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CHAPITRE II

DÉFINITION DU TRAVAIL INTELLECTUEL

Puisque ce livre a pour objet de décrire et d’analyser les effets du travail intellectuel, nous devons d’abord définir le travail intellectuel. Les mots changent de sens suivant les gens qui les emploient et suivant les matières auxquelles on les applique. En psychologie le terme de travail intellectuel, comme celui d’intelligence, a une signification très vague. Nous ne devons pas envisager la question au point de vue spécial de la psychologie, et chercher à tenir compte du rôle joué par les différentes facultés intellectuelles, comme la mémoire, l’attention, etc. Notre point de vue actuel est celui de la pédagogie ; aussi devons-nous comprendre par travail intellectuel toute espèce de travail que les élèves accomplissent à l’école, soit pendant la classe, soit pendant l’étude. Dans ce cas, le travail intellectuel s’oppose au travail physique, au travail musculaire, auquel les élèves se livrent soit pendant les récréations, dans leurs jeux ou dans leurs leçons de gymnastique, soit encore dans certaines parties des leçons d’art manuel. La distinction du travail intellectuel et du travail physique est simple en théorie ; dans tout travail intellectuel il y a une partie de travail physique, et dans tout travail physique il y a une part de travail intellectuel ; mais ce qui caractérise le travail physique, c’est que le rôle joué par les mouvements et par le système musculaire est prépondérant, tandis que dans le travail intellectuel, ce qui prédomine,

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c’est la concentration de l’attention et le jeu de l’intelligence.

Le travail intellectuel n’est pas un, il est extrêmement variable; on peut, sans faire pénétrer bien avant l’analyse, distinguer différentes formes du travail intellectuel. Ces distinctions ne sont pas inutiles à indiquer ici; elles serviront à délimiter notre sujet et à donner plus de précision à nos développements.

1° Le travail intellectuel peut être court ou prolongé ; il peut durer à peine une seconde, ou plusieurs minutes, plusieurs heures, plusieurs jours, plusieurs mois; et nous verrons que les effets physiologiques du travail intellectuel dépendent de sa durée. Le travail intellectuel scolaire, le seul qui doit nous occuper, est un travail assez long, qui dure plusieurs heures ; nous dirons cependant quelques mots du travail intellectuel court, durant à peine quelques minutes, afin de rendre notre étude plus complète ; mais nous ne parlerons pas du travail intellectuel très court, qui dure à peine quelques secondes. Ce travail si court consiste dans une fixation momentanée de l’attention . Écrire la psycho-physiologie de ce travail serait donc faire une étude du mécanisme de l’attention ; ce n’est pas notre intention.

2° Le travail intellectuel peut être intense ou modéré, et présenter une foule de degrés intermédiaires. Le travail intellectuel modéré est connu de tous, même de ceux qui n’ont pas appris à travailler intellectuellement, et à faire de vigoureux efforts d’esprit.

Il est en effet, pour une personne normale, difficile de rester à l’état de veille pendant longtemps sans faire aucun travail intellectuel ; continuellement on pense à quelque chose, on observe ce que l’on voit, on fait des projets sur ce que l’on va faire ou on réfléchit à ce que l’on vient de faire; en somme, notre intelligence travaille continuellement, et c’est ce travail continuel qui constitue la marque principale de l’état de veille et le distingue de l’état de sommeil. Tout autre est l’état de travail intellectuel dans lequel on

fait un vigoureux effort d’attention, pour comprendre un point obscur, ou pour rappeler un souvenir rebelle, ou pour apprendre quelque chose de nouveau. C’est le travail intellectuel intense, et chacun peut s’en faire une idée personnelle en essayant de calculer mentalement. Le travail scolaire tient le milieu entre ces deux extrêmes ; il exige de temps en temps des efforts intenses, puis il comprend de longues phases de travail très modéré.

