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LA DISCUSSION SUR LE SURMENAGE A L’ACADÉMIE DE MÉDECINE

En 1886 et en 1887, l'Académie de médecine de Paris fut saisie par un de ses membres, le D' Lagneau ', d'une question qui à cette époque provoquait une vive discussion dans la presse : la question du surmenage intellectuel.

De mai à août 1887, l'Académie de médecine maintint cette question à l'ordre du jour; et, comme c'est l'usage, une commission fut nommée, un des membres de la commission fit un rapport, et les conclusions de ce rapport, après avoir été discutées et votées, furent envoyées au ministre de l’Instruction publique.

Nous pensons qu'il est utile de résumer et de discuter ici des arguments qui furent présentés à cette époque pour ou contre le surmenage intellectuel. Ce sera la meilleure introduction à nos propres études.

Définissons d’abord le problème qu'il s'agit de résoudre, et qui fera le sujet de notre livre. Nous n'avons nullement l’intention d’étudier la fatigue et le surmenage chez les adultes, savants, artistes ou hommes de lettres ; de montrer quelles maladies il engendre et quelles précautions on doit prendre pour arrêter le mal aux premiers symptômes. Ce sont là des questions d’hygiène privée, qui ont

1 Bulletins de l'Académie de Médecine, séance du 27 avril 1886, p. 391. Paris, Masson.

été traitées avec tous les développements nécessaires, par Tissot d’abord, puis par Réveillé-Parise et beaucoup d’autres auteurs. Nous nous mettons ici au point de vue de la pédagogie ; nous examinons la fatigue chez les enfants et les jeunes gens, la fatigue qui se produit à l’école et qui résulte des travaux intellectuels imposés aux élèves par les programmes d’enseignement et d’examen. Meme après avoir reçu cette limitation, le problème reste encore très vaste, et c’est un des plus importants qu’on puisse se poser, car une foule d’autres problèmes scolaires en dépendent ; par exemple l’étendue des programmes d’enseignement et d’examen, la limite d’âge pour les admissions à certaines écoles et à certains examens, la réglementation du travail dans les écoles et les lycées, la distribution des heures de classe, de récréation, de gymnastique et de sommeil.

Le point de savoir si, dans un cas donné, les enfants et jeunes gens éprouvent de la fatigue après la classe du soir ou après les examens, et si cette fatigue est insignifiante ou si elle est assez forte, ou trop forte et par conséquent dangereuse, tout cela est une question de fait, et doit être résolu par la méthode expérimentale. Le seul moyen de se rendre compte de la fatigue des élèves est d’aller dans les écoles pour voir les élèves et les soumettre à des épreuves capables de déceler la fatigue mentale et d’en mesurer le degré. Il nous semble qu’en avançant cette proposition, nous formulons une simple vérité de bon sens, une vérité si évidente que toute personne doit l’admettre.

Examinons comment l’Académie de médecine envisagea la question. Elle en avait été saisie, avons-nous dit, par l’opinion publique; un cri d’alarme avait été poussé par la presse scientifique et autre; on accusait l’école et les nouveaux programmes de provoquer chez les enfants le « surmenage intellectuel », mot emprunté à la médecine vétérinaire, et qui, appliqué aux élèves des écoles, signifiait une fatigue très grave, une fatigue vraiment pathologique, pré-

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parant le terrain à des maladies redoutables, comme la phtisie et la fièvre typhoïde.

Nous n'avons pas eu le plaisir d’assister aux débats de la docte assemblée ; mais nous avons lu avec soin dans les bulletins de l’Académie le compte rendu des séances ; ce compterendu est aussi complet que celui d’une séance à la Chambre des députés; il reproduit intégralement les discours, l’allure des discussions, avec les réponses, les répliques, les échanges de mots vifs, les questions personnelles, les ergoteries sur les phrases d’une conclusion que l’on met aux voix; tout y est, même les applaudissements qui soulignent la phase finale de chaque discours. Un grand nombre de médecins prirent part aux débats : ce sont Lagneau, Dujardin-Beaumetz, Ferréol, Javal, Perrin, Lacaze-Dutliiers, Collin d’Alfort, Peter, Hardy, Brouardel, Lancereaux, Rochard, Marc Sée.

