OCTAVE
Irène de Troie avait épousé un prince. C’était bien le moins. Encore celui-ci ne devait-il rien au pape ni à ses ancêtres. On eût pu dire qu’il était le prince de ses œuvres s'il en avait produit quelqu’une, mais une de ces modesties exagérées qui touchent aux sommets de l’orgueil lui faisait garder jakousement pour lui le fruit de son travail.
Octave était auteur dramatique et, sur la foi de quelques amis inconsidérés qui avaient monté entre eux, sur une scène privée, un petit acte dénommé ÆXlodowig, le snobisme littéraire l’avait couronné Prince du Théâtre.
Octave Rampon, né en Ardèche, d’un marchand de porcelaines, n’était pour rien dans ces honneurs. Il trou- . vait sa principauté ridicule et fut le premier à écrire à un autre prince des lettres pour lequel il avait la plus sincère admiration, qu’il ne porterait jamais un titre qui semblait vouloir le rapprocher, sans qu’il le méritât, du plus délicieux et du plus français des poètes.
C’est ce titre, néanmoins, qui lui valut d’être distingué par Irène. Elle l’invita à l’un de ses dîners de gala. 1 n’y vint point. Elle voulut le voir. Elle n’y parvint qu'avec la plus grande difficulté.
— Vous avez beaucoup de talent, prince ! lui dit-elle.
Il lui répondit qu’elle n’en savait rien, ni lui non plus.
Comme le bruit courait que les amis d’Octave préparaient en grand secret la représentation de deux nouveaux actes de lui intitulés : Ganelon, et dans lesquels
: it i rôle de Roland, elle lui demanda sur 2 = … as near à prière de bien vouloir lui départir celui de la belle Aude... Il lui répondit qu elle était la dernière personne à laquelle il pût songer pour un rôle pareil qui était tout de modestie et de grâce naïve. Elle se sentit piquée et elle le quitta assez brusquement. C’est tout ce qu’il demandait. Ce garçon ne désirait qu’une chose, c’est qu’on le laissât tranquille.
Il voulait renouveler le drame historique et faire pour le vrai théâtre ce que le premier historien vraiment digne de ce nom, Augustin Thierry, avait fait pour le livre. C'était du travail. Il avait horreur des femmes qui font perdre beaucoup de temps aux jeunes gens.
Irène n’était point contente. Elle n aimait pas d’être battue. Elle ne l’avait jamais été. Elle revint à la charge. Octave la mit à la porte. Elle revint par la fenêtre, ce qui est une façon de parler, car, si elle était réeHlement revenue par la fenêtre, Octave, séduit peut-être par un geste qui n’était point dans la manière de Célimène, aurait jugé sans doute qu’il pourrait faire un jour quelque chose d’Irène de Troie, par exemple quelque chose qui ne fût point une grande coquette. -
Elle revint donc par la fenêtre, c’est-à-dire qu’elle ne lui laissa plus un instant de repos. Il la trouvait partout. Il avait hérité d’une petite bicoque à la campagne. Dans cette bicoque, il travaillait ses mérovingiens avec délices. Irène loua en face un château et y donna des fêtes.
Excédé, il finit par lui dire :
— Que voulez-vous ?
Elle Jui répondit :
— Etre princesse !
Il était sur ses boulets. Il céda. Ils se marièrent. En sortant de l’église, il dit à ses amis, qui le félicitaient :
— Maintenant qu’elle est princesse, elle va peut-être me ficher la paix!
Le calcul était juste. Quelques semaines plus tard, Irène partait pour l’Amérique.
Maintenant Octave avait sa bicoque et un château. Nous le retrouvons dans sa bicoque pendant que toute la domesticité d’Irène donnait de l’air au château et battait les tapis, car monsieur avait dit :
— J'attends madame un de ces jours
Octave avait lâché s inci + © l'histoire sainte, pour re he qui et s’essayait dans Il avait une petite machine sur J es grands travaux,
oint tro ur Judith dont il n’était P rop mécontent. La représentati i :
proche et il faisait répéter dans me nr Le see
: , ù rava sr ie d'Irène qui avait un type juif d’une grande » la Comtesse de Tardenois née Sarah Octave était très occupé à draper la que de Ft
— Alors, demanda la co , Eee x D ncdutant delle ? mtesse, vous n’allez vraiment
— Vous voyez bien!
— Sa santé est tout à fait rétablie ?
— Il paraît !
— Qu'est-ce qu’elle avait ?
D nb de dd
us e n'ai de nouvelles de la tournée que par les journaux... C’est ainsi que j'ai appris qu’Hauptmann avait donné toutes ses représentations à Montevideo et en Argentine sans elle et qu'on annonçait sur les affiches qu’elle était souffrante.
— Et vous ne vous en êtes pas préoccupé ?
