II. — La graine
Cependant le terrain est graine lui-même, puisqu’il renferme l’ovule et ceci nous amène à parler de la santé physique et morale de l’homme en tant qu’individu procréant l’espèce et composant la société; individualité elle-même, faite de cellules humaines possédant chacune sa fonction sociale, depuis l’ouvrier qui représente le muscle de la nation, jusqu’au savant qui en est le cerveau, en passant par les fonctions intermédiaires du commerce, del industrie, de la banque, etc., qui sont l’équivalent social des fonctions digestives assimilatrices et des glandes qui sécrètent le suc nécessaire au libre fonctionnement de l’économie sociale.
De même que l’homme est dirigé par le cerveau qui commande, de même toute société est conduite par un idéal.
Pour tout homme comme pour toute société le fond même de son caractère est sa manière d’agir, d’aimer et de se respecter. D’après M. Fouillée, le caractère el le tempérament sont basés sur des loi.s biologiques de la nutrition et de la dénutrition, c’est-à-dire sur l’équilibre des échanges dans une action continue.
« Divisez, dit M. Fouillée ’, par la pensée le domaine
fl) A. Fouillée. Loco cilalo.
HÉRÉDITÉ
de la vie en deux groupes de changements fondamentaux : croissance et reproduction; les changements intégrateurs dominent dans la croissance; les changements désintégrateurs dominent dans la reproduction. »
« Subdivisez à son tour la croissance en assimilation et désassimilation : les changements intégrateurs dominent dans l’assimilation, les changements désintégrateurs dans la désassimilation. Enfin subdivisez la reproduction en élémeut féminin et élément masculin : les changements intégrateurs dominent dans le premier, les changements désintégrateurs dans le second. Vous avez ainsi, en résumé, l’histoire de la vie et par cela même, selon nous, la classification naturelle des tempéraments, qui seule fournit la première assise d’une classification naturelle des caractères. »
Nous laissons aux philosophes tels que MM. Fouillée, Paulhan, etc., le soin de rechercher la cause des tempéraments et des caractères et d’en définir le rôle chez l’individu et dans la société pour ne nous occuper que de l’influence des exercices physiques et de l’entrainement sur le caractère.
a J'aime mieux forger mon âme que la meubler, disait Montaigne, pensée que M. Ribot 1 traduit psycbo-physiologiquement dans les lignes suivantes :
« C’est une somme inépuisable d’illusions et d’erreurs dans la pratique que la foi aveugle dans la «puissance des idées ». Une idée, qui n’est qu'une idée, un simple fait de connaissance, ne produit rien, ne peut rien : elle n’agit que si elle est sentie, s’il y a un état affectif qui l’accompagne, si elle éveille des tendances, c’est-à-dire des éléments moteurs. » Ainsi MM. Ribot,
(1) liibot. Psychologie du sentiment, p. 19. Paris, Alcan, 1896.
Fouillée et les psychologues de la nouvelle école font de l'émotion le point de départ de l’acte. Les Encyclopédistes émirent l’idée, qui provoqua l’émotion, quand celle-ci fut vraiment sentie, non seulement par les penseurs mais par la masse populaire elle devint un idéal de liberté pour la nation française et pour toutes les nations civilisées ; des tendances naquirent spontanément, leurs conséquences furent un grand mouvement révolutionnaire et les guerres du premier Empire. Un homme avait surgi, homme de génie, qui brassa l’Europe; il fut suivi par une armée de sans-culottes, elle força la victoire non par la puissance physique ou celle du nombre, car les armées ennemies étaient autrement fortes et autrement équipées, mais par l’idée-force qui la poussait toujours en avant et quand même.
De telles manifestations psycho-dynamiques sont rares parce qu’elles répondent à un moment rare de la vie d’un peuple. Ce moment n’est lui-même qu’une résultante dont les composantes sont infinies dans leur diversité, il faut les rechercher dans l'éducation de l’individu et de la société, puisque la société n’est elle-même qu’une résultante des composantes individuelles.
Ainsi s’établissent les idées et se manifestent ensuite les actes. C’est donc une erreur de croire à la puissance des mots; ceux-ci n’ont de valeur que lorsqu'ils représentent un acte et qu’ils le provoquent.
La Marseillaise répondit à un moment psychologique ; elle fut la conséquence d'un aete et à son tour elle le provoqua. Née dans les camps, fille de la Victoire, elle violenta longuement sa mère en conduisant à la mort des milliers de soldats, heureux de donner leur vie à une idée, car c’est un fait de psychologie sociale que l'intérêt direct de 1 individu.
HÉRÉDITÉ
dans les grands mouvements populaires, est le plus souvent opposé à l’intérêt général auquel chacun se sacrifie. L’égoïsme individuel se transforme eu égoïsme collectif, l’égoïsme personnel devient ainsi de l’altruisme.
« Cette chose, écrit le général Dragomirow1, qui pousse l'homme à se sacrifier, nou d’une façon aveugle, instinctive, mais avec la pleine conscience de ses actes, ue perdra jamais sa signification àlafois majestueuse et fatale dans l’existence des masses, bien qu’elle soit opposée aux intérêts de l’individualisme.
« 11 u’est pas iuutile de se rappeler qu’au premier rang de ceux qui eurent le pouvoir « d’éveiller la bête « endormie dans le cœur de l’homme » se trouve une pure jeune fille de dix-sept ans, Jeanne d’Arc, de qui nul u’a atteint la grandeur. »
Puis, mettant eu parallèle la guerre et l'exigence du mouvement dans tout organisme animé, le général montre, par des exemples historiques, que toute naissance s’achète au prix d'une mort, et il exprime sa conviction que « la guerre ne cessera qu’au moment où il ne pourra plus se produire rien de nouveau dans la vie intellectuelle et matérielle des peuples . Cette éventualité est peu agréable; elle est conforme à la réalité : ou bien la vie, et son satellite inévitable, la lutte — ou bien la paix éternelle, et l’éternel repos dans une bienheureuse dormition. »
On l'a déjà dit : l’amour c’est la mort.