La discussion s’ouvrit en 1886 par des communications de Lagneau et de Dujardin-Beaumetz ; mais le débat ne prit tout son développement que l’année suivante ; il remplit huit séances, depuis le 17 mai jusqu’au 9 août. Les orateurs ne se cantonnèrent pas, cela va sans dire, dans la question à l’ordre du jour ; le thème général des développements était le surmenage intellectuel ; mais chemin faisant, on rencontra beaucoup d’autres questions, dont les unes se rattachent au surmenage intellectuel, tandis que d’autres y sont complètement étrangères ; ainsi, on parla de la sédentarité, de l’hygiène dans les grandes agglomérations urbaines ; on parla aussi des matières enseignées dans les écoles et les lycées ; on discuta la question de savoir s’il faut enseigner le grec, et s’il ne faudrait pas supprimer l’histoire naturelle, ou s’il ne serait pas utile de modifier le programme du baccalaureat ès sciences complet. Nous ne comprenons pas très exactement comment les très honorables médecins formant l’Académie de médecine, comme Hardy et Ferréol, avaient la compétence nécessaire pour trancher ces questions d’enseignement.

Négligeons ces parties accessoires où la discussion semble avoir un peu dévié.

Le premier point de fait à résoudre, celui qui dominait tous les autres, celui qu’il fallait par conséquent examiner avec le plus grand soin, était de savoir si bien réellement, en 1887, les élèves des écoles et lycées étaient surmenés par les programmes d’enseignement et d’examen. En relisant avec soin toutes les discussions, pour rechercher cette preuve de fait, on est un peu surpris de ne rien rencontrer de bien positif.

Presque tous les médecins qui ont pris la parole ont admis implicitement ou ont affirmé que les enfants des écoles sont surmenés et qu’il faut faire quelque chose pour eux. C’était, semble-t-il, une affaire convenue. On n’a pas discuté cela comme un point de fait; on n’a pas établi de distinction entre les écoles ; on n’a pas dit : les enfants sont surmenés à l’école de la rue de Jouy, ils ne le sont pas au lycée Louis-le-Grand, etc.

Du reste, la plupart de ceux qui ont contesté le surmenage se sont contentés aussi d’invoquer leur conviction personnelle, sans donner de preuves à l’appui.

Un autre moyen de persuasion qui a été beaucoup employé est l’épithète, l’expression pittoresque.

En parlant des enfants des écoles, un orateur les désignait toujours par le nom de victimes scolaires ; on les appelait aussi des amputés de l'intelligence , des forts en thème tuberculeux , des condamnés aux travaux forcés ; l’enseignement de l’Université était un enseignement homicide. Parlant d’une école normale d’institutrices, Peter disait : « Nous avons nos femmes savantes, mais avec la fièvre typhoïde en plus. » Le même orateur demandait une loi Rousselle pour protéger les enfants contre le surmenage. Dans un de ses discours, il trouva un bel effet oratoire en disant : « J’ai eu le bonheur, étant petit enfant, d’être trop pauvre pour être mis au collège, — j’en serais mort. » C’est, encore lui qui a créé une espèce nosologique

LA DISCUSSION SUR LE SURMENAGE

nouvelle, la céphalalgie scolaire. Nous insistons quelque peu sur ces procédés de discussion, parce qu’ils n’ont pas servi d’accessoires, et qu’ils ont fait véritablement le fond de beaucoup de discours ; une conviction très vive et quelques images très saisissantes sur les effets du surmenage, c’en était assez pour composer un discours applaudi.