— Si! j'ai câblé et j’ai alors reçu de Mendoza une réponse : « Vais tout à fait mieux. Ne t'inquiète de rien. Irène. »
— C’est tout ?
— C’est tout !.. Ah! j'ai reçu également des câblogrammes de Santiago, Valparaiso, Lima : « Tout va bien ! » Je me suis dit : « Du moment où tout va bien!»
— Et pas de lettres ?
— Ma foi non! Elle devait être très occupée et j'ai pensé que ça n'allait pas aussi bien que ses dépêches me l’affirmaient.. Oh! il ne s’agit pas de sa santé... du moment qu'elle jouait !... Mais nous avons su qu’elle n'avait pas été accueillie là-bas avec l'enthousiasme qui lui était dû... et que la tournée, pour tout dire, ne faisait pas beaucoup d'argent. C'est difficile à avouer, cela : alors, on n’écrit pas.
—— Vous vous consolez facilement ?
— Oui!
Vous êtes un garçon bien raisonnable, monsieur Oc-
tave Rampon !
— RS à — 1e femme peut être tranquille avec vous ?
__ Très tranquille ! Dites donc, comtesse, c’est facile n mari ? :
pit AE une question | Que voulez-vous dire ?.….
__ Enfin, dans votre monde, c’est une chose... nature Man jamais de la vie !.….. C’est une chose excusable, voilà tout, quand c’est bien fait, et quand on n’aïme pas
LE Jp qu avez trompé le vôtre, vous ?
— Pas depuis qu’il est mort!
— Ah! vous avez attendu sa mort... pour ne pas le tromper. -
. — }l était si insupportable de son vivant |
— Et maintenant, vous êtes sage ?
-— Comme la Judith d’Holopherne ! Veuve, sage et jolie, dit l’Écriture sainte... Je cherche, pour remplacer mon mari, un bel homme bien portant, solide, que j’épouserais avec joie et auquel je pourrai enfin rester fidèle !.…
— Oui ! on se lasse de tout !... même de l’adultère !.…. Comtesse ?
— Prince ?
— Ah! ne m’appelez pas prince, ou je vous retire votre rôle !... Je voulais vous demander, vous qui fréquentez depuis longtemps Irène... on trompe facilement son mari dans le monde d’Irène ?
— Irène n’est pas une comédienne ordinaire. on peut dire que c’est une comédienne et une femme du monde |...
— Ce n’est pas très rassurant, ce que vous me diteslà 1... Comtesse, croyez-vous que ma femme me trompe ?
— lrène ! vous tromper ? Non, je ne le pense pas ! — Comtesse !
— Octave ?
— Pensez-vous que l’on croie que ma femme me trompe ?
— Oui, les imbéciles !
— Ils sont nombreux !... Comtesse !
— Octave!
— Pensez-vous ! i : :
femme me trompe Fe RSR subi el — Octave, vous m’ennuyez 1... ilè :
passe pour ne pas aimer S. horde Fa ere ne : < ? rent qui ne va pas au-devant d’elle quand il bout de la voir arriver, et qui passe son temps, en fin de compt à se demander : me trompe-t-elle 7... - Fo on
— Question d’amour-propre !
— D'amour tout court, cher monsieur !... Vous avez perdu des heures précieuses à vous épater tous les deux et vous ne SAVEZ plus où vous en êtes !.. Elle a dû être belle, la nuit de noces l.…. je vois ça d'ici... on a dû dépenser beaucoup d'esprit !
— Erreur !.. on n’a pas dit un mot!
— Vous voyez bien que vous vous aimez!
— On s’est boudé! je lui en voulais, moi, de m'avoir forcé à l’épouser !
— Et vous ne lui avez pas pardonné avant le jour!
— $il... je ne voulais pas qu’elle mourût de chagrin!
— Fat ! Une femme comme Irène, on vous en donnera souvent !
— Inutile! celle-ci me suffit !.…
— Ah! mon petit, vous souffrez et vous dites que vous ne l’aimez pas !.….
— Mais je ne vous ai rien dit du tout !... mais vous vous occupez de ce qui ne vous regarde pas ! Pour moi! les femmes, ça n’a jamais compté... Il n’y a que l’art qui compte.
— C'est ce qu’elle dit, elle aussi, en parlant des hommes! Vous finirez bien par vous entendre... et vos grandes discussions sur Vart, savez-vous comment ça finira ?
— Dites!
— Par un enfant !
— Taisez-vous! Elle m’assassineraït !... Ah! voilà
Holopherne ! ça n’est pas trop tôt 1.2 TE
Holopherne faisait son entrée. C'était un ami q Octave, un gars assez rustique, un sculpteur qui avait une barbe à la Tristan Bernard. Octave l’avait choisi à cause de sa barbe. Il n’avait pu en trouver d'autre et les pos-
tiches lui donnaient l’épilepsie.
— Allons! travaillons ! fit Octave... Prends la pose