Le rôle de l’éducateur de la jeunesse est donc de forger des caractères et de tremper des volontés en vue de l’acte à accomplir et de la lutte, puisque celle-ci est la couséquence inévitable de la vie et quelle est
1 Lettre du général Dragomirow dans le Ragviédtchik ( l'Eclai • reur). Gaulois clu 30 janvier 1897.
la vie elle-même. Ce besoin doit se faire sentir assez fortement chez nous pour qu’il se soit manifesté ainsi avecautant d’unanimité depuis quelques années. C’est que la grande affaire n’est pas de discourir mais d’agir; or, pas d’action sans volonté. A ce point de vue il nous paraît intéressant de noter les conseils qui ont été donnés, l’année dernière, aux élèves des lycées dans les divers discours, prononcés aux distributions des prix.
Les motifs ont été divers sur un même thème : l’action.
M. Brunetière fait de la tradition la conditon même de toute l’action soutenue et féconde, on est toujours le fds de quelqu’un, et, selon M. Bouchard1, « on ne dépouille pas ses origines et rien n’excuse l’impiété qu’il y a toujours à ne pas proclamer sa filiation ».
A Orléans, M. Jules Lemaître, parlant de Jeanne d’Arc aux élèves du lycée, dit :
« Elle n’eut point une puissance intellectuelle extraordinaire. Elle n’eut que de la bouté, de la pitié et du courage. Seulement, elle eu eut autant qu’ou en peut avoir. »
A Bordeaux, M. Champou 2 traite de la volonté et engage les jeunes gens à avoir avant tout du caractère. Il critique la valeur de certains proverbes qui ne tendent à rien moins qu’à supprimer l’originalité et l’individualisme en formant des couards et en provoquant la débilité de la volonté.
A Versailles, M. Couat, recteur de' l’Université de Bordeaux, adresse les paroles suivantes aux élèves.
(1) Ch. Bouchard. Discours à la Société de Biologie. Séance du 9 janvier 1897. Comptes rendus. Paris, Masson, 1897.
(2) Champon. Discours. La Gironde du 2 août 1896.
HÉRÉDITÉ
dans un magnifique discours sur « l’émulation et l’ambition 1 » :
« Si vous voulez que l’ambition ne vous trompe pas, mes amis, oubliez-la pour jouir sans arrière-pensée des efforts mêmes qu’elle exige devons. Aimez l’action pour elle-même, non pour le profit que vous en pourriez espérer. Le plaisir de la lutte dure plus que celui de la victoire ; l’ivresse rapide du succès fait place au désenchantement du repos. L’ambition n’est contente qu’en arrivant au terme de son désir, et ce n'est qu’en y arrivant qu’elle reconnaît son erreur. Il n’est pas impossible cependant d’échapper à cette illusion et de se plaire à agir sans rien désirer de plus. Voyez ce qui vous arrive dans vos jeux. Vous vous y jetez tout entiers, pour le seul plaisir de vous sentir plus alertes, plus forts, plus hardis, et vous aimez le jeu lui-même plus que le gain de la partie engagée. N’en est-il pas de même pour votre travail ? En cherchant la solution d’un problème, en composant un devoir français, vous ne pensez pas toujours aux prix ou aux diplômes ; le travail met en mouvement votre imagination qui s’enchante d’elle-même, et ce mouvement qui la transporte est sa récompense. Je me souviens d’un de mes camarades, très fort en vers latins, qui se souriait toujours à lui-même quand il en composait. Ce sourire intérieur a dû lui épargner bien des déceptions. Quand un auteur a achevé un livre qui lui a coûté bien de la peine, quand le livre est imprimé, broché, et qu’il s'étale sous ses yeux, avec sa couverture fraîche, encore moite de l’imprimerie, quand les premiers compliments, plus ou moins doux à respirer, commencent à venir, il s’aperçoit que le bon moment
(1) Couat. Discours prononcé à la distribution des prix du lycée Hoche, à Versailles le 31 juillet 1896. Versailles, imp. Aubert,
LA FATIGUE ET LENTItAlNEJl EN T
n'est pas celui où l’ouvrage a été terminé, mais celui où il écrivait. Cette gloire qu’il attendait avec une lièvre de joie et d’espérance, il n’en jouit déjà qu’avec une sorte de regret, comme d’une chose passée, et il a hâte de se remettre à la besogne.
« L’ambition ne se soutient doue qu’en l’oubliant; dès que nous nous recueillons pour savourer les fruits qu’elle nous donne, nous ne pensons plus qu’à ceux qu’elle nous refuse. Mais l’action qui nous enlève à nous-mêmes et permet à l’ambition de s'oublier ne le lui permet pas longtemps. Il faut, pour la satisfaire, lui procurer un autre aliment. L’activité qui se nourrit d’elle seule s’épuise tôt ou tard et finit par sembler vaine. »
... « L’exercice du dévouement trompe moins que les démarches de l’intérêt ; les déceptions y sont moins à craindre, parce que l’ingratitude même n’enlève pas la joie du bienfait. L’âme charitable se glorifie de multiplier ses sacrifices, et elle y trouve sa récompense ; la charité purifie l'ambition elle-même. Et c’est ainsi qu’insensiblement elle nous aide à nous élever jusqu’à ces hauteurs où l’ambition spiritualisée se transforme en devoir et en amour. »
« Mais de même qu’à son plus haut sommet l’ambition peut se confondre avec l’amour, de même, à son degré le plus bas, elle ne fait qu’un avec l’envie... Toujours inquiète et irritable, l’envie l'est d'autant plus qu’elle s’attache à des intérêts plus méprisables.