On a ensuite fait le procès des programmes d’enseignement; on les a accusés d’être disproportionnés, encyclopédiques; on a énuméré avec complaisance les titres des matières enseignées, en supposant trouver dans cette énumération une preuve de la surcharge intellectuelle qui serait imposée aux élèves. Il n’est pas douteux que ce procédé permet d’arriver facilement à de bons effets oratoires. « Qu’on jette un coup d’œil, s’écrie Dujardin-Beaumetz *, sur les programmes des cours primaires des jeunes filles professés rue de Jouy, et l’on verra qu’outre Fhistoire, la géographie, la langue française, l’arithmétique, l’on y enseigne la psychologie, le droit commercial, la philosophie historique, l’économie politique, l’instruction morale et physique, le droit usuel, les sciences physiques, technologie, cosmographie, chimie, physique, toutes les sciences naturelles, etc., etc.; et, dans ce programme, je ne compte pas l’enseignement du dessin, qui comprend six variétés : celui d’ornement, d’art, d’académie, de modes, industriel, linéaire ; plus le chant, la gymnastique, les langues étrangères, la coupe et la couture, la lecture, etc. »

Il a semblé à l’orateur que ce programme suffisait pour prouver le surmenage; mais, à la réflexion, que de critiques ne pourrait-on pas faire à cette manière de raisonner î Que signifie le simple titre d’une matière d’études? Que prouve-t-on en disant : on enseigne la physique? C’est parler pour ne rien dire, car il y a trente-six façons d’enseigner la physique, depuis la plus élémentaire jusqu’à la plus approfondie; et il en est de même pour tout le reste.

1 Séance du 21 juin 1887, p. 684.

En outre, quand même on saurait bien exactement ce qu’un programme comporte de travail intellectuel, quelle conclusion pourrait-on en tirer? Il ne suffit pas de connaître le travail intellectuel fourni par une personne pour savoir si elle est surmenée ou non ; il faut en outre connaître ses capacités de travail ; sans cela toute la série de raisonnements reste théorique.

A la critique des programmes, on peut rattacher la critique de la durée des classes; ce sont des argumentations qui ont exactement la même valeur. Dujardin-Beaumetz rapporte que, dans les écoles primaires élémentaires, fréquentées par des enfants de six à douze ans, les classes durent sept heures par jour; et il trouve que c’est trop. Un autre orateur affirme que les enfants peuvent supporter vingt heures de classe par semaine, et pas davantage. On cite l’exemple des étrangers, des ouvriers. On plaide pour l’adoption de la règle américaine des trois 8 (8 heures de sommeil, + 8 heures de travail, + 8 heures de liberté = 24 heures). « Un jeune homme de vingt ans bien doué, affirme Daily, ne peut pas travailler avec attention, c’està-dire avec profit, plus de huit heures. » Si raisonnables que paraissent ces idées, il ne faut pas oublier que ce sont des raisonnements a priori. Sans données expérimentales sur les facultés de travail des enfants, on ne peut rien conclure de certain, et ces données expérimentales nous font encore complètement défaut.

Aussi ne pouvons-nous souscrire au rapport de la commission qui déclare que « le travail intellectuel sédentaire, de huit à vingt ans, ne doit pas être de plus de trois à huit heures. Si le travail intellectuel excède celte durée quotidienne, il devient fatigant et profite peu à l’instruction ». Ce n’est là qu’une règle arbitraire, qui manque de fondement. « La durée des classes, continue le rapporteur, de vingt à trente minutes pour les enfants, ne doit pas excéder une heure ou une heure et quart pour les jeunes gens. » Nouvelle affirmation gratuite, que rien ne justifie.

LA DISCUSSION SUR LE SURMENAGE

Il se peut que le rapporteur soit tombé juste, mais ce serait tout à fait par hasard, car les idées préconçues et le bon sens ne peuvent pas remplacer la recherche expérimentale. Et du reste, à l’affirmation du rapporteur, on pourrait tout aussi bien opposer l’affirmation de Berthelot, disant1 : « ... le nombre d’heures consacrées aujourd’hui aux classes et aux études n’a rien d’excessif... ». Une des affirmations vaut l’autre, ou plutôt elles ne comptent pas plus l’une que l’autre.

