‹ La farce politiqueChapitre 39 sur 58 · LA POLOGNE ANGLAISE · texte numérisé non relu

LA POLOGNE ANGLAISE

Si rattention de l'Earope n'était violemment portée vers la Russie et l'Allemagne, le sort actuel des Irlandais ne manquerait pas de préoccuper et de remuer profondément tous ceux qu'intéressent les questions d'humanité.

« Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de France, dit Michelet, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la campagne ; suivons-le. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est deux heures ; sa femme est à vêpres ; il est endimanché. Je répond qu'il va voir sa maîtresse. — Quelle maîtresse ? Sa terre 1

Que dirait-on du paysan irlandais ? Il y a là-bas des familles dont pas un membre, depuis plusieurs générations, ne se souvient d'avoir mangé une seule fois à sa faim !

L'Angleterre, cette pieuvre immense qui allonge ses tentacules sur tous les points du monde, garde ce cimetière à côté d'elle, comme pour montrer le sort qui les attend à toutes les colonies qu'elle opprime et qu'elle pressure. Partout où règne l'Angleterre que ce soient les Indes, dont elle se dit impératrice, ou l'Irlande, dont elle se dit reine, la faim l'accompagne, sa faux à la main.

Douée d'une vitalité énergique au milieu des maux qui la dévorent, l'Irlande est destinée à subir bien des expériences avant que la science ou l'empirisme ait trouvé la panacée politique, économique, agricole, industrielle qui doit la sauver. Le cri des agitateurs est : L'Irlande pour les Irlandais ! — Justice pour r Irlande ! — et le jour de la justice ne sonne jamais.

Il n'y aura rien de fait tant qu'on n'aura pas réglé li^s conditions du gouvernement mèuie et celles de la propriété. C'est toute une révolution que la régénération de l'Irlande, mais cette révolution serait une œuvre d'équité.

Sans doute il faut déplacer ou couper net une foule d'intérêts personnels, mais, tant qu'on n'abordera pas franchement cette nécessité, il n'y aura que des expédients.

« Est-il juste, demandent les Irlandais, parce que, politiquement, l'Irlande reconnaît, comme l'Ecosse, la légitimité du roi ou de la reine, son gouvernement ou ses ministres, les lois votés par le Parlement, estil juste que toutes les hautes fonctions locales soient

presque exclusivement réservées à des Anglais? N'estce pas démentir le vrai sens de l'union des royaumes, qui laissait supposer au moins une intention de fusion,, d'unité et d'égalité parfaite? N'est-ce pas, aucontraire, perpétuer la subordination de la conquête et l'exploitation d'une population par l'autre?— C'est qu'effectivement l'Irlande est restée une conquête des Anglais, une possession habitée par deux races distinctes, la . race des conquérants et la race des vaincus.

Privée de son Parlement comme l'Irlande, l'Ecosse n'a pas comme elle un gouvernement spécial. Le palais d'Holyrood ne conserve qu'un fantôme de gouverneur, dont la juridiction ne s'étend pas au delà de l'enceinte du palais; le château militaire d'Edimbourg n'est plus qu'un corps de garde.

Il faut bien convenir qu'en Irlande les crimes provoqués par les exigences plus ou moins bien fondées des propriétaires s'excusent ou s'expliquent par l'origine de leur droit de possession et le peu de respect que le gouvernement a lui-même montré pour la propriété, confisquant et spoliant sans cesse, tantôt sous le prétexte d'un crime politique, tantôt sous le prétexte de la religion, ayant à une certaine époque poussé si loin l'abus de la forfaiture qu'il fut question de vendre en bloc aux juifs toutes les terres de l'Irlande.

Et, ma foil les paysans d'aujourd'hui s'en trouveraient peut-être mieux.

232 l'esprit du boulevard

Le landlord est Théritier des confiscations non sealement d'Elisabeth, de Jacques l^' et de Cromwell, mais encore de Guillaume. Il faut s'en souvenir pour comprendre comment le meurtre d'un landlord par son tenancier n'excite guère plus d'horreur en Irlande qu'il n'en exciterait s'il était le résultat d'un duel.

Les Anglais tentent vainement de nous faire frémir par les récits de violences qu'ont exercées à diverses époques les Niveleurs, les Garçons d'acier^ les Defenders, les Thrashers ou flagelleurs, qui frappaient avec un fléau, ou les Carders, ainsi nommés parce qu'ils écorchaient leurs victimes avec une machine à carder la laine, et enfin les Mollij-Magulres et les Fenians.

— Que peut faire le malheureux paysan? s'écriait lii juge Fletcher. Devons-nous être surpris que cet homme privé d'éducation, chassé du lieu où il a reçu la vie, se livre à des crimes qui le conduisent au gibet ? Dépouillé de tout, harassé, il n'a pas autre chose à faire que de repousser par la violence l'étranger qui veut s'établir sur sa ferme et d'arracher à la faiblesse du landlord ce qu'il ne peut obtenir de ses bons sentiments.

