YRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD
a me en
- Chacun doit aimer à son tour.
Les uns au matin de la vie, Et les autres sur le rctout… Letires à Emilie : DesmouriErs,
— Qu'y at-il, Sylvie ?
— Madame, c’est le correspondant français de l’agence Havas qui apporte son article. I] voudrait que madame le lût tout de suite. Il espère que madame sera contente.
— Eh bien | lisez-le moi, Sylvie.
Et Sylvie lut :
« RI1O DE JANEIRO. — La tournée de M'ie Irène de Troie (de la Comédie-Française) dans l’Amérique du Sud, s’annonce triomphale. Depuis trois jours, tout ce qui compte à Rio-de-Janeiro dans le monde de la politique, des arts, de l’industrie, du haut commerce, assiège le théâtre où notre Célimène nationale... »
— Madame tient-elle à ce que l’on mette « nationale » ? demanda froidement Sylvie en levant son front de marbre qu’encadraient des bandeaux plats, lissés sur les tempes à faire envie aux gravures de mode de 1830.
De ses yeux vert pâle, elle fixait la vaporeuse silhouette de sa maîtresse, qu’enveloppait un peignoir de nuit sur le divan où elle avait étendu une noble lassitude... « Je demande pardon à madame, mais il me semble qu’en mettant, par exemple : « notre belle Célimène » cela changerait un peu... »
— Que m'importe d’être belle si je ne suis point nationale ? répliqua Irène avec une vivacité voisine du courroux. Ma personnalité n’est rien Si elle ne sert point mon pays, et les bravos qui m'accueillent me laisseraient froide si, par-dessus ma tête, ils ne s’adressaient à l'Art, dont je suis l’humble servante, et tout particulièrement à l’art français dont je ne suis que le commis-voyageur. On ne me connaît pas, ou plutôt on me connaît mal. Depuis trois ans que vous me Servez, vous, ma première femme de chambre, dont j'ai fait ma dame de compagnie et mon secrétaire, parce que vous avez votre brevet supérieur, vous en êtes encore à penser, comme tant d’autres, que tout ce que je vous dicte l’est par l’orgueil ou par une sotte vanité. Ne secouez pas la tête. Je sais ce que je dis et j'ai le courage de ce que je fais. La crainte de paraître ridicule sur le boulevard annihile trop souvent nos compatriotes à l'étranger. Et la propagande française en souffre. Mon audace la sert. Je sais à quoi je m’expose ; mais je suis bravel je ferai entendre au monde, qui tourne en proie au tumulte des jazz-bands. la voix de l’Art et de la Beauté, qui Sa celle de la France ! M’avez-vous comprise, Sylvie
— Oui, madame, et nulle plus que moi n’est décidée à servir votre gloire.
— Eh bien! lisez !... je vous écoute.
Sylvie reprit :
« Tout ce qui compte à Rio-de-Janeiro dans le monde de la politique, des arts, de l’industrie, du haut commerce, assiège le théâtre où notre Célimène nationale . ne le génie français. Le président de la Répu- = 4 es tenu à honorer dé sa présence la représen-
F eg" e ce soir, qui fut particulièrement brillante. » dre à ee brillante. interrompit Irène.
sé Fu + a Les N RE ER brillante ?
ss olument rien pra adame : cela ne signifie , € Jeune homme ne pouvait pas trouver une expres- Sion plus vulgaire... laissa tomber Irène en rene
Toutes les représentatio i 3 ns sont particulièrement brillantes... Passez-moi ce papier, Sylvie Li ,
Irène parcourut « le papier » :
— Mais ce n’est pas ça! ce n’est pas ça du tout 1... Asseyez-vous, Sylvie, et écrivez l.…
Et Irène dicta :
« La représentation de ce soir restera, comme une manifestation artistique inoubliable, dans les fastes du Brésil, s’il faut en croire les paroles mêmes du chef de l'État. Irène jouait la Dame aux Camélias. La mort de Margucrite Gautier! n’a jamais fait couler tant de larmes ni déchaîné de pareils transports. On peut dire que l'héroïne de Dumas a été-ensevelie sous les fleurs. Les bouquets et les couronnes se croisaient dans les airs avant de tomber à ses pieds. Les femmes, la face en feu, le sein agité, jetaient à l’illustre artiste leurs gants. Les hommes l’acclamaient avec frénésie... »
— Cette peinture est admirable, osa encore interrompre Sylvie... et elle est bien encore au-dessous de la vérité.
— « Le président est venu lui-même, accompagné de tous les ministres, féliciter M1!2 Irène de Troie dans sa loge. Le secrétaire perpétuel des Beaux-Arts, qui est le seul qui porte le titre de « grand maître », tant on attache ici d'importance à sa charge qui englobe tout le domaine de l'intelligence a prononcé ces simples paroles : « Madame, soyez bénie. Vous nous avez révélé ce soir l'idéal » dé la souffrance et de l'amour! » Aux représentants de la presse, venus en délégation pour la féliciter, Irène de Troie a déclaré : « Devant un accueil aussi enthou- » siaste, je pense qu’il est du devoir de la France d’'en- » courager et d'augmenter les liens qui l’unissent déjà, » par-delà les mers, à un peuple avide d’art et de beauté ! »
— C'est tout, madame ? demanda Sylvie. dors
—— Oui, répondit Irène, c’est tout, pour aujourd’hui. Donnez ceci à notre correspondant en lui recommandant de n’y point changer un mot... Vous pouvez vous retirer... :
— Madame n’a plus besoin de mes services 2. Madame n’est pas fâchée contre moi ? ;
— Non, Sylvie. Vous savez bien que je vous aime
je suis bonne. " à C'était vrai. Irène était belle et bonne. Elle avait
vait la majesté et la grâce. Elle avait Au firmament où brillent les étoiles t l'éclat de celle du Berger. Elle était
i le de croire qu’elle éclairait le monde.
