I. — La fatigue physique
Chez les sujets héréditaires, le système nerveux, irrité par un travail musculaire trop prolongé, ne se répare que lentement ; l’exercice poussé à l’excès produit l’effet d’une « épine ». Chez eux, les princi-
pales fonctions, circulatoire, respiratoire, hépatique, rénale, glandulaire, cutanée, etc., sont quelquefois, sinon toujours, compromises par un ralentissement de la nutrition; d’où les auto-intoxications, l’élévation de la température centrale, et leur action sur les centres nerveux déjà épuisés par l’hérédité ou par une fatigue professionnelle, psychique, etc.
Les psychoses qui, chez les sujets sains, succèdent à l’état d’euphorie apparaissent chez les sujets « fatigués ® plus rapidement que chez les sujets sains. S il était possible d’évaluer pratiquement le coefficient de résistance psycho-dynamique de chaque personne, on gaspillerait moins de forces.
L’empirisme et l’observation nous apprennent que tout entraînement qui provoque la fièvre pendant plusieurs heures, qui supprime l’appétit et le sommeil, qui augmente la soif, qui énerve, qui fait maigrir trop rapidement, etc., est un entraînement intensif qu’il faut modérer, sinon supprimer, jusqu’à ce que la fatigue soit passée. Cette fatigue peut être surajoutée à une fatigue préexistante et dont les causes sont nombreuses. Nous allons en citer quelques-unes.
Fatigue d’origine de croissance. — Tous les enfants, par le seul fait de leur croissance et surtout au moment de leur puberté, peuvent être considérés comme en état de moindre résistance. Chez les débiles, .et ils sont nombreux, le surmenage intellectuel et physique provoque des désordres sur lesquels les médecins ont appelé l’attention des familles et des maîtres de l’enseignement. En combattant le surmenage intellectuel et en conseillant comme remède l’éducation physique, l’Académie de médecine a ouvert la voie aux abus, parce qu’elle omit de donner en
même temps des règles fixes d’entraînement physique à une jeune génération d’autant plus ardente qu’elle avait été plus retenue, et cela au moment môme où un nouveau mode de locomotion facile et agréable, la vélocipédie, venait la tenter si fortement. L’enfant ne peut pas et ne doit pas pratiquer les sports violents ou de longue durée.
Une mère, répondant à une enquête que j’avais ouverte sur l’usage de la bicyclette, m’apprenait que son enfant, petit Parisien âgé de dix ans, qui pratiquait la bicyclette, faisait très bien ses devoirs quand les routes étaient bonnes, et très mal quand elles étaient détrempées. — Le travail intellectuel est en raison directe de la force musculaire dépensée. Une petite fatigue le facilite , une fatigue plus grande l’atténue, ainsi que nous le constaterons plus loin pour la fatigue d’origine musculaire qui peut compromettre des succès aux examens. — Les enfants sont des réactifs très sensibles, la fatigue s’accuse chez eux par de l’inappétence, une faiblesse générale, des sueurs profuses, une impuissance de l’attention, un sommeil agité, par des rêves pénibles, des cauchemars ou même du somnambulisme.
Chez certains, le besoin d’excitation violente est tel qu’il peut se transformer en obsession'.
Un jeune garçon à hérédité nerveuse, atteint de ludomanie, commence à canoter dès l’âge de treize ans Il passe tous ses moments de liberté sur l’eau, menant defront un entraînement violent et ses études. — De treize à vingt ans, c’est-à-dire en sept ans, il couvre 7 442 kilomètres, soit à l’entrainement, soit en courses nautiques, Si on ajoute à ce total celui des
(1) Ph . Tissié. Un cas d'impulsion sportive ou ludomanie. Loc. citato.
courses faites à pied pour se rendre au garage ou pour s’entraîner, on peut évaluer à 9 208 kilomètres la distance parcourue et pour laquelle le cœur a dû faire effort. La vitesse moyenne des courses en canot était de 15 kil. 500 à l’heure.
Malgré le surmenage, des hémoptysies, de la fièvre, du dégoût, de l’ennui, de l’hébétude et des atteintes d’amnésie; malgré la raison qui lui conseille quelquefois de s’arrêter, une force supérieure le pousse vers la rive, il monte en bateau, et le seul fait de voir les avirons et de les mettre en main lui procure une jouissance telle qu’il oublie tout : raison, famille, santé. Son cœur se surmène et lui impose un repos très court avant d’entrer au régiment. Bien que n’ayant qu’une année à faire comme fils de veuve, il risque le conseil de discipline pour des simulations, afin d’être réformé et de remonter plus tôt en bateau. Il est vraiment réformé pour un rétrécissement mitral, et aussitôt il reprend l’entraînement.
L’oncle de ce jeune homme était atteint de la même passion; il dut promettre à sa jeune femme, au moment de se marier, de ne plus remonter en bateau; il promit, et aussitôt il devint aphone. Mais, un jour, il recouvrit la voix pour quelques heures : ce fut quand il assista à la première course de son neveu. Il avait fait pour cela un très long voyage ; mais, la course finie, il redevint aphone,
Ce sont surtout les « nerveux » qui s’adonnent avec passion aux exercices du corps chez les enfants comme chez les adultes. Ils ont besoin d’un excitant qu’ils trouveut dans le mouvement.
Les auteurs sont d’accord pour admettre que l'hystérie débute vers l’àge de sept ans, mais qu’elle se manifeste surtout de dix à vingt ans, son maximum allant de quinze à vingt ans, c’est-à-dire du début de
la puberté vers la fin de la plus grande évolution de l’individu.
