INFLUENCE DU TRAVAIL INTELLECTUEL SUR LA FORCE MUSCULAIRE
Jusqu’ici, aucun auteur n’a traité dans son ensemble cette grande question ; on ne trouve dans la littérature que des études partielles, portant seulement sur une certaine forme du travail intellectuel ou sur un certain aspect de la force musculaire, et c’est bien à tort que des pédagogues et des physiologistes se sont hâtés de fonder sur ces études incomplètes des conclusions générales.
Le système neuro-musculaire dépense son activité sous deux formes qui sont profondément distinctes ; il y a d’abord l’activité volontaire et consciente, il y a ensuite l’activité réflexe, inconsciente, involontaire, automatique. Cette première distinction doit être introduite dans notre étude, et il faut envisager à part les effets du travail intellectuel sur l’activité volontaire et sur l’activité réflexe.
Le travail intellectuel aussi, nous l’avons remarqué souvent, présente plusieurs différences de degré et de nature. L’effort intellectuel court ne se confond pas avec le travail prolongé pendant toute une après-midi ou toute une semaine, et il faut aussi distinguer de ce travail intellectuel prolongé l’état psycho-physiologique stable qui se crée chez un individu adonné pendant toute sa vie aux travaux intellectuels. Cette dernière question présente un intérêt philosophique évident, puisqu’elle revient à se
demander dans quelle mesure le développement de l'intelligence peut se concilier avec le développement des forces physiques.
Bien que nous soyons loin de pouvoir traiter à l'heure actuelle tous les points de ce vaste programme, il nous a paru hon de l'esquisser, à titre de suggestion pour des investigations nouvelles.
Influence du travail intellectuel sur l’activité automatique du système neuro-musculaire. — Les documents concernant cette question sont très peu nombreux. On s’est borné jusqu'ici à observer quelques-uns des effets produits par un travail intellectuel court, une lecture, un calcul mental, ou aussi une idée fixe. De ces études incomplètes est sortie la conclusion que tout effort d’esprit agit sur les muscles, que tout phénomène psychologique produit un état moteur particulier, auquel participe l’organisme entier. Sur ce thème on a joué un nombre infini de variations. Il faut rattacher à cet ordre d’idées une théorie nouvelle de l’attention, qui a été surtout exposée en France par Th. Ribot : la nature motrice de l’attention. Cet auteur soutient que l’attention, non seulement agit sur des muscles, ceux de la respiration, par exemple, ou du sourcil, mais encore qu’elle est un mécanisme moteur, qu’elle consiste dans une coordination de muscles. On est bien étonné de lire des affirmations aussi absolues ; et on cherche en vain sur quelles preuves elles s’appuient.
Malgré ce manque de preuves précises, la théorie de Th. Ribot a été acceptée, en France du moins, par un grand nombre de pédagogues et de médecins; on voit citer cette théorie comme une théorie démontrée, basée sur des faits précis. Nous ne nous arrêterons pas sur des discussions de théorie, notre but est de rapporter les faits acquis qui doivent être admis par tout le monde, quelle que soit la théorie que l’on partage, et ce n’est qu’après avoir décrit ces faits d’observation précise que l’on devrait chercher à
FORCE MUSCULAIRE
en déduire des théories et des explications sur les effets de l'attention.
Les recherches de laboratoire faites sur des adultes sont celles qui doivent nous inspirer le plus de confiance ; il faut les faire passer avant les recherches sur des malades, et surtout avant les recherches sur les hystériques.
Un auteur allemand, Heinrich1, a étudié l’influence produite sur les muscles de l’œil par la fixation de l’attention sur des impressions sensorielles et par un calcul mental. Ce sont surtout les variations de la largeur de la pupille et du degré d’accommodation du cristallin que l’auteur a étudiées ; on mesurait la grandeur de la pupille et le rayon du cristallin au moyen d’un ophtalmomètre. Comme la grandeur de la pupille varie beaucoup avec l’éclairage, il fallait rendre celui-ci aussi constant que possible. Les expériences étaient faites dans une chambre noire, dont on réglait l’éclairage avec un volet qu’on ouvrait plus ou moins. Le sujet arrivait toujours à la même heure, on lui bandait l’œil droit et on fixait sa tête pour éviter tous les déplacements. Les observations étaient toutes faites sur l’œil gauche seulement.
Le sujet devait porter son attention soit sur un point fixé devant lui, soit sur un objet éclairé qui lui était présenté dans la vision indirecte sous un angle plus ou moins grand, soit enfin sur des calculs qu’il devait faire mentalement. Pendant tous ces actes, il devait fixer un certain point placé devant lui. Les objets que l’on présentait dans la vision indirecte étaient des lettres écrites sur des cartons carrés blancs de 2 à 4 centimètres de côté ; on les présentait du côté temporal à une certaine distance de l’œil.
Les expériences ont montré que la pupille s’élargit lorsqu’on porte son attention sur un objet situé dans la vision indirecte, et elle s’élargit encore plus lorsqu’on fait un calcul mental. Voici quelques chiffrés recueillis :
1 Heinrich. Die Aufmerksamkeit und die Funktion der Sinnesorgane. Zeitschr. für Psychologie u. Physiol. <!. Sinnesorg., vol. IX et XI.