A PRES sur la scène du premier théâtre français, elle avait su s'imposer par une maîtrise surprenante que rien justement ne semblait devoir surprendre et qui réunissait de la façon la plus ner a re Ë plus naturelle — même dans la plus hautaine attitude dont on lui savait gré comme on sait gré à une reine de ne point marcher comme tout le monde — les qualités supérieures de la race. Elle promenait son panache avec un agrément incomparable. Elle s’habillait avec une élégance du plus grand ton. Du premier Coup, la critique, pâmée, sortit un qualificatif qui lui allait, comme on dit dans le langage des modes « à ravir », et qui ne devait plus la quitter. On disait « la somptueuse Irène ».
Voulez-vous la mieux connaître ?.. Relisez l’article où l’un des princes du lundi salue son apparition : « Sa figure réunit aux grâces françaises la régularité et la noblesse des formes grecques. Sa taille est celle de la sœur d’Apollon lorsqu'elle s’avance vers l’Eurotas, environnée de ses nymphes. Dans ce beau corps, il y 4 une âme impatiente de s’épancher — ce n’est pas une statue de marbre de Paros, c’est la Galatée de Pygmalion, pleine de chaleur et de vie et en. quelque sorte oppressée par la foule des sentiments nouveaux qui s’élèvent de son sein. » Et ceci n’était que d’un prosateur ; citons maintenant les paroles d’un poète qui la feront encore mieux vivre à nos yeux : « Irène ressemble à s’y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis des bas-reliefs d’Égine sous une chevelure dont l'éclat doré a été emprunté aux rayons de-l’astre du jour. Son plein, large, renflé aux tempes, sans être plus re il nefaut, est assez semblable à celui de la Vénus Te dé ae est volontaire, voluptueux et puissant.
c sourcils, tracé avec une pureté et une fi-
raie incomparables, s'étend sur deux yeux pleins de Snée r tragiques : le nez mince et droit, sunit avec goarine oblique et passionnément dilatée, S son front par une ligne d’une simplicité
trente ans. Elle a beaucoup de talent.
de théâtre, elle avai
magnifique ; la bouche est puissante, arquée à ses coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse qui attend l’heure de démuseler son lion aux ongles d airain. Cette bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce tout impériale, et l’on ne dirait pas, quand elle condescend à exprimer les passions les plus tendres, qu’elle vient de lancer l’imprécation antique ou l’anathème moderne. Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement et termine par un contour majestueux ce profil qui est plutôt d’une déesse que d’une femme. Et sa voix ?... Parlons un peu de sa voix ! Comédienne dans son moindre geste, dans son sourire, dans le pli de sa robe, dans la forme et les couleurs de son habillement, elle l’est par-dessus tout dans le son de sa voix, cette voix tour à tour touchante, désespérée ou ingénue, douce musique qui va à l’âme par les chemins de la raillerie, de l’innocente, du bel esprit, de la malice, de la moquerie pleine de verve ou des sentiments les plus profonds, les plus sacrés !... »
Galatée, Diane, Vénus, Némésis, Isis, Célimène, Elvire, Elmire, Marguerite Gautier, il ne manquait donc rien à cette femme pour être la plus grande artiste du monde ? Ses ennemis — elle en avait, bien qu’elle ne les méritât point, car elle alliait toutes les charités à la magnificence — ses ennemis prétendaient qu’elle n’avait point de cœur. Ils faisaient entendre par là qu’elle ne serait point morte de son art. Qu’en savaient-ils, ces bas détracteurs ?.. S'il fallait les en croire, le feu où elle allumait le flambeau qu’elle promenait sur le monde au nom de l’art l’éclairait plus qu’il ne l’embrasait. D’autres, jaloux de cette jeune gloire, affirmaient que « tout se passait dans son cerveau et qu'elle n'avait point de sens ». Ceux-ci ne faisaient sans doute que calomnier son honnêteté, car Irène était profondément honnête.
Irène n’avait donc point de défauts ?
Si! Elle était coquette | : ï
Irène de Troie {de la Comédie-Françaïise), notre Célimène nationale (de ce temps-là) était terriblement co-
uette | Elle ne dédaignait aucun hommage. Autant dire
- ‘en pouvait passer. L’indifférence même du Dole à ds plus imoftensif la faisait souffrir. Elle n'avait de cesse qu’elle n’en eût triomphé. Comme Irène était honnête, elle avait fait ainsi bien des malheureux. Son récent mariage — Car frène était mariée — avec un jeune auteur déjà célèbre avait été le fruit de cette coquetterie au moins autant que de l'amour. Nous reviendrons là-dessus, car ce n’est pas le côté le moins étrange de cette destinée qu’Irène eût dû convoler en justes noces pour avoir à ses pieds un homme qui s'était détourné d’elle avec une obstination effrayée dont elle avait failli faire une maladie.
Mais ce sont là des affaires d'Europe et nous sommes au Brésil. « Il est deux heures du matin. Il est temps, Irène, de se coucher. »
On frappe à sa porte. Elle a cru reconnaître la façon de frapper de Sylvie, qui vient de la quitter. Elle ouvre.
Une silhouette masculine apparaît. Elle veut refermer.
Le pied du visiteur nocturne s’interpose.
— Mais monsieur, que voulez-vous ?
L'homme ne répond pas. Il entre de force, referme la porte à clef, met la clef dans sa poche et présente ses excuses.
— Don Manoël de Carangola ! s’écria-t-elle, furieuse plus qu’épouvantée.
— Votre serviteur... senhora !
