LA REINE
Ce fut un grand jour. Le roi, accompagné de toute sa cour et entouré de son peuple se dirigea sous la tente qu’Iirène venait de quitter subrepticement, encore tout étourdie des propos de Sylvie.
Personne ne s’occupait d’elle tant elle était misérablement vêtue. Elle put voir tout à son aise les détails de la cérémonie.
Le grand-prêtre était devant la tente d’Irène et attendait le roi.
C'était Courôu-Lafquène, qui, à défaut du père, devait présenter la fiancée à son futur époux.
Mais, auparavant, il tint au roi un long discours dans lequel il énumérait toutes les qualités de celle qui allait s’asseoir à ses côtés sur le trône de Patagonie.
Ce discours avait été certainement dicté à Courou- Lafquène par Ouénétrou lui-même, dans le dessein qu’il avait d’éblouir ses sujets sur l’importance d’une alliance qui plaçait désormais la Patagonie au rang des plus puissantes tribus de la terre. Ce n’était pas une princesse ordinaire que celle que Ouénétrou XIV avait ramenée de l’étranger, mais la plus illustre des sorcières (on disait dans l'antiquité pythonisse) dont la parole, qui préparait l’avenir, était écoutée avec admiration par les foules assemblées. Elle avait aussi le don de voir jusqu'aux entrailles de la terre, mais elle ne se servait de sa puissance que pour le bonheur des hommes. Aussi ces derniers devaient-ils l’écouter religieusement comme il est
de coutume avec les sorci i
; ières :
tion avec Ouénétrou, l'Esprit pepe + nn
ie ardents et fait müûrir les lon RE ses yant ainsi parlé, C a NS
trou XIV : pare, Courou Latquène dit à Ouéné-
— Où sont tes présents de i qui demander ma fille ? pan tes Ge
Aussitôt les femmes poussèrent de
x ; vant 1 ë une jeune jument bien grasse, toute paée DOG ste fice et destinée à fournir le menu d’ abs L u d’un banquet succulent arrosé de nombreuses libations d’eau servie dans 1 moitaho ou cornes de bœuf.
Courou-Lafquène, qui n’avait plus aucu i
: , ne raison pour gr plus longtemps le roi, alla chercher la HER & ee ne Sylvie, somptueusement habillée
ec la plus belle robe de sa maîtresse, celle du moins qui avait conquis Languéquétrou le soir de la conférence. C'était cette robe très décolletée de satin « poker » noir et blanc (black and white) que coupait une ceinture de pierres éblouissantes. Elle portait également le chapeau de paillettes de jais brodé qui se relevait en forme de diadème.
Irène eut une sourde exclamation à laquelle nul ne prit garde. Elle put alors juger tout à son aise de la haute intelligence de Ouénétrou et de sa profonde connaissance des hommes. |
Sylvie n’eut pas plus tôt paru dans ses magnifiques atours qu’une clameur d’admiration emplit tout le camp et que la musique « partit toute seule ». Nous entendons par là que les porteurs d’instruments obéirent à un mouvement spontané. Ils ont une sorte de guitare, faite d'une omoplate de cheval, et un flageolet pratiqué dans un os de guerrier mort, qui rendent les sons les plus curieux.
Quel triomphe pour la rue de la Paix !
Une telle vision changeaïit ces êtres frustes des fourreaux en peaux de mouton qui vêtaient leurs femmes sans harmonie et sans art.
Et les femmes elles-mêmes se plurent à rendre hommage à notre couture nationale en exécutant quelques pas de
, mpagnaient en frappant avec une sel Rae *e ne sébilles de bois couvertes de age tendues.
arr Amen Time à de faire un pas de géant dans ne province reculée du royaume de Ouénétrou XIY, Se tAt le second en se prêtant à la consommation d’un sacrifice sans lequel il ne saurait y avoir de cérémy HET ayant renversé la jeune jument, présent du fiancé, Courou-Lafquène plaça entre les mains de Sylvie un large coutelas pointu et tranchant des deux bords et lui indiqua d’un index sûr l’endroit où elle devait Fe une prêtresse que rien n’émeut dès qu’il s’agit d’accomplir les rites sacrés, Sylvie enfonça son couteau jusqu’au manche dans la poitrine palpitante de la victime. 4 ,
La chose avait été si proprement faite que la jument expira après quelques soubresauts, sans même avoir taché de son sang la robe de la mariée.
Jusqu'à cette minute, il eût été difficile de se rendre un compte même approximatif de ce qui se passait dans l'âme d’Irène. Quand elle avait vu sortir de sa tente Sylvie habillée de sa robe et de son chapeau, elle n’avait su au juste si l’indignation de la voir user avec une telle désinvolture de sa garde-robe l’emporterait sur la reconnaissance qu’elle lui devait pour avoir pris sans hésitation une place qui n’était point sans honneurs mais qui comportait des devoirs sur la nature desquels la pensée d’Irène ne pouvait s’arrêter sans frémir.
Après le coup de couteau dans la poitrine de la bête innocente, elle se félicita que Sylvie, dont le regard vert
pâle n’avait même point vacillé, eût bien voulu prendre sa place.
Ce sentiment, du reste, tant l’âme des coquettes est complexe.
