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CHAPITRE VII

INFLUENCE DU TRAVAIL INTELLECTUEL

SUR LES ÉCHANGES NUTRITIFS

Nous avons montré dans les chapitres précédents que le travail intellectuel amène des changements bien déterminés dans la circulation du sang, dans la respiration et dans la production de chaleur de l’organisme; ce sont là des influences qu’il importe de connaître, qui nous font mieux comprendre les effets nuisibles produits par le surmenage intellectuel, mais qui n’ont pas encore de portée pratique pour le pédagogue. Dans le présent chapitre nous sommes en présence d’une question non seulement intéressante au point de vue théorique, mais aussi très importante pratiquement, c’est la question de l’influence produite parle travail intellectuel sur les échanges nutritifs de l’organisme .

L’importance pratique de cette question pour le pédagogue est évidente ; en effet, la nutrition est la fonction de l’organisme qui se trouve à la base de toutes les autres fonctions ; une nutrition normale est la condition première d’une bonne santé; l’activité d’un organe quelconque dépend de l’état de la nutrition de cet organe ; d’une part, si la nutrition n’est pas suffisante, l’organe ne peut plus travailler aussi bien qu’à l’état normal, et d’autre part tout travail prolongé, toute dépense d’énergie amène certaines modifications dans les échanges nutritifs, et pour réparer ces modifications un simple repas ne suffit souvent pas, il faut intervenir en activant la nutrition.

La réglementation de F alimentation est une des questions les plus difficiles de l’hygiène scolaire ; il faut d’abord donner aux enfants une nourriture suffisante pour réparer leurs forces et pour les rendre capables d’exécuter un travail intellectuel et physique tel que celui qu’ils ont h faire à l’école; en outre il faut tenir compte de la répartition des classes, dans une journée; ainsi il est évident qu’il doit y avoir des différences dans la facilité de travail avant le déjeuner et après le déjeuner ; l’heure des repas, la quantité de nourriture et sa composition doivent influer sur le travail intellectuel que l’on fait après ces repas, et inversement l’organisme doit avoir besoin d’une nourriture différente après plusieurs heures de travail intellectuel assidu et après un repos de quelques heures. Faut-il donner au déjeuner la même nourriture que pour le dîner, ou bien faut-il donner pour l’un plus que pour l’autre? Combien de temps de récréation faut-il laisser écouler entre la fin d’un repas et le commencement des classes ? Faut-il mettre les leçons les plus difficiles avant, ou après les repas ? Doit-on mettre les classes de gymnastique avant, ou après les repas? etc.

Voilà quelques-unes des nombreuses questions pratiques qui se présentent et auxquelles nous ne pouvons pas poulie moment donner de réponse précise. Nous voyons que dans chaque pays on accepte un système différent; en France, on a en général trois heures de classe le matin, puis vient le déjeuner suivi d’un repos d’environ une heure ; enfin il y a deux ou trois heures de classe l'après-midi. En Allemagne, on a dans les lycées cinq heures de classe le matin (de 8 heures à 1 heure), puis vient le déjeuner, et dans F après-midi on travaille bien moins. Enfin en Russie, après trois heures de classe le matin vient le déjeuner ; une demi-heure après les classes recommencent.

Quel est le système le plus rationnel ? quel est celui qui répond le mieux aux conditions de l’hygiène de l’esprit et du corps ? On n’en sait rien pour le moment. Seulement, si

ÉCHANGES NUTRITIFS

on ne peut pas encore donner de réponse précise à ces différentes questions, on peut dès maintenant indiquer des méthodes d’étude qui permettront un jour d’arriver à des résultats pratiques d’une grande importance. Il faut poursuivre ces recherches, et pour pouvoir le faire il faut absolument que ces recherches soient encouragées par l’administration ; des personnes compétentes doivent avoir l’autorisation de faire dans les écoles des expériences inoffensives sur les élèves. Ces expériences sont faciles h faire, elles ne prennent pas beaucoup de temps et ne peuvent par conséquent pas amener de dérangements dans les classes.