— Vous le grand maître ! Vous le secrétaire perpétuel des Beaux-Arts !.. Vous que je respectais et que j'admirais ! Vous, à cette heure de nuit, dans mes appartements et dans cet état !... mais que venez-vous y faire, grands dieux 1...
— Vous apporter Î ; ere Été ne croix de commandador de l'Ordre
Ce disant, Son Excellence, haletante, ébouriffante, ce Her = peche un bijou magnifique. « un bijou
— Cette croix eût pu attendre jusqu’ Irène, cette fois en éclatant de des M —— Pas moil... répliqua l’autre en s'appuyant à la
Muraille pour y souteni $ e is 22 trembler les jambes. FAR FOR RES
— Voyons, grand-maître! r L chaise et Na bn erectez-Vous, Prenez une
Le grand-maître se laissa tomber sur le siège qu'elle poussait vers lui et s’essuya le front. Il tenait toujours son bijou qu’elle ne lui prenait pas et qui brillait entre ses doigts comme la croix du Sud.
Manoël de Carangola n'était pas un' de ces Brésiliens de vaudeville que l’on voit trop souvent apparaître sur les planches avec une cravate couleur de feu, une épingle en bouchon de carafe, une chaîne de montre en or supportant d'énormes breloques, un langage de rasta échappé de sa plantation dans le dessein bien arrêté de conquérir Montmartre et le boulevard. C’est avec de telles images que l’on trompe le goût français et que nous continuons d'ignorer l'étranger. Il y a des parvenus partout. Il n’est point besoin pour en connaître quelques échantillons de les faire venir d’Amazonie ou de Rio.
Manoël de Carangola était issu d’une vieille famille portugaise d’Oporto ; il avait hérité de ses ancêtres une grande fortune, des titres de noblesse, mais ses manières étaient plutôt celles du parfait fonctionnaire que du gentilhomme. Il avait dépassé la quarantaine, ses cheveux commençaient de grisonner, il avait fait un mariage « de haute convenance », il était le père de six filles, il n’avait jamais cômmis aucune excentricité : c'était un Brésilien de tout repos.
La patrie s’en enorgueillissait. Manoël avait consacré aux lettres et aux beaux-arts la majorité de ses revenus, ayant donné un lustre tout nouveau au Conservatoire dramatique et au Conservatoire de musique, doté la ville de deux bibliothèques qui étaient maintenant les plus riches de l’Amérique du Sud. Le Brésil reconnaissant avait créé pour lui ce poste en quelque sorte honorifique de secrétaire perpétuel et ce titre exceptionnel de Grand Maitre qui lui permettait de surveiller le développement de son œuvre quelles que fussent les fluctuations de la politique et les changements de ministères. Retiré encore jeune dans ses livres et dans ses collections, vivant de la vie de famille, n’ayant jamais couru les aventures ni voyagé, pas même dans son pays, ne nour” rissant en dehors des belles-lettres qu’une passion, celle
quels il avait créé chez Jui un véritable jardin zoologique, n'ayant qu'une manie, celle de vouloir faire enseigner le latin dans toutes les écoles de la République, même aux petits nègres, il présentait cet aspect un peu renfermé du savant sédentaire
ue l’on rencontre chez nous entre le Panthéon et la Bibliothèque Sainte-Geneviève el qui ne connaît des secrets de la nature que ceux que veut bien fui livrer le jardin du Luxembourg. Avec cela il était un peu bedonnant et portait d'énormes lunettes.
Qu’un tel homme, connu pour ses mŒœurs polies et délicates, ait pu forcer d’une façon aussi grossière la porte d’une reine de la rampe habituée aux plus respectueux hommages, n’y avait-il poïnt là de quoi confondre Irène ? Cet homme avait certainement perdu la tête. Mais pourquoi ? Devait-elle se reprocher d’avoir été un peu coquette avec lui ? Irène n’en savait rien car Irène était coquette comme on respire,
Elle se renseigna : « Voyons, grand maître, expliquezvous. Seriez-vous devenu subitement fou ? »
Manoël déposa sur une petite table, près de lui, son glorieux bijou, puis il avala sa salive et prononça avec courage :
— Non! senhora... j’ai toute ma raison et c’est vous qui me l'avez rendue. Dans la promenade que nous fîimes hier, rappelez-vous ces mots qui tombèrent avec tant de volupté de votre bouche : « Il n’y a point d’autre raison au monde que l’amour ! »
— Mais c’étaient des mots, mon ami!
Se Des mots 1... Je sais ce que c’est que les mots !... J'en vends : je suis le grand maître des mots! mais ER nes re c'était que l’amour, Irène |...
prendre .. Ou plutôt vous allez me l’ap-
Ces mots audacieux autant qu'étranges étaient
$ pro- Html nie Ils eussent pu l'être en portugais deux Tahgues Fi a Irène parlait couramment ces fie à 14h Yant passé plusieurs années de son en- SbDonne et à Cadix où son grand-père était
Consul. Au reste, c’était là une des rai elle avait choisi l'Améri 1es raisons pour lesquelles que latine comme théâtre de ses
des petits oiseaux pour les
premiers triomphes transatlantiques. Le Camoëns et Lope de Vega dont elle connaissait par cœur les plus beaux passages avaient commencé ce que Molière, Hugo, Musset, Émile Augier, Alexandre Dumas fils et quelques autres devaient si bien achever.
lrène s'était assise en face de ce pauvre homme et de son désarroi amoureux. Il ne lui faisait pius peur, Elle en avait pitié. Dans cinq minutes elle en serait débarrassée, Elle le jugeait simplement tout à fait «timbré ».
— Monsieur, fit-elle avec condescendance, je pourrais me fâcher ! J'aime mieux vous pardonner des propos auxquels vous n'avez point réfléchi et une conduite inqualifiable que vous serez le premier à regretter. Seulement, c’est à une condition, c’est que vous allez partir tout de suite !...