On sait que l’hystérie 1 peut se cacher sous des formes frustes que réveille la fatigue due à la croissance rapide, à un travail intellectuel trop soutenu, à un régime alimentaire mal compris, à une émotivité trop grande, à l’abus des exercices physiques, à un choc nerveux, etc. Un adolescent de seize ans hypnotisable, ayant des stigmates d’hystérie, fait une chute sur la tête dans un gymnase en s’élançant en l’air d’un trapèze à un autre; il perd connaissance; au réveil, il est atteint d’amnésie rétrograde et d’une impotence pour tout travail intellectuel. Bon élève du lycée où ils suivait les cours pour se présenter à l’École polytechnique , il est obligé de cesser ses études.
Le nombre est grand des enfants du peuple porteurs de stigmates de dégénérescence, tels que voûte palatine en ogive, implantation défectueuse des dents, asymétrie crânienne, modification dans la sensibilité sensorielle, émotivité très prononcée, etc.
Chez les dégénérés instables, la fatigue peut provoquer des actes impulsifs, que cette fatigue soit due à une cause physique, tel que l’exercice; intellec-
(1) « J’ai eu l’occasion de faire remarquer, dit M. Feré, que l’état dynamique d’une hystérique est comparable à celui d'un sujet sain sous l’influence de la fatigue. Ces agents dynamogènes ont une action plus marquée sur un sujet fatigué que sur le même sujet à l’état de repos et s’ils sont d’une efficacité plus marquée chez des hystériques, c’est que les sujets sont toujours dans un état de faiblesse irritable en raison de la dégénérescence dont ils offrent les stigmates multiples.
« Chez les sujets normaux lorsque le premier effort est fait au commandement, on voit sur les courbes l’elTet de la mise en train : on remarque que l’amplitude de la contraction augmente dans les cinq ou six premiers efforts. >•
Féré. Hystérie et fatigue. Comptes rendus des séances de la Société de biologie. Séance du 25 juillet 1885, p. 497.
tuelle, tel qu’un travail trop grand; psychique, telle que l’émotivité. J’ai vu un exercice de gymnastique trop violent, trop prolongé ou trop difficile, demandant une certaine somme d’attention comme l’étude des mouvements de la boxe ou du bâton, une marche à jded trop longue, un devoir d'arithmétique, l'audition d’une musique trop bruyante où les cuivres dominaient, un excès de table, une frayeur subite, une grande contrariété, une émotion vive quelconque provoquer des actes impulsifs se traduisant par un besoin de marche, des colères violentes, des éructations, des expressions ordurières, des lancements d’objets à portée de la main ou de crachats, du mutisme absolu, de la brutalité, de l’entêtement, des cris, des miaulements, des répétitions de mots, de l’inconscience morale etc.
Chez les épileptiques, la fatigue provoque des crises. Je suis porté à admettre cependant qu’un exercice modéré, dosé d’après le coefficient de résistance du sujet au moment de l’action, peut tonifier son système nerveux. J’ai cité ailleurs - le cas d’un jeune épileptique atteint du petit mal à la suite d’une croissance trop rapide. Chez ce jeune garçon, la crise s’annonçait par le renforcement d’une idée, née au hasard et qui tout à coup envahissait son cerveau en déplaçant toutes les autres idées. Le malade pouvait chasser quelquefois par la volonté cette idée pathogène, grâce à une autre idée qu’il renforçait à son gré, opposant ainsi violence d’idée à violence d’idée. S’il réus-
(1) Ph. Tissié. Un cas d’instabilité mentale avec impulsion morbide traité par la gymnastique médicale (Archives cliniques de Bordeaux, n° 5, mai 1894).
(2) Ph. Tissié. Action inhibitrice de la volonté sur les attaques d’épilepsie (Congrès des médecins aliénisles et neurologistes de France. Bordeaux, 1895, p. 240).
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sissait, la crise avortait, sinon elle suivait son cours. Des exercices musculaires dosés avaient heureusement modifié l’état de ce jeune malade.
J’ai pu constater sur d’autres sujets, atteints de la même affection, que les mouvements des bras avec essoufflement par arrêt de la respiration comme dans les suspensions aux barres fixes, les soulèvements de poids, la progression aux parallèles en s’appuyant sur les mains, les bras raidis, etc., provoquaient des crises dans le courant de la journée ou le lendemain. Il en était de même pour la course à pied, soit sur plancher, soit dans le sable, soit au plein air quand elle essoufflait et fatiguait.
Fatigue d’origine professionnelle. — La fatigue professionnelle est physique ou intellectuelle. Le peuple est tributaire de la première, la bourgeoisie est tributaire de la seconde. Les manifestations pathologiques surviennent d’autant plus rapidement que le sujet est un « fatigué » héréditaire.
Voici, par exemple, le cas d’un charretier taillé en hercule: « ne connaissant pas sa force », soulevant sans paraître fatigué des caisses, des barriques, des colis plus ou moins lourds, il continue à abuser de sa puissance musculaire, quand, un jour, il se sent fatigué. Il rêve alors, une nuit, qu'il devient fou, et à partir de ce moment naît une obsession de folie qui le poursuit partout. Il n’a plus de goût au travail, sa force musculaire est amoindrie. Un traitement et un régime alimentaire spéciaux le rétablissent ; il peut reprendre ses travaux, mais désormais tout excès lui est interdit, car aussitôt qu’il se fatigue, qu’il veille ou qu’il mange trop, réapparaît l’obsession généralement précédée du même rêve pathogène.
M. J. Maréchal1 a observé les élèves de l’école de canonnage de la flotte. Ces apprentis ont besoin de posséder de grandes qualités physiques et intellectuelles. Le service est très fatigant, l’intégrité des organes des sens est absolument nécessaire, la suractivité musculaire et intellectuelle est constante, huit mois durant. M. Maréchal fait de l’intégrité de l’appareil respiratoire un facteur important de la résistance à la fatigue. Le maximum d’efforts qu'un servant doit produire dans l’exercice du canon est de 28 kilogrammes, la moyenne est de 21 kilogrammes. En deux heures d’exercice un apprenti dépense une force utile variant entre 27.713 et 8.646 kilogrammètres, demandant 441 à 136 calories. A ces déperditions d’ordre physique s’ajoutent les pertes d’ordre psychique par effort de l’intelligence, pour l’attention soutenue que doivent prêter, pendant quatre heures chaque jour, tant à l’exercice qu’à la théorie, des hommes dont l’éducation est à peine ébauchée. Aussi tout apprenti canonnier dont la constitution n’est pas très bonne, avant son entrée au vaisseau-école, y périclite fatalement, et les faibles y présentent, au bout de quelques semaines, les signes indubitables de la décadence organique, qui aboutit à la maladie ou à la misère physiologique.