Une distinction analogue à la précédente est celle du travail intellectuel volontaire et automatique. Le premier consiste à faire quelque chose de nouveau, le second consiste dans une application de souvenirs; c’est une routine que l’on trouve dans tous les métiers, les plus intellectuels comme les plus mécaniques. Le travail intellectuel volontaire et nouveau exige un double effort, l’un pour concentrer son attention sur le travail en train, l’autre pour empêcher les idées étrangères à ce travail de se développer. Pour étudier les effets du travail intellectuel automatique, il suffit de comparer les effets du sommeil à ceux de l’état de veille.

Ce sont les influences produites par un travail intellectuel volontaire qui nous intéressent dans ce livre ; en effet, c’est le travail volontaire qui est exigé des élèves dans les écoles et c’est ce travail qui produit des effets de fatigue mentale qui, en augmentant d’intensité, sont si nuisibles à l’organisme entier.

Nous allons indiquer brièvement quelles sont les principales formes d’activité intellectuelle qui ont été étudiées jusqu’ici.

D’abord, le calcul mental. On peut dire que le calcul mental, sous forme de multiplication, est un des meilleurs procédés pour obliger une personne à faire un effort intellectuel court et intense ; l’effort consiste non seulement à multiplier, mais à retenir les données et les produits partiels ; on a aussi, dans certains cas, à décomposer l'opération et à remplacer une multiplication difficile par deux

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multiplications équivalentes et plus faciles. Le calcul mental offre aussi F avantage d’être une pierre de touche pour la sincérité de l’effort. Il y a des personnes qui, même lorsqu’elles se savent en expérience, ne veulent pas se donner la peine de faire un effort mental ; elles font semblant de chercher, froncent les sourcils, restent immobiles un moment, mais elles ne font pas de travail intellectuel. Comme il faut un effort réel pour trouver une solution juste avec le calcul mental, il est tout indiqué de soumettre au calcul mental les individus dont la bonne volonté est sujette à caution1. Le calcul mental a été employé dans les expériences de Mosso et de presque tous les autres expérimentateurs.

Un avantage considérable présenté par le calcul mental consiste en ce fait qu’on peut facilement faire varier la difficulté et par conséquent la durée de ce travail intellectuel. On peut en effet, chez un adulte, donnera calculer de tête des multiplications de difficulté très variable; depuis une multiplication de un chiffre par un chiffre, telle que 7 XI 8, qui prend en général deux à trois secondes de temps, jusqu’à une multiplication d’un nombre de deux chiffres par un nombre de trois chiffres, telle que 473 X 67, qui chez un individu moyen nécessite un temps de quelques minutes ; pendant ce travail mental le sujet reste immobile, il ne parle pas, il ne fait en somme que du travail intellectuel; c’est là un avantage sur les autres travaux intellectuels, qui nécessitent presque tous des mouvements de parole ou autres.

On a aussi employé souvent, dans les recherches sur les effets que le travail psychique produit sur la circulation du sang, la méthode des problèmes d’algèbre et de géomé-

‘ Il ne faut pas oublier que le défaut de sincérité et même la simulation complète se rencontrent chez toutes les espèces de sujets d’expérience , non seulement chez des hystériques et des enfants, mais chez des adultes, des individus cultivés et se prêtant bénévolement aux recherches, chez des candidats à l'agrégation et au doctorat; nous en avons eu des exemples.

trie ; mais ces problèmes ne peuvent être résolus que par des personnes en petit nombre, qui ont une culture spéciale.

Un autre exercice du même genre consiste à faire répéter de mémoire une série de chiffres. On récite devant le sujet cinq à dix chiffres, sans rythme, avec une vitesse de deux chiffres par seconde ; il doit les écouter attentivement, puis les répéter après une seule audition; il doit faire un effort pour les répéter tous exactement, et dans l’ordre où on les lui a dits. Cette répétition exige un très sérieux effort d’esprit. Cette expérience a un avantage : on peut la faire même sur des personnes ignorantes, qui ne savent pas calculer de tête, qui ne savent pas leur table de multiplication, sur des individus qui ne savent ni lire ni écrire. Malheureusement, il y a une cause d’erreur : le sujet est obligé de répéter à haute voix les chiffres entendus, et par conséquent cet exercice de la parole vient ajouter au travail intellectuel un certain nombre de phénomènes moteurs qui en altèrent la nature; la respiration, par exemple, est modifiée par la parole. 11 est presque impossible d’éviter cette erreur en priant le sujet de faire un effort pour retenir les chiffres et de ne pas les répéter ; car, du moment que le sujet sait qu’il n’aura pas à répéter les chiffres, il ne fait pas d’ordinaire un aussi grand effort pour les retenir que s’il doit les répéter devant témoins.

