‹ La faune des cadavresChapitre 14 sur 55 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

On croit généralement que les cadavres inhumés sont dévorés par des vers, comme les cadavres à l'air libre, et cette idée, très souvent vraie, bien qu'invraisemblable, vient de ce que le vulgaire croit encore au développement spontané de ces vers. Nous savons cependant que ces prétendus vers sont des larves d'insectes et leur pénétration sous terre, à une certaine profondeur, ne se comprend guère.

Ces Insectes sont, comme nous l’avons vu, des Diptères, des Coléoptères, des Lépidoptères, plus les Acariens dont les larves ne sont pas vermiformes et, du reste, presqu’invisibles à l'œil nu.

Nous avons montré que le dépôt de leurs œufs, par ces insectes, sur les cadavres à l'air libre ne se fait pas au même moment pour tous, qu'ils choisissent chacun un certain degré de décomposition et que ce moment varie depuis quelques minutes jusqu'à deux et même trois ans après la mort, mais qu'il est tellemgt constant pour chaque espèce et la succession de leur apparition est tellement régulière que l’on peut, par l'examenu des débris qu’ils laissent, comme par l'étude des stratifications géologiques, apprécier l’âge des cadavres, c’est-à-dire remonter assez exactement à l’époque de la mort, ce qui a souvent une 1mportance capitale en Médecine légale.

Connaissant les lois qui régissent le développement des vers des cadavres, nous étions convaincu, et tous les naturalistes avec nous, que l'expression poétique « les vers du tombeau », était l'expression d’un préjugé, et que tout cadavre enfermé dans un cercueil et enterré à deux mètres de profondeur, mesure réglementaire, se décomposait et se réduisait en poudre, selon l'expression biblique, sous l'influence des seuls agents physiques et chimiques et des Microbes de la fermentation putride. Nous nous trompions, car, ainsi que nous l’avons reconnu, les cadavres inhumés, au moins dans les conditions ordi-

Mécxix — La Faune des cadavres 7

naires, sont dévorés par des vers, tout comme ceux qui sont abandonnés à l'air libre ; seulement ces vers sont moins nombreux en espèces. Nous devons d’avoir pu faire la constatation de ce fait, à M. le Professeur Brouardel, présisident de la Commission d'assainissement des cimelières, qui, en cette qualité, avait fait faire des exhumations pendant l'hiver de 1886-87, au cimetière d'Ivry pour se rendre compte de l’état de décomposition de certains cadavres inhumés dans des conditions spéciales, et nous avait procuré l’occasion d'assister à ces exhumations. Les cadavres en question avaient été enterrés à des époques connues, variant de deux à (rois ans et, sur chacun d'eux, nous avons pu faire une ample récolle de larves, de coques de nymphes et même d'individus adultes de diverses espèces d'insectes. Après leur détermination, nous avons reconnu que, si le nombre des larves qui dévorent les cadavres inhumés est très considérable en individus, par contre celui des espèces est très limité, beaucoup plus que sur les cadavres à l'air libre ; plusieurs sont les mêmes dans les deux cas, mais il y en à de spéciales aux tombeaux, dont les mœurs, jusqu'ici inconnues, sont extrémement intéressantes pour les ento-

mologisles.

Les espèces d’Insectes que nous avons recueillies dans les bières exhumées, soit à l’état parfait, soit à l’état de larves, sont les suivantes :

Quatre espèces de Diptères : la Calliphora vomiloria, la Curlonevra stabulans, la Phora alerrima el une Anthomyside du genre Ophira ; deux espèces de Coléoptères : le Rhïsophaqus parallelocollis et le Philontus ebeninus ; deux Thysanoures : l’Achorutes armatus et le Templetonia nitida; enfin une jeune Jule indéterminée.

Les larves des Coléoptères et celles des Diptères ont un rôle très actif dans la décomposition des cadavres inhumés ; mais, comme sur les cadavres à l’air libre, elles n'apparaissent que successivement : sur des cadavres inhumés depuis deux ans, le rôle des larves de Calliphores et de Curlonèvres était terminé. depuis longtemps, car leur activité s'était exercée dès la mise en bière ; les Anthomyies leur avaient succédé, mais les larves de Phoras venaient seulement d'accomplir leur travail, car leur métamorphose nymphéale était toute récente et l’éclosion des adultes s'est faite dans les tubes où nous en avions renfermé un certain nombre, trois ou quatre jours après, ce qui nous a permis de récoller une grande quantité de ces mouches à

l’état parfait. Signalons en passant, que c’est par myriades que les nymphes des Phoras existaient sur les cadavres de deux ans; ils en étaient couverts, comme les jambonneaux de chapelure, mêlés à une poudre brune composée uniquement du produit des déjections des larves. Il y avait certainement là un grand nombre de générations.

Quant aux larves de Rhizophagus, elles étaient encore en pleine activité et nous en avons récolté un grand nombre de très vivantes, ainsi que quelques individus à l’état parfait.

Comment ces divers insectes arrivent-ils sur des cadavres inhumés à deux mètres de profondeur et enfermés dans des cercueils aux planches assez bien jointes ?

Nous devons dire tout de suite, relativement à ces cercueils, que l’humidité et la poussée des terres provoquent très vite un voilement des planches et que de larges voies de pénétration se produisent promptement ainsi que nous l’avons constalé.

