millions à l'exportation
Il est clair, d'après le Journal officiel lui-même, que le système d'intimidation et de violence qu'on appelle par antiphrase Yordre moral équivaut à une guerre doublée d'une épidémie.
Depuis l'invention du chloroforme, on endort les gens avant de leur faire subir une opération douloureuse.
A la façon dont on nous traite depuis le 7 novembre, et si j'en juge par la lassitude et l'engourdissement du pays tout entier, il me semble qu'on essaye de nous chloroformiser pour nous opérer plus facilement.
Que veut-on faire ? S'agit-il d'une ligature ou d'une amputation? Les deux sont à craindre. Ce qui est douloureux à penser, c'est qu'il s'agit d'expériences sur le vif, genre de dissection qui passe, avec raison, pour le plus atroce de tous.
Opérer un malade est une chose assez naturelle ;
mais rendre les gens malades pour avoir un prétexte de les opérer, c'est une combinaison qui rappelle les plus mauvais jours du moyen âge.
Les inquisiteurs, gens bien pensants, éprouvaient, sans aucun doute, d'âpres jouissances à humer les parfums de chair brûlée. Une épaisse fumée de lard humain noircissait les voûtes de leurs sinistres caveaux, boudoirs de tortures; et, sous le capuchon à paupières de laine, les yeux de ces chevau-légers étincelaient de satisfaction.
C'était l'ordre moral du temps. L'état de siège régnait partout. On traquait les sorciers, ces homéopathes de l'époque ; on tailladait les juifs, ces banquiers de l'avenir ; et déjà le bûcher fiambait finances dans la personne des aïeux de M. de Hirsch.
Tout cela est loin et tout cela est près. La même chose sous des noms et sous des aspects nouveaux.
Toutes les couleurs et toutes les opinions sont représentées en France. On voit même tous les soirs, aux Folies-Bergère et au Skating-Rink, un grand nombre de jeunes femmes qui ne craignent pas la pression de l étranger.
Ce qui se passe au Sénat est, sans contredit, plus étonnant encore.
Voici des membres du Sénat qui demandent à faire partie de la Chambre des députés. M. Audren de Kerdrel (qui ferait bien mieux de retourner à la closerie de? Genêts) demande à interpeller les ministres démis-
LA FAHCE l'OLlTIQUE 247
sionnaires sur les mesures qu/Zs comptent prendre au sujet de l'enquête ordonnée par la Chambre des députés.
Ces messieurs n'ont vraisemblablement pas d'autres mesures à prendre que de faire leurs malles et de quitter au plus vite les ministères qu'ils ont jonchés de circulaires et de croix d'honneur.
Mais il aurait fallu voir le fameux duc de Broglie saisir la balle au bond. Cher Audren ! excellent Kérouan I enfant chéri de la closerie ! Qui sait? il a peut-être trouvé moyen de maintenir le cabinet six heures de plus... Et le duc en question s'élance à la tribune de son air le plus arrogant. 11 lient d'une main un sac de nuit rempli de dédains et de l'autre une valise pleine d'airs de hauteur.
Que le duc de Broglie lise donc les Souvenirs de la marquise de Créquy ; il y trouvera des anecdotes fort piquantes sur quelques personnes de sa famille; le reste est plus moderne, mais ne sera point perdu pour cela.
Donc, il a accepté l'interpellation.
Il prend lui-même le nom de « gouvernement ». 11 a l'air de regretter que son parrain, qui Ta méchamment appelé Albert, ne l'ait pas plutôt intitulé Gouvernement de Broglie.
Gouvernement peut être un prénom aussi bien que Concepcion en espagnol, ou Trinidad, ou Purifiracion.
Pourquoi donc pas Gubernaciou ?
— Votre interpellation est un acte révolutionnaire, répond M. Dufaure.
Est-ce que ça le regarde, celui-là?
Ouvrir son sac de nuit et lancer un dédain a M. Dufaure a été pour le duc l'affaire d'un instant.
Il ne pouvait oublier qu'il est président démissionnaire du conseil démissionnaire des ministres démissionnaires du cabinet démissionnaire auquel nous devons la diminution de l'exportation et de l'importation signalée au Journal officiel.
Kérouan de Kerdrel ne dit mot. Un instant embarrassé, il semble chercher son biniou pour jouer un petit air.
Et l'on s'étonne si les affaires ne vont pas i
Il y a des moments où l'on a envie de gifler Mazarin. Cet animal avait bien besoin, quand il est arrivé d'Italie, d'amener avec lui le premier monsieur de Broglio.
Sans la toquade de Mazarin, l'ascendant du Broglio dont nous jouissons aujourd'hui n'aurait pas épousé madame de Staël, et le duc actuel, petit gentilhomme niçard, ferait des affaires de casino avec Berghinelli et Scopetto aîné.
Il faut pourtant que cela finisse ! Quand ? Gomment ? Je n'en sais rien. Mais la pièce est sifflée; elle ne fait pas d'argent. Changeons l'affiche.