... « L’euvie est dangereuse parce qu’elle prend la défense de notre amour-propre, et 'qu’elle paraît armée contre l’injustice. Fuyez cette passion insidieuse qui s’insinue dans les cœurs les plus sincères, comme un poison. Et comment l'éviter ? Comment s’eu guérir ? En regardant plus loin au-dessus de vous. Les supériorités qui nous dominent de très haut 11e nous
HÉRÉDITÉ
humilient pas ; nous ne nous sentons rapetisses que par ce qui n'est pas plus grand que nous... Ayez donc assez d’orgueil pour ne désirer de toute votre âme que ce qui est vraiment difficile à conquérir. Inoculezvous l’amour de la gloire !... La vraie ambition est le vaccin de la vanité. »
Mais tous ces conseils excellents etd’ailleurs formulés en pensées très élevées sont plus spéculatifs et théoriques que directement pratiques. Les maîtres qui parlent ainsi sèment l’idée, où tombera-t-elle ? Germera-t-elle ? Certes, les mots ont leur valeur, mais combien nous préférons un simple fait. Les élèves auxquels ils s’adressent écoutent, puis ils oublient. Encore un discours de distribution de prix entendu, et ils comptent ceux qu’ils ont à entendre encore, avant d’arriver à la fin des études. Si bien que les discours prononcés n’ont vraiment de valeur que poulies parents à l’esprit cultivé, qui goûtent pendant quelques minutes la délicatesse du style, la souplesse de la phrase ou l’originalité de l’idée. Puis les portes du lycée se ferment sur les auditeurs, en voilà pour un an. L’année suivante, un maître viendra de nouveau lire un autre discours sur un sujet d’actualité, ou sur la valeur de l’enseignement moderne ou classique, selon le moment, il se fera applaudir et, de nouveau, autant en emportera le vent, des phrases académiques, brillantes ou solides, nerveuses ou mièvres, spirituellement sceptiques ou puissamment utilitaires.
Un tel jeu peut être amusant pour les auditeurs délicats et lettrés. J'imagine que l’épicier du coin qui envoie son fils au lycée n’y comprend goutte. Toute autre serait la leçon si elle était active ; si, devenant leçon de chose, chaque élève pouvait la vivre en action et comprendre la valeur exacte des termes
d’après la valeur précise des actes. Et c’est précisément ce que nous trouvons dans la psychologie des jeux, il est intéressant de constater qu’un élève et un maître, partis de deux points opposés, car le maître », peu partisan des jeux, raille agréablement les « hygiénistes de profession qui ont découvert le surmenage », se rencontrent pourtant à un même point.
Lejeune homme, ancien chef d’équipe d’un lycée du Sud-Ouest et lauréat des lendits girondins, avait remporté au lendit de Bayonne le prix du chef d’équipe que nous avons personnellement fondé pour être décerné annuellement par la Ligue girondine « à l'élève qui a fait preuve d’initiative clans l’organisation de sa société et qui a eu sur ses camarades le plus d’autorité morale ».
M. Malherbaud vient de quitter les bancs du lycée, il était naguère un des auditeurs des discours de distribution des prix ; voici ce qu’il pense 2 :
i On peut distinguer, dans les exercices du corps, au point de vue psychologique, deux divisions nettes et bien distinctes. Suivant qu'ils sont pratiqués par des individus séparés ou par des groupes, ils sont égoïstes ou altruistes.
« Tous les sports pratiqués par un seul individu séparé sont nécessairement égoïstes ; tels sont :
« La gymnastique aux agrès, l’assaut de boxe et de bâton, l’escrime, la course à pied, la marche, le saut, le cyclisme ; à condition, toutefois, que l’athlète qui les pratique ait l’intention de lutter, de se mesurer avec des adversaires pratiquant le même sport. Car, celui qui pratique au seul point de vue de 1 hygiène, sans désir de vaincre ou de faire mieux qu'un autre,
(1) Champon. Loc. cit.
(2) L. Malherbaud. Un peu de psycho-physiologie à M. Francisque Sarcey). Revue des Jeux scolaires, janvier 1807.
HÉRÉDITÉ
celui-là est à l’abri du « moi » qui se compare, qui se livre aux critiques, et, par conséquent, il ne nous offre aucun des états d’âme qui caractérisent l’égoïsme.
« L’égoïsme naît de la lutte ou de la comparaison.
« Prenons un élève de lycée, par exemple, qui doit, d’après les règlements, faire de la gymnastique aux agrès, et prenons-le au moment où il touche un appareil pour la première fois.
« Deux cas se présenteront : ou il aura l’espoir de réussir, parce qu’il se sentira robuste naturellement et que ce genre d’exercice lui plaira ; ou bien il se croira incapable d’arriver au bout de peu de temps à concourir avec quelque succès contre ses camarades.
« Dans le premier cas, l’athlète se met à l’ouvrage avec plaisir, parce qu’il ne s’est pas senti trop inférieur à ses camarades, sa personnalité, son « moi » n’a pas souffert ; au contraire, il se sent devenir supérieur à mesure qu’il s’entraîne ; bientôt, il est fier de luimême. Regardez-le opérer : il s’attarde dans ses exercices, il se contemple avec complaisance, il veut vous montrer tout ce qu’il peut faire, il s’admire lui-même : il est comme le dindon qui fait la roue. C’est ce qui rend ce sport si insupportable. Cet amour démesuré de sa personne, cette fatuité, nous la retrouvons — oh ! combien évidente — chez la plupart de nos bons coureurs à vélo ; c’est une remarque qui saute aux veux.