— Non! répliqua-t-il avec un acharnement qui avait quelque chose de curieusement enfantin... Non! je ne partirai point. Je suis trop timide. Je me connais : jamais je n’oserai recommencer ce que j'ai fait ce soir.
— Ce que vous avez fait ce soir est grossier, indigne de vous, insultant pour moi!
— Jl en serait ainsi, répondit-il, en reprenant un peu d'assurance comme un écolier qui se ressaisit après le premier trouble d’un commencement d'examen... il en serait ainsi si la sincérité et la spontanéité de mon amour n’effaçaient ce que son explosion a pu avoir de trop brutal à vos yeux... La grossièreté apparente de l’acte disparaît devant la grandeur du sentiment qui l’a inspiré ! Songez à ceci, Irène : je vivais innocent et candide quand vous m'’êtes apparue telle une déesse descendue sur la terre pour faire vibrer un cœur qui ne se connaissait pas encore |... Vous m'avez pris par la main...
— Je vous ai pris par la main, moi ?
\ — Me causeriez-vous la douleur de lavoir déjà oublié 2... Ah! je vivrais cent ans, je vivrais éternellement que je la sentirais toujours, moi, à travers la peau tendre et parfumée de votre gant, cette main qui pressait la mienne sous les ombrages du Paseo Publico que vous trouviez «enchanteurs ».. Oui, cet instant était enchanté où, penchée sur moi, vous m’encouragiez de votre regard
qui me buvait l’âme.
it l'âme ? Savez-vous com-
— Mon regard vous buva ment cela s’appelle à Paris, cher monsieur, ce que vous
me dites là ? Cela s’appelle : faire de l'œil... soyez assuré, grand maître, que je n’ai jamais fait de l’œil à personne | — Madame, répliqua l’autre en secouant la tête.
je suis peut-être fou mais je suis sincère... ceci se passait devant le buste de notre grand poète Gonsalvez-Diaz, pendant que je vous récitais la poésie qu'ici l’on aime tant à redire comme un fervent cri d'amour pour la patrie : !
M ays a des palmiers verts
O6 chaltént les « sabias » (rossignols) aimables !.…
L'oiseau d’ailleurs, dans ses concerts, N’a pas de chansons comparables...
Notre ciel a des feux sans nombre, Nos prés nous donnent plus de fleurs,
Nos bois ont plus de vie et d’ombre, L'amour fait mieux butire les cœurs...
— Rappelez-vous, Irène (Son Excellence rapprocha sa chaise et Irène recula la sienne), rappelez-vous !.. A ces derniers mots : « L'amour fait mieux battre les cœurs », Votre main qui n’avait pas quitté la mienne eut une pression qui me fit défaillir. Il me sembla qu’un même sang battait dans nos veines, qu’un même rythme soulevait notre sein ! nous étions déjà unis devant Dieu, Irène ! Si des importuns n’étaient venus troubler ce moment divin, je serais tombé à vos pieds en vous disant : « Aimons-nous et que le monde soit oublié ! »
.M'e de Troie en était comme deux... Pardon! nous nignorons pas qu’une expression, une seule, pourrait donner un léger aperçu de l’état d’esprit de la reine de la rampe à cette minute qu’elle jugea la plus extravagante de sa vie, dans l’ignorance où elle était de sa prochaine destinée.
Mais dans le récit de cette héroïque aventure, où ë illustre la vertu de Mie de Troie, nous ne saurions user an vulgaire, emprunté à l’art inférieur de la à en à Disons simplement que Mie de Troie était
—— Mais, grand-maître, vous vous abusez étran écrin +: É gement | s’écria-t-elle. Tout ceci est du grec pour mdi, et je n’en-
tends point le grec, ce que je regrette, du reste 1... Je ne me suis aperçue de rien, moi l... Si je vous écoutais avec plaisir, si je vous ai encouragé d’une pression de main que vous avez peut-être simplement imaginée (car je vois que vous avez beaucoup d'imagination), c’est à votre poète, à votre poète seul, vous entendez, monsieur, au buste de bronze qui était devant nous qu’allait cette petite manifestation purement littéraire, veuillez le croire.
— Madame, ce n’était point le buste de bronze que vous regardiez ! Vous me regardiez, moi, et l’on ne m’a jamais regardé comme ça !
Là-dessus don Manoël se leva, en proie à une exaltation inquiétante. !
— Ahl... ne m’approchez pas ! ou j'appelle !.. s’exclama Irène.
— Je n’en suis plus à redouter le scandale, mais je crains de vous déplairel.… haleta le grand-maître. Rassurez-vous donc Je ne suis pas une brutel!... J'ai trop de confiance en vous, en votre cœur et en votre intelligence pour ne pas être sûr que vous saurez par” donner ja facon maladroïite d’un honnête homme qui s’est jeté ce soir dans l’amour comme on se jette à l’eau !.…
— Mais, monsieur, que voulez-vous donc ? qu’espérezvous donc? :
— Que vous me repêcherez, madame !... et que vous consentirez à vous unir à moi pour la vie !..
+ — Ah! par exemple !... rien que ça ?
:— Oui, madame, rien que Ça l... Je serais le dernier des misérables si j'avais forcé votre porte, poussé par un sentiment qui ne fût point éternel |...