Beaucoup d’orateurs ont cru traiter la question du surmenage en parlant de l’encombrement des carrières libérales, qui est en effet une des plaies de notre époque. Ils mettent en parallèle le nombre de candidats et le nombre d’admis, et comme la disproportion entre ces deux nombres est fantastique, il est naturel de déplorer cette dépense bien inutile de force intellectuelle : mais ce n’est pas la question du surmenage. Voici quelques-uns des documents produits aux débats; par eux-mêmes ils sont bien instructifs :

« Eu 1887, la direction de l’enseignement primaire n’a pu disposer que de 115 nominations, 55 pour les hommes et 60 pour les femmes. Or, pour ces 115 places, il y avait 7.000 postulants. Et encore, de ces 115 places, il en est pris déjà, par les élèves des écoles normales d’instituteurs et d’institutrices : 40 pour les hommes et 25 pour les femmes, et enfin pour les suppléants et suppléantes. Il en est de même pour les 20.000 postulants des autres départements.

« Dans l’enseignement secondaire, le nombre des licenciés des deux sexes et celui des concurrents à la licence augmentent chaque année, et en disproportion absolue avec le nombre des places disponibles.

« Cette multiplicité de concurrents a pour conséquence fatale d’exagérer les programmes, pour rendre l’obtention du titre plus difficile : de là le surmenage intellectuel.

‘ Le Temps, 2G octobre 1888.

« Pour renseignement primaire, près de 30.000 individus, après avoir obtenu leurs titres et leurs brevets, réclament des places, et le plus grand nombre écbouent. »

On comprend par cette citation Fespèce d’association d’idées qui est suivie par les orateurs : concurrence énorme; cette concurrence excite l’émulation ; cette émulation devient effrénée, désespérée... on ne ménage pas ses forces, on se surmène. Au point de vue logique, il n’y a rien à dire contre ce raisonnement, qui est très correct. Mais combien il serait préférable d’avoir une bonne statistique, ou une sérieuse étude expérimentale !

Il s'est souvent produit dans les idées d’un même orateur une contradiction dont il ne s’apercevait pas : d’une part, il déplorait le nombre immense et disproportionné des candidats aux examens, car de cette concurrence peut sortir le surmenage; d’autre part, il déplorait en termes non moins vifs la difficulté des examens et l’étendue des programmes. Cependant il nous semble que ce sont là deux termes qui se tiennent. Si on rend les programmes plus faciles, le nombre des candidats augmentera, et alors on sera bien obligé, pour choisir entre eux, d’augmenter la difficulté des épreuves. Javal a dit spirituellement à ce propos : « A supposer qu’on ne demande que l’arithmétique pour l’admission à l’École polytechnique, comme il y aura le même nombre de candidats, ils auront besoin de travailler toul autant que par le passé pour devenir les plus forts en arithmétique *. »

Si les arguments développés à l’Académie de médecine se réduisaient à ceux que nous avons exposés jusqu’ici, les débats auraient eu peu de portée et auraient ressemblé à une joute littéraire plutôt qu’à une discussion scientifique. Il nous reste à parler des documents les plus sérieux et les plus importants qui ont été produits : ce sont les cas pathologiques.

1 Séance du 2 août 1897, p. 211.

LA DISCUSSION SUR LR SURMENAGR

Pour montrer les effets funestes du surmenage, plusieurs médecins ont rapporté les observations les plus frappantes de maladies souvent mortelles qu’ils ont recueillies dans leur clientèle; il s’agit dans ces observations, non pas d’écoliers suivant régulièrement les cours d une école ou d’un lycée, mais de jeunes gens se préparant à des examens difliciles, par exemple pour l’admission à des écoles du gouvernement.

Cette matière a été traitée de deux façons; certains orateurs ont apporté des statistiques, d’autres ont eu des observations personnelles. Nous devons traiter distinctement ces deux formes de la méthode pathologique.

1° Lagneau et Dujardin-Beaumetz sont ceux qui ont le plus demandé à la statistique. Le discours de Lagneau contient une énumération soigneuse de tous les troubles pathologiques qui ont été observés dans les écoles ; l’auteur les attribue à plusieurs causes, la sédentarité, les positions vicieuses et le surmenage. Nous extrayons de son rapport ce qui a trait à ce dernier point1.