« Nombreux, au contraire, sont les jeunes gens qui ne réussissent pas du premier coup. Chez eux, l’amourpropre personnel est froissé dès le début, au lieu d’être flatté ; aussi, le résultat est inévitable : pour ne pas se diminuer aux yeux de leurs camarades, ils prétendent qu'ils n’ont pas de dispositions pour ce sport, et se dispensent de le pratiquer.
« Dans les deux cas, l’égoïsme latent en chacun de
la fa Tl guis ist l’ entraînement
nous se montre avec netteté, mais il produitdes elïets diiïérents, parce qu’il est affecté différemment.
« C’est cet amour-propre déplacé qui faitde l’athlète, dans le premier cas, un fat et un être détestable, dont la société répugne ; et, dans le second cas, un individu ridicule, parce qu’il cherche à ne pas l’être. Et pendant toute la durée de leurs classes, et dans la vie, une fois sortis du lycée, ils conserveront ces caractères : le premier, osant tout, mais détesté de tous ; le, second, au contraire, n’osant rien et méprisé.
« Bien peu de jeunes gens se classeront dans une catégorie lout à fait spéciale, la catégorie de ceux qui, incapables de réussir du premier coup, s’entêtent et mettent leur volonté au-dessus de tous les autres sentiments.
« Ceux-là s’entraîneront lentement, méthodiquement. mais ils arriveront à un bon résultat, et ceux qui se seront moqués d’eux n’en riront plus ; ceux-là, ce sont les caractères fortement trempés, les hommes que rien n’effraiera et qui sont nés pour la lutte. L'égoïsme n’existe pas chez eux, à moins que cette volonté n’eu soit la manifestation suprême.
« Et il en est de même dans tous les autres genres d’exercices physiques.
« Si j’ai choisi celui-là, c’est qu’il est pratiqué depuis longtemps, et surtout dans les établissements publics d'éducation.
« La lutte naît naturellement du nombre de sujets qui s’exercent ensemble, et, avec la lutte, les différents états d’âme que je viens de signaler.. Il serait donc excellent, en même temps qu’on fortifie les muscles graduellement, de faire passer l’esprit des enfants par des phases diverses et aussi graduées, en évitant de les jeter jeunes et faibles au milieu de camarades plus âgés et déjà exercés aux différents exercices du corps.
HÉRÉDITÉ
« Certains maîtres fout travailler les enfants par séries, clans lesquelles se trouvent réunis tous ceux qui sont à peu près de même force. De cette façon, l’amour-propre cle l’enfant est moins sujet à être froissé, et son égoïsme ne se réveille pas.
« Jesais beaucoupde jeunes gens clontles sentiments seraient tout autres s’ils avaient été pliés avec intelligence aux exercices du corps. Aussi, comme la tâche est difficile, pour ne pas dire impossible, on peut affirmer que les exercices du corps par un seul individu sont nuisibles à l’esprit et aux sentiments des enfants, et par là sont dangereux.
« Les sports altruistes, au contraire, ont un caractère tout différent, et n’offrent pas les mêmes dangers.
« J’ai dit plus haut que les sports altruistes sont ceux qui sont pratiqués par plusieurs individus simultanément.
« Parmi eux, on peut citer: le ballon, la course à pied par équipes, la boxe, le bâton (en ensemble), les mouvements d’ensemble, le canotage par équipe, etc., etc.
« Là, l’athlète n’est pas seul à lutter devant les spectateurs ou les camarades ; il disparaît dans le groupe, ou tout au moins il se figure disparaître. Aussi, on constate qu’il ne se rebute pas comme quand il est seul, il n'hésite pas ; en un mot, son amourpropre ne se froisse pas, parce qu'il croit que son inexpérience passera inaperçue. Et puis, les autres sont là avec lui qui l’entraînent, le poussent. Il est obligé de se tenir attentif. Au ballou, par exemple, il suit l’objet, il le surveille, il cherche la tactique à employer, il porte secours à un coéquipier, il cherche lui-même des yeux quelqu’un pour l’aider; tout ce travail l’occupe, le passionne : il n’a pas le temps de penser à dissimuler sa maladresse.
Pu. Tissié. — La fatigue.
« Dans les exercices d’ensemble, comme la boxe, le bâton, les mouvements d’ensemble, il suit la cadence, il compte en lui-même et surveille ses camarades pour faire coïncider ses mouvements avec les leurs ; mêlé à ses coéquipiers, son « moi », sa personnalité ne peut pas se faire place ; il sait qu’on ue le fixe pas spécialement dans le groupe, et il n’a aucune fausse honte.
« Les deux divisious peuvent exister aussi bien dans les sports altruistes que dans les sports égoïstes ; mais elles se fondent en une seule, au point de vue des états dame qui se font jour chez les différents athlètes.
« Il y a bien celui qui réussit, qui a des dispositions naturelles, et celui qui n’en a pas ; mais, chez le premier rien ne vient flatter l’amour-propre, et chez le second rien no vient le froisser. Et cependant, il y a lutte, il y a rivalité. Mais la lutte, la rivalité ne sont plus, comme dans le premier cas, personnelles ; et c’est justement ce qui ôte à ces exercices le caractère d’égoïsme des exercices précédents.
« Ici, l’athlète associe ses efforts à ceux de ses camarades, il prête son concours pour vaincre ; mais la victoire ne sera pas pour lui, il ne pourra pas s’en glorifier et se faire admirer : sa personnalité disparaît tout entière dans la victoire.