— Mais, Excellence, c’est de la démence! Je suis mariée, moi !.. ;
__ Moi aussi, madame! mais pour des êtres d’exception comme nous, voilà une bien faible barrière que celle de la loi conjugale !.…. Et, à ce propos, Je répéterai des paroles que j'ai apprises avant-hier sur vos lèvres dans cette conversation éblouissante sur Famour, que vous présidâtes avec tant de grâce autoritaire, 2 pr thé de la préfecture, et d’où nous sommes sortis AR leversés. M. le préfet et moil Le préfet est allé pren
oi je suis allé rêver ! Chacun obéit à son tempérament. « Pour le véritable amour, disiez-vous, il n'existe point de vérités, de conventions, d'usages établis. 11 n’y a d’autres puissances que celle de l'adoration ou de l’immolation!.!. Ah! ce mot dans voire bouche! Avec quelle volupté vous en laissiez traîner toutes les syllabes, ô molle enchanteresse Ee: Immolezmoi donc, madame, si vous le voulez !.…. Mais laissez-moi vous adorer !...
Ce disant, M. le secrétaire perpétuel, les bras étendus, les mains frémissantes, avait fait encore quelques pas du côté d’Irène qui s’était rapprochée sournoisement de la porte de £a chambre car cette scène extravagante avait commencé dans le petit salon qui lui servait de boudoir, et elle se sauva en repoussant la porte à la volée...
Ouais ! Ehe faillit simplement écraser M. le secrétaire perpétuel sans parvenir à s’en séparer. Lui aussi s'était précipité... Pris entre la porte et le chambranle et de façon assez cruelle, il ne fit pas entendre un cri, bien qu’il eût perdu ses lunettes. I referma la porte comme il avait fait de celle du salon, se saisit de la clef qui alla rejoindre la première dams sa poche et s’assit bien sagement sur une chaise, sans que, cette fois, Irène l’en eût prié.
Au lieu de la désarmer, tant d’obstination avait fini d exaspérer la comédienne et Son Excellence entendit es nn qui, pour n’être point celles de Camille
étaient pas moins j = biéailien. P terribles pour un amour-propre
À quoi Manoël ne répondit qu’en ôtant son pardessus, | qu'il déposa avec soin sur le dossier de son siège, puis
. rassit, les sourcils durs sous un front de poupée de Il paraissait maintenant presque méch: e un enfant froidement rageur RE RS a a un coin parce qu’on l’a privé de dessert. I ne:sem- re aucun intérêt aux détails charmants d’une se J minine -qui <ussent peut-être achevé de bou “giher es sens. Il s'était détourné de la vision de ce T'ouvert qui attendait le repos de la déesse et il
une douche, m
Root dE DÉS EE Sd tt Aer dun de mu, RÉ dé
fixait avec une ardeur qui touchait à l’hypnose le bout de ses escarpins vernis. Entendit-il Irène qui lui disait :
Es Si, dans cinq minutes vous n'avez pas cessé cette horrible plaisanterie, j’appellerai à mon aide, en dépit du scandale qui retombera tout entier sur vous et dont les vôtres, que vous chérissez, votre femme, vos filles, songez-y une dernière fois, monsieur, seront les premières victimes !
Les cinq minutes s’écoulèrent. Il n'avait pas bougé. Il nc bougea pas.
Des perles de sueur nées de sa fureur contenue et de son impuissance, car quoi qu’elle en dît, elle redoutait encore plus le scandale pour elle que pour son tyrannique visiteur, coulaient des tempes de notre Célimène nationale. Elle songeait avec effroi à sa réputation compromise, à l'éclat de cette stupide aventure si elle était connue en Europe, à la joie de ses ennemies, aux potins du Foyer des Doyens, et surtout à ce que pourrait en penser l’énigmatique Octave, son mari, dont elle n’avait pas encore eu le temps de pénétrer le véritable caractère et dont le scepticisme de parade était fort capable de lui réserver de redoutables surprises.
Ne sachant plus à quoi se résoudre, elle glissa devant elle la petite table où Sylvie avait comme tous les soirs préparé un en-cas coquettement servi dans des coupes et des corbeilles chargées de fruits. Une demi-bouteille de champagne plongeait dans un seau à glace... Irène soupa, bièén qu'elle n’en eût point envie. Elle tenta un rapprochement qui, dans sa pensée, pouvait être le retour de M. le secrétaire perpétuel à la vie civilisée : « Si le cœur vous en dit, partagez avec moi ce frugal souper. Vous voyez que je suis sans rancune, et après tant d’extravagances, nous ne nous en quitterons pas moins bons amis. Allons ! grand maître ! un bon mouvement... »
Elle put croire qu’elle avait réussi. La dangereuse
immobilité du Brésilien cessa comme par enchantement.
Et comme, en se levant, don Manoël de Carangola montrait autant de calme qu'il avait eu tout d’abord de folle agitation, Célimène se crut sauvée. Tout de même, il ne lui répondait pas. Seulement, il ôtait son habit
et l’accrochait tranquillement à l’espagnolette de la fe: AR reine de la rampe, les joues en feu, se dressa dans un mouvement indigné qui lui eût valu tous les suffrages de la critique, si, ce soir-là, la critique avait été invitée.
— Ah! cela est trop fort! s’écria-t-elle. Cette fois je vais appeler et vous faire jeter à la porte PRE
Manoël se débarrassa de son gilet, toujours sans proférer une parole...
— Mais savez-vous bien, monsieur, que je porterai plainte à la police, à votre police ! Du reste, je vais en-
voyer chercher le préfet !
Manoël ôta ses bretelles et passa derrière les rideaux
du lit.
— Enfin, monsieur, votre conduite, qui était odieuse, devient indécente ! que faites-vous encore ?
Manoël ne répondit pas davantage, mais un pantalon dépossédé de son propriétaire vint tomber au milieu de la chambre.
Quelques secondes plus tard don Manoël était couché! - couché dans le lit de notre Célimène nationale!