Quant au surmenage intellectuel, pour arriver à une situation, ses manifestations psychiques sont trop connues pour qu’il soit besoin de citer des exemples. Les fatigués héréditaires paient un large tribut aux psychoses. Un adolescent, fils d’alcoolique, employé dans une administration de l’État veut se préparer au baccalauréat, bien que n’ayant qu’une instruction pri-
(1) J. Maréchal. Considérations médicales sur les apprentis canonniers du vaisseau-école « le Louis XIV >. (1865-1867). Archives de médecine navale, juin 1868, n° 6, p. 455.
maire; il travaille beaucoup en dehors de ses heures de service ; son hygiène alimentaire est défectueuse ; il est pauvre; il veille et se surmène ; il arrive au baccalauréat, qu’il passe avec mention. 11 a dix-lmit ans ; encouragé par ce succès, il veut atteindre aux licences ès sciences, car renseignement l’attire. Nouveaux efforts, nouvelles fatigues par des veilles prolongées, mauvaise hygiène. Plus il étudie, plus il veut étudier ; son champ psychique s’élargit ; cependant les moindres détails commencent à prendre une importance trop grande, ce jeune homme ne veut pas écouter les conseils de ses amis et s’arrêter, d’autant mieux qu'il a obtenu la licence ès sciences physiques, celle vers laquelle il était le plus facilement attiré par ses aptitudes. Il prépare la licence mathématique, plus abstraite, plus dure, et un beau jour, tout à coup, il est atteint d’hallucinations de l’ouïe, delà vue, du tact et d’idées de persécution. Le repos à la campagne et un traitement sérieux le guérissent au bout de quelques mois. Il se met de nouveau au travail, il obtient la licence mathématique. Mais la carrière est encombrée, il veut arriver au professorat et il prépare l’agrégation de physique. Alors recommence la surchauffe d’un cerveau fatigué, même surmenage, même exacerbation psychique.
Il échoue à un premier concours ; il va passer quelques semaines au bord de l’Océan, mais il reprend ses travaux dans de mauvaises conditions, car le grand air du large l’a fatigué. Quelques mois plus tard, les idées délirantes surgissent ; pour la seconde fois, la folie le saisit, et alors commence pour ce pauvre garçon le défilé du long et pénible cortège des hallucinations terrifiantes et des phobies. Mais il ne sombre pas, un long traitement lui permet de rentrer de nouveau dans la vie. Cette fois, se rappelant les
angoisses passées, car il se souvient de tout ; assagi par l’expérience, il ne courra plus aussi violemment vers un diplôme fantôme qui, fuyant en raison de la poursuite, n'avait fait qu’augmenter l’ardeur de la lutte.
En 1876, la commission des employés photographes se réunit à Paris, un jeudi, soir d’une journée d’été très chaude pour traiter diverses questions ayant rapport à l'organisation de l’Exposition universelle. Le jeudi est le petit dimanche des photographes qui, ce jour-là, ont beaucoup plus de travail que les autres jours de la semaipe.
A peine la séance avait-elle été ouverte que les chaises volèrent en l’air, la discussion avait dégénéré instantanément en violences. Le président leva aussitôt la séance et remit la réunion à deux jours plus tard. Le surlendemain tout le monde ignorait ce qu’on avait fait l’avant-veille car il ne restait qu’un souvenir très confus de la scène.
La réunion put se tenir, elle fut très calme.
La cause du tumulte avait été la fatigue professionnelle d’uue journée surchargée, pendant laquelle tous les employés avaient, chez leurs patrons, respiré des vapeurs d’éther, la photographie au gélatino-bromure ne date que de 1880. Ainsi surchauffés par la chaleur du jour, excités par l’éther et fatigués par une forte journée de travail, les photographes avaient non seulement agi en impulsifs, mais ils avaient été atteints d’amnésie collective, puisque, deux jours plus tard, ils ne possédaient qu’une conscienôe très obtuse de ce qui s’était passé *.
Fatigue d'origine musculaire. — L’impotence aux
(I ) Communication orale de M. Fernand Panajou, photographe à Bordeaux, qui assistait lui-mème à la séance.
Pii. Tissik. — La fatigue.
travaux intellectuels, après un exercice musculaire trop violent ou trop prolongé, est connue.
Quelques sujets uerveux doivent môme opter entre l’exercice physique et les travaux de l’esprit quand ceux-ci demandent une certaine attention, car il leur est impossible de bien coordonner leurs idées, souvent même survient un besoin irrésistible de sommeil.
Mais la fatigue provoquée par un travail musculaire n’a pas toujours et forcément une action sur les centres psychiques, elle peut atteindre les muscles eux-mêmes par l’intermédiaire des centres moteurs cérébro-spinaux : elle se révèle par de l’hypoesthésie ou de l’hyperesthésie musculaire ; dans ce dernier cas, le moindre travail physique provoque des contractures de certains groupes de muscles en même temps que des attitudes vicieuses.