Comment étudier l’influence produite par le travail intellectuel sur les échanges nutritifs ? La question est très compliquée ; il est en effet difficile de déterminer la quantité et la qualité de la nourriture qui convient le mieux h un individu donné après un travail intellectuel ou après un repos ; il est impossible de se fier à l’appétit, puisqu’il varie beaucoup suivant les circonstances et que le moindre effort de volonté, la connaissance seule que l’on est en expérience, suffisent pour modifier 1 appétit d’un individu. D’autre part, une nourriture insuffisante ou trop forte 11e se fait sentir le plus souvent qu’après un intervalle prolongé.

Il semblerait donc que l’on devrait renoncer à étudier expérimentalement l’influence produite par le travail intellectuel sur la nutrition chez des individus isolés.

Ce serait une conclusion erronée, puisque nous sommes en réalité en possession de deux procédés qui permettent d’étudier l’influence cherchée. Si l’on ne peut pas, par suite des complications et des variations fortuites, étudier la quantité de nourriture qui convient le mieux après un travail intellectuel et après un repos chez un individu pris isolément, on peut faire cette détermination chez un groupe d’individus qui se trouvent dans des conditions égales, qui mènent la même vie, qui travaillent et se reposent aux

mêmes heures; en effet, les variations fortuites existent pour eux aussi bien que pour chaque individu, mais elles se détruisent les unes les autres, et si on prend le total de nourriture consommée par ce groupe uniforme d’individus, soit après un travail intellectuel assidu, soit après un repos prolongé, il est très probable que la différence de la consommation exprimera l’influence produite par le travail intellectuel.

Il faut, bien entendu, que les conditions soient aussi comparables que possible dans les deux cas ; il faut refaire l’expérience plusieurs fois, et c’est seulement si les résultats concordent qu’on pourra affirmer avec certitude que l’on a trouvé une certaine influence produite par le travail intellectuel sur la nutrition.

La première des conditions, c’est de donner la même nourriture toutes les fois ; elle doit non seulement avoir la même composition, mais de plus il faut qu’elle soit préparée toujours de la même manière. Ajoutons que cette nourriture ne doit pas être limitée en quantité, il faut qu’elle soit à discrétion; ce n’est qu’à cette condition que bon verra si l’on a plus ou moins mangé après le travail intellectuel.

Les premières recherches faites par l’un de nous (Binet), d’après cette méthode, ont donné des résultats intéressants que nous rapporterons plus loin. Avant d’en parler, indiquons la seconde méthode ; elle est plus ancienne que celle que nous venons de décrire : c’est l’étude de la sécrétion urinaire.

La sécrétion urinaire. — On sait que lorsqu’un organe quelconque fonctionne, il se forme dans cet organe des produits de désassimilation ; des substances chimiques nuisibles à l’organisme s’accumulent dans cet organe ; le sang enlève ces substances nuisibles, ces poisons de C organisme , comme on les appelle, il les entraîne avec lui et les met en contact avec les parois de certaines glandes, dont les plus

ECHANGES NUTRITIFS

importantes sont les reins ; la fonction de ces glandes consiste surtout à laisser passer à travers leurs parois les substances.nuisibles entraînées par le sang ; c’est ainsi que par filtration à travers les parois des reins s’accumulent la plupart des composés chimiques renfermés dans l’urine. On comprend donc facilement que si une cause quelconque produit dans l’organisme une accumulation d’une certaine substance, cette substance apparaîtra, soit sous une forme pure, soit sous forme de composé, dans l’urine ; on pourra donc, par l’examen de l'urine, constater la production dans l’organisme de ladite substance. En somme, toute.variation de la composition de l’urine indique une variation dans les échanges nutritifs de certains organes. L’analyse de l’urine pourra donc servir à constater une modification produite sur les échanges nutritifs.

Le deuxième procédé d’étude consiste donc à analyser l’urine, soit à des jours de repos, soit à des jours de travail intellectuel, et à observer les différences de composition qui dépendent de ces conditions.

