebourg, 1614. — Dans d'autres éditions le titre est Scenica progymnasmata.
2. Voici en deux mots cette histoire. Evathlos se rend chez Protagoras pour apprendre de lui la rhétorique. Le maître fixe ses honoraires comme payables moitié comptant, moitié après le gain du premier procès de son élève. Le temps des études expiré, Evathlos est devenu un excellent rhéteur ; mais, pendant longtemps, il ne prend aucune mesure pour gagner son premier procès. Protagoras impatienté lui dit un jour : « Evathlos, je vais te citer en justice pour obtenir paiement de la seconde moitié de mes honoraires. Quelle que soit la sentence, tu devras me payer; car, si je gagne le procès, l'obligation résulte pour toi de ce que j'ai gagné ; et si je le perds, comme tu gagnes ton pre-
Chez le second éditeur, allemand du Henno onr s'explique facilement les efforts tentés pour découvrir dans Tantiquité classique le modèle ou l'inspiration d'une poésie latine du savant humaniste Reuchlin. Aussi, chez lui, est-il plus que douteux que Reuchlin ait connu la farce française. Quant à Domenichi, si l'original français^ s'est trouvé à sa connaissance, c'est une question qui peut rester posée. Il est possible que l'anecdote, telle qu'il la donne , ait été bien longtempsavant lui populaire en Italie.
Il se peut même que l'épisode, tel qu'il se présente dans VArzigogolo, se trouvât déjà dans la comédie italienne du XV® siècle, et que la Farce de Patelin n'ait été vivement remise en mémoire^ à Reuchlin, par une semblable comédie, que lors de son séjour en ItaUe. Ainsi s'expliquerait peut-
mier procès, tu dois encore me payer. » — « Tu es dans l'erreur, Protagoras, » lui réplique Évathlos. « Vois en effet : si je gagne le procès, par le fait de ce gain je n'ai pas besoin de te payer ; et si je le perds, comme je n'ai pas gagné mon premier procès, je ne te dois rien non plus. » — Cf. Aulu-Gelle, Nuits attiqtfss, V, X, pour le récit précédent, et IV, v, pour une autre anecdote,, d'où serait venu ce vers proverbial répété par les enfants de- Home :
Malum consilium consultori pessimum est,
A.-Gelle y voit aussi une imitation d'un vers d'Hésiode {Trav^ et Jours, V. 266) :
*H ôl xaxYj pou^T) TÛ pouXe\3(javTt xaxtdTy).
[Note du Traducteur.]
être rapparition relativement tardive du Henno après le séjour de Reuchlin en France, séjour qui devra être Tobjet d'un examen ultérieur.
Mais qu'une comédie complètement isolée en soi, qui aurait pu être le modèle du Henno ou du Patelin ait existé là, nous le tenons pour inadmissible. La Farce de Patelin est, à notre jugement, le produit original de la vivacité de resprit français, qui possède à un haut degré le sens du comique : elle est, en conséquence, le modèle de toutes les pièces qui traitent le même sujet qu'elle. Tel est le point de vue d'où nous voulons essayer, dans les pages suivantes, d'éclairer de près le rapport de ces pièces avec leur original et entre elles-mêmes.
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