Phénomène étrange, le sujet, dans certains cas, ne paraît nullement fatigué ; il se sent fort, ayant l’impression d’une puissance qui s’accumule en lui et qu’il n’arrivera jamais à dépenser. Il se livre alors aux exercices physiques, et plus il les pratique, plus s’accentue l’hyperesthésie musculaire avec contracture. Il est des hystériques qui, n’ayant jamais ressenti l’impression de fatigue, font tout pour la connaître. La fatigue, n’atteignant pas les centres psychiques, paraît être inconsciente et localisée probablement dans les centres moteurs, peut-être aussi dans les terminaisons nerveuses des muscles et généralement dans le train inférieur, celui qui fonctionne le plus dans l’existence. Ce paradoxe physiologique peu connu, je crois, donne le change au malade et au médecin lui-même, au début de l’aflection. Devant l’assurance de la puissance du malade, celui-ci lui conseille à tort d’user cette force par l’exercice, alors
que le dosage du mouvement devrait être rigoureusement établi.
L’appel violent de l’attention peut supprimer momentanément la contracture, ce qui semble faire admettre que si ces états sont provoqués par la fatigue localisée aux centres cérébro-moteurs, cette fatigue disparait quand les centres psychiques sont mis en fonction par une idée forte.
Une jeune malade hystérique, atteinte de contracture dans la jambe droite, dans les muscles lombaires et abdominaux du même côté, s’incurvait de gauche à droite. Le médecin ayant diagnostiqué un mal de Pott appliqua un corset orthopédique ; le mal augmenta. Il renforça le corset, y plaçant tout un système de supports faisant pression sur le côté incurvé ; le mal empira : la jeune fille se tordait sur elle-même par compensation d’attitudes. Un autre médecin fut appelé, il découvrit un rein flottant à droite. Sachant que j’étudiais en ce moment la question des modifications du mouvement dans l’hystérie, il demanda mon avis. J’appliquai la jeune malade le dos au mur ; je lui fis lever les deux bras en supination, sans abandonner la paroi, jusqu’à les rendre parallèles à l’axe du corps. Le dos de la malade resta adhérent au mur, ce qui me prouva qu’il n’v avait pas de lésion osseuse organique, sinon l’adhérence eût été rompue par une attitude de compensation.
11 s’agissait d'une hyperesthésie musculaire renforcée par la pression du corset. La suppression de cet appareil de contention atténua aussitôt les contractures du tronc.
Cette jeune fille, ayant remarqué qu’une vive douleur physique lui était nécessaire pour « dépenser le trop-plein de force nerveuse qu’elle possédait » , s’était brûlé par deux fois la poitrine au fer rouge ; elle
avait entretenu les plaies en cachette : c’est que, par la douleur violente, elle arrivait, disait-elle, « à faire diffuser sa trop grande puissance nerveuse ».
Un autre hystérique, appartenant à une famille de névropathes, attribue à l’abus des exercices physiques du train inférieur, tel que l’escrime, l’impotence fonctionnelle de ses deux jambes qui se contracturent au moindre mouvement ou sous l’influence d’une impression cutanée de chaleur ou de froid.
L’état d’euphorie provoqué par l’exercice musculaire est un trompe-l’œil, qui donne l’illusion de force à l’égal d’un excito-moteur chimique, alcool, kola, etc. Le sujet en use et en abuse jusqu’au moment où survient la réaction qui se manifeste par la fatigue avec tous ses symptômes somatiques et psychiques. Cette fatigue en diminuant la puissance de résistance du système nerveux, ouvre la porte aux maladies infectieuses, ce qui explique la mort par tuberculose de beaucoup d’athlètes ou de jeunes gens surmenés.
M. Bouchard, au Congrès de médecine de Rome, a démontré que le corps humain est un thermostat délicat et que, sous l’influence du travail musculaire, sa température s’élève pour redescendre au-dessous de la normale et se rétablir enfin, à la suite de plusieurs oscillations. Ce même phénomène de pendule paraît se produire aussi en psycho-dyna'mie : à une oscillation positive plus ample correspondrait une oscillation négative plus profonde. Chez les sujets sains, l’équilibre se rétablit rapidement; chez les tarés, il n’en est pas de même.
Un escrimeur, homme de lettres, ayant une vie cérébrale très active, ressent de la fatigue après ses travaux : cependant il retrouve une force nouvelle et toute son énergie chaque fois qu’il touche au lleuret : il en conclut qu’il lui faut « beaucoup d'exercice ». Il
est pris au change, car arrive un moment où il est atteint d'obsessions et d’une faiblesse extrême; il s’arrête, usé.
Un autre cérébral se livre avec passion aux haltères, car il constate un bien-être général et une facilité de travail après chaque séance, qu’il multiplie d’ailleurs, tout comme d’autres multiplient le petit verre ou les piqûres de morphine ; mais à la période d’euphorie succèdent brusquement la mélancolie, l’ennui, le dégoût de toute chose et le pessimisme confinant au nihilisme. Un repos absolu et prolongé le rétablit.
Un jeune homme de dix-huit ans, élève d’un établissement scolaire de l’État, y préparait son entrée à Saint-Cyr. 11 pratiquait l’escrime avec passion, il était bon travailleur, et, de plus, très intelligent ; c’était un excellent élève sur lequel ses maîtres fondaient de grandes espérances ; pour eux, son admission à l’école ne faisait pas de doute. Cependant ils avaient remarqué qu’après chaque séance d’escrimele jeune homme était dans l’impuissance de travailler cérébralement, incapable de coordonner ses idées et surtout très inférieur à lui-même toutes les après-midi qui suivaient les longs assauts. Il échoua à son examen. Ses maîtres, je tiens cette observation de l’un d’eux, attribuent à la fatigue provoquée par l’escrime la cause de cet échec.
L’escrime fatigue doublement, parce qu’à la perte nerveuse pour l’acte musculaire à accomplir s’additionne la perte nerveuse, plus intense pour l’établissement du jugement et pour l’attention soutenue. Nous verrons plus loin le rôle que joue l’attention dans la production de la fatigue. « On confond souvent deux choses fort différentes, dit M. J. Payot1 : la santé et la
(1) Jules Payot. L'Éducation de la volonté. Paris, Alcan, 1895,
force musculaire. Les athlètes de la foire et les forts de la halle peuvent avoir uue santé très faible, et tel homme de cabinet posséder une santé de fer coexistant avec une puissance musculaire médiocre... 11 est impossible de mener de front des efforts physiques intenses et des efforts intellectuels énergiques. »
Tout acte musculaire provoque un travail nerveux, tout acte psychique provoque un travail musculaire. La relation est intime entre le cerveau, la moelle et les muscles. La mise en action violente ou prolongée fatigue le cerveau. D’autre part, la décharge nerveuse du cerveau peut avoir une répercussion sur les muscles.
