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LE CUIRASSIER MYSTIQUE. DUCROT EMBÊTÉ PAR BRÉBAXT

Depuis le voyage que fit en Italie, il y a deux ans, M. Paul Brébant, successeur de Vachette, le général Ducrot était sombre.

Brébant n'est pas le premier venu. Il a été l'ami de toutes les illustrations de l'époque, et les directeurs de théâtre lui font le service des premières comme à Francisque Sarcey.

Brébant est charitable. Les pauvres trouvent la soupe du matin à l'ouverture de sa maison, et d'autres pauvres, en habit noir, ont eu à se louer de sa générosité. Il y a trois hommes en lui : le restaurateur, l'artiste et le chrétien.

A la fin de l'année 1874, les journaux apprirent au monde civilisé que Brébant se disposait à partir pour l'Italie avec Siraudin.

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Ce voyage donna lieu à bien des commentaires.

Etait-ce une simple tournée artistique ou un pèlerinage à Rome qu'entreprenait l'illustre restaurateur ?

Pourquoi Rome plutôt que Lourdes ou Paray-le- Monial? Évidemment. Brébant avait son idée. C'est ce que pensa le général Ducrot.

Déjà le capitaine de Mun était allé visiter le bonnet de saint Anchieta, à Orense ; le foie de saint Forget, à Astorga ; le toupet de saint Gonzalès, à Colmenar ; le bout du nez de saint Mariano, à Badajoz ; l'échiné de saint Santarel, à Lorca; les ongles de saint Suarèz, à Pennaflor ; la rate de saint Gonthieri, à Monda ; l'épiglotte de saint Yarade, à Valence ; les sourcils de saint Morao, à Bénévent ; le gosier de saint Boddens, à Ostie ; l'index de saint Campian, à Toul, et la rotule de saint Gérard, à Verdun.

Et le général Ducrot en avait ressenti une jalousie intérieure.

Tout à coup, on apprit par une lettre de Siraudin que Brébant avait, avec plusieurs autres chrétiens, obtenu une audience du pape — et reçu la bénédiction du Saint-Père.

Siraudin peignait, avec une grâce étudiée, la douce émotion de son ami Brébant; deux larmes, semblables à des perles, avaient sillonné ses joues repentantes. La lettre de Siraudin fut publiée dans le Times, à Londres ; dans le Journal des Débats, à Paris ; dans-

XAkhbar, à Alger ; dans le Golos, à Pétersbourg; dans le New-York Herald, aux États-Unis; dans X Indépendance, à Bruxelles ; dans le Grossrneinherrzeitungpost, à Berlin; dans le Ko-li-ka, à Pékin; dans la Presse annamite, à Shanghaï et dans le Journal de llndre, à Châteauroux.

Il y eat même quelques conversions à la suite de la publication de cette lettre, dont les jésuites s'empressèrent de tirer parti.

A dater de ce jour, le général Ducrot devint encore plus sombre.

On l'entendait murmurer : Quel veinard que ce Brébant !

Il écrivit même à l'un de ses amis une lettre qui ne lui est jamais parvenue, mais qu'il débutait ainsi :

« Il y a de l'eau bénite,

>. Il y a du pain bénit,

)) Il y a des rameaux bénits,

» Pourquoi n'y aurait -il pas de général bénit? »

Celui que les lauriers de Brébant empêchaient de dormir faisait fiévreusement les cent pas dans sa chambre, quand il entendit chanter sous ses fenêtres :

Air connu.

11 était un bel homme, Nommé mon?iear de Mun,

Un beau brun!

Qui maudi??ait la pomme

L'ancien fruit défendu Et perdu !

En plein Pontivy II était ravi Devant un bénitier...

Ah! le beau cui, Ah! le beau cui, Ah! le beau cuira=sier!

— Qu'entends-je? s'écria le général, ce n'était pas assez de Brébant? Il faut que de Mun s'en mêle? La voix continua :

Il quitta «a cuirasse Et prit le goupillon

Sans façon.

Il faisait la grimace A tout libre-penseur...

Et ta sœur ?

Le v-là député, Vraiment enchanté De n'êtr' plus officier...

Ah ! le beau cui, Ah ! le beau cui, Ah! le beau cuirassier!