« Il a bien vaincu ; mais, sans ses coéquipiers, il n’eût rien fait ; et s’il dit : nous avons battu nos adversaires, le « nous » lui rappelle à chaque instant qu’il est peu de chose, et qu’il ne -peut rien sans les autres ; il lui rappelle que ce qu’il a fait pour vaincre, il le devait à son équipe.
« Aussi, le résultat est excellent. Au point de vue physique, l’athlète s’entraîne ou s’exerce sérieusement ; il fait des exercices par habitude, et sa santé
HÉRÉDITÉ
s’en ressent. Au point de vue moral, il éprouve un sentiment beaucoup plus délicat que celui qui dérive des sporls égoïstes : c’est quelque chose comme le bonheur du devoir accompli mélangé à une sorte de fierté dégagée de tout orgueil, de toute fatuité.
« On confond généralement les deux catégories d’exercices physiques, et l’on admire tout autant et peut-être même plus, surtout chez le vulgaire, l’athlète qui lutte seul que plusieurs athlètes réunissant leurs efforts vers un même but. C’est une grosse faute, car il est toujours' mauvais de s’extasier sur la force ou l’adresse d’uu individu, et surtout d’un enfant ; beaucoup plus dangereux encore que de le trop complimenter sur un devoir bien fait ou sur une bonne place dans la composition en version latine ».
Voilà qui est bien pensé, voilà des actes. Une génération nouvelle se lève, à la naissance de laquelle les ligues d’éducation physique et la Ligue Girondine eu particulier ont largement contribué. C’est pour nous une grande joie de pouvoir constater que dans notre Sud-Ouest le goût des exercices physiques a été développé grâce à l’action constante d’une œuvre que nous avons fondée et autour de laquelle des hommes de foi se sont groupés.
On ne sait pas combien la présence de compagnons de travail facilite l’effort et rend tout exercice physique agréable. Chaque volonté est comme renforcée par la volonté voisine ; l’émulation est un grand excitant dont il faut savoir se servir dans tous les exercices physiques, qui doivent avant tout être agréables et récréatifs.
Ces deux qualités, nous les retrouvons dans la gymnastique anglaise ou sport. Cette gymnastique place directement l’homme en face des difficultés créées par la nature qu’il aurait réellement à vaincre.
Elle l’aguerrit en l’habituant à supporter les intempéries, elle le ramène à la lutte primitive, tout en lui donnant des instruments perfectionnés pour la soutenir. Cette lutte, quelquefois individuelle, le plus souvent collective, est un art élevé. Elle discipline en éveillant le sentiment de la solidarité dans les équipes. « Un pour tous, tous pour un, » telle est la devise de la gymnastique anglaise, qu’il s’agisse d’une partie de ballon au pied, d’une course en canot ou de l’ascension d’un glacier. L'Anglais est partout chez lui, parce que partout il trouve un coin de nature pour jouer, courir, marcher ou canoter.
Un de ses premiers soucis, en arrivant dans un pays, est de découvrir un terrain où il puisse installer ses jeux. Que ce terrain soit spacieux ou restreint, peu importe ; il jouera au lawn-tennis où il ne pourra jouer au cricket ou au polo. Même sous un préau il courra un rallie-papier, grâce à une combinaison savante de tracés qui s’enchevêtrent les uns dans les autres. La gymnastique anglaise est une école de solidarité et de volonté, puisqu’elle est plutôt collective qu’individuelle.
La force des deux fameuses équipes d’Oxford et de Cambridge n’est pas tant dans la valeur musculaire de chaque rameur que dans la volonté de chacune d’elles.
Chaque coureur abdique en faveur du chef qu'il a élu. Sou individualité fait place à la volonté de tous, résumée dans celle du barreur. Une telle éducation demande un entraînement spécial, souvent fort long et quelquefois fort gênant, car il faut savoir se priver de choses agréables et bonnes en elles-mêmes, mais détestables pour le sport. Les concurrents acceptent tout, car au-dessus de l’effort musculaire, au-dessus du chef lui-même, il y a l’idée de vaincre l’équipe
HÉRÉDITÉ
rivale, et cette idée soutient, fortifie, excite. Aussi , quand arrive le grand jour de la lutte entre Oxford et Cambridge, toute l’Angleterre palpite. Ce ne sont plus dix-huit hommes qui vont lutter, mais deuxJ^Lwgsités, c’est-à-dire deux grandes traditions’. "Et le peuple anglais, échelonné le long des berges, ne regarde pas tant les muscles des coureurs que l’avant des deux embarcations, car il mesure aiusi deux grandes idées à la distance qui sépare deux étraves. Et quelles manifestations délirantes de la foule immense acclamant les vainqueurs ! Heureux le peuple qui sait éprouver de telles émotions! Habitué dans ses jeux à combattre pour l’honneur de son équipe avaut de combattre pour le sien, l’Anglais porte plus tard, dans la lutte de la vie, ce même état d'âme. L’indépendance collective fait sa force. Tous valent mieux qu’un. Eu France, l’individu, souvent brillant, veut être libre et paraître seul. Notre gymnastique aérienne, peu faite pour un travail collectif, est excellente pour mettre un sujet bien en vue, développer l’orgueil, exciter l’égoïsme et, disons le mot, favoriser le cabotinage.
Cette éducation physique, faite de liberté, de respect et d’autorité, si puissamment développée chez le peuple anglais, est celle des Basques. Ceux qui ont assisté, aux belles fêtes organisées à Saint-Jean-de- Luz ont pu juger de l’importance que les Basques accordent à leurs jeux nationaux du rebot, du blaid et du trinquet. Dès que la partie est commencée, les joueurs ne s’appartiennent plus, ils appartiennent à leur équipe. Le jeu est silencieux, le jury est souverain ; sa fonction est si élevée que, lorsqu’il délibère, chaque juré se découvre, son verdict est sans appel, et aucun des joueurs ne songe à protester, car il a le respect de la chose jugée. Le jeu est une école de viririlité et de respect à laquelle le Basqeu vient puiser
sa force et retremper son indépendance. Le mur du jeu de paume, élevé dans chaque village, n’est pas tant construit de pierres que de volontés multiples accumulées de génération en génération pour la défense du clocher et des droits locaux. Le vieillard apprend à jouer à l’enfant, qu’il initie aux traditions dans les longues veillées d’hiver.