« Des lésions dentaires, particulièrement la périostite alvéolo-dentaire, fréquemment observée cliez les jeunes gens au moment de la préparation de concours, d’examens, coïncident souvent avec ces troubles digestifs, et sont surtout attribuables à l’état d’hyperhémie céphalique, déterminé par une contention intellectuelle trop forte et trop prolongée.

« Dans les lycées d’internes, dans les écoles spéciales d’instituteurs, lorsque sévissent des maladies épidémiques déjà favorisées par l’encombrement humain, la surcharge intellectuelle, déprimant l’organisme, prédispose aux atteintes de ces maladies.

<( La phtisie, qui se montre si fréquemment parmi les habitants sédentaires des villes, se manifeste trop souvent cliez nos jeunes gens les plus studieux, qui, toujours pen-

' Séance du 17 mai 1887.

chés sur leur table, ne respirent qu’incomplètement. A cette cruelle maladie, contractée lors des fatigues de la préparation du concours de prix ou d’examens, succombent, quelques années plus tard, bien des lauréats, bien des élèves des écoles spéciales.

« Des troubles nerveux, céphalalgie, hyperesthésie, neurasthénie, lenteur intellectuelle , altération profonde des facultés cérébrales, sont trop souvent la conséquence de la surcharge, de la contention intellectuelle prématurée, excessive et prolongée, à laquelle se soumettent des jeunes gens en vue de concours, des élèves des écoles spéciales, des instituteurs, des institutrices.

« Les infirmités en général se montrent en proportion plus élevée chez les garçons et les filles des écoles supérieures, chez les jeunes gens instruits que chez les autres jeunes gens \ »

Quelle conclusion pratique pourrait-on donc tirer d’un rapport où dominent les trop souvent et les bien des cas ? Une fois sur mille, est-ce trop souvent? Bien des cas, cela veut-il dire dans la moitié des cas ? On peut soupçonner que ces expressions vagues ont été employées par un rapporteur qui ne voulait pas se compromettre en avouant son ignorance, car il n’avait pas fait une étude méthodique de la question.

La statistique a été invoquée avec plus de précision, par Lancereaux et Marc Sée, médecins de lycées, qui après avoir compulsé les registres où sont inscrites les maladies graves ou légères qui amènent à l’infirmerie les pensionnaires de ces établissements, déclarent n’avoir rencontré sur ces registres aucune maladie imputable au surmenage :

« Mon attention, dit Marc Sée, s’est arretée particulièrement sur les derniers mois de l’année scolaire, ceux qui précèdent les concours, pendant lesquels l’ardeur des bons

Académie de médecine, séance du 17 mai 1887.

LA DISCUSSION SUR LE SURMENAGE

sujets se surexcite parfois à un degré extraordinaire. Eh Lien, meme alors, les effets du surmenage ne se manifestent nulle part. Ce qu’on observe, en dehors de quelques légers traumatismes, ce sont des rhumes, des bronchites, des angines, des douleurs rhumatismales, des fièvres éruptives, des fièvres muqueuses, devenues excessivement rares depuis ces dernières années, etc., etc., des affections, en un mot, qui n’ont aucun lien de parenté avec le surmenage intellectuel. J’ai rencontré aussi, il est vrai, quelques cas de céphalalgie ; mais ils étaient tous sans gravité et n’avaient retenu les élèves à l’infirmerie qu’un ou deux jours, plusieurs fois une demi-journée seulement. De telles indispositions s’observent chez tous les jeunes gens et ne sont nullement imputables à un travail intellectuel forcé. »

Lancereaux dit de même 1 :