Courou-Lafquène, après avoir extirpé le cœur de la jument, se pencha sur ce viscère fumant et en tira des augures si favorables pour la nation que tout le peuple,
hommes, femmes, enfants, acclama Sylvie avec des gestes et des chants de triomphe. ;
ne tarda point à se modifier,
Ouénétrou lui-même n’avai , de! n'avait plus d’yeux que .pour
Les caciques,
; = : sur leurs chevaux de guerre, formèrent “A " : h e un double cercle, galopant, en poussant
es hurrahs et en fra ini dbniahies. ppant leurs boucliers de leurs lances
On a beau être détachée de la primiti
e rimit i et de ses rites grossiers, le iectasle des PE pos faisant honneur à la reine n’est jamai épri PES tout quand la reine tient bien son mr ag prise RE cas de Sylvie. cree, ere
Impassible et dominatrice, elle était tout à fai
ph î place. Or, elle n’était qu’à la place d’Irène. te nn ces pas très loin de trouver qu’elle était trop à sa
Mais tout ceci n’était rien encore !
Un repas immense fut servi en plein air. Le gala des caciques était présidé par le roi et Sylvie, assis en face l'un de l’autre.
Les femmes avaient préparé, dépecé et servi dans son sang la jument du sacrifice.
L'usage voulait que nul ne se levât avant que l’animal tout entier fût dévoré, moins la peau et les os, naturellement.
Ces os, bien rongés, sont assemblés par les parents des époux et enterrés par eux sous un tertre dressé en souvenir de l'union qui se trouve ainsi consacrée. |
Comme, dans le cas qui nous occupe, il n’y avait pas de parents, parce que, d’une part, Mie Sylvie Vernot avait Jaissé son vieux père dans la vieille Europe où il continuait de planter ses clous, et parce que, d’autre part, Quénétrou XIV avait fait empoisonner tous les siens, ce fut encore Courou-Lafquène qui présida à cette cérémonie et enterra les os de la jument.
Mais au moment où l’on croyait que tout était fini. Je roi aida Sylvie à gravir le tertre et, quand elle fut sur ce piédestal, elle prit la parole sur un signe de Ouénétrou.
Quelle ne fut pas la stupéfaction d’Irène 9... Sylvie, textuellement, servait aux Tcheouelches sa conférence
sur les bienfaits de la civilisation!
De temps à autre, elle s’arrêtait pour permettre à
AV re CU Un
Ouérétrou de traduire ses paroles, ce qu’il faisait avec une grande liberté mais avec une si grande habileté, sachant ce qu’il était bon de dire ou de taire, que le succès de Sylvie dépassa toute espérance.
Le plus beau était non seulement qu'elle portât la robe et le chapeau de Me Irène de Troie, de la Comédie- Française, et qu’elle répétât un texte auquel elle n’était pas étrangère mais, surtout, qu’elle se fût approprié les gestes, le ton, la grâce dominatrice, enfin toute la savante et captivante mimique de la reine de Ia rampe.
Sylvie n'avait peut-être pas de talent, mais elle avait du génie, celui de l’imitation.
Elle fut acclamée avec frénésie.
Irène rentra sous sa tente. Elle n’avait jamais tant souffert.
Mais toi il faut que tu trompes :
Il faut toujours que tes mots aient un double, un triple, un quadruple sens. Et :
ce que tu viens de me confesser n’était ni assez vrai ni assez faux pour moi!
(Ainsi parlait Zarathoustra).
Quand nous disons qu’Irène se retira sous sa tente, nous entendons parler de la tente de Sylvie. C’est là qu’est sa place désormais, sur cette terre nue, dans ce réduit dépourvu de tout confort où nul ne vient la déranger, en ce jour de fête qui voit le triomphe de sa servante.
Solitaire et farouche, oubliée de tous, elle ne prendra aucune part à la cérémonie du couronnement. Comme elle, nous n’en voudrons rien connaître, car les mœurs des Tcheouelches ne nous intéressent qu’en fonction
d’Irène.
Cependant, vers le soir, on lui apporta quelque nourriture. C'était Courou-Lafquène qui s’était chargé de la
commission.
— Voici, dit-il, ce que vous envoie le roi mon maître,
sur la prière de la reine.
— Vous répondrez à votre maître qu’Irène de Troie ne mange point les restes de sa servante.
Et elle le mit dehors avec sa boîte à lait et ses gâteaux
de maïs. j ; Elle souffrait cependant de la faim, mais Sa fierté
Vemportait sur les douleurs de l'estomac.
D’autres tourments l’attendaient. He Bien qu'ellé se bouchât les oreilles pour ne point
rs ut en recueillir les échos entendre l'orgie a a Le ET femmes du roi 1Pabe Ion RS ouveaux époux jusque sous vinrent accompagner Is 2 avons dit, était tout la tente nuptiale qui, comme nous l’avons dit, était toute PS ns et les danses n’en tinissaient plus et cette damnée musique des guitares-omoplates et des flageoletstêtes de mort lui déchirait le tympan. Enfin le silence
ns le camp. ; :
deu iE ns sa natte de roseaux. Le lit était dur
ait froid.
” Co LAS réapparut, les bras chargés de peaux de puma :
— La reine a voulu, dans sa bonté, partager avec vous la douceur de sa couche, dont elle vous envoie la dépouille avec la permission du roi.