Pour le docteur Hugues1, la paralysie des écrivains ne serait pas due à l’écriture seule; mais la condition essentielle du développement de cette affection doit être cherchée dans le genre de vie sédentaire, irrégulier, dans le surmenage, l’épuisement du système nerveux général, associé à des prédispositions névropathiques. La preuve en est que dans beaucoup de ces cas de névroses professionnelles on ne rencontre pas une fatigue excessive des muscles intéressés.
Bouchut2 cite un cas d’hypnotisme spontané chez une jeune fille dont il fait remonter la cause à un travail d’aiguille qui provoquait du strabisme convergent. La fatigue des muscles oculaires atteignait son maximum quand la jeune fille cousait une boutonnière car alors seulement elle s’endormait, ce qui ne lui arrivait pas quand elle cousait un ourlet ou qu’elle pratiquait un autre genre de couture.
Tels s’endormaient les moines de Mont-Athos ou
(1) Hugues. The Alienist and Neurologisf, octobre 1896, et Archives de Neurologie, n° 13, 1897, p. 47.
(2) Bouchut. Traité des Maladies des nouveau-nés. 8e édition Paris, 1885.
omphalo-psychéens , en regardant longuement leur nombril ; tels s’endorment encore les fakirs de l’Inde eu fixant le bout de leur nez.
L'habitude aidant, le sommeil hypnotique s'établit rapidement, parce que les centres nerveux se déchargent avec plus de facilité pour fournir plus de force nerveuse à la contraction des muscles de l’œil en même temps que pour permettre à l’attention de se fixer longuement.
Une personne endormie hypnotiquement discute la suggestion qu’on lui donne pendant son sommeil ; elle fait jouer latéralement le maxillaire inférieur, et grince des dents, pendant quelques dixièmes de seconde ; au réveil, elle ressent une grande fatigue aux deux masséters avec la sensation d’avoir des dents pas plus grosses que des grains de mil.
Cependant l’acte musculaire a été très rapide, mais la décharge nerveuse a été d’autant plus violente que l’hypnose avait découronné les centres psychiques. L'influx nerveux, au lieu d’être également réparti sur tout le territoire psychique supérieur pour l’élaboration du jugement, de la volonté, etc., était réparti sur le territoire de l’émotivité, d’où décharge subite et rapide se manifestant par une fatigue musculaire. La fatigue musculaire ressentie au réveil le matin, à la suite d’un rêve actif, est connue. Elle a le même processus. Une personne rêve qu’elle arrête un voleur, et au réveil la main qui a le plus travaillé est fatiguée. Une autre rêve qu’elle monte en croupe sur un cheval et qu’elle tombe en arrière ; au réveil, elle ressent des douleurs dans les muscles lombaires. On sait que les rêves sont très courts, la décharge nerveuse est donc très rapide, mais très intense. Dans ces divers cas, la fatigue est bien d'origine nerveuse, puisque les sujets étaient endormis soit dans un fauteuil en hyp-
nose, ou clans leur lit pendant le sommeil de la nuit. Elle ne paraît pas être provoquée par une aut.ointoxication de surmenage musculaire.
D’autre part, j’ai déjà dit qu’un travail musculaire trop grand et trop rapide, d’une demi-heure à une heure environ, provoquait chez quelques « fatigués » des impulsions diverses. Après quelque temps d'arrêt des exercices physiques et coïncidant avec la nouvelle mise en train, peuvent réapparaître chez eux des psychoses que l’exercice musculaire dosé avaient supprimées en cours d’entraînement médical. Au début de la mise en train, ou même en cours d’entraînement, l’attention joue un rôle important; si on la force trop pour la coordination de mouvements difficiles, il n’est pas rare de voir apparaître de la céphalée, des impulsions ou des obsessions. Il semble que la quantité de force nerveuse dépensée dans l’application de l’attention fait défaut pour le mouvement à exécuter, la fatigue est complète, le repos s’impose.
Notons, en passant, que beaucoup de sujets endormis liypnotiquement annoncent la montée du sommeil par les extrémités des membres : pieds et jambes, mains et bras, où ils ressentent une lassitude et comme une fatigue qui les envahit Un intellectuel « fatigué » me dit que, tous les soirs, quand il se couche, il commence à s’endormir par les pieds, le sommeil monte progressivement des extrémités à la tête, lui donnant une impression de langueur; quand celle-ci a atteint le cerveau, le somméil est établi.
Au réveil, la tête se dégage peu à peu, la lassitude descend progressivement - jusqu’à la ceinture, la moitié inférieure du corps reste allongée et sommeille pendant quelques instants encore, puis peu à peu le réveil se fait complètement, par dégagement des jambes et des pieds.
La fatigue musculaire est quelquefois recherchée dans un but de haute moralité : nous voulons parler des hommes qui ont fait vœu de célibat et qui veulent rester chastes ou de tous ceux qui, bien que mariés et pour des raisons diverses ne voulant tromper leur femme, luttent contre les besoins de la nature par la fonction musculaire dans laquelle ils trouvent un dérivatif excellent. Il ne nous appartient pas d’aborder ici la question même de moralité, mais nous devons mettre en garde certains tempéraments ardents, nerveux, sanguins et prolifiques contre les dangers d'un entrainement musculaire intensif. Mater « la bête » est bien, la tuer est mal. L’homme ne s’insurge jamais vainement contre les lois immuables de la Nature. Vouloir les violenter, c’est entrer en lutte contre l’impossible, c’est provoquer la maladie physique et psychique. La fatigue chez ces personnes est psychique par émotivité en même temps que physique par le travail musculaire, l’usure est donc plus grande.