« Désirant me rendre compte du degré de fréquence de la tuberculose, de celle des centres nerveux en particulier, dans le lycée auquel je suis attaché, j’ai demandé le relevé des principales maladies qui y ont été soignées depuis vingt ans. Or, dans ce lycée, qui prépare spécialement à l’Ecole normale et à l’Ecole polytechnique, où, par conséquent, le cerveau des élèves est surexcité par le travail, savez-vous combien de cas de méningite ont é4é observés, depuis cette époque , sur un personnel de cinq cent cinquante à six cent quatre-vingts internes? Un seul. Pendant la même période de temps, sept élèves ont été atteints d’hémoptysie, mais sur ces sept, six accusaient des antécédents tuberculeux. Ajoutons qu’un créole est retourné dans son pays où il est mort de phtisie. On compte en outre, dans cet établissement, pour le même nombre d’années, quarante cas de fièvre typhoïde, déclarés presque uniquement chez les jeunes gens venus depuis quelques mois seulement au lycée, pour terminer leurs études. Ce chiffre est relativement peu élevé, vu surtout les graves épidémies

Séance du 19 juillet, p. 91.

qui ont sévi dans la capitale pendant ces dernières années, et on admettra avec moi que la santé de nos lycéens est moins menacée qu’on ne paraît le croire. »

Ces statistiques sont certainement plus probantes que les énumérations vagues de Lagneau ; elles ne sont pas cependant satisfaisantes : car d’une part il est possible que beaucoup d’enfants et de jeunes gens soient réellement surmenés, éprouvent une fatigue très forte, dangereuse, et n’aillent pas à l’infirmerie, par conséquent ne figurent pas sur les registres des malades ; d’autre part, on doit admettre comme possible que des maladies d’épuisement peuvent naître au lycée et n’éclater que plus tard, quand les enfants sont revenus dans leurs familles ; dans le second cas , comme dans le premier, les registres de maladie seront muets.

Enfin, il faut bien savoir que la méthode pathologique ne peut indiquer que les excès considérables de fatigue, elle ne donne pas la mesure de la fatigue.

2° Les observations particulières de maladies survenues à la suite de travaux intellectuels excessifs ont quelque .chose de plus éloquent que les froides statistiques. Peter est l’orateur qui a versé dans le débat le plus grand nombre de documents de ce genre, et il les a commentés avec une verve extraordinaire. Voici deux de ses observations, choisies parmi les meilleures. La première est celle d’une jeune fille. La mère de cette jeune victime du surmenage intellectuel écrit ceci :

« Voici comment la maladie de ma fille a commencé : il lui restait trois mois encore pour terminer sa dernière année d’études (1884) quand elle fut prise de violents maux de tete et de forts saignements de nez, bientôt accompagnés de fièvre. L’appétit et le sommeil avaient disparu.

« Le médecin du couvent craignait une fièvre typhoïde (et je me permets ici de dire que cette crainte était très naturelle, de tels accidents ressemblant à ceux de la fièvre typhoïde, à cela près de la brusque hyperthermie).

LA DISCUSSION SUR LE SURMENAGE

« Ap rès huit jours les saignements de nez et la fièvre avaient diminué. Le médecin était d’avis que ma fille prît quelques jours de repos. Mais après ces quinze jours de vacances les maux.de tête continuaient et tout travail était impossible.

« L’infirmière ainsi que la supérieure me conseillèrent d’emmener ma fille jusqu’à la fin des grandes vacances, ce qui faisait quatre mois de repos ; repos que ces dames savaient nécessaire, car le cas s’était présenté plusieurs fois déjà parmi leurs pensionnaires.

« Le médecin a conseillé pour ma fille l’air des montagnes ; nous avons passé ces quatre mois en Suisse, où les maux de tête ont toujours continué par accès avec de fortes courbatures de tout le corps. C’est au retour de ce voyage que, ne voyant aucune amélioration, je suis venue vous consulter. Le mal n’était jamais général; elle souffrait plus fortement tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, en contournant irrégulièrement le tour de la tête. Tout travail de la tête, lecture ou autre, lui occasionnait des douleurs insupportables. »

Seconde observation : il s’agit d’un « jeune homme des plus robustes, né à Beaune, de parents vigoureux qui sont actuellement pleins de santé, ayant une sœur également bien portante, mais qui est restée avec ses parents dans sa ville natale.