Irène lui jeta ses peaux à la tête :
— Puisqu’il plaît au roi de coucher dans les draps de ma servante, qu’il les garde !.. et que je ne revoie plus ta vilaine figure !
Courou-Lafquène se le tint pour dit et ne revint plus C'était le seul qui eût pu apporter quelque adoucissement au triste sort d’Irène. Elle se l'était aliéné pour toujours.
Mais Irène ne regrettait rien, car il lui restait, pour la soutenir dans sa misère, le sentiment de n’avoir point déchu à ses propres yeux.
Les jours suivants, elle dut montrer encore le plus grand courage. On la força à remplir d’infimes besognes, comme de traire les chèvres et de préparer les fromages. Pendant ce temps, toute sa garde-robe passait sur le dos de Sylvie qui continuait à être l’objet de l'admiration universelle. Il n’était point de compliment que le roi ne lui fit sur sa façon de porter la toilette. Les fêtes succédaient aux fêtes et c'était Sylvie qui en distribuait les prix. Les chapeaux d’Irène lui allaient très bien.
Irène apprit à balayer la salle de festin, à faire la vaisselle de bois. Elle apprit aussi à charger et à décharger les chevaux, à dresser les tentes, et à enfiler des perles.
Si elle montrait quelque esprit de révolte, il en résultait pour elle les pires traitements. Elle était sous la
. leur) qui était chargé des esclaves
domination du « Silencieux » (Calli Hetchet le non-par
-Sservantes et qui avait
des moyens à lui de se faire obéir sans le truchement des
longs discours.
On ne lui avait jamais ent i re rm et pofos re que ces deux mots :
ncore fallait-il qu’il fû 5 ns 2 son bâton lui ue Re RE aut que la nature ait des ressour i pour qu’Irène ait pu résister à DR app es Mais elle ne voulait point mourir parce qu’il lui pee ee . ferait trop de plaisir à Sylvie.
D de mn rh à Game LE de sa propre main. : re
Un jour elle se surprit à regarder Ouénétrou d’une certaine façon qui lui fit honte. Elle fut heureuse de ce que Ouénétrou ne l’eût point vue. Du reste, il ne la regardait jamais. Mais peut-être d’autres s’étaient aperçus de l’intérêt soudain qu’elle avait montré pour son tyran. Quand on vit à la cour, serait-ce à l’office il faut se méfier de tout. Et il n’est rien que l’on n’invente pour s’attirer les bonnes grâces de la favorite |!
Toujours est-il qu’à partir de ce jour, la vie d’Irène devint épouvantable. Elle devait toujours obéir au « Silencieux », mais chacun avait le droit de la commander dès qu’il la rencontrait au camp. Elle devait la plus entière soumission, même aux enfants dont le bonheur était de lui faire des cruautés de toutes sortes. Ils lui lançaient des pierres avec leurs frondes ou lui jetaient leurs « boléadoras » à travers le corps au risque de la blesser, ou bien encore, lorsqu'ils étaient à cheval, ils la prenaient au lasso par un membre et s’amusaient à la traîner au galop de leurs bêtes.
Quand les Indiens s’approchaient d’elle dans de bonnes dispositions d’esprit, ils prenaient plaisir, par pure forme de plaisanterie, à lui souiller le visage avec tout ce qui leur tombait sous la main, quelquefois ils lui saisissaient les cheveux et les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur lui arrachât quelques plaintes ou bien jusqu’à ce qu’il leur en restât une certaine quantité dans les
: suite de ce divertissement qui leur était rat ne à Jrène avait souvent pendant plusieurs ‘ours la tête enflée et endolorie, au point de ne pouvoir bete même à sa chevelure. Enfin elle était le plus souvent dans l’obligation de leur sourire avec un air de contentement et de gaieté, si elle voulait mettre un terme à son martyre Î.
Un jour, il y eut un grand mouvement au camp, Elle apprit que les caciques allaient retourner chacun dans son clan, avec leurs clients et que Ouénétrou XIV se préparait à une expédition dans la montagne.
Ce soir-là, Sylvie pénétra dans la tente d’Irène, toute tremblante et avec un air de grand mystère :
— Si l’on s’aperçoit que je vous ai rejointe, dit-elle, il y va de notre vie à toutes les deux!
Et elle tomba à ses pieds.
— Pauvre madame !
Irène était comme changée en statue et paraissait aussi sourde que la pierre.
Sylvie continuait :
— Ce qu’ils vous ont fait souffrir !... Mais j'étais aussi malheureuse que madame ! je n’avais pas le droit de la plaindre, de lui adresser la parole! de la regarder! Savez-vous ce que Ouénétrou avait inventé ? De me faire servir personnellement par madame !... Cela je ne l'ai jamais voulu ! je me serais plutôt fait tuer ! Avoir pour servante madame! madame qui a été si bonne pour moi !... madame que j’aime tant ! Non ! non !... Je serais morte de l’humiliation de madame !... Il faut que madame sache une chose !.. c’est que Ouénétrou ne m'aime pas !....I1 n’aime qu’une personne au monde, c’est madame |... Il ne lui a infligé un pareil traitement que par amour pour madame !... Il a espéré la réduire, la briser, lui faire crier grâce... Madame a tout subi! Madame
a été admirable !.… Je disais de temps en temps à Ouénétrou :
25 Tous ces supplices, nous les retrouvons dans la narration que M. A. Guippard, membre de la Société de Géographie; a fait de ses « Trois ans d’esclavage chez les Patagons », vers la fin du Second Empire, Depuis cette époque, les mœurs de certaines tribus indigènes retirées dans les derniers contreforts des Andes n’ont point changé.