Il y a quelque chose de remarquable dans les idées de liberté et d'indépendance qui flottent vaguement dans l'esprit d'un paysan irlandais. « Je le voudrais, puisque Votre Honneur le désire, mais je ne veux pas me dégrader, » est l'argument à son usage. L'évêque Berkeley dit qu'il avait une fille de cuisine qui refu-

sait d'enlever les cendres, parce qu'elle descendait des anciens rois d'Irlande.

Le trait caractéristique des crimes agraires, c'est que la masse de la population sympathise avec le

criminel.

Je ne prétends pas savoir ce qu'il y a à faire ; mais il faut bien qu'un vice réel invalide tous les titres de propriété en Irlande, puisque, dans un Parlement anglais, un homme comme Robert Peel, après avoir exposé l'état du" pays, n'a trouvé d'autre expédient pour régénérer l'Irlande que de proposer une nouvelle confiscation imitée de Jacques Ie^

Si la terre d'Irlande était libre, a dit un député de Manchester, si elle était susceptible de subdivision, si les individus qui ont là un capital pouvaient acheter la terre comme ils achètent un sac de farine, des meubles ou du bétail, ma conviction est qu'il n'y aurait pas même une population suffisante pour cultiver le sol. Il y avait des pauvres en Irlande avant la loi des pauvres, et ils étaient nourris par la charité des fermiers et des paysans. Aujourd'hui, fermiers et paysans ont peine à se nourrir eux-mêmes.

Deux économistes, MM. Thornton et Stuart Mill, ont traité largement la question du défrichement dans le sens purement agricole et économique. Le but de M. Thornton est de créer des paysans propriétaires. Il en appelle à la petite propriété et à la petite culture rie Guernesey, du Tyrol, de la Suisse et de la France.

Le Celle d'Irlande peut devenir tout aussi industrieux que le Saxon ou le Normand d'Angleterre. Le droit au travail, le droit à l'assistance, le droit à l'éducation sont des questions élucidées, puis abandonnées.

Les Irlandais qui se transportent sur un autre sol ne partent jamais sans emporter un certain pécule. Il y a donc des capitaux irlandais, mais ils sont forcés d'émigrer dans les entreprises étrangères, faute de pouvoir acquérir un bout de terrain. Il faut la liberté de vente pour attirer le capital à la terre et à la culture.

Un des faubourgs de la ville de Gahvay est habité par une population de pécheurs, au nombre de mille familles, gouvernées par un magistrat de leur choix, une sorte de podestat qu'il faut ménager...

La disette avait surpris cette petite république, et Ion craignit un moment qu'elle se jetât sur la ville pour y réclamer se ditieusement du travail ou des secours. « Nos bateaux sont avariés, disaient les [jècheurs, et hors d'état de tenir la mer. Si l'on veut que nous ne mourions pas de faim, qu'on nous aide aies radouber, et, au lieu d'être à charge, nous serons utiles en apportant notre pêche sur le marché. »

La peur bourgeoise traduisait ces paroles en menaces. Un agent de la Secte des amis eut confiance en ces pêcheurs et leur avança cent livres sterling, pouiêtre consacrées par eux à la prompte réparation de leurs bateaux et de leurs filets. Les pêcheurs bravé-

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rentles tempêtes hivernales de l'Atlantique et, au bout d'un moi?, ils avaient apporté sur le marché de Galway la valeur de huit cents hvres sterling de poisson.

On objecte que la création d'une classe de paysans propriétaires constituerait en quelque sorte un tiersétat agricole. Où serait l'inconvénient? et pourquoi le paysan irlandais ne serait-il pas un excellent colon sur son propre sol, puisqu'on est forcé de le reconnaître tel au Canada, aux États-Unis, en Australie ?

Il est vrai qu'on n'improvise pas plus une classe qu'une autre ; mais il est vrai aussi que la propriété transforme souvent comme par miracle celui auquel elle arrive.

Si la France faisait le relevé de ce qu'elle aurait de terres incultes à distribuer à ses pauvres, sur son territoire même, puis en Corse, en Algérie, en Amérique et dans ses îles australiennes, les malheureux qui crèvent de faim à Paris, à Lille, à Rouen, à Lyon, en Bretagne apprendraient avec stupéfaction qu'ils pourraient tous devenir des propriétaires aisés sans qu'il en coûtât un sou à qui que ce fût !

Et, en dehors du paupérisme proprement dil. !a France a son Irlande aussi : les ouvrières, les jeunes tilles et les femmes forcées de vivre dans un pays où il est bien prouvé qu'une femme ne peut vivre de son travail !

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