Irène poussa un nouveau cri plus sourd cette fois, quelque chose comme un râle d’indignation, se laissa tomber sur un siège et eut des larmes de rage. Manoël n'en paraissait nullement ému. Il était étendu dans ce lit comme dans le sien, y prenait son aise et semblait tout prêt à y goûter un repos réparateur après les fortes émotions de cette exceptionnelle soirée.
Il lui tournait le dos, le nez contre la muraille. Mais Irène ne le regardait plus. Elle fixait le pantalon qui était Venu S’affaler à ses pieds. Elle se rappelait le bruit ar- 5 de qu’il avait rendu... Les clefs !... Le salut était
Avec des ruses d’apache, elle tira jusqu’à elle cette Fe du vêtement du grand maître sans faire entendre * moindre bruit, puis, dominant sa répugnance, elle sa Pencha et glissa une main toute moite de fièvre dans = Poche où se trouvaient les clefs. Elle parvint à s’en Sir sans que Manoël S’aperçût de rien. Jrène se re-
dressa et resta »
quelques ins tremblait de hab q tants sans un soufile. Elle
Quand elle se sentit un peu plus forte, elle se leva, et mit cinq minutes à gagner la porte.
Elle eut le bonheur de voir la première clef dont elle se servit, tourner dans la serrure sans la moindre diffculté. La porte, ouverte avec mille précautions, ne cria point. Irène se contenta de la repousser et traversa le petit salon sur une carpette de nattes qui étouffait le bruit de ses pas. Quelques secondes plus tard, elle était dans la galerie. Elle bondit vers l’escalier et s’en fut se réfugier, haletante, dans la chambre de Sylvie, qui était à l’étage supérieur.
. La soubrette ne parvint que difficilement à calmer sa maîtresse, qui suffoquait, avide d’une vengeance éclatante et rapide. Finalement la sagesse l’emporta, qui conseillait le silence sur cette incroyable aventure.
Toutes deux se mirent à la fenêtre pour assister au départ de don Manoël, lequel n'avait plus aucune raison de rester dans un appartement d’où Irène s’était enfuie.
Hélas ! les dernières heures de la nuit s’écoulèrent sans que les deux femmes eussent vu s'éloigner l’affreux homme.
La porte de l'hôtel restait close et une certaine teinte cendrée, au-dessus de leurs têtes, annonçait la prochaine aurore, qui en ces pays est brusque et éclatante.
— Jl faut qu’il s’en aîlle avant le jour ! gronda Jrène.
__ C’est mon avis, déclara Sylvie, mais nous n avons pas de temps à perdre... si vous me le permettez, madame, je descendrai voir ce que fait notre énergumène |... :
Et elle s’en fut. Mais elle remonta presque aussitôt.
— Ah! Madame! Il dort comme un petit angel
C'est inouï! Et vous n'avez pas essayé de le réose l'ai secoué, madame !.… Il m'a demandé nr - qu’il était ! et quand je la Jui ai eu dite, il a ee qu ns ne se levait jamais avant sept heures !.….. -des |
: le dos. ; Gi Lami c’est abominable !.….. Redescendez Fe ee Sylvie... A nous deux, nous en viendrons peu pe trouvèrent don Manoël qui s'était rendormi, la
qui semblait sourire à tous les
bouche entr’ouverte, et
saints du paradis.
Elles le sortirent assez rudement de son rêve...
— Voici le jour ! lui jeta Irène, avec une figure tragique.. Le scandale peut encore être évité! Partez! Il se retourna à nouveau du côté du mur, ramenant sur Jui le drap dont il s’enveloppa d’un geste plein d’im-
patience.
Alors, comme deux furies, elles s’emparèrent de lui, Jui mirent de force son pantalon, son habit, ses chaussures, le coiffèrent de son chapeau et ne le lâchèrent que dans le vestibule où elles le remirent entre les mains du concierge qui passait ses bretelles et auquel Irène promit un royal pourboire s’il se taisait et s’il ramenait Son Excellence à domicile.
Le grand maître s’était laissé faire sans protestation, ne les aidant d’aucune sorte, mais ne se défendant point, Le majordome dut le porter dans une auto, comme un pantin. Quand la voiture se fut éloignée, Irène à sa fenêtre fit : « Ouf! » et tomba dans les bras de Sylvie qui dut iongtemps lui lotionner les tempes et la frictionner au gant de crin pour la faire sortir de son évanouissement,.
IT
Où IRÈNE DE TROIE (DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE) CROYAIT EN AVOIR FINI AVEC DON MANOEL DE CARAN- GOLA ET OÙ ELLE S’APERÇOIT QUE SON AVENTURE NE FAIT QUE COMMENCER.
Quarante-huit heures se passèrent sans qu’frène entendît parler du grand maître.
La veille, elle avait remporté un gros succès dans La Mégère apprivoisée et elle n’avait point aperçu Manoël au théâtre municipal. Aucun écho désagréable ne lui était revenu de son affreuse aventure et elle commençait de se remettre de tant d'émotions, quand Sylvie pénétra dans son appartement, lui montrant un visage ravagé. :
— Qu’'y a-t-il, Sylvie ? Est-ce que ce fou serait revenu par hasard ?
— Non, madame, mais je crains que ce ne soit pis!
Irène, qui était à sa toilette, laissa tomber sa houppette à poudre de riz : .
— Et quoi donc peut-il nous arriver de pis que l’événement extraordinaire qui m’a mise aux prises avec ce fauve à lunettes, pourriez-vous me le dire, Sylvie ?
— Madame, il y a là sept dames qui vous demandent !