« — Ne craignez-vous | serais à la Ar de RÉ se tue ? Je depuis longtemps 1... k +48 ME'Sserais. tuéé
» Et il me répondait :
» — Non ! elle ne se tuera pa le ” LS elle Le de vous! J Ai D PR ne
e vous !.. Et elle l’est 1... Eli ; à prendre sa revanche ! 2m D on Dom
Ici, la statue qu'était devenu ’ani ment et elle pb ; S AORR SARIUS range
— Moil..…. moi, jalouse de vous! Ah! ma fille!
— N'est-ce pas, madame ? C’est ce que je pensais aussi! Je ne vois pas madame jalouse de Sylvie! Ce serait le monde renversé, madame !.. Nous avons vu beaucoup de choses depuis que nous avons mis le pied en Patagonie, mais une chose pareille, non! non! ce n’est pas possible !...
ee Non ! répliqua froidement Irène, non, Sylvie, ça n’est pas possible !... Pourquoi serais-je jalouse de vous ? Je vous le demande ? Parce que vous avez épousé ce sauvage |.
Et Irène se mit à rire, à rire, à rire comme on ne rit qu’à la Comédie-Française.
Sylvie aussi se prit à rire : :
— Madame sait bien que je n’ai épousé Ouénétrou que pour faire plaisir à madame !... Aussi, si madame veut bien s’y prêter, nous allons jouer à Ouénétrou un damné tour de ma façon !
— Que faut-il faire, Sylvie ?
— Fuir, madame, tout simplement !.. Vous comprenez que je n’ai montré tant de patience que pour préparer cette fuite! Le moment en est venu !.…. Ouénétrou part ce soir pour cette expédition dans la montagne que j'avais fait prévoir à madame. On vient en effet de l’avertir que les ingénieurs qu’il attendait viennent de débarquer à Santa-Cruz et il a envoyé audevant d’eux Courou-Lafquène. Il ne laisse ici que peu de monde sous la haute direction du « Silencieux ». J'ai acheté le « Silencieux ». Je l’ai décidé à aller s’établir dans la pampa argentine. Il emmènera‘ madame avec
lui et la laissera à Mendoza,
— Et vous, Sylvie ?
__ Moil Je vais rester avec Ouénétrou pour permettre à madame de se sauver en toute tranquillité et pour endormir les soupçons de notre tyran l.. Enfin je ne serai pas fâchée d’être là pour voir la tête qu'il fera quand il apprendra que madame a saisi la première occasion de prendre la poudre d’escampette. « Eh
bien ! lui dirai-je, eh bien ! Prétendez-vous toujours que .
madame est jalouse de moi ? ».. Ouénétrou s’en croit trop ! termina Sylvie. Il est bon qu’on lui prouve vne bonne fois que l’on peut se passer de lui !...
Là-dessus, elle quitta Irène pour aller rejoindre Ouénétrou.
Irène resta toute pensive. Le résultat de ses réflexions fut qu’elle devait se réjouir de cette fuite au delà de toute expression, mais qu’elle n’en devaït aucune reconnaissance à Sylvie.
Les choses se passèrent comme Sylvie l'avait annoncé, Les caciques d’abord se dispersèrent. Puis Ouénétrou accompagné de quelques serviteurs s’enfonça avec Sylvie dans la montagne.
Il partit sans jeter un coup d’œil derrière lui. Irène n’eut que le sourire de Sylvie, un sourire qui lui souhaitait « bonne chance ! »
— Ah! partir! partir tout de suite! s’écria Irène après avoir « encaissé » ce sourire-là... que je sois loin d’ici dans vingt-quatre heures !.. ou elle croira que si j'ai raté ma fuite, c’est par jalousie !.…
Où NOUS FAISONS CONNAISSANCE AVEC ROSARIO, LA « TERREUR DE LA PAMPA »
Dès la nuit même, le « Silencieux » emmena Irène loin du camp. Ils partaient sur deux bêtes chargées de toutes sortes de provisions. Le « Silencieux » avait annoncé qu’il exécutait la consigne du maître et qu’il serait de retour au plus tard le surlendemain.
Mais, dès l’aurore, sortant de la montagne, ils se hâtèrent de prendre la direction du Nord.
Le « Silencieux » n’avait pas prononcé une parole. Il se retournait assez souvent pour voir s’ils n’étaient point suivis.
Ils longeaient prudemment les contreforts des Andes d’où coulaient des ruisseaux et des rivières qui entretenaient une végétation assez abondante et ils se tenaient prêts à la première alerte à rentrer dans la montagne
sous le couvert des forêts qui, à cet endroit, venaient
projeter leur ombre sur les abords de la pampa.
