‹ La farce politiqueChapitre 43 sur 58 · MAISONS DE MEURTRE · texte numérisé non relu

MAISONS DE MEURTRE

Si VOUS conricaissez quelqu'un qui soit dans Tintention de devenir fou, il faut lui conseiller d'y regarder à deux fois.

La folie avait été considérée jusqu'à présent comme une manière de prendre sa retraite.

Bicêtre ou une maison de santé remplaçait Ermenonville.

Après un amour contrarié, une émotion violente, une perte douloureuse jusqu'au désespoir, l'homme qui voulait se retirer du monde s'amusait à éclater de rire ; sa famille le faisait aussitôt examiner par un médecin, à qui un parent poussait le coude.

Le médecin faisait un petit signe de tête qui voulait dire : — Je comprends...

Et il s'écriait :

— Cet homme est fou !

On le faisait admettre dans un hospice; les parents étaient débarrassés de lui, et le néo-fou n'avait qu'à se laisser aller aux douceurs de la vie contemplative.

Il était logé, nourri, blanchi jusqu'à la fin de ses jours, à la seule condition de dire de temps en temps qu'il était Apollon, Napoléon III ou Mahomet.

Ceux qui ne savaient pas l'hi-toire faisaient semblant de scier du bois.

Mais la science fait chaque jour de nouveaux progrès et les médecins ahénistes craignirent de passer pour des ignorants si leur spécialité restait stationnaire.

Ils s'en prirent aux gardiens, qui, eux, s'en prirent aux fous ; et ce fut l'origine de la folie furieuse, qui a aujourd'hui un si grand et si légitime succès.

Je n'ignore pas que je cours de gros risques en traitant un pareil sujet.

Demain, ce soir peut-être, deux hommes vêtus de noir vont entrer chez moi.

— Croyez-vous, demandera l'un d'eux, qu'il y ait à faire, dans l'intérêt de l'humanité, quelque chose de mieux que ce que nous avons?

Je répondrai oui sans hésiter.

Les deux hommes noirs hocheront la tête, et l'interrogateur reprendra :

— Qu'avez-vous à reprocher au système actuel ?

— D'être un système oppressif qui dépouillerhomme

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de toute initiative, de toute liberté morale; qui fait de la société une prison; du mariage une spéculation, .lai à lui reprocher de sacrifier les faibles aux forts, les capacités à l'intrigue, la vérité au mensonge; d'avoir fait de la vertu un mot, et un mot dont on rit. Je lui reproche d'avoir travesti l'histoire et les écritures à la plus grande convenance des égoïstes et des jouisseurs.

Le médecin continuera en souriant :

— Pour arriver à l'application des théories généreuses que vous avez conçues, combien voulez-vous de têtes?

— Je les veux toutes, mais sur leurs épaules.

— Pensez-vous que, conformément à sa récente déclaration, le duc de Broglie, l'homme au pantalon blanc, le père de Victor, soit devenu répubhcain?

— Je ne le pense pas.

— Tous ne le pensez pas?

— Non.

— A Charenton!

Un médecin aliéniste, dont le nom est très connu et qui a dirigé pendant quelque temps une maison de santé, me disait dernièrement qu'il avait renoncé à cette affligeante spécialité.

— Il m'a été impossible de m'y faire ; les fous sont plus ou moins maltraités, mais il n'y a pas de maison où on ne les batte. C'est quelquefois épouvantable. Vous comprenez qu'il est difficile de trouver des gar-

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diens. Le métier est atroce. Un grand nombre sont

des repris de justice; d'autres des gens que des vices

innommés poussent à rechercher cette situation de

régner despotiquement sur un troupeau humain. La

surveillance est bien difficile et la répression presque

impossible.

Il y a deux ou trois ans, ce pauvre Armand Barthet, le poète du Moineau de Leshie et du Chemin de Corinthe, était enfermé comme fou.

Ceux qui sont allés le voir ont remarqué chez lui les signes d'une profonde terreur chaque fois qu'un des gardiens s'approchait.

Il en avait peur; pourquoi?

Évidemment, il avait été battu.

Battu, lui! le brave, le généreux Barthet! lui qui avait le cœur si haut placé, le point d'honneur si absolu ! Épée rouillée, pistolet fêlé, raison envolée...

Pauvre et fragile humanité !

