‹ La farce politiqueChapitre 40 sur 58 · LES MINEURS · texte numérisé non relu

LES MINEURS

Les grèves de mineurs, dont le retour est périodique, émeuvent l'opinion plus fortement que toute autre grève. L'agglomération parfois énorme des ouvriers, les conditions particulières de leur travail, l'épouvante que causent l'idée de la vie souteraine et la description des terribles ateliers où vit le porion, tout concourt à dramatiser le sujet.

Puis, le mineur est le fournisseur du charbon , qu'on a appelé avec raison le pain de l'industrie ; et si parfois, les conservateurs se soucient peu que les hommes manquent de pain, il n'en est pas de même quand il s'agit de machines.

La tendance industrielle moderne est de substituer l'automate à l'artisan, la machine à l'ouvrier, la vapeur à la force musculaire.

Est-ce un bien ou un mal ? Cela e?t ainsi.

Déjà, en 1873, une grève éclatait dans les mêmes usines, rappelant d'une manière brutale et énigmalique aux endormis de la politique qu'il y a une question sociale. On en parla peu. En ce moment on ne parlait guère. De plus, le directeur des mines d'Anzin était au pouvuir. Il envoya des dragons et des troupes de ligne expliquer aux mineurs que leurs réclamations étaient insolites, et les mineurs durent se laisser convaincre par leurs arguments.

C'était certainement une manière ingénieuse de répondre aux vœux ou aux prétentions des ouvriers, mais il faut avouer que la situation de ces derniers n'en était pas très efficacement améliorée.

Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir les mêmes réclamations se reproduire aujourd'hui.

Une grève de ce genre est toujours une occasion pour les feuilles conservatrices de rééditer leurs anas sur les meneurs, les consignes ou mots d'ordre auxquels obéissent les grévistes, comme s'il y avait lieu de recevoir une consigne, d'être mené ou sollicité parles agents de Y Internationale ou de la Muette pour demander quelque amélioration à un triste et misérable sort.

Ces réactionnaires sont véritablement étonnants; U leur semble que les ouvriers sont des individus d'une espèce particulière, incapables sans doute des sensations les plus élémentaires, qui ne se douteraient

pa? qu'ils sont dans la misère si des meneurs ne venaient les éclairer à ce sujet, et qui ne penseraient pointa demander une augmentation de salaire, c'està-dire un peu plus de bien-être, s'ils n'en recevaient Tordre de quelque agent d'une société secrète.

Ces romans de police sont absolument hors de propos.

La vérité est celle-ci :

L'ouvrier sent que ça ne va pas, qu'il ne peut pas joindre les deux bouts, que son salaire est insuffisant en raison de l'élévation constante des denrées. 11 fait et refait des calculs ; mais, à la fin du mois, il manque toujours quelque chose, des souliers pour lui, un bonnet pour la femme, des bas pour les petits, et il fait cette réflexion bien naturelle : « On ne gagne pas assez pour vivre. » Dès lors, à quoi bon travailler? à quoi bon vivre ?

D'autre part, les nécessités de la concurrence rendent les patrons elles inspecteurs plus exigeants. On se fait ses confidences entre camarades, on se raconte ses misères, et, un beau jour, quelques-uns, les plus lassés de la lutte contre le sphinx social, laissent tomber leurs outils, se croisent les bras en disant : " J'en ai assez! mourir pour mourir, autant tout de suite. »

L'un d'eux a eu un mot typique.

— Comment avez-vous fait jusqu'à ce jour? lui demandait-on.

Il répondit :

— Moi, ma femme et mes enfanls, nous avons essayé de vivre de faim !

Quand un ouvrier a dit : j'en ai assez, les autres suivent. C'est le sauve qui peut dans les déruiiles.

Et qu'on ne s'y trompe pas, le mal ira toujours en s'aggravant, si l'on ne cherche promptement un remède efficace.

Envoyer des coups de fusil à des hommes dont le destin est pire que celui des forçats, les forcer ainsi à reprendre le joug, c'est un moyen inique, atroce ; ce n'est pas une solution.

La situation des mineurs est rendue plus pénible encore par le contraste de la civihsation fastueuse qui les entoure. Il est possible qu'ils se trompent dans leurs critiques, dans leurs allégations et dans la forme même de leurs réclamations ; mais ils ne se trompent pas et ils ne trompent personne quand ils affirment qu'ils sont misérables et quand ils demandent un sort meilleur.