Ce procédé a été employé par plusieurs auteurs depuis 18u3, mais les résultats obtenus par des auteurs différents ne concordent pas entre eux ; souvent même il y a des contradictions évidentes. Ces différences dans les résultats tiennent à la difficulté de rendre les conditions d’expérience bien égales ; en effet, une des premières difficultés est l’alimentation ; le genre et la quantité d’aliments que l’on prend influent beaucoup sur la composition de l’urine; il faut donc choisir un certain régime bien déterminé et se soumettre pendant plusieurs jours à ce régime alimentaire. Le choix de ce régime est très difficile, il faut qu’il ne soit ni trop abondant ni insuffisant ; on a cru voir une preuve que la quantité d’aliments correspond exactement aux besoins de l'organisme, lorsque le poids du corps reste constant pendant toute la durée de l’expérience ; mais il est évident que c’est une preuve bien incertaine, ce n’est qu’une indication approximative.

Chaque auteur, en se soumettant aux expériences, a choisi un régime alimentaire différent; on devait donc s’attendre à obtenir des résultats variant d’un auteur à l’autre.

Une seconde cause de variabilité des résultats est le nombre trop faible d’individus soumis aux expériences. En général, chaque auteur n’a fait les expériences que sur luimême, pour la raison bien simple qu’il est difficile d’exiger de quelqu’un qu’il se soumettre à un régime alimentaire particulier pendant une série de jours, qu’il travaille à certains jours et se repose à d’autres.

Passons rapidement en revue les résultats obtenus par les différents auteurs.

Mosler 1 a fait le premier des expériences sur l’influence produite par un travail intellectuel sur la composition des urines; il se soumit à un régime alimentaire uniforme et trouva (|ue sous l’influence d’un travail intellectuel l’acide pbospborique de l’urine augmente considérablement; c’est surtout l’acide pbospborique uni aux terres qui augmente de quantité.

Hammond 2 reprit les expériences, il se soumit pendant dix jours à un régime spécial; il trouva que sous l’influence du travail intellectuel la quantité totale de l’urine augmente ; de plus la composition de l’urine change : l’urée, le chlorure de sodium, l’acide pbospborique et l’acide sulfurique augmentent de quantité.

Jïyasson3 refit avec soin les expériences; on peut dire que c’est le premier auteur qui ait étudié soigneusement la question de l'iniluence produite par le travail intellectuel et physique sur la sécrétion urinaire.

Les expériences ont été faites pendant neuf jours de suite; le régime alimentaire régulier auquel l’auteur s’était soumis comprenait par jour 1 500 centimètres cubes d’eau

1 Mosler. Deitriu/e zur Kenntniss lier Urinabsonderung bei gesunden, schwangeren und krcinken Personen. Dissertât. Giessen, 1853.

2 Hammond. American Journ. of vieil. Sciences. 185G.

3 Byasson. Essai sur la relation qui existe à l'état physiologique entre l'activité cérébrale et la composition des urines. Thèse de Paris, 1808.

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et 750 grammes d’un pain particulier, préparé de la manière suivante : 1 kilogramme de farine de blé, 6 œufs, 125 grammes de beurre, 00 grammes de sucre, une petite quantité de sel et puis la quantité nécessaire d’eau. Le poids de l’auteur était resté constant et égal à 53 kilogrammes pendant toute la durée des expériences. Les heures de coucher et de lever étaient toujours les mêmes : 11 heures du soir et 7 heures du matin.

Les 4e, 5e et 8e jours étaient des jours de repos; hauteur ne faisait ces jours-là que quelques analyses chimiques le matin.

Les 1er, 2° et 7° jours, il faisait pendant cinq à six heures du travail musculaire; ce travail consistait à bêcher, marcher, monter et descendre un escalier.

Les 3°, 0e et 9e jours, il faisait six à sept heures de travail intellectuel, consistant en lecture attentive, rédaction, résolution de problèmes de mathématiques, etc.

Le tableau suivant contient les résultats obtenus ; les chiffres du tableau indiquent la composition moyenne des urines par jour; chaque colonne contient les moyennes prises sur trois jours de repos, ou trois jours de travail intellectuel, ou trois jours de travail musculaire.

Tableau de Byasson. Composition moyenne de l'urine par jour.

TRAVAIL

intellectuel.

TRAVAIL

musculaire.

Quantité totale de l’urine par jour .

Densité

Acidité exprimée en potasse anhydre.

Acide urique

Acide phospliorique anhydre . . .