Vous rappelez-vous le drame d'Evère? Dans une maison de santé, près de Bruxelles, on trouva un homme qui avait eu les deux pieds gelés ; il avait fallu lui couper les jambes. Par contre, un autre avait été brûlé vif; plusieurs étaient morts de faim.

Et pendant que ces ignobles tragédies se dérobent derrière l'épaisseur des murs, la mère, la femme, l'enfant attendent au parloir quelques minutes d'entrevue.

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Si le fou se plaint, on hausse les épaules. — Il menti c'est un fou!

— Ces ecchymoses? C'est lui qui s'est blessé en se débattant.

— Ce crâne fendu ? Il est tombé.

Les parents lui ont apporté quelques douceurs : des bonbons, du sucre, des jouets. ..

A peine ont-ils tourn»' les talons que les drôles se partagent ce pauvre butin.

Si un fou se plaint, il est battu. S'il crie, il est enfermé. S'il secoue la porte, on lui met la camisole de force. Et s'il gémit, il peut arriver qu'on le tue.

Dans le procès d'Evère, on trouve un drame langoureux comme V Histoire d'une rose et d'un croquemort.

Une malheureuse ouvrière avait conduit son mari à la maison de fous.

L'homme aimait les fleurs; on lui avait promis un bouquet, et il se laissait mener. Il était doux comme un mouton.

Un jour, il se sauva et revint chez sa femme en disant : Je suis guéri.

Etait-ce vrai? Ou n'eut pas le temps d'approfondir la question.

La folie peut pardonner, les gardiens jamais.

On vint le chercher. Il pleurait, sa femme voulait le garder. On l'arracha de ses bras.

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Il devient furieux.

Sa femme, toujours repoussée, finit par arriver jusqu'à lui. Un magistrat avait consenti à l'accompagner.

Le fou reconnut sa femme; la douleur l'avait guéri, dit tout.

Privéde nourriture, garrotté, battu, jeté dans un cul de basse-fosse, il avait eu, comme je l'ai dit plus haut, les pieds gelés — et on lui avait coupé les jambes. Ce n'était plus qu'un tronc.

L'homicide par impruden(Je qui \ïeni d'être commis à Bicêtre a réveillé tous ces souvenirs en moi.

Il résulte du rapport de M. le docteur Bergeron, qui a procédé à l'autopsie du cadavre de Louis Belhomme, qu'il est mort étouffé par compression de la poitrine.

Un des gardiens l'écrasait, comme on écrase un rai entre deux portes, et unautre /)fé^ma«^ce malheureux déjà terrassé.

C'est là ce qu'on appelle en français, dans la dernière quinzaine de septembre 1875, le traitement de la folie !

Le docteur Legrand du Saulle a déposé de façon à faire à peu près acquitter les gardiens.

« C'est, dit-il, par un sentiment essentiellement français qu'ils ont agi de la sorte. »

Comme c'est flatteur I

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— Où est la culpabilité de ces hommes ? reprend le bénin docteur, qui, s'il est du Saulle, n'est pas du saule pleureur. Vuyez C... qui, moyennant dix sous par jour, est exposé depuis sept ans à être étranglé dix fois par jour.

il est certain que se faire étrangler pour un sou est une médiocre industrie.

C'est mal payé.

Mais manquer de se faire étrangler ofTre déjà un avantage sur la première proposition.

Djx sous par jour !

Pourquoi ne payez-vous que dix sous par jour?

(Jui pouvez-vous avoir pour ce prix-là?

Donnez cent francs par mois à vos gardiens, et vous aurez des hommes au lieu de... ce que vous avezl

Je le crois bien que vous êtes mal servis pour vos cinquante centimes.

Et vous l'avouez!

Des gens à qui incombe ou à qui devrait incomber une si lourde responsabilité reçoivent un traitement de dix sous par jour.

Il n'y a pas lieu de s'étonner s'ils simplifient leur besogne.

C'est quelque chose encore à ne pas conserver

Et dire que, chaque fois qu'on met le nez quelque

part dans cette admirable civilisation, il y sent mauvais.

Nous ne ferons plus de révolutions, c'est convenu; nous y perdons tous. Que les conservateurs n'en fassent pas, et nous serons satisfaits.

Mais, au moins travaillons, ensemble ou séparément, à l'amélioration, à la désinfection générales.

Le drame de Bicêtre n'est qu'un détail, il ne faut cependant pas le négliger ; sans quoi, au lieu de « maisons de santé » il faudrait dire « maisons de meurtre ».

XITI

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