« Le jeune homme, lui, s’est tuberculisé à Paris, dans les conditions suivantes : il travaillait chaque jour de six heures du matin à dix heures du soir, avec un répit de deux heures, dont une partie était consacrée à la « réfection corporelle », comme dit Rabelais. C’est-à-dire que ce jeune homme travaillait quatorze heures par jour dans sa petite chambre de l’École normale, immobile, lui bien musclé, et à la portion congrue d’un air confiné, lui de souche campagnarde. »

Il est utile de publier ces documents. Ce sont des démonstrations frappantes des effets produits par les excès in-

tellectuels ; et il est bon qu’on puisse, au besoin, faire lire ces observations aux jeunes gens imprudents, pour leur donner la sensation du danger auquel ils s’exposent, en faisant des excès de travail intellectuel. Pour beaucoup, ces observations seront un avertissement salutaire.

Maintenant il convient d’ajouter que ces faits si graves doivent être discutés sérieusement; on 11e peut accorder de créance à ceux qui sont rapportés de troisième main, encore moins à ceux qui se réduisent à des on dit et à des anecdotes ou à des lettres écrites par des malades que personne n’a jamais vus. Un travail de critique doit se faire pour séparer les faits précis, authentiques, et les légendes si fréquentes en médecine. Enfin, même en restant sur le terrain médical, il faut bien avouer que l’observation la mieux prise, la plus topique, doit être interprétée, et on ne peut pas attribuer un désordre pathologique quelconque à un surmenage intellectuel avant d’avoir démontré la réalité de ce rapport de cause à effet. La discussion à l’Académie de médecine a montré que dans certains cas 011 a attribué à la fatigue cérébrale un état morbide produit par la présence d’un tamia dans l’intestin (Javal) ou par un vice de conformation de l’œil (Perrin). De plus il ne faut pas oublier, comme Lancereaux l’a bien montré, que certains désordres pathologiques proviennent d’influences héréditaires ou de mauvaises conditions hygiéniques qui n’ont rien à voir avec le surmenage.

Les discussions qui ont été établies sur ce point à l’Académie de médecine nous semblent avoir prouvé que les cas de méningite, de fièvre typhoïde et de tuberculose qu’on a attribués au surmenage sont des cas individuels, trop rares et trop spéciaux pour servir de base à une réglementation générale.

Après avoir beaucoup réfléchi à ce sujet, nous sommes d’avis que la méthode pathologique ne peut servir à élucider la question du surmenage intellectuel.

La réglementation des heures de classe, de repos et de

LA DISCUSSION SUIt LE SURMENAGE

sommeil, et de la durée de l’effort intellectuel que l’on demande aux écoliers ne pourrait être faite qu’arbitrairement, en se servant des cas de maladies. De ce qu’un individu a succombé à la fièvre typhoïde après un examen difficile qui l’avait surmené, nous ne voyons aucune conclusion pratique à tirer pour la réglementation de cet examen. La maladie et la mort d’un condisciple surmené peut être un salutaire exemple pour les autres, exemple qui devra surtout être médité par ceux qui ont une constitution délicate ou des prédispositions héréditaires. Mais du moment qu'on ignore généralement l’état des forces de l’individu qui a succombé, on ne peut pas savoir si sa constitution personnelle n’était pas responsable de sa mort; de plus, on ignore quelle quantité de travail intellectuel il a produit, comment il s’est préparé à l’examen, quelle dose de connaissances il avait déjà avant de concourir; et ce serait une perte de temps de chercher à préciser tous ces petits fails, qui le plus souvent échappent à l’investigation. La pédagogie a bien peu de chose à attendre de ces cas exceptionnels, d’autant plus qu’on en ignore le plus souvent la fréquence. La répétition de ces accidents dans une école ou au lendemain d’un examen doit être un avertissement pour les pouvoirs publics; c’est un signe qui indique la nécessité d’une révision des programmes; mais l’étude de ces accidents eux-mêmes ne peut servir de base à une réforme.