Chose extraordinaire, cette fuite, que rien ne semblait devoir entraver et qui eût dû remplir le cœur d’Irène d’une joie inespérée, ne la laissait qu’à moitié satisfaite. Si cette fuite avait été son œuvre, à elle, élle l’eût assurément transportée d’aise, mais l’idée, qui ne la quittait point, qu’elle lui était imposée par l’astuce infernale de Sylvie, la faisait toute mélancolique.
Cependant elle n’était point dans une situation à s’attarder à des considérations psychologiques. Elle échappait à Ouénétrou, c'était le principal. Quand on songe
, ‘csai ière elle et à ce qu’elle pouvait à ce qu nn cars je & heures de martyre qu’elle sr à Pobstination féroce d’un amoureux éconduit, hrs is de s’étonner que ce « principal » ne lui fit ee Per tout le reste, fût-ce surtout les basses manœudan servante qui lui avait pris une place qu’elle gi rend que le pire martyre d’Irène lui était venu depuis que Ouénétrou s'était départi de cette obstination-là ? Elle ne l’aimaïit pas, mais elle l'avait vu à ses pieds et maintenant il était aux pieds de sa rivale...
ivale !
e GR T honte 1... serait-elle vraiment jalouse de Sylvie 2... En serait-elle descendue là ?... N aurait-elle tant supporté d’humiliations que pour constater qu’un aussi bas sentiment s’était glissé dans son cœur ?,La haine est permise à un cœur orgueilleux, mais ça L...
O Irène de Troie, de la Comédie-Française, oseras-tu t’avouer, quand tu auras repris ta place et ton rang dans l’illustre compagnie, et que des années, sans en effacer, hélas ! le souvenir, te sépareront d’une aventure où tu as failli tout perdre, fors l’honneur (et ceci doit t’être compté, 6 la plus noble et la plus héroïque des coquettes !) oseras-tu t’avouer que ce n’est pas un éclair de colère ni même de désespoir qui a jailli de ta prunelle, ce scir où, dans la pampa, est apparu soudain ce cavalier qui arrivait comme la foudre sur ton lamentable équipage ! :
Déjà le « Silencieux » avait fui!... mais toi, tu attendais 1... Et tu avais reconnu Ouénétroul... Pourquoi attendais-tu ?... Peut-être pour mourir, car tu ne lui aurais rien donné! mais oseras-tu t’avouer que tu n'étais point mécontente qu’il fût venu !... Il avait tout quitté pour toi, même Sylvie! Dans ce désert, promise aux supplices que tu connaissais bien, tu triomphais encore, Célimène !.. |
Il y a des moments où la coquetterie, quand elle atteint cette envergure, et qu’elle reste vertueuse, mérite d’être récompensée. Heureusement pour toi, le dieu de l'amour, qui attendait son heure, veillait. Et dans le moment que se centaure allait t’emporter sur sa croupe, un lasse
‘Ait
fouetta l’air, s’enroula autour de son torse, réduisit ses bras à l'impuissance et sépara la bête en deux. Nous entendons que l’homme bascula de sa monture et fut atrocement traîné par un cavalier qui t’avait déjà, lui jetée sur sa selle. es
Ton sauveur voulait descendre, pour aller achever ton bourreau, mais tu imploras sa pitié et comme le nouveau venu n'avait rien à te refuser, il continua sa course, en abandonnant sa victime et le lasso et en te serrant sur son cœur.
Tant d'émotions ne t’avaient pas encore permis de remercier celui qui venait de t’arracher à Ouénétrou et qui te tenait si étroitement enlacée. Il avait tout du gaucho. Mais en plus il portait une énorme paire de lunettes.
— Qui donc êtes-vous ? lui demandas-tu.
Il te répondit :
— Je suis Rosario, la Terreur de la pampa.
A cette voix, tu reconnus M. le secrétaire perpétuel !
foudre maintenant peut tomber sur ma tête, ts ce souvenir ne peut m’être arraché Comme le matelot brisé par la tempête Je m’y tiens attaché.
Musser,
Jetant son cheval à la nage, Rosario fit traverser à
è Rio Chabut. us +8 ne sommes pas loin du camp, fit-il. Nous n'avons plus rien à craindre. Sans quoi j'aurais tué ce Ouénétrou comme un chien qu’il est, malgré toutes vos prières, senhora ! Mais, maintenant, qu'il vienne vous prendre ! Il saura qui est Rosario!
Et comme il continuait de la serrer très fort, elle lui demanda la permission de respirer. Il desserra un peu son étreinte. Pas trop.
— Monsieur le secrétaire perpétuel ! F
— Il n’y a plus de secrétaire perpétuel ! s’écria-t-il.… Mort, disparu, M. le secrétaire perpétuel ! Plus de bibliothèques ! Plus de bouquins ! Plus de petits oiseaux !.… Maintenant je me bats avec les vautours! Je suis Rosario, la « Terreur de la pampa ».. Voilà deux mois que, pour retrouver mon Irène, je mène cette vie!. C’est la seule qui mérite d’être vécue! De l’air, de l’espace, des chevaux, de la poudre et des balles. Le lasso, la boleadora !.. et le campo !... deux mois que je sens enfin revivre en moi le sang des Carangola qui ont été les plus grands aventuriers de la terre !... Moi, bibliothécaire !.. Quelle honte !.. Savez-vous bien, senhora, qu’il y avait un Carangola dans l'expédition que Vasco de Gama conduisit aux confins du monde | Et savez-vous
comment il s’ , tement etes : ie es Adamastor ! Tout Adamastor, qu’illustra À jamais À pe Rs Le géant mortelles Lusiades, le géant Ad nd à ru lecap des Temok amastor que le poète fit étonnez plus de rien, RS Le J'ai pa res
: re mon Sarors L.. Que Ouénétrou revienne, j'en fais une bou-
Il était resplendissant d’enthousiasme
— Otez vos lunettes ! lui dit Irène. É
-— Mais je n’y verrai plus rien, senhora
— Ça ne fait rien! Otez vos lunettes 1.