Quelques expérimentateurs ont imaginé d’autres expériences de mémoire, un peu plus compliquées ; par exemple évoquer un souvenir ancien, se rappeler tel passage d'un auteur connu, ou exposer de mémoire une théorie philosophique. Mentz et Kiesow ont employé des épreuves de ce genre. En général, elles ont le défaut d’exiger un exercice de la parole, par conséquent le sujet fait des mouvements, ce qui complique les effets du travail intellectuel.

On peut encore signaler comme épreuves de travail intellectuel rapide la lecture. C’est un exercice que l’on peut faire seul et sans aide, et qui permet par conséquent

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d'expérimenter sur soi-même. C’est un très grand avantage, car alors on travaille seul dans une pièce isolée, et on est bien tranquille. Gley, pour étudier l’influence du travail intellectuel sur le pouls carotidien, lisait des pages de science ou de métaphysique. En graduant les lectures, on peut augmenter à volonté l’intensité de la contention d’esprit; mais en général cette intensité est moindre que celle du calcul mental ; il est rare que l’on fasse pendant une lecture un effort mental aussi vigoureux que lorsqu’on cherche à faire de tête une multiplication un peu compliquée.

Tels sont les principaux procédés qui ont été imaginés jusqu’ici pour l’étude du travail intellectuel court et intense ; c’est une étude qui a été entreprise le plus souvent à un point de vue physiologique, pour connaître les effets du travail intellectuel sur le cœur, ou sur la chaleur animale, ou sur la force musculaire. Quand le travail est court et intense, et surtout quand il prend la forme d’une recherche, il s’accompagne souvent d’un sentiment d’anxiété; on craint de s’embrouiller et de ne pas trouver la solution juste, de ne pas répéter exactement les chiffres. L’émotion augmente si, comme il arrive souvent, le sujet n’est pas isolé, et si l’expérience se fait devant plusieurs témoins. Les effets de cette émotion s’ajoutent à ceux du travail intellectuel et l’expérience n’est pas bien faite. Un auteur allemand, Kiesow1, ayant remarqué cette cause d’erreur, a prétendu que le travail intellectuel ne produit d’effet sur la pression du sang que s’il est accompagné d’émotion; mais cette conclusion est certainement exagérée. Il vaut mieux se borner à signaler cette cause d’erreur, et faire des efforts pour l’éviter.

Les recherches sur un travail intellectuel long, prolongé pendant plusieurs heures, sont moins nombreuses que les précédentes ; il y en a peu qui aient été faites dans les

1 Arch. ital. de biologie, 1 895, XXIII, p. 198-211.

laboratoires cle psychologie. On a employé en Allemagne, dans le laboratoire de Kraepelin, la méthode des additions ; on plaçait sous les yeux du sujet plusieurs colonnes de chiffres, et il devait les additionner et écrire les additions; c’est un travail mental, et c’est aussi une fatigue d’écriture pour la main. Nous aurons du reste à regarder de très près ces recherches, pour en faire la critique. Plusieurs auteurs, qui avaient un article à écrire, des notes à compulser, des documents à étudier, en ont profité pour faire du travail intellectuel ; c’est de cette manière, par exemple, qu’on a étudié les effets du travail intellectuel sur la sécrétion urinaire. Le défaut de ce travail intellectuel est de manquer d’uniformité ; à certains moments, on fait un très grand effort d’esprit; puis on dépense beaucoup de temps à lire distraitement des choses insignifiantes et à faire de la rédaction automatique. Pour provoquer un travail intellectuel plus continu et assez uniforme, nous pensons qu’on pourrait essayer de jouer une partie d’échecs à l’aveugle, pendant une heure ou deux.