Nous sommes donc conduit tout naturellement, en finissant cette étude, à regretter que l’Académie de médecine se soit bornée à un échange d’opinions sur le surmenage, et qu’elle n’ait pas eu l’idée bien simple de résoudre la question qu’elle agitait, en faisant un appel à la seule méthode qui pouvait donner une solution : la méthode expérimentale. Pour savoir quel degré de fatigue et de surmenage était provoqué chez les enfants et les adultes par des programmes d’enseignement et d’examen dans les écoles, il fallait nommer une commission chargée de mesurer cette fatigue et

ce surmenage. Aucune théorie, aucun raisonnement ne valent des faits bien observés. Aussi l’Académie de médecine, en voulant absolument s’en tenir à la théorie, n’at-elle pas pu aboutir, et les conclusions qu’elle a votées pour clore ses débats sont remarquables par leur défaut de précision; elles sont tout à fait typiques; donnons-les comme exemple d’une vieille méthode qui, espérons-le, paraîtra bientôt aussi fausse que démodée. Yoici ces conclusions :

« L’Académie de médecine appelle l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité de modifier, conformément aux lois de l’hygiène et aux exigences du développement physique des enfants et des adolescents, le régime actuel de nos établissements scolaires.

« Elle pense :

« 1° Que les collèges et lycées pour élèves internes doivent être installés à la campagne;

« 2° Que de larges espaces bien exposés doivent être réservés pour les récréations ;

« 3° Que les salles de classes doivent être améliorées au point de vue de l’éclairage et de l’aération.

« Sans s’occuper des programmes d’études, dont elle désire d’ailleurs la simplification, l’Académie insiste particulièrement sur les points suivants :

« 1° Accroissement de la durée du sommeil pour les jeunes enfants ;

« 2° Pour tous les élèves, diminution du temps consacré aux études et aux classes, c’est-à-dire à la vie sédentaire, et augmentation proportionnelle du temps des récréations et exercices;

« 3° Nécessité impérieuse de soumettre tous les élèves à des exercices quotidiens d’entraînement physique proportionnés à leur âge (marches, courses, sauls, formations, développements, mouvements réglés et prescrits, gymnastique avec appareils, escrime de tous genres, jeux de force, etc.). »

Il n’y a rien à retenir de formules aussi vagues que celle

LA DISCUSSION SUR LE SURMENAGE

de « simplification des programmes » ou « diminution du temps des classes ». Ces mesures ne sont pas plus justifiées que précisées; et nous pensons que si la discussion était née au sujet de la faiblesse des études au lieu d’être provoquée par le surmenage, l’Académie aurait pu voter, avec aussi peu de motifs, des conclusions pour « le relèvement des programmes » et « l’augmentation des heures de classe ».

Ce que l’Académie de médecine n’a pas pu faire, la science impersonnelle est en train de le faire en ce moment. Pendant ces dix dernières années, des hommes de science ont étudié dans le laboratoire et aussi dans les écoles les effets du travail intellectuel sur l’esprit et sur le corps. Ces recherches ont eu lieu et se poursuivent encore dans tous les pays, et surtout en Allemagne. On est dans la lionne voie, car ce sont des études rigoureusement expérimentales. On ne discute pas des théories, on observe, on mesure, on pèse. On choisit comme objet d’expérimentation un travail intellectuel quelconque, par exemple le calcul mental ou des additions, et on recherche quelle est l’influence que cette contention d’esprit a produite dans les fonctions organiques de l’individu ou dans ses fonctions intellectuelles; ou bien on expérimente dans les écoles, ce qui est une nouveauté pour la psychologie; on recherche sur des écoliers quels sont les effets produits par la classe du matin ou par la classe du soir, ou par une leçon de gymnastique. Nous possédons aujourd’hui de précieuses monographies; elles ne nous donnent pas encore une connaissance complète du sujet, car toute recherche expérimentale est lente et longtemps partielle; mais on sait déjà qu’il existe des méthodes capables de constater la fatigue intellectuelle et dans des cas où l’observation directe n’apprend rien. Nous allons exposer ces différents travaux, en insistant particulièrement sur les méthodes.

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