F5 ro ms Il avait vraiment de l’allure sous
, sa peau tannée et ses yeux sombres ; et pas un peone, pas de ces gauchos « à la manque » qui sont devenus des serviteurs de l « estanciero » mais un vrai gaucho, avec sa chiripa, dont il avait fait un pantalon souple qui sortait de ses bottes taillées dans la peau des pattes de derrière d’un poulain nouvellement dépouillé, sorte de bas de cuir où s’attachaient les molettes de ses éperons d’argent larges comme des ostensoirs ; il avait encore la ceinture garnie de pièces d’argent qui retenait dans sa gaine le grand couteau. Enfin une espèce de cape en laine appelée poneho lui couvrait le buste.
Il remit ses lunettes.
Et pendant qu’ils s’acheminaient, au petit trot de leur monture, vers le camp que l’on apercevait à quelques centaines de mètres à l’orée d’un bois, il lui conta son odyssée… la chasse qu’ils avaient faite de Ma Casa sur l’aviso brésilien qui avait eu en effet un accident de machine, mais qui était parvenu à joindre tout de même le yacht de Ouénétrou.
A bord, ils n’avaient plus trouvé personne de ceux qu’ils cherchaient : l’officier auquel ils avaient eu affaire n'avait répondu que par un sourire à leurs questions... « Discrétion d’amor », et il leur avait donné à lire la lettre qu’Irène avait écrite à Sylvie. Sur quoi le commandant de l'aviso avait été persuadé qu’Irène avait suivi Ouénétrou de son plein gré et qu’un document pareil mettait
le Brésil hors de cause.
re LA FAROUCHE AVENTURE
I demanda des instructions à Rio et reçut l’ordre de revenir immédiatement avec la lettre ! A bre
En vain don Manoël avait-il essayé de es: er le commandant qu’ils étaient victimes d’une ruse infernale, 11 n'avait réussi qu’à se faire débarquer. à :
Là, il avait réuni une petite troupe de métis, qui connaissaient bien la pampa, de gauchos qui lui juraient qu’ils reprendraient la senhora à Ouénétrou, et, avec eux, il avait remonté la côte. Ils étaient trente en partant. Quand il s’agit de quitter la côte, ils ne furent plus que vingt. Ils s’énfonçaient dans l’intérieur des terres, affirmant qu'ils avaient retrouvé les traces de Ouénétrou.
La vérité était qu’ils couraient beaucoup trop au nord, et que leur but était le chemin de fer qui remontait du Rio Negro vers Buenos-Ayres où ils voulaient aller faire la noce avec l’or de don Manoël. ,
A force de générosité, don Manoël retint dix de ces hommes avec lesquels ils redescendit vers les Andes où il pensait bien rencontrer les Tcheouelches de Ouénétrou, mais sept de ces dix-là, après quinze jours de recherches, ne voulurent plus rien entendre et remontèrent vers Mendoza.
Enfin, il en restait trois, trois bons, trois redoutables, qui ne reculaient devant rien. Carangola était devenu aussi gaucho qu’eux. Il leur avait tout pris : leurs manières, leurs mœurs, leur costume, leurs armes, leur adresse, leur ruse... et aussi leur férocité avec les Indiens qui refusaient de donner une indication quelconque sur l’endroit où pouvait se trouver Ouénétrou, si bien que, de si loin que les Indiens voyaient apparaître Rosario (c'était le nom dont Carangola s'était baptisé pour la pampa) et ses trois gauchos, ils s’enfuyaient en emmenant à la hâte leurs femmes et leurs enfants. Ils avaient surnommé Rosario « La Terreur de la pampa ».
Ayant ainsi tout appris de lui-même à Irène, la « Terreur de la pampa » daigna enfin s’occuper de celle pour qui il avait accompli de si grands travaux et finit par nr ne de son dénuement et de toute sa détresse physique.
— Démonio ! s’écria-t-il..
. Ils vous ont bien arrangée senhora |... Mais c’est une é
affaire entre Rosario et Qué»
nétrou. Je lui hacherai le cœur et aux porcs |
— Je vous supplie !... soupi à .
plie si vous avez quelque Ne sa pa
— Elle demande si j’ai de l'amitié pour elle !
— Mon ami, je vous supplie de laisse > i Ouénétrou qui doit être, du reste, dans un : tranquille état. et mettez le comble à vos bontés ie pi le plus tôt possible dans un train qui eg RES
- e ramènera à Buenos-Ayres... Rosario, mon ami... vo k vous appelle Rosario. A Rs re ce ie Le dans votre bouche, senhora !