— Sept !.. En vérité, elles sont sept ! Vous les avez bien comptées, Sylvie ?.. Eh bien, ma fille, elles seraient douze, elles seraient vingt-quatre que je les accueillerais certes avec plus de plaisir que ce fou de Carangola…
— Madame, j’ai cru reconnaître, d’après ce qu’on m en a dit, la grande maîtresse et ses six filles ! pe
Irène pâlit, se leva, s’enveloppa dans les plis d’une
ambre lamée d’or et d'argent et
magnifique robe de cl dressa un front tragique : ou
__ Vous croyez !... Cette dame ne vous a donc pas dit
nom ?
se Non, Madame ! Elle m’a dit simplement ceci : « Vous direz à votre maîtresse qu’il y a là sept dames qui demandent à être reçues par elle tout de suite, c’est une question de vie ou de mort. » |
__ Une question de vie ou de mort ! fit entendre Irène d’une voix un peu sourde... mais elle ajouta aussitôt sur un ton plein de noblesse : « Croient-elles donc m'épouvanter ? »
Ah! Irène, pour de tels gestes, vous avez été acclamée à la scène ! mais là, vous saviez que mille regards fixaient un émoi qui vous était, d’ailleurs, dicté par le texte et l’on disait de vous : « Quelle artiste ! quelle admirable interprète ! » qu’eussent-ils donc dit ceux-là qui ne vous jugeaient que sur l'éclat que vous saviez donner à des oripeaux littéraires s’ils vous avaient vue toute seule, dans cette chambre d'hôtel, en face d’un destin menaçant. Ce n’était point pour Sylvie, n'est-ce pas, que vous déployiez cette harmonie dramatique dans une attitude où resplendissait une belle âme dans un beat corps ? C'était pour vous toute seule cette grandeur et cette magnanimité ? Vous saviez pourtant tout © que l’on peut craindre du bouillonnement de la vengeance Fes des artères portugaises, surtout quand elles ont 4 un long stage au Brésill.!, Sept ! Elles étaient sept. is vous demander raison d’un outrage dont Vous. tee se près innocente! Sept dont six à vouloir : Le pi Fe et l’autre un époux qui avait été jusqu'au A te a e votre arrivée l’honneur de sa famille CS ue De PASS !. Sept tigresses altérées de, V6 ependant, ce fut en vain que Sylvie se jela
Uux en vous suppliant de faire chasser ce trou- Peau redoutable : « Faites entrer! à Et elles énttérent. er ! » ordonnâtes-vous.
vie s’ ‘ Da ne son oreille derrière la porte de A.
“ement du reste, car elle ne recueillit que
des échos ort s passionnément. d’une scène qui semblait l'intrig” ! x
Pendant ce temps, Irène aussi blanche que le marbre de Paros mais aussi ferme que lui, considérait l’étrange défilé avec une majesté de statue.
D'abord ce fut dofa Maria, la mère, énorme dans les atours d’un autre âge, qui sans daigner s’incliner se nomma et présenta ses six filles, noires comme des taupes, avec des yeux magnifiques qui brûlaient d’une flamme candide et ténébreuse. Elle les nomma en commençant par l’aînée qui pouvait avoir dix-huit ans : Léonora, Virginia, Angelina, Isabella, Flora, Rosalia. Elles étaient toutes attifées de façon fort somptueuse mais vieillotte. Dans une cité toute moderne, qui est l’une des plus grandes et des plus belles capitales du monde, où le luxe n’est en retard sur aucune mode européenne, Irène pouvait s'étonner de voir pénétrer chez elle cette collection de portraits de famille qui exposait avec une ampleur orgueilleuse maïs désuète, le damas, l’indienne, la perse et le madras.
On devait avoir chez M. le secrétaire perpétuel des caisses pleines de ces vieilleries qui ont fait le triomphe de nos arrière-grand’mères, où puisait pieusement, traditionnellement et économiquement la sévère doña Maria, renommée pour sa vertu combative, pour une austérité tyrannique qu’el® faisait partager à son entourage suivant les préceptes de son ancêtre don Luiz de Beja, célèbre pourvoyeur d’autodafés. Sa charité était effroyabie. On racontait que pour ses œuvres elle faisait l’aumône, un poignard au fond de son sac à main. Doña Maria, telle que nous la connaissons maintenant, expliquait un peu les vingt ans de sagesse forcée de don Manoël, son époux, l'amour de celui-ci pour les petits oiseaux et sa folie d’un jour.
— Mademoiselle, dit-elle à Irène, ne vous étonnez pas de me voir chez vous avec mes six filles ; cette démarche m'a été dictée par mon confesseur !
— Je n’ai pas eu à consulter le mien pour vous recevoir, madame, car je n’en ai pas! répondit Irène avec non moins de hauteur que son interlocutrice. Veuillez vous asseoir.
— Non madame! c’est à vos genoux que mes filles viennent vous demander de leur rendre le père que vous
mes filles ! à genoux devant
leur avez pris !.….. À genoux,
mademoiselle ! ere ; Obéissantes, Léonora, Virginia, Angelina, Isabella, Flora et Rosalia tombèrent à genoux et leur front touchaît le tapis comme à la chapelle il touchait la dalle devant l’image de la Vierge qui avait conçu sans pécher. — Mais, madame, s’écria Irène, effarée de cette scène à laquelle elle était loin de s’attendre, je ne vous ai rien pris du tout, moi! Votre mari n’est donc pas rentré chez lui 2... Je l'y ai pourtant fait porter après lavoir chassé de chez moi !.… — Mademoiselle! Son Excellence le grand maître a commencé la grève de la faiml!... Depuis trois jours, il refuse toute nourriture | Irène ouvrit des yeux immenses. Elle ne comprenait pas !.. Elle ne pouvait, elle ne voulait pas comprendre !.. Doûa Maria implacable continuait : | — Sourd à la prière de sa femme, aux supplications de ses filles, il repousse le pain qu’on lui tend ! Sur mes instances, notre évêque, qui est aussi notre ami, est venu à son chevet et lui a fait entrevoir les flammes de l'enfer qui l’attendent pour son supplice éternel s’il s’obstine dans son suicide ; il n’a répondu au saint prélat qu’en se retournant contre le mur !
we El madame ! c’est une manie ! faites-le coucher dans un « lit de milieu »!... Qu'est-ce que vous voulez He LS een dise, moi !... je ne suis pour rien dans cette — Pour rien ? madame! i é L .… pour rien ?.. En vérité v £ RS ie) RS à at cette histoire 2... Et la façon ré i Paseo Publico, AE Le à S ue sous les ombrages du — Oui, je sais, le buste 4 j 1, salvez Diaz |... Ah ! il vous À .