— On le chansonne maintenant, s'écria le général; rien ne manque à sa gloire...

SiDéjazet n'était pas morte, on lui ferait jouer le rôle du comte de Mun dans quelque vaudeville intitulé Gentil-p7\'dicateur ! ... On verrait de Mun avec une robe de capucin et un casque... un scapulaire pour

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cuirasse... et il chanterait aussi par les lèvres fraîches de la piquante soubrette :

Au régiment,

Soldat galant,

Tambour battant, Rataplan, rataplan.

Marche en avant!

Si tu veux plaire

En militaire,

Deviens vicaire,

Si tu veux plaire, Combats toujours et sois carré, Soit en soldat, soit en curé !

Tambour battant, Rataplan !

Ferme à ton rang,

Marche en avant I Rataplan !

Mène gaîment, Rataplan, La soutane et le sentiment !

Tambour battant.

Ran. plan, plan '.

— Lequel est le plus heureux, reprit le général, de Mun ou Brébant?

\jordon7iance, qui faisait reluire les bottes du général, chantait aussi dans la cour :

Tiens, voilà ma pipe, Serre mon briquet, Et si Latulipe Fait le noir trajet, Va, crois-moi, dissipe Des regrets fâcheux.

Mon briquet, ma pipe.

T'rappelleront mes feux !

Alors les souvenirs les plus étranges se pressèrent en foule dans le cerveau du général. Il vit, comme dans un songe, Déjazet pleine de verve et d'entrain dans le rôle du joli cuirassier et gentil prédicateur; il vit Brébant mort ou victorieux ; il vit Jean Bart fumant sa pipe sur un baril de poudre, Siraudin en costume de grand inquisiteur. ..

Il ferma un instant les yeux, puis il écrivit à Rome, demandant une bénédiction pour son corps d'armée.

Je respecte l'opinion des particuliers en général, et l'opinion des généraux en particulier. La bénédiction a son mérite, et, dans tous les cas, si elle ne fait pas de bien, elle ne peut pas faire de mal. Seulement, dans le corps d'armée du respectable général Ducrot, il doit se trouver quelques protestants et quelques Israélites sur qui la bénédiction est tombée comme un flocon de neige sur un boisseau de charbon ; et je me demande si le général serait content d'apprendre qu'un de ses officiers, appartenant à la religion païenne, a demandé pour tout son corps d'armée la protection du dieu Mars?

Dans son voyage à Rome, Brébant s'est occupé de lui et n'a rien demandé pour ses garçons. Le sommelier, l'écaillère sont restés libres de faire ce qui leur a

plu. La maison est restée ce qu'elle était auparavant,, un restaurant ouvert à toutes les opinions, à tous les partis, à tous les sexes. Le clergé n'a point envahi les cabinets ; aucun aumônier n'a été attaché à l'hôtel Saint-Phar.

On n'a pas le droit d'engager les autres. Le jour oii M. Got se fera baptiser, il ne forcera pas tous les sociétaires de la Comédie-Française à recevoir en^ même temps que lui l'eau du baptême.

Chacun pour tous et Dieu pour soi 1

Le vénérable pontife a envoyé sa bénédiction, et,, en l'envoyant, le saint homme a dû faire d'amèresréflexions.

Il ne l'avait point envoyée aux armées allemandes, qui nous ont pris deux provinces !

Il ne se l'était sans doute point donnée à lui-mêmele jour où les troupes de Victor-Emmanuel ont fait de Rome la capitale de l'Italie unifiée !

La bénédiction est comme le quinquina ; c'est bon quand cela réussit.

Dans le cas contraire, la religion peut être compromise, et c'est ce qu'il faut éviter.

En résumé, l'exemple de Brébant n'a pas réussi au^ général Ducrot.

Et si jamais le chef de l'Église voulait reconquérir le pouvoir temporel, je lui conseillerais, moi chétif et respectueux, de ne bénir ses troupes qu'à leur retour, j. Si elles étaient victorieuses, elles auraient des titres-

à toutes les bénédictions ; mais si, par hasard, après avoir été bénis, les soldats romains prenaient leurs jambes à leur cou, on dirait :

Il n'y a que la foi qui se sauve.

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