: , pensez plus à Ouénétrou !..
et C’est comme vous voudrez ! Ouénétrou a cessé d'exister pour nous !.. C’est comme s’il était déjà mort 1. Ne pensons plus à Ouénétrou l... Ah! je savais bien que, vous, vous ne pensiez qu’à moi !... Dites-moi bien, senhora.… dites-moi que vous n’avez pas cessé un seul jour de penser à moi!
— J'espérais toujours vous voir apparaître, cher ami !.… Vous étiez mon seul espoir !.…
— Son seul espoir !.…. elle pensait à moi tous les jours !.. et moi, je pensais à elle tous les jours et toutes les nuits ee quand je dormais même, je pensais à vous | Et je me réveillais en flammes !... en flammes, senhora l.i-et je me disais : quand donc ?... quand donc reviendra-t-elle, cette nuit divine ?
— Quelle nuit divine, cher ami ?
— Comment ! vous avez oublié cette nuit-là ! s’écria Rosario d’une voix formidable.
11 état tout à fait redevenu la « Terreur de la pampa »..
— Ah! oui, cette nuit-là ! fit-elle en baissant la tête... chut ! on pourrait nous entendre |. Non! non! assurément je n’ai pas oublié cette nuit-là ! Mais ménagezmoi! Voyez comme je suis faible !
— C'est que, voyez-vous, Irène, jamais je n’oublierai cette nuit-là, moi! Il peut m’arriver le pire, comme par exemple de me trouver tout à coup en face de doña Maria et de son confesseur, non ! non! jamais je n’oublierai cette nuit-là ! Pour cette nuit-là, j'ai tout quitté, même mes six filles ! Pour cette nuit-là, Rosario a tué
je le donnerai à manger
don Manoël de Carangola!..… Et quand Rosario sera mort, il pensera encore à cette nuit-là 1... Voilà ce que j'avais à vous dire, senhora |... et aussi que lorsqu'on a vécu une nuit pareille, on ne vit plus que dans un espoir...
— Je vous ai prié de me ménager, mon ami!
— Je vous demande pardon !... Du reste, nous voici arrivés et vous pouvez compter sur ma discrétion!
— C'est là votre camp ?.…
— Oui, c’est le camp !.. Mais qu'est-ce que j’aperçois 2... ou qu'est-ce que je n’aperçois pas ?.…
— Moi, je vois une tente!
— Justement !.. Or, quand j'ai quitté le camp, à l’aurore, il y avait trois tentes !... et maintenant il ny en a plus qu’une !.….
— Et alors ?...
— Et alors, mes compagnons m’ont abandonné comme les autres 1... Nous voici tout seuls dans la pampa mon Irène ! :
OUÉNÉTROU A LA RESCOUSSE
Rosario l’avait deviné. Ses derni l'avaient abandonné après lui ou Se lon dans laquelle ils lui disaient qu’ils étaient las de ss vaine poursuite et qu’ils avaient pris la résolution de remonter vers Mendoza où ils avaient à faire.
— Ils ont plus de douze heures d’avance et des chevaux frais. Le mien est fourbu. Nous ne les rattraperons plus, déclara Rosario.
— Est-ce notre chemin de remonter vers Mendoza ? demanda Irène. ,
— Non! nous devons lâcher les Andes et obliquer à travers la pampa vers Neuquen. Là, au confluent du Rio Negro et du Neuquen, nous trouverons le tronçon de chemia de fer qui, par Bahia-Blanca, nous conduira à Buenos-Ayres. Seulement, pour arriver là, nous voyagerons à découvert et cela peut être dangereux. Si vous m’aviez laissé achever Ouénétrou, la question ne se poserait même pas !..
Sur ces entrefaites, un léger nuage s’éleva de terre, du côté du Rio Chubut, qu’ils venaient de quitter. C'était Ouénétrou qui arrivait avec la rapidité d’une flèche. Irène poussa un cri de terreur. Rosario, avec un sang-froid parfait, quittait sa selle et, prenant Irène dans ses bras, la déposait sur le sol.
— Que faites-vous ?.… Fuyons L __ Fuir!l… Rosario ne fuit jamais ! Jui répondit-il..
Si Rosario était seul, il attendrait Quénétrou, mais vous
êtes là et il s’agit de vous sauver d’abord, vous |... suivez: TE il dans le bois qui était des plus épais et dans lequel ils eurent grand’peine, en se traînant sur les genoux, à se tracer un chemin ES
— Ouénétrou n’aura point de mal à retrouver notre piste ! soupira Irène qui, lasse de cette lutte sans cesse renaissante, était prête à abandonner tout espoir.
— Je compte bien qu’il la trouvera tout de suite !..
C’est, en effet, ce qui arriva. Seulement, Ouénétrou ne pouvait suivre cette piste à cheval et il dut quitter sa bête qu’il attacha à un arbre près duquel le cheval fourbu de Rosario prenait quelque repos en dévorant de jeunes branches...