SE et tout dit, madame ! HE ar Es ien ! madame, s’i “ savoir. dés Vanne .: : “a re a tout dit, vous devez PRE t qui do ù ...
de belles et nee Re ob a : Rysdes sans le sav x es créatures qui, quelquefois oir font l’œuvre du démon !…
— Madame ne trouvez-vous point que cette scène ridi-
cule a suffisamment duré ? j
rester éternellement ne à ne pr à moi, je vous déclarerai bien franchement Gi dan st assez de tous les Carangola de la terre 1.
da sou noir jaillit de la sombre prunelle de dofña
— Ah ça, mais, mademoiselle, croyez- à pour mon plaisir que je suis ici ? DE
— Ce n’est assurément pas pour le mien !.….
— Croyez-vous que c’est pour le leur que mes filles vous supplient à genoux comme on prie la madone !
— Ah! maman ! elle est belle comme elle! soupira la voix d’ange de la petite Rosalia, la dernière-née.. 11 faut pardonner à papa !
— Mais enfin, madame, pourquoi me supplient-elles ? Et que me voulez-vous ?.. pourrais-je le savoir ?
— Oui, mademoiselle, quand elles ne seront plus là 1.
— Alors, pourquoi les avez-vous amenées ?
— Pour que vous ayez pitié d'elles !
— Mais encore ?.…
— Pourriez-vous les faire entrer dans une autre pièce ?
— Qu'’elles entrent dans ma chambre !.. fit Irène très énervée et qui avait hâte d’en finir.
Elle poussa la porte brusquement et fit, Cu coup, une bosse au front de Sylvie.
Leonora, Virginia, Angelina, Isabella, Flora, Rosalia se relevèrent, saluèrent avec révérence, et pénétrèrent dans la chambre, les yeux baïssés sous le regard maternel :
— Allez, mes filles, c’est pour le salut de votre père et priez !… Surtout, ne regardez rien !
Irène avait refermé la porte. Elle était, comme on dit, d’une humeur de chien. Elle s’attendait à du tragique. Elle y était prête. Elle n’avait rencontré que du grotesque. Elle en soufirait épouvantablement. Elle était hors de sa voie, elle eût préféré un coup de couteau s’il avait été bien donné, avec un beau geste.
— Eh bien! madame ?.…
Dans la chambre, les six petites Carangola s'étaient agenouillées à nouveau, en rond, et, sortant de partout
des médailles et des scapul
d’étranges litanies.
Site les regardait avec ahurissement.
Elle comprenait de moins en moins ce qui se passait. Tout à coup des éclats de voix vinrent frapper son oreille. C'était, à n’en pas douter, Sa maîtresse qui se disputait avec Madame la secrétaire perpétuel, mais comme cette dispute avait lieu en portugais et que Sylvie n’entendait point cette langue, ces échos n’apportaient rien de précis à la curiosité de la soubrette. Les éclats redoublèrent et aussitôt, sur l'initiative de Léonora, toutes ces demoiselles reprirent leurs litanies avec une fureur nouvelle, jetant au ciel des Sancla Maria ! assurément moins comme une prière que comme une menace.
Sylvie dut se boucher les oreilles, mais en dépit de cette précaution, le bruit devint tel entre le salon et la chambre que, perdant la tête et croyant sa maîtresse en danger, elle ne put s'empêcher d’ouvrir la porte. Dans le moment, la grosse dame traçant dans l'air un signe terrible qui était celui de la croix semblait exorciser Irène tout en proférant un charabia rauque et sauvage où roulaient en pagaïe Jes noms de tous les saints du calendrier. De son côté, Irène de Troie paraissait tout près de la suffocation, et jetait, dans un geste où le mépris le disputait à la rage mais où l’art et la beauté trouvaient encore leur compte, un document dont 1es morceaux vinrent cribler comme autant de confettis le masque boursouflé de son Erinnye.
o nn ru LS Un affreux silence succéda à cette Dofña Maria Se as les deux partis se séparèrent, a ses jupes d’un mouvement que la mode actuelle a fait depuis beau tem blier et sortit le front altier suivi d j Aa saluèrent point. Ell ; ie de ses six filles. Celles-ci ne RE a Énaeec es avaient le port de tête de leur mère ir: iSsaient plus cette dame devant laquelle elles s'étaient agenouillées. Sur le seuil, dof SE pour promettre l’enfer à I uil, doña Maria se retourna lui tirer la langue. rène et la petite Rosalia pour Sylvie se précipita et ferma la porte.
Irène, é s'était SEE te, le corps épuisé, des larmes aux yeux, SAolr Sur le divan. Sylvie se jeta à ses pieds,
aires, avaient commencé
prit dans les siennes ses belles mains au’elle caressa doucement et demanda :
— Que voulait-elle donc, cette affreuse femme ?
— Ah ! vous ne le devinerez jamais, ma bonne Sylvie ! émit Irène dans un soupir où il y avait tout le désespoir du monde.
* Elle est venue me supplier de « céder » aux désirs de son mari |