Le prêtre en sortant de l’église et l’instituteur en quittant l’école vont jouer avec les jeunes gens. De cette communion de l’homme et de la nature dans le respect des choses passées et de l’autorité morale des chefs se perpétue une race vivace que les révolutions n’ont jamais atteinte. Aussi n'est-il pas rare de voir groupés sur un même point, dans les villages basques, l’école, le jeu de paume, l’église et le cimetière, résumé de la grande solidarité humaine dans l’intelligence, la force, la foi et la mort.
« L’esprit complet et équilibré, dit M. Fouillée1, offre une véritable « unité », qui répond tout entier et par ses trois fonctions à la fois aux impressions venues du milieu physique ou social : il ne sent point sans penser, il ne peuse point sans agir, il ne sent pas et ne pense pas sans agir ; enfin il n’agit pas sans penser ni sentir...
a Chez les intellectuels méditatifs et contemplatifs l’analyse tue la décision. Si un peu de science éloigne de l'action, beaucoup de science y ramène. La dissection du moi est devenue de nos jours le passe-temps malsain des impuissants. Il n’y a de féconds que ceux qui s’oublient eux-mêmes pour se donner à autrui. Les hautes idées, si le cœur est froid par nature, perdent leur efficacité et demeurent des formules sans fécondité. »
(t) Fouillée. Loc. cit.
HÉRÉDITÉ
L’équilibre du caractère résulte doue des trois grandes fonctious psychiques : sensation, émotion, appétition (sentir, penser, vouloir).
Tout par le cerveau et pour le cerveau, telle était la devise il y a quelques années et telle est encore la devise pour beaucoup ! Ainsi le mépris de la « guenille * avait provoqué l’exacerbation nerveuse, les manies diverses des esthètes', coupeurs de fils en quatre, les rêveries malsaines d’une jeunesse lassée par un scepticisme décevant, et l’abolition de la volonté dans un besoin de repos avec la peur de toute initiative et de toute responsabilité.
L’homme est celui qui par sa volonté constante établit un juste équilibre entre toutes ses fonctions intellectuelles et physiques, qui assouplit son esprit et endurcit son corps par un entraînement quotidien, et qui, se sentant vraiment fort, n’a peur de rien...
Ceux-là seuls connaissent la joie intense de la vie pleine qui font effort musculaire et intellectuel. Ainsi, ayant atteint les hauts sommets, l’Alpiniste oublie ses fatigues pendant la minute suprême où, dans un seul coup d’œil, il embrasse les horizons infinis.
Sans maîtrise de soi-même pas de liberté. Cette maîtrise ne peut s’acquérir que par une éducation spéciale.
Les exercices physiques collectifs et en plein air sont une excellente école de volonté et de courage, de mépris de la douleur et d'abnégation. L’assurance dans la force donne la patience dans l’action.
Le pouvoir de volition augmente à condition toutefois de ne pas provoquer la grande fatigue, c’est-àdire l’abus ; dans ce cas, nous avons établi que l’automatisme domine la scène.
Invité un jour à un banquet, offert par un riche citoyen des États-Unis, grand amateur de sport et
arrivé à un âge très avancé, libre de toute infirmité, grâce à un entraînement quotidien et toujours bien réglé, je vis , à la fin du repas, alors que quelques têtes étaient légèrement écbaulîées par la chaleur et le 'champagne, s’avancer vers l’amphytrion, le président d’une association d’étudiants, invité au banquet. — « Nous serions heureux lui dit-il, de vous compter au nombre de nos membres honoraires. » L’Anglo-Saxon qui riait fortement devint tout à coup sérieux et répondit : « Non, je ne prends jamais de décision après avoir bu. »
C’est avec une telle autorité sur elle-même que la race anglo-saxonne marche à la conquête du monde sans heurts et sans à-coup, lentement, mais sûrement et fortement. Ce n’est pas avec une génération élevée dans du coton que la France colonisera, mais avec des jeunes gens solides et à sensibilité cutanée légèrement émoussée par les exercices physiques au plein air.
« Mon opinion, dit M. Bonvalot en s’adressant à la jeunesse française à la réunion du comité Dupleix, est que uous sommes plongés dans une douce somnolence, mais ce n’est pas encore le sommeil éternel. C’est, je crois, un assoupissement où se complaît, au sortir de table, un paresseux après avoir chargé son estomac d’un trop copieux déjeuner. » Heureuse comparaison qui rend bien l’état de pléthore dans lequel tombe toute société amollie par le bien-être dans l'inaction et la frayeur du mouvement.