Acide sulfurique anhydre

Chlore

Chaux

Magnésie

Potasse

20i BIBLIOTHÈQUE DE PÉDAGOGIE ET DE PSYCHOLOGIE

On voit d’abord que la quantité d’urine est plus considérable les jours de travail intellectuel que les jours de repos; au contraire elle est bien inférieure les jours de travail musculaire: ceci tient probablement à une transpiration abondante pendant le travail musculaire.

L ’ acidité de l’urine ne varie pas sous l’influence du travail intellectuel, et elle augmente considérablement à la suite d’un travail musculaire.

La quantité d 'urée augmente après les deux genres de travaux, mais cette augmentation est plus forte sous l'influence du travail intellectuel.

La quantité d ’ acide urique ne varie pas après le travail intellectuel, elle augmente sous l’influence du travail musculaire.

U acide phosphorique augmente à la suite d’un travail intellectuel, il diminue un peu après un travail musculaire.

Il en est de même pour Y acide sulfurique .

La quantité de chlore diminue après un travail musculaire et elle diminue encore plus après un travail intellectuel.

Les variations de chaux , de magnésie et de potasse sont très faibles.

Tels sont les résultats obtenus par Byasson. 11 faut d’abord remarquer qu’il s’était soumis à un régime alimentaire très artificiel, et on peut se demander si sous un autre régime il aurait obtenu des résultats analogues aux précédents. De plus, les méthodes d’analyse employées par l’auteur ne sont pas très exactes, de sorte que l’on ne doit tenir compte que des variations assez fortes.

Wood 1 fit des expériences sur lui-même en 1809; il étudia surtout les variations dans la quantité d’acide pliospborique, et il distingua l’acide pbospborique uni aux terres de celui qui est uni aux métaux alcalins.

4 Wood. Recherches sur l'influence de l'activité cérébrale sur l'excrétion de l'acide phosphorique par le rein (Procccdings of thc Connecticut medical Society, 18l>9).

ÉCHANGES NUTRITIFS

On a vu que, d'après Mosler, c’est surtout l’acide pliosphorique uni aux terres qui augmente sous l’influence d’un travail intellectuel. Les recherches de Wood ont donné des résultats opposés à ceux de Mosler : la quantité totale d’acide phosphorique de l’urine ne varie pas ; il se produit une légère augmentation des phosphates alcalins et une diminution de 20 à 40 p. 100 de phosphate terreux.

Nous nous arrêterons plus longuement sur les deux der* nières recherches faites sur ce sujet, ce sont celles de Mairet et de Thorion.

Mairet 1 a étudié seulement les variations de la quantité d’azote et d’acide phosphorique dans l'urine. Des expériences parallèles ont été faites, d’une part pour étudier l’influence de l’alimentation sur la composition de l’urine, et d’autre part l’influence produite par un travail musculaire ou intellectuel. Bien que l'influence produite par le travail musculaire n’entre pas directement dans le plan de notre livre, nous rapporterons ici les expériences de Mairet, puisqu’on peut de cette manière avoir un point de comparaison entre les influences du travail intellectuel et celles d’un travail physique.

L’étude de l’influence produite par le travail intellectuel a été faite sur deux personnes, dont l une était Fauteur luimême. Chez Fim des sujets il n’a été fait qu’une seule série de six jours d’expériences : les trois premiers jours étaient sans travail intellectuel, et, les trois derniers jours, le sujet faisait des traductions allemandes et anglaises pendant cinq heures par jour. Le régime alimentaire était toujours le même, c’était un régime mixte se composant des trois repas suivants :

Premier repas. — loO grammes de chocolat au lait et oO grammes de pain.

Deuxième repas. — 170 grammes de soupe à la paysanne; 100 grammes de pain ; un œuf sur le plat ; 30 grammes de

4 Mairet. Recherches sur l'élimination de l'acide phosphorique chez l'homme sain , l'aliéné , l'épileptique et l'hystérique. Paris, Masson, 1884.

viande de mouton ; 50 grammes de pommes de terre ; un peu de confiture.

Troisième repas. — 150 grammes de soupe grasse; 110 grammes de pain; 50 grammes de viande de bœuf rôti ; 70 grammes de pommes de terre frites ; 10 grammes de fromage.

Voici maintenant les résultats obtenus en moyenne par jour :

Composition de l'urine d'après Mairet.

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