L’émotivité elle-même est double, elle est d’ordre génésique et psychique; l’émotivité génésique provoquée par une production de suc organique excitomoteur est déplacée par le travail musculaire ; l’émotivité intellectuelle, qui est entretenue par des images et par des souvenirs, peut-être déplacée par un travail intellectuel. La recherche de la fatigue ne doit jamais dépasser la somme des forces nerveuses sous peine de faillite physique et presque toujours psychique, car alors surviennent les psychoses de la fatigue : les hallucinations, les dédoublements du moi, les rêves, l’exaltation mystique et pathologique dans l’immobilité de l'extase ou bien dans l’action ardente, selon que le sujet est affectif ou affirmatif. Chez d’autres personnes les réactions sont d’ordre nutritif,
les déchets organiques par l’entraînement musculaire intensif dépassent du double les pertes normales quotidiennes, ils usent leur corps qui vieillit avant l’âge après avoir bénéficié pendant quelque temps de l’entraînement: le potentiel est diminué. La faillite morale n’est pas toujours évitée ; souvent, au contraire, elle est bâtée par la fatigue et par l’état de moindre résistance organique de l’économie. Voici l’analyse des urines d’un sujet chaste se livrant à des exercices physiques prolongés. Les pertes organiques en vingt-quatre heures sont : matières solides, 81sr,78; pertes normales, 57§r, 40 ; urée, 40?r,30; pertes normales, 25si>,20; phosphates comptés en acide phosphorique anhydre, 3sr,64; normalement, lsr.82; chlorures comptés en chlorures de sodium, 14sr,43 ; normalement 7sr,56; pas de glycose, pas d’albumine; oxalate de calcium abondant. On peut rapprocher ces pertes de celles du coureur vélocipédiste Stéphane que j’ai notées précédemment. Urée, jour de la course, 31"r,50, le leudemain 58s‘’,50 ; acide phosphorique le jour de la course, i2sr,43, le lendemain 4sr,69 ; chlorures le jour delà course, 13?r,50, lelendemain, 3sr,l~ Chez les deux sujets les pertes en acide phosphorique et en chlorures sont très grandes, mais le premier ne répare pas.
Fatigue d’origine splanchnique. — Tous les travailleurs intellectuels ont éprouvé cette fatigue ; ils savent, par expérience, combien est pénible et lourd tout travail du cerveau pendant la digestion, ou quand l’estomac ou les intestins fonctionnent mal. La folie par inanition est connue , elle se révélé généralement par des hallucinations de la vue, à thèmes nutritifs : festins somptueux, pays enchantés, etc. Ces mêmes tendances se manifestent à l’état de rêve
chez les personnes qui souffrent cle l’estomac ou dont les digestions sont pénibles1.
En médecine mentale, on tend de plus en plus à attribuer à des causes splanchniques et de nutrition générale les diverses psychoses.
Une dame, fatiguée par un surmenage physique et én. otif, soutire depuis quelques jours de coliques angoissantes; invitée à une soirée, à laquelle elle tient beaucoup à se rendre, elle atteint avec quelque peine le second étage. Au moment de sonner, et pour un motif des plus futiles (elle avait vu monter après elle des demoiselles en toilette claire, alors que la sienne était plus foncée), elle redescend soutirant toujours, elle se couche, et, le lendemain, elle est obligée de faire un effort très sérieux pour se rappeler l’incident. Elle a perdu la notion du temps, l’acte lui paraît éloigné d'un an ; elle a perdu aussi la notion de la personnalité, car il lui paraît que la chose est arrivée à une autre personne.
L’impression émotive d’infériorité de toilette avait provoqué une inhibition, parce que les centres nerveux étaient déjà fatigués par le surmenage et par la douleur splanchnique.
Une jeune femme souffre de l’estomac depuis vingtquatre heures, elle éprouve une grande frayeur en apercevant un fétiche du Congo qu'elle connaît pourtant, puisqu’il lui appartient, sans que jamais, jusqu’à ce moment, il ait provoqué la moindre émotion ; elle en rêve, le rêve se reproduit pendant plusieurs nuits sous forme de cauchemar pénible dans lequel le fétiche apparaît. Elle est obligée de s'en défaire. Chez une autre personne, une modification dans le régime alimentaire fait réapparaître, vingt-quatre heures
(1) Ph. Tissié. Les Rêves, loc. cit.
après, des idées obsédantes. Une digestion longue et pénible peut provoquer des actes impulsifs chez les impulsifs ou des psychoses et des rêves pathogènes chez les hystériques.
Un de mes confrères ne peut boire que du café froid ; dès qu’il sent du café chaud, il est aussitôt atteint de dévoiement. Il l’attribue, au parfum, à la caféone qui se dégage de l’infusion bouillante; il lui suffit de ne respirer que l’arome pour être dérangé.
Un vélocipédiste surmené par une journée passée sur sa bicyclette et n’ayant pu manger depuis le matin s’arrête, la nuit venue, devant une ferme, en pleine campagne. Le paysan, le voyant tellement fatigué, lui offre l’hospitalité qui est acceptée, mais comme il prend la bicyclette pour ne pas la laisser sur la route, le vélocipédiste est saisi d’une grande frayeur, il croit qu’il a affaire à des brigands et, s’élançant sur sa machine, il part, à la grande surprise de tous, au moment où la maîtresse lui servait à dîner. Le lendemain, étant reposé, il se rendit compte de sa frayeur qu’il attribue à son état de fatigue par surmenage musculaire et par inanition.
Les psychoses de la ménaupose sont assez connues pour n’avoir qu'à les citer.
Chez les « fatigués », les purgatifs provoquent aussi la fatigue ; il faut savoir les doser posologiquement si l’on veut obtenir de bons résultats.