Il n’est pas bon que l’homme soit trop heureux, la douleur lui est plus nécessaire que le plaisir, parce qu’elle le rappelle à sa fonction sociale en combattant l’égoïsme. La peur de la souffrance et le besoin du bien être conduisent au Malthusisme qui prétend n’écouter que la raison. Hélas ! si le cerveau seul guidait
HÉRÉDITÉ
l'humanité et si celle-ci n’était poussée que pour l'émotion du cœur, les enfants naîtraient vieux... s’ils naissaient. Celui qui a souffert, celui qui souffre est plus compatissant aux maux d’autrui que celui qui ignore la souffrance. C’est pourquoi l’abondance des biens qui se confine dans l’inactivité égoïste est pire que la pauvreté. Toute cellule naît, vit, travaille et meurt. Une trop grande production de cellules détruit la fonction harmonique et constitue un état pathologique, qui souvent entraîne la mort de l’iudividu. Toute cellule qui ne travaille plus, meurt ; elle est expulsée du corps non seulement comme inutile mais comme dangereuse. L’équilibre s’établit par uue juste balance entre le Doit et l’Avoir. La faillite de l’organisme peut provenir également de trop de richesse ou de trop de pauvreté. Il en est de môme pour le corps social, dans lequel chaque homme constitue une cellule. Qu’un groupe cellulaire l’emporte sur l’autre ou que la vie s’éteigue peu à peu dans les divers groupes, et la société meurt. Mais de même que l’homme peut lutter contre le mal par la volonté, de même la volonté collective et supérieure peut réagir quand une grande crise atteint la société. En sommes-nous arrivés à ce point d’affaissement en France, que nous laissions les peuples voisins nous devancer dans toutes les productions et nous envahir par infiltration ?
L’abaissement des natalités est un grave indice dont les causes sont nombreuses, mais dont la principale est l’égoïsme né du besoin de bien-être, dans un repos énervant. Il faut réveiller le dormeur ; la maison est déjà battue par les flots, il n’est que temps de lutter et de leur opposer une digue de poitrines larges au souffle puissant, permettant à des bras robustes et à des reins solides de combattre l’invasion eu procréant.
Ayant peu d’enfants, la famille française reporte sur le petit nombre l’alïection qu elle aurait étendue sur le plus grand. A Paris, l’amour de l’enfant devient pathologique, cet amour exagéré est une manifestation très curieuse de l’égoïsme. On aime l’enfant pour soi et non pour lui-même; en lui épargnant toute douleur, c’est soi-même qu’on épargne. Amour de décadence, amour de vieillesse!
Une nation prolifique sacrifie moins à une telle sentimentalité morbide; elle connaît sa richesse, l’enfant est un facteur de production future et elle l’élève pour l’action. Chez nous, l’enfant est une poupée, un bibelot précieux qu’on ne remue qu’avec crainte et respect. Nous ne savons plus élever nos enfants parce que nous ne savons plus les aimer. Paris a deux cultes : celui de l’enfance et celui de la mort, comme si entre ces deux points extrêmes il n’y avait pas le culte de la vie, le culte de l’action ! Dilettantisme particulier, fait de rêverie et d’oppositions violentes entre l’aurore et la nuit, qui ne comprend pas la valeur du jour bienfaisant ! Agir, agir, toujours agir, telle est la fonction de l’homme sain et des nations fortes. Plus d’athlètes et moins d’esthètes !
Dans les guerres futures la victoire appartiendra à l’armée qui sera non seulement le plus entraînée, mais qui sera le moius énervée, à celle qui saura attendre avec patience et supporter les premiers échecs avec calme. Le temps n’est plus aux brillantes charges de cavalerie ni aux furieuses attaques à la baïonnette où, dans un élan subit, rapide et réflexe, escadrons et bataillons s’ébranlaient et couraient à la mort en chantant !
La tactique a changé avec les moyens d’attaque et de défense. Plus que jamais le cerveau commande, plus que jamais le chef doit juger froidement, plus
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que jamais le soldat doit rester calme. Tout nervosisme, tout élau, tout enthousiasme fébrile, doit être considéré comme dangereux : l'émotivité doit faire place à une maîtrise absolue de soi-même. La première redoute à enlever est celle de l’affolement. Or, comment arriver à un tel résultat si la nouvelle génération est « fatiguée »! Impuissante à supporter l'eutraîuemeut forcé du régiment, elle se fatigue plus vite que si elle étaitsaine. Les non-valeurs augmentent.
D’autre part si, en trois ans, par un gavage intensif, on peut apprendre à un soldat à manier le fusil, à se mouvoir, à marcher, etc. ; si on le « débourre », eu un mot, par une instruction hâtive, ou ue peut faire son éducation comme machine de guerre, parce quel’éducatiou est une affaire de temps. L'assurance plénière en soi-même s’acquiert non par l’instruction, mais par l’expérience, c’est-à-dire par l’éducation.
Il faut que le soldat aime la caserne comme une autre famille; s’il ne l’aime pas ainsi, malheur au pays. Les vieilles troupes seules, formées de vieux soldats de carrière, possèdent la maîtrise qui fait leur force. Si le nombre a sa valeur, la qualité lui est supérieure. Une armée composée de jeunes soldats pouvait, sous le premier Empire, bouleverser l’Europe parce qu’elle était poussée par une idée-force et que la stratégie permettait à cette idée puissante de se manifester par des actes violents et rapides, eu concordance avec l’idée elle-même. Mais, nous l’avons déjà dit, de telles exaltations sont rares dans la vie des peuples; d’autre part, les moyens de combat ont complètement changé. Le canon frappe à longue portée, anonymement, sans être aperçu, et la rapidité de son tir empêche de l’approcher à coup de jambe et à coup de poumons. L’àme collective doit être alors bien trempée pour hausser les cœurs à la hausse du
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fusil, jusqu’à l’abnégation la plus absolue, dans une mort souvent sans élan.
La victoire n’appartient pas toujours à l’armée qui a le ebilïre le moins élevé de morts, mais à celle qui a su résister psychiquement et avancer quand même.