Les compagnies prétendent que ce sort s'est amélioré; qu'elles ont fait pour cette amélioration des sacrifices et des efforts.

Les compagnies prétendent encore, avec raison peut-être, que la concurrence les empêche d'élever leurs prix, et par conséquent les salaires ; que, la richesse houillère diminuant sur place, les frais d'exploitation deviennent plus considérables ; enfin que, dans cette exploitation plus que dans toute autre,

une augmentation presque insignifiante par jour et par homme donne à la fin de l'année une différence de plusieurs centaines de millions, somme parfois supérieure aux bénéfices ou aux intérêts payés aux actionnaires.

Ces raisons peuvent être vraies, mais elles ne modifient en rien la condition des ouvriers et ne sont pas faites pour les émouvoir,

Si, dans un restaurant, on vous sert du poisson avarié (comme dans un splendide établissement de date récente), des viandes de mauvaise qualité et des légumes brûlés, qu'importe que le patron vienne vous dire qu'il y a eu un grand trouble dans la maison, que sa femme est en couches, que son oncle s'est pendu et que la cuisine s'est ressentie de tous ces accidents. Ces explications n'empêcheront pas que vous ayez mal dîné et que vous sortiez de la maison en vous promettant de n'y plus remettre les pieds.

Les arguments des compagnies sont aussi peu concluants pour les ouvriers. Le mal est d'autant plus grave qu'il semble impossible qu'on puisse y remédier, les compagnies étant obligées de subir certaines fatalités économiques.

Quand on a ouvert les mines, on a attaqué des galeries abondantes ; l'extraction était facile. Un jour vient où il faut ramasser soigneusement les plus petites bribes de houille. Plus le charbon diminue, plus le travail devient pénible.

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Et plus aussi la condition de l'ouvrier devient malheureuse, moins il est facile d'augmenter son salaire. C'est ce qui explique pourquoi les mineurs en sont revenus à demander le travail salarié au lieu du travail à la tâche.

C'est là aussi ce qu'il fallait prévoir quand on a livré les concessions — ces cadeaux que les gouvernements ou les ministres font à leurs amis ou à leurs hommes de paille — et qui enrichissent quelques individus avec le fonds public.

Il fallait se dire que le mineur, toujours exposé à la mort, à l'explosion du grisou, à l'éboulement, était aussi indispensable àl'industrie d'unenation laborieuse et pacifique que le soldat ou le fonctionnaire peuvent l'être à sa sécurité. Il fallait se dire qu'il exerce aussi une fonction publique, qu'il exploite non pas le fonds de quelques concessionnaires, mais le fonds même de l'État.

A ce titre, le plus simple bon sens indiquait la nécessité d'assurer son existence pendant qu'il accompUssait son pénible labeur, et l'existence de sa famille s'il succombait sur le champ de bataille souterrain.

On a créé la retraite pour les fonctionnaires, pour les officiers, pour les magistrats, en donnant pour raison qu'ils servent l'Etat, et, chaque année, il se trouve quelque législateur qui vient proposer d'améliorer le sort de ces honorables citoyens ; d'autres législateurs songent même à adoucir la situation des m 14

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voleurs, incendiaires et assassins dans les prisons ou dans les bagnes. Seule, la position des mineurs ne connaît pas ces tendresses de la civilisation.

Est-ce qu'ils ne servent pas l'État à leur façon? Est-ce que le charbon qu'ils vont arracher à la terre n'est pas aussi nécessaire à Texistence du pays que les arrêtés des préfets, les expéditions de Rome et du Mexique, ou les sentences de la huitième chambre ?

Est-ce qu'enfin il ne se trouvera pas de législateurs pour mettre fin à ces grèves périodiques ?

Assurez une retraite au mineur pour ses vieux jours, si la mine Ta épargné ; à sa femme et à ses enfants, en cas de mort du père de famille.

Ajoutez que tout acte de rébellion lui ferait perdre ses droits à la retraite, et vous verrez si le mol cV ordre a prise sur lui.

Le mineur fournit le pain de l'industrie ; il faut que rindustrie fournisse le pain du mineur.

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