Fatigue d’origine sensorielle. — Toute excitation sensorielle prolongée ou violente peut provoquer la fatigue. Les hystériques en particulier réagissent vivement ; c’est à leur réaction si prompte qu’est dû probablement leur sommeil hypnotique par la fatigue imposée, soit par l’intermédiaire de la vue (prise du regard, objet brillant, miroir à alouette, faisceau
lumineux, etc.), de l’ouïe (gong, bruit doux et rythmé, etc.), du tact (frôlements de la peau, passes, friction oculaire, etc.).
Nous pensons, en effet, que le sommeil hypnotique n’est que la manifestation d’une fatigue provoquée chez des sujets déjà « fatigués » par l’hérédité ou par l’entraînement intellectuel, émotif ou musculaire.
La décharge nerveuse met le sujet en état de moindre résistance, d’où l’état de suggestibilité et d’auto-suggestibilité.
Chez certains « fatigués », le moindre bruit « vide leur tète » ; l’audition d’une musique dans laquelle les instruments de cuivre dominent provoque le lendemain chez un impulsif, déjà cité, de l’inaptitude dans la coordination des mouvements associés pendant la gymnastique.
Pendant un séjour au bord de l'Océan, où elle prend des bains de mer, une « fatiguée » est, tous les soirs, attirée si vivement par la lumière d’une lanterne de locomotive Decauville qu’elle lutte avec peine contre l’impulsion qui l’entraîne sur les rails, au-devant du train en marche.
Un étudiant en médecine voit, après chaque acte génésique, ce qu’il appelle « un vol d’hirondelles noires », c’est-à-dire des idées tristes qui s’ob-
jectivent ainsi, alors qu’à l’état de repos son caractère est gai. Le charretier dont j’ai déjà parlé voit .'éapparaître l’obsession de folie pour la même cause. La théorie de Brown-Séquard sur les propriéés toniques et excitantes à la fois du suc organique ;st d’ailleurs confirmée par d’autres faits expéri-
mentaux.
On sait que ce savant put recouvrer une force louvelle physique et intellectuelle à la suite d’iujeciions de ce suc. La chasteté est une des conditions
Pii. Tissié. — La fatigue.
principales d’un bon entraînement physique ou intellectuel. C’est surtout dans l'abus de l’acte génésique et dans celui du travail que les deux fatigues s’additionnent. Un grand coureur vélocipédique , grand abatteur de records, interrogé à ce sujet, nous disait qu’il traitait cette fonction comme les autres, c’est-à-dire sans excitation, et quand seulement le besoin s’en faisait sentir; alors, au lieu de veiller, de s’énerver et de mal dormir, il choisissait de préférence l’après-midi avant le dîner, afin de mieux se reposer après avoir mangé.
Fatigue par influence des milieux. — Tous les milieux dans lesquels les organes sensoriels sont excités en totalité ou en partie sont des agents provocateurs de la fatigue. Telles sont les grandes villes avec le bruit de la rue et les mille faits divers, l’alimentation différente de ce qu’elle est à la campagne, les causes d’émotivité plus nombreuses, etc., etc. Cette fatigue est très appréciable pour le rural, et même le citadin, quand celui-ci, ayant abandonné la grande ^ ville pendant quelques mois, y rentre de nouveau. Cependant l'accoutumance finit par s’établir et par leur répétition même les impressions sensorielles s'atténuent. Nous nous demandons à ce sujet si les accidents infectieux, tels que la fièvre typhoïde, qui atteignent de préférence les jeunes gens de la campagne venant habiter la grande ville, ne seraient pas provoqués par une fatigue initiale qui mettrait l’économie en état de moindre résistance contre l'infection du microbe pathogène que les acclimatés respirent ou boivent sans inconvénient, parce que leur accoutumance est déjà faite, accoutumance non seulement aux excitations sensorielles, mais à la nourriture solide et gazeuse (air confiné, etc.). Nous
savons que la fatigue peut être provoquée par une digestion difficile, un changement de régime, etc.
La thermométrie et l’hygrométrie des milieux, l’intensité de la lumière, le régime des vents, les sauts brusques de la température sont autant de causes que différencient les climats, rendant les uns sédatifs et les autres excitants : tel est, dans le premier cas, le climat girondin, et, dans le second, le climat méditerranéen. Remarquons, en passant, la différence de tempérament des habitants de la côte océanique et de ceux de la côte dite d’azur ; la loquacité, l'excitabilité excessive et l'exubérance des gestes de ceux-ci, la tenue, le calme, la pondération et la réserve de ceux-là.
Cette double manifestation psychique dépendant de deux climatologies différentes, une sèche et chaude; l’autre humide et tempérée, vient à l’appui de la nouvelle théorie deM. Bouchard sur la nutrition dans ses rapports avec la surface de développement de la peau et les milieux différents qui agissent sur celle-ci. Du milieu calorique dépend la calorimétrie de l’individu et, par conséquent, le brassement de ses échanges nutritifs intimes par désassimilation et par consommation.
La mer fatigue, elle agit sur toute l’économie en provoquant des échanges nutritifs plus rapides et une excitation des organes sensoriels.
La peau est excitée par une aération plus vive, par le vent qui la percute, par les embruns qui la mouillent; l’ouïe, par le bruit perpétuel des vagues qui l’impressionne d’une façon consciente d’abord, inconsciente ensuite, la mer est la grande berceuse; l’odorat, par les fortes odeurs du large ou de la plage; la vue, par le mouvement éternel des vagues que l’œil suit et qui fatigue les muscles moteurs oculaires
et ceux de l'accommodation, le rayonnement de la surlace liquide force les muscles ciliaires à se contracter, ce qui provoque chez certaines personnes des céphalalgies avec points douloureux à la région temporale.