Les exemples sont nombreux : « Une bataille perdue, dit Souvarow à Joseph de Maistre, est une bataille que l’on croit avoir perdue. » « 11 existe à la guerre, dit encore le prince Frédéric-Charles après Rezonville, en 1870, d’autres intérêts que ceux tactiques ou stratégiques, ceux de la supériorité morale à affirmer sur l’adversaire, et il peut se présenter des cas où il faut agir en faveur de ces derniers, malgré les premiers. »
« Les Etats européens, écrit M. F. Régnault l, accumulent de formidables engins de guerre ; forteresses, canons, fusils, sont aux derniers perfectionnements . Le nombre des combattants est immense, c’est la nation armée. Mais se préoccupe-t-on du facteur moral ? Evidemment non. Et pourtant ce facteur moral est tout, avec des millions de gens arrachés brusquement à leurs foyers et remplis de crainte. Masses formidables sans cohésion, instrument terrible qu’aucune main ne saura manœuvrer. » « L 'élément moral est le roi des batailles. »
Nous avons vu de quelle force pèse la volonté dans l’entrainement physique individuel. Nous avons établ i qu’au-dessus de l’acte musculaire, mécanique et animal se place un acte psychique, conscient et supé rieur.
Il est donc permis d’admettre qu’une nation dont chaque homme aurait subi dès l’école un entrainemen t
(1) Félix Régnault. La suggestion dans la guerre. ( Revue scientifique,, 19 décembre 1896, p. 784.)
HÉRÉDITÉ
physique méthodique posséderait une grande force morale eu réserve. Et quand viendrait le grand jour ; quand, lancée sur les champs de bataille pour la défense du territoire, la nouvelle armée serait décimée par le canon faucheur, au-dessus d’elle planerait l'Ame française ; forte de la maîtrise de chacun, elle résisterait aux assautset finirait, dans sa fixité même, par capturer la Victoire au vol terrible, capricieux et décevant.
« Lorsque l'école enlève les jeunes gens à la maison paternelle, dit Guillaume II1, pour un temps aussi loug qu’elle le fait, il faut qu’elle se charge aussi de l’éducation et eu prenne la responsabilité... J’ai besoin de soldats ; nous voulous une génération robuste qui puisse aussi servir la patrie en lui fournissant des guides intellectuels et des fonctionnaires ; c’est pourquoi je regarde comme très urgent que les maîtres suivent un cours d’hygiène et que tous ceux d’entre eux qui sont valides apprennent la gymnastique et fassent de la gymnastique tous les jours. »
Soyons forts physiquement et moralement, martelons les volonté et trempons le caractère de la génération qui ne connaît nos désastres que par ce qu’elle en a lu dans les livres ou entendu par les récits. Donnous-lui la force, car la force seule est immuable. La puissance des mots ne vaut que par la puissance des actes. Faisons-lui comprendre qu’au dessus de la matière règne l’esprit qui la commande. Formons des hommes n’ayant peur de rien, sinon de leurs passions. Apprenons-leur qu’ils sont toujours les descendants de ces Gaulois dont parle Pausanias qui, taillés à coups de hache ou d’épée, ne désespéraient point tant qu’ils
(1) Discours de l'empereur Guillaume IL (Revue pédagogique, janvier 1891, p. 35.)
respiraient encore et conservaient leur courage aussi longtemps que leur vie. Préparons-les aux luttes futures que nous devons envisager sans désir, mais aussi sans frayeur.
Si leterrain, c’est-à-dire la femme doit être respecté, si l’on doit surtout le laisser reposer afm de lui permettre de fournir lentement et dans le calme nécessaire aux longues et fertiles gestations, l’aliment indispensable à l’évolution de la graine, l’homme qui porte eu lui la puissance pour l’action doit être aussi fortement forgé que l’arme dont il est appelé à se servir pour la défense de son foyer et de sa liberté.
Nous vivons dans une fin de siècle où tout se transforme avec une rapidité vertigineuse.
La science, qui n’a fait faillite que pour les estomacs qui digèrent mal, entr’ouvre chaque jour des horizons nouveaux. Le temps et l’espace, ces deux grands facteurs d’isolement et d’égoïsme n’existent plus, les nations se pénètrent plus rapidement et plus intimement. Grâce à la liberté de penser et d’écrire toutes les idées peuvent être soutenues, le « moi » national s’affine, en s’éduquant par la discussion quotidienne.
Une aurore nouvelle se lève sur un monde nouveau , chassant devant elle les brumes d’un scepticisme stérile, décevant et criminel. La jeunesse tend son oreille aux cris de la douleur humaine, elle sent le besoin d’agir.
Le souffle qui passe sur la génération de l’Année Terrible est fortifiant.
Le jeu pour la patrie la pousse dans les gymnases, sur les pelouses et sur les routes.
Elle veut vivre, vivre largement, à pleins poumons, à plein cerveau, à pleins muscles, à plein cœur. Qu’on lui facilite doue cette existence nouvelle ! Que chacun de nous se sente solidaire, qu’il sé dise bien qu il a
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une œuvre sainte à accomplir parce qu'elle est patriotique, parce qu’elle est humaine. Nous voulons élargir des poitrines et des pensées, fortifier des muscles et des volontés. Nous voulons des hommes souples, hardis, indépendants et bons; des femmes bien portantes, aimables et belles. Nous rêvons une France nouvelle, où l’union de tous se fera sur la pelouse, Nous voulons fonder une franc-maçonnerie du plein air, où tous les exercices physiques seront les grands maîtres par l’action, par la confraternité et par le respect mutuel.
La hache qui abattit brutalement le chêne laissa un bourgeon. Ce bourgeon a poussé de puissants rameaux. Un arbre nouveau est né. La tempête, souvent déchaînée, faillit le rompre ; mais ses racines sont profondes et vigoureuses, et, quoi qu’il arrive, solidement ancré dans le sol de la grande patrie française, il résiste, agité, mais debout !...
TABLE DES MATIERES
Lettre-préface de M. le professeur Ch. Bouchard vn