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LE SECRET DES LETTRES

Après la circulaire qui a mis tant de puces à l'oreille des employés de chemins de fer, le nouveau directeur des postes aurait cru manquer à tous ses devoirs et à ceux de ses amis s'il n'avait lancé aussi ses petites instructions.

Quoique modéré dans la forme, M. Riant n'a pas l'air de vouloir rire.

Après avoir rappelé aux agents les articles 8, 9, 23, 699 à 703 de l'instruction générale à propos des réquisitions et des saisies de correspondances de toute nature, M. Riant semble accorder aux préfets une latitude singulièrement exagérée.

L'article 10 du Code d'instruction criminelle vise les cinmes et les délits, et non les tendances politiques

Le voici dans toute sa teneur :

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Art. 10. — Les préfets des départements et le préfet de police à Paris, pouront faire personnellement, ou requérir les officiers de police judiciaire, chacun en ce qui les concerne, de faire tous actes nécessaires à l'effet de constater les crimes, délits et contraventions, et d'en livrer les auteurs aux tribunaux chargés de les punir.

Il faut donc qu'un crime ou un délit ait été commis pour que ce pouvoir puisse être appliqué.

Quant aux contraventions, elles ne sont pas nombreuses :

Billets de banque ou valeurs enfermées dans une lettre non-chargée ;

Application sur l'enveloppe d'un timbre ayant déjà servi...

Je n'en vois pas d'autres.

Qu'on saisisse une lettre présumée être adressée par Gaudry à la veuve Gras pour opérer une révolution sur la figure d'un jeune homme, ou une lettre adressée par don Carlos au Général Pillardo de Monédas, pour opérer une révolution sur la face de l'Espagne, cela se conçoit; mais de là à livrer toutes les correspondances aux attouchements préfectoraux, il y a un abîme et même plusieurs abîmes.

Il y a des gens qui s'amusent aux bagatelles de la porte ; M. Riant est plus sérieux et il ne s'arrête pas aux bagatelles de la peste.

S'il y a au monde une chose sacrée, c'est certainement le secret des lettres. Le secret des lettres est pour le directeur des postes une question de point d'honneur, comme le secret de la confession pour un prêtre, le secret professionnel pour un médecin.

La poste est une des formules les plus complètes de la civilisation. Le gouvernement dit à tous les citoyens : « Je me charge de transporter d'un bout du pays à l'autre, et même dans le monde entier, vos pensées, vos confidences, vos fortunes. Cette forme de l'impôt est en même temps un bienfait pour la société. Ce que vous ne confieriez pas à un particulier, vous pouvez en toute sûreté le livrer à une administration, à une mécanique. La poste ne connaît pas les signataires ; elle reçoit un dépôt et le remet à l'adresse indiquée, voilà tout. »

On frémit à l'idée de la contrainte générale qui ne manquerait pas de s'établir le jour où il faudrait se défier de la poste. Un domestique infidèle ouvre mes correspondances, je léchasse; mais que puis-je contre des employés qui ne font qu'obéir aux ordres supérieurs ? que peuvent-ils eux-mêmes ?

Se rend-on compte de l'effet que produirait une circulaire de l'archevêque de Paris aux curés et vicaires de son diocèse leur rappelant que, d'après les articles 71 et 80 du Code d'instruction criminelle, ils doivent se tenir à la disposition des juges d'instruction et des préfets ?

Art. 80. — Toute personne citée pour être entendue

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en témoignage sera tenue de comparaître et de satisfaire à la citation ; sinon elle pourra y être contrainte par le juge d'instruction. »

C'est clair. Toute personne... il n'y a pas d'excçptionl ''"'%

Et le témoin récalcitrant pourra être contraint /^ar corp^ à venir donner son témoignage.

Les confessionnaux, qui ne voient déjà plus grand monde, seraient aussitôt absolument déserts.

Mais il est facile de ne pas se confesser, et difficile de se passer de correspondance.

Cependant les intéressés sauront bien tourner la difficulté.

On fera comme au temps où l'affranchissement était une véritable dépense : on attendra des occasions.

Tout voyageur sera facteur, il serait peu pratique de fouiller les voyageurs au départ de tous les trains.

Je ne crois pas manquer à la discrétion en donnant quelques extraits des correspondances échangées entre des particuliers, à la suite de la circulaire du nouveau directeur des postes :

A MM. Frémlnet et C'^, négociants en toiles et lingeries, rue de la Jussienne, Paris.

Saint-Cristal-sur-Yvette, -li juillet 1877. Monsieur, Je crois devoir vous informer que j'ai pris la liberté de prévenir les amis et connaissances que je

possède dans la capitale de la France qu'ils auront désormais à remettre dans votre maison les correspondances qu'ils m'ont jusqu'ici expédiées par la poste.

Le nouveau préfet de mon département ne peut pas me sentir, et son épouse a la mienne en horreur.

Il importe qu'il ignore le nombre des lettres qui me sont adressées, ainsi que leur provenance.

Je compte sur votre obligeance bien connue pour me faire parvenir chaque semaine ces missives et correspondances, en même temps que le ballot que je tire de votre maison.

La rigueur des temps me force seule d'user de ce moyen et de vous mettre ainsi à contribution.

Veuillez agréer, Messieurs, etc.,

PoTURON jeune,

(de la maison Poturon frères,

de Saint-Gristal-sur-Yvette).

PosT-ScRiPTUM. — On nous annonce l'arrivée parmi nous de trois inquisiteurs. Je vous donne ce bruit sous toutes réserves.

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