La fatigue d’origine oculaire est quelquefois si grande que le sommeil survient par fascination, surtout chez les personnes affaiblies par une longue maladie, les fièvres paludéennes, ainsi que j’ai pu le constater chez un confrère attaché aux travaux du canal de Panama, etc., ou chez les hystériques, les déprimés, les épuisés, les dégénérés. L’ébranlement de la mer est surtout manifeste chez les sujets nerveux et jeunes affaiblis par une croissance trop rapide ou surmenés par un travail intellectuel qui se livrent aux exercices physiques, qui marchent ou qui courent trop sur la plage, qui canotent ou qui font du vélocipède. Les cas de fièvre à forme typhoïde ne sont pas rares, l’économie surmenée ne peut éliminer les déchets, l’auto-intoxication se relève par la fièvre, le processus est la fatigue nerveuse.
Il y a là un danger pour les jeunes gens qui, après une année de travail intellectuel sérieux, vont passer leurs vacances au bord de la mer et y pratiquer les sports.
Depuis quelques années des Colonies scolaires de vacances sont établies au bord de la mer, l’expérience a permis de constater que certaines natures débiles ne peuvent supporter le climat maritime. « Beaucoup d’enfants ont la santé délicate et la poitrine faible; les exposera l’influence du grand air, c’est quelquefois leur faire courir le risque de graves dangers, alors qu’au contraire, avec les mômes soins hygiéniques, * en les plaçant eii pleine campagne, où l’air est plus tempéré, on peut obtenir des résultats plus efficaces...
Les enfants qui y ont été colonisés en sont revenus l’air plus vif, la démarche plus assurée, le teint plus coloré, avec une augmentation de poids L »
Avec M. F. Lagrange nous pensons que le choix d’une station maritime est donc très important et qu’il doit être basé sur les réactions physiologiques et psychiques de chaque sujet. Pour la mer comme pour les exercices physiques, la fatigue ne survient qu’au bout d’un certain temps et généralement après une période d’euphorie qui donne le change. Si l’intensité de vie est trop grande, il faut se méfier, la réaction dépressive est proche : le pendule a atteint les grandes oscillations. La fatigue marine s’accuse par de l’insomnie, de la céphalalgie, de l’inappétence, des dévoiements ou de la constipation, des selles fétides comme dans le surmenage musculaire.
Beaucoup d’enfants marchent pieds et jambes nus sur la plage ou dans l’eau, alors que la tête est échauffée par le soleil d’été. La circulation périphérique est modifiée, d’où les accidents divers; tels, chez quelques prédisposés, des congestions du système nerveux accompagnées de fièvre et se terminant par la paralysie infantile ou l’idiotie selon le lieu d’élection de l’afflux sanguin. Je ne cite qu’en passant des bains trop prolongés ou trop mouvementés, les soirées dansantes, les veillées au Casino, etc.
La mer fatigue même les marins quand ils la reprennent après quelques semaines passées à terre; les premiers jours de navigation sontpénibles ; beaucoup ont la fièvre, les jambes et les bras « cassés » ; la courbature n’est pas rare, ainsi que la constipation.
(I) Fédération des Sociétés de Patronage des Ecoles communales de Bordeaux. Rapports sur l’exercice de l’année 1896-97, p. 14.
114 la fatigue et l’entrainement
M. F. Lagrange met la fatigue de la mer sur le compte de l’hyperacidité temporaire des humeurs. « Si la fatigue musculaire, dit-il, la fatigue intellectuelle, le surmenage émotionnel, etc., peuvent provoquer les mêmes poussées fébriles, les mêmes phénomènes congestifs, les mêmes manifestations arthritiques que l’air trop vif de la mer, c’est que tous ces facteurs out, entre autres effets, un résultat commun, l’exagération de l’acidité organique '. »
Fatigue d’origine électrique. — Tous les agents physiques peuveut provoquer la fatigue; l’électricité agit de même, soit par décharge violente et brusque, soit par action leute et profonte. On sait que certaines personnes, les neurasthéniques surtout, s’endorment sous la douche statique. Ce sommeil provoqué par une petite fatigue est réparateur; mais si l’action électrique est trop intense, la fatigue augmente et irrite les centres nerveux. M. Foveau de Courmelles) cite le cas d’une jeune femme neurasthénique qui, soumise à dix minutes de bain et de doucbe cérébro-statique, se trouva prise de vertiges dans la rue ; elle put à peine héler un cocher et monter en voiture, elle avait oublié le nom de sa rue et le numéro de sa demeure. L’amnésie dura vingt minutes; arrivée chez elle, elle se mit au lit, et elle délira toute la nuit. Le leudemain, elle reprit le traitement et raccoutumance s’établit par la suite-.
Fatigue d’origine hydrothérapique. — La douche,
(1) F. Lagrange. La cure cl'air marin ( Revue des maladies de la nutrition ; Paris, 1896, p. 475).
(2) Foveau (de Courmelles). La Neurasthénie et son traitement électrique (Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France; Bordeaux. Comptes rendus, 1895, p. 403).
dit-on, est une arme à double tranchant; en effet, elle agit selon sa thermalité, sa durée, et son intensité de percussion. Chaque « fatigué » réagit à sa façon et selon le moment. Une douche bien donnée doit tonifier, ne jamais énerver, ne jamais fatiguer, ne jamais provoquer une trop grande lassitude, à moins, toutefois, qu'une telle réaction soit recherchée par le médecin. En thèse générale, les « fatigués » ne doivent pas être fatigués par la douche. Je vois tous les jours ordonner la douche froide prolongée à des hystériques, des neurasthéniques, des débiles nerveux, et ceux-ci ne pouvoir la supporter. L’entraînement hydrothérapique est analogue à l’entraînement musculaire, il faut agir progressivement et ne jamais provoquer la grande fatigue qui déprime.
Après avoir exposé quelques cas de fatigue d’origine biologique, physiologique, physique, climatérique, sociale, etc., il me paraît intéressant d’étudier la fatigue d’origine purement psychique et de grouper quelques faits à la suite des observations précédentes.