‹ La farce politiqueChapitre 8 sur 58 · LE FLEAU DES TITRES · texte numérisé non relu

LE FLEAU DES TITRES

On ne peut nier que le titre de noblesse ait une valeur réelle, puisqu'il se trouve tous les jours des gens pour en acheter.

La chose se passe simplement; le titre se met en vente à la quatrième page de certains journaux, voire dans les Petites- Affiches.

Vous avez lu comme moi :

A VENDRE un titre de prinoe (100,000 francs) et un titre de <-ouite ;40,000 francs). En Italie. Sadresserà M. X..., au Graud- Hôtel.

Hier encore, on lisait dansV Indépendant des Basses- Pijrénées :

Une faunile, propriétaire dun titre de noblesse remontant à plus de quatre cents ans, désire céder ce titre, que le cessionuaire fera valoir comme il lui plaira.

S'adresser au bureau du journal.

Le litre est donc devenu une marchandise comme une autre, et je ne serais pas surpris de voir s'établir une banque d'émission de titres de noblesse, ajoutant sur ses prospectus que la cote sera demandée à la Bourse de Paris.

C'est ce moment que M. Lepère a choisi pour réchauffer une circulaire du fameux duc de Broglie, à propos des usurpations de titres. Encore le duc gardait-il ses derrières, ce que tous n'ont pas fait dans le gouvernement du 16 Mai.

Les Broglio, dont le nom traduit en français signifie Dumoulin, se sont souvent refaits par des mariages avantageux. Un des aïeux de M. de Broglie a épousé la fille d'un marchand de morues de Dunkerque, qui apportait de fortes sommes dans la famille.

Un fils du duc actuel a donné son nom à la fille d'un riche raffineur qui est devenue princesse.

L'homme astucieux du 16 Mai a pensé avec raison que si le titre se vulgarisait, il deviendrait moins facile d'en tirer un parti avantageux, et il a adressé une circulaire à tous les agents et officiers ministériels pour leur recommander une surveillance attentive et ombrageuse à cet égard.

Souvent, écrivait-il, des prétentions basées sur de sin)ple> allégations ou sur une possession plus ou moins contestable, s'élèvent" devant l'officier de l'état civil.

Aucune partie ne doit recevoir d'autre W\vf que ceux qui lut

LA KAKCE l'OLlTlQLE 65

sont attribués à elle, personnellement, par des actes réguliers, tels que lettrei* patentes, etc..

L'usage, les traditions de faujillc, la possession même, ne. sauraient suppléer à la production d'actes réguliers s'appliquant ù la personne même qui figure dans l'acte de l'état civil soit comme partie, soit comme déclarant, soit comme témoin. » Pour M. le garde des sceaux :

Le sous-secrétaire d'État, Numa Baragnon.

M. Lepère a cru devoir à son tour mettre un ternie aux envahissements des amateurs de titres et de particules.

A mon avis, c'est tout le contraire qu'il eût fallu faire. Si j'étais l'inspirateur d'un ministre, je lui conseillerais de présenter à la signature du Président de la République un décret ainsi conçu :

Article l*^ — Tous les Français sont gentilshommes devant la loi.

Art. 2. — Chaque citoyen portera le titre que ses parents auront choisi pour lui en faisant la déclaration de sa naissance.

Art. 3. — Tous les enfants trouvés seront ducs.

A partir de la promulgation de ce décret, une usurpation de titres dans les actes de l'état civil serait un acte de pure démence.

Ce qu'il y a de certain aujourd'hui, c'est que le faubourg Saint-Germain n'existe plus. Il s'est perdu dans les alliances comme le Rhin se perd dans les sables.

M. Lévy-Crémieu, financier bien connu, est allié

par sa nièce, mademoiselle Valentine Bénédite, à ]a noblesse la plus huppée. Les marquis et les comtes se disputent les demoiselles de la Judengasse. Un spirituel hébreu de mes amis me disait en riant : — Nous remontons bien au delà des croisades... puisque nous sommes juifs!

Il est certain que, dans ce cas, l'antiquité de l'origine est incontestable.

Mais alors, qu'on ne nous parle plus des croisades, mais seulement des croisements.

Le salon le plus pur, le dernier boulevard de la royauté légitime, est présidé par la fille d'un agent de change nommé Gibert. C'est une noblesse de la rue Villedo.

Comte Cahen d'Anvers, comte de Camondo, baron de Hirsch, l'almanach de Gotha vous salue et d'Hozier vous baise les mains!

Dix mille individus ont changé de nom depuis trente ans. Vont-ils faire souche d'aristocrates? Il est curieux de voir au Bulletin des lois le nombre de gens nommés : Durand, Martin, Cochon, Brière, Cocu, Bichet, qui n'étant pas satisfaits de ces appellations de famille, ont demandé et obtenu l'autorisation de prendre des noms plus ou moins ronflants, tels que d'Aubigny, de Valfleuri, de Montjoyeux et de Fortcastel.

Les fils de ces gens-là s'engageront dans l'ordre

LA FARCK l'OLlTlOLE 67

moral de l'avenir, et feront arrêter les marchands de journaux au nom de la conservation sociale.

Nous rencontrons chaque jour des individus qui se font appeler du nom d'une famille notoirement éteinte. Comment ce miracle s'est-il accompli ? C'est ce qui deviendra de plus en plus obscur.

Et cependant, le mérite personnel, la valeur intrinsèque de chaque personne est si bien la seule chose à considérer, que la France oubhe les titres des grands hommes pour ne conserver que leur nom.

Le baron de Montesquieu, le vicomte de Turenne le marquis de Mirabeau, le vicomtede Chateaubriand, ne s'appellent plus aujourd'hui que Chateaubriand, Mirabeau, Turenne et Montesquieu. Il semble qu'on les trouve tellement supérieurs à leurstitres qu'onles ^n dépouille pour ne pas toucher à leur gloire.

Grands hommes, ils redeviennent peuple.

Paris fait une effroyable consommation de princes russes. Tout russe qui a passé la frontière devient prince de droit. Les Polonais ne sont que comtes ou barons.

A part quelques familles qui ont participé avec Pierre le Grand à la fondation de l'empire russe, les autres princes sont de formation bien récente, quand ils ne sont pas de formation personnelle.

Au fond, prince, en Russie, est une dignité à peu près équivalente à celle de garde-champêtre qu France.

Mais le bijoutier, le tailleur, le chemisier, le maître d'hôtel, coupent encore dans le pont.

Cela est si vrai qu'on n'a jamais vu un chevalier d'industrie prendre, pour se faire ouvrir un crédit quelque part, le nom d'un bon et honnête bourgeois.

« Marquis de Ponllevoy,

» Prince d'Australie.

» Nombril-pacha,

» Baron de Maupas,

» Prince de Scanderberg... »

A la bonne heure, voilà des noms qui appellent le crédit !

Si jamais un ministre de Tintérieurarrive à promulguer le décret que j'ai soumis plus haut à la sagesse du gouvernement, l'escroquerie cosmopolite y perdra sa plus grande force.

Je profite de l'occasion pour appeler l'attention du ministre sur une circulaire autographiée qui m'est parvenue par erreur. La voici dans toute naïveté :

Paris, 22 septembre 1879.

Monsieur,

Vos sentiments monarchiques bien connus et les services que. chaque jour, vous rendez à la cause du trône et de lautel, mautorisent à vous recommander une ingénieuse pensée qui, nous n'en doutons pas. sera suivie des plus heureux résultats.

Sous ce titre :

LA FARCE l'OLlTlOLK 69

Page 1