Rosario, toujours suivi sur ses talons de la malheureuse Irène, avait fait sous bois un détour qui le ramenait au camp. Il s’en fut à son propre cheval et, d’un coup de coutelas, lui trancha les jarrets. |
Irène ne comprenait rien à ce qui se passait. Rosario ne perdit point de temps à lui donner des explications. I1 la déposa sur la selle de Ouénétrou, détacha la bête magnifique que lui avait amenée si à propos le roi des Patagons et, d’un bond qui méritait tous les suffrages des gauchos de la pampa, se trouva en selle derrière Irène,
Il enfonçait ses énormes molettes dans les flancs de l’animal qui partit comme une trombe.
Ouénétrou se montra sur ces entrefaites à l'issue de la piste que Rosario avait suivie sous bois. Rosario le salua de loin d’un grand geste, avec son chapeau.
— Maintenant il peut courir ! dit-il.
Ouénétrou tira bien quelques coups de carabine, mais la fureur devait faire trembler son bras, car Rosario en fut quitte pour une balle dans son chapeau.
— Le maladroit, fit Rosario... sans compter qu’il
pouvait vous blesser, senhora ! Ce roi n’est décidément Pas un gentilhomme !
Cependant, Rosario i ne se tiendrait pas une minute. Les jo jours de grande fa il paraissait de fer.
maginait bien que Ouénétrou pour battu. Aussi ne perdait-il pas urS qui suivirent furent encore des tigue pour Irène. Quant à Rosario, Irène ne pouvait s'empêcher de l'ad-
mirer. son ingéniosité et son adresse subvenaient à tous leurs besoins. Soit au lasso, soit à la boleadora. i i s ’ a, il prenait
des gamas et de jeunes nandous (autruches) d ;
: : : ont il savait assaisonner la chair avec de certaines herb i l'appétit aidant, leur fournissaient des repas rs PA Aer à se contenter chez les Tcheouelches
ufin, ils furent favorisés par le temps et ais vinrent-ils à Neuquen quel PES tar. q queiques heures avant le départ
Cette petite station, perdue dans la pampa, n’avait rien qui pût retenir Irène dont la pensée volait déjà vers l'Europe.
Elle s'installa tout de suite dans son wagon, cepen- Lai Rosario s’attardait à quelques emplettes néces-
Rosario s’était-il trompé sur l’horaire du train ? Toujours est-il que le train se mit en marche sans lui.
Certes, Irène, ne voyant pas arriver son compagnon, aurait pu descendre... Mais il y avait si longtemps qu’elle s’était trouvée dans un train, qu’elle n’eut pas le courage de renoncer tout de suite à ce bienfait de la civilisation.
A quelque cent mètres de Neuquen, comme elle était sur la terrasse de son wagon, el e vit accourir à une vitesse folle deux cavaliers. Le premier en tête était Rosario, le second était Ouénétrou... Ils gagnaient sur le train... Ils furent à sa hauteur... Rosario détacha son lasso et le lança sur la cheminée de la locomotive qui fut ainsi capturée.
Le mécanicien, habitué à ces jeux de la pampa, ne s’'émut pas pour si peu et le chauffeur remit du charbon dans le foyer.
Cependant Rosario poussait des clameurs forcenées et ne lâchait toujours pas sa locomotive.
Là-dessus, d’un dernier bond, Ouénétrou fut à la hauteur de Rosario et, d’un coup de couteau, trancha le lasso.
Sur quoi les deux hommes lèrent les uns sur les autres, Irène devait conserver longtemps
et les deux chevaux roudans une confusion dont l'image. Elle ne put
208 LA FAROUCHE AVENTURE en voir davantage, car le railway faisait là une courbe et, soudain, une estancia boucha tout le paysage. |
Aussitôt arrivée à Buenos-Ayres, Irène vendit un diamant qu’elle avait réussi à conserver comme suprême ressource, acheta du linge et des effets, s’en fut chez le posticheur et dans un institut de beauté et monta sur un paquebot français en partance. Une fièvre ardente soutenait ses dernières forces. Elle se fit connaître du commandant du bord qui eut beaucoup d’égards pour elle et fit envoyer, sur sa prière, un câblogramme à son mari, lui annonçant son départ d'Amérique et sa prochaine arrivée en France : » |
« Santé très bonne ! Complètement remise l»
__ Vous étiez donc malade ? fit le commandant, trompé par le plus savant maquillage, re
— Mais monsieur, j'étais si malade que j'ai dû passer près de deux mois dans une estancia du côté du Rio Negro.
— Je n’y comprends plus rien !.. déclara le commandant. Voilà des journaux de Buenos-Ayres qui ont annoncé partout que vous jouiez à Valparaiso ! A Santiago !.…. en Bolivie ! partout !... Du reste, je vous croyais encore au Pérou! Voici les dernières nouvelles de Lima !...
— Oh! par exemple! c’est un coup d’Hauptmann!|
— Qui est-ce, Hauptmann ?
— Mon impresario !.. Voyant que ma maladie se prolongeait et que je ne rejoignais pas la troupe. Il aura fait jouer quelque comparse sous mon nom |.
— C’est extraordinaire !
— Savez-vous s’il a fait de l’argent ?
— Ma foi, non, madame, je n’en sais rien !.…
— Ceci n’a du reste pas d’importance 1... Ce qu'ilya d’important, c’est ce que doit penser Octave!
— Qui est-ce, Octave ?
— Octave, monsieur, c’est mon mari!