Quelques auteurs n’ont point imaginé un travail intellectuel spécial, mais ont profité du travail intellectuel que leurs sujets exécutaient spontanément. C’est ainsi qu’ont été faites les si nombreuses recherches sur la fatigue intellectuelle dans les écoles ; on étudiait la fatigue provenant des iieures de classe et des heures de gymnastique. Certainement, ce sont ces études qui sont les plus intéressantes pour la pédagogie. Nous relaterons dans le cours de cet ouvrage les observations, encore inédites, que nous avons recueillies sur la consommation du pain pendant une année scolaire dans une école normale; le travail intellectuel des élèves consistait dans le cours normal des études, et il s’y est joint, vers la fin de l’année scolaire, un état d’anxiété produit par la préparation des examens.

Mosso, qui a surtout mis en lumière les effets du travail psychique sur la force musculaire, a expérimenté sur ses collègues quand ceux-ci venaient de faire un cours public,

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ou quand ils avaient fait passer des examens de médecine pendant plusieurs heures. Ce sont là de fortes dépenses d’activité intellectuelle, mais elles s’accompagnent de beaucoup d’émotion et aussi de mouvements.

On voit par ces exemples qu’il est assez difficile de provoquer un travail intellectuel qui soit, au gré de l’expérimentateur, continu, uniforme, prolongé, d’une intensité voulue, et surtoutpur de tout élément émotionnel et moteur. Nous aurons pour chaque cas particulier à tenir compte des causes d’erreur qui auront pu se glisser dans les expériences, et dont les auteurs eux-mêmes n’ont pas toujours eu la claire conscience.

Après avoir donné une idée générale des différentes espèces de travail intellectuel qui ont été soumises jusqu’ici à l’expérimentation, il importe d’indiquer quels sont les effets de travail intellectuel qui ont été observés.

Les effets produits par le travail intellectuel peuvent être divisés en deux groupes : d’une part, il se produit des modifications dans les fonctions physiologiques de l’organisme, telles que la circulation, la respiration, la température, l’alimentation, les sécrétions : ce sont les effets physiologiques ; d’autre part, le travail intellectuel produit une fatigue de l’attention plus ou moins forte et influe sur différentes fonctions intellectuelles et morales : ce sont les effets psychologiques. Tous ces effets seront plus ou moins accentués suivant la durée et l’intensité de l’effort mental.

Cette distinction, qui est commode pour l’exposition des faits, nous servira à diviser notre livre en deux parties ; la première partie sera consacrée aux effets physiologiques du travail intellectuel, et la seconde partie aux effets psychologiques.

Les effets physiologiques, en général, sont trop faibles et d’une nature trop spéciale pour qu’on puisse les constater par la simple observation directe ; une augmentation de la force musculaire, un changement dans le rythme de

la respiration, une modification de la forme du pouls, tels sont quelques-uns des effets physiologiques que nous aurons à décrire; on ne peut les étudier, en général, qu’en employant des instruments spéciaux, et en outre il faut, pour faire les expériences nécessaires, avoir des connaissances sur la physiologie delà circulation, de la respiration, des sécrétions, etc. Nous comptons exposer très longuement, non seulement les résultats qui ont été trouvés par les auteurs, mais aussi les méthodes à suivre. Nous pensons rendre service aux psychologues, qui généralement sont trop peu familiarisés avec la psycho-physiologie. Les détails que l’on trouvera dans notre livre ne feront certainement pas double emploi avec ceux que l’on peut se procurer en ouvrant un traité moderne de physiologie, car nous nous sommes mis à un point de vue tout à fait spécial; nous avons décrit les expériences et les méthodes pour les laboratoires de psychologie, en tenant compte surtout des causes d’erreur qui sont mentales, et en insistant sur les règles à suivre quand on se propose de résoudre un problème de psychologie. Tout notre ouvrage aura une orientation pratique, et nous insisterons beaucoup sur la technique.

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