Un fait curieux nous a fait découvrir de quelle manière les larves de Calliphores et surtout de Curtonèvres qui sont bien plus abondantes que les précédentes, arrivent sur les cadavres : Les cadavres inhumés pendant l'été, seuls en pré-

FAUNE DES CADAVRES INHUMÉS Aoi

sentaient des restes, tandis que ceux inhumés pendant l'hiver en étaient totalement dépourvus, bien qu'ils présentassent en abondance des chrysalides d'Anthomyies et surtout de Phoras, et de nombreuses larves très actives de Rhizophages. Ce fait prouve que les œufs de ces diptères sont déposés dans les ouvertures naturelles, bouche ou narines, avant l’ensevelissement, et que les larves se sont développées ensuite dans la bière ; on sait, en effet, combien ces mouches sont communes dans les chambres de malades et dans les salles des hôpitaux pendant la saison chaude; elles ont complètement disparu pendant l'hiver.

Quant aux Phoras et aux Rhizophages trouvés en pleine vie sur des cadavres inhumés depuis deux ans, 1l faut forcément admettre que leurs larves proviennent d'œufs pondus à a surface du sol par ces insectes, attirés par des émanations cadavériques particulières, perceptibles à leurs sens si délicats; que les larves qui sont sorties de ces œufs ont traversé toute la couche de terre qui les séparait du cadavre, en se servant peut-être des galeries des vers de terre, et, dirigées par leur odorat, elles sont ainsi arrivées à la surface du cadavre, comme d’autres larves de mouche arrivent, ainsi qu'on le sait, sur les

truffes en décomposition cachées aussi dans la térré, |

Un fait de mœurs très curieux nous à aussi été révélé par nos recherches : c’est que les Phoras s'adressent de préférence aux cadavres maigres, tandis que les Rhizophages ne se trouvent que sur les cadavres gras ; la larve de ce dernier insecte paraît, en effet, ne vivre que de gras de cadavre, et nous ne l’avons trouvée que sur des amas de graisse rancie qui avait coulé au fond de la bière en s’y moulant et provenant des cadavres très gras.

Cette dernière larve était, jusqu'à présent, tout à fait inconnue des entomologistes, aussi bien que ceile de la Phora, du reste, et l'on ignorait comment et où se passait la première phase de la vie de ces insectes. Le Rhysophagus parallelocollis est un petit Coléoptère très rare dans les collections, et on l’avait rencontré exclusivement dans l'herbe des cimetières ; on voit maintenant pourquoi: c’est qu'il était à pour y pondre, ou bien il venait d'accomplir son voyage souterrain à la suite de sa métamorphose et revenait à l'air libre pour s’accoupler.

Outre ces faits extrêmement intéressants au pointéde vue de la biologie de certains insectes, cette étude vient augmenter nos matériaux pour

l'application del’entomologie à la Médecine légale en nous fournissant de nouvelles données certaines sur l'époque du développementde nouvelles espèces d'insectes sur les cadavres inhumés.

Des Insectes que nous avons rencontrés dans les tombeaux, nous connaissons déjà la Calliphora vomiloria, la Curlonevra stabulans, la Phora aterrima et les Anthomyies des cadavres; il nous resle à décrire le Rhiïzophagus parallelocollis. Nous ne nous occuperons pas des Thisanoures n1 des Jules qui se rencontrent dans {ous les lieux sombres et humides et qui ne peuvent nous être d'aucune utilité à notre point de vue spécial. Mais nous aurons encore à parler de nouveaux diptères trouvés dans des exhumations faites au cimelière de Saint-Nazaire en 1891.

Le genre RaizopmAGus appartient à la famille des Mitidelides voisine, de celle des ÆZisterides ; il est composé de petits coléopières de trois à quatre millimètres de long, à corps étroit presque parallèle, à antennes courtes {terminées par une petite massue de deux articles, à corselet presque carré et à extrémité abdominale découverte. Les mieux connus jusqu’à présent des entomologistes vivent sous les écorces d'arbres où ils font une guerre acharnée aux Bostriches ; les plus communs sont le À, depressus et le R. bipustulatus.

Comme nous le disons plus haut, notre espèce des cimetières était unerareté, voici sescaractères :

Rhizophagqus parallelocollis GhI. (fig. 25). — Corps long de quatre millimètres, large de un millimètre; à bords presque parallèles, déprimé en dessus, plat en dessous, corselet finement ponctué ; élytres striées à stries constituées par des rangées de points. Couleur brun roux uniforme.

La larve est longue de cinq à six millimètres, large de un millimètre, cylindrique, légèrement atténuée à chaque extrémité et à corps composé de treize anneaux ; de couleur blane jaunàtre ; tête testacée armée de fortes mandibules dentées, antennes de quatre articles, palpes maxillaires, presque aussi grands que les antennes, aussi à quatre articles, palpes labiaux courts à deux arlcles. Les trois premiers anneaux qui suivent Ja tête portent chacun une paire de pattes courtes; ceux qui suivent portent des poils, les uns rares et longs, les autres courts formant une rangée transversale sur la face dorsale ; le dernier anneau est {terminé par deux lobes séparés par une profonde échancrure arrondie, chacun des lobes est lui-même {ronqué et échancré portant une paire de petites dents à ses angles entre lesquelles émerge un poil (fig 27 bb).

Le 15 juin 1891, nous recevions de M. Ogier, chef du laboratoire de Toxicologie de la Faculté de Méde:ine de Paris, la lettre suivante accom-

Fig. 27. — a, Rhisophagus parallelorollis; b, sa larve, face ventrale et face dorsale; c, bouche de celle-ci,

pagnant l'envoi de cinq tubes contenant des dé-

bris d'insectes.

Q Caer MonsiEuR,

« Nous avons été, MM. Brouardel, Dumesnil «el moi, visiter à Saint-Nazaire un cimetière «d'un système spécial et faire quelques exhuma- «tions. Nous avons recueilli, chemin faisant, les « quelques petites bêtes que je vous adresse de la « part de M. Brouardel, avec prière de vouloir « bien les déterminer si c’est possible.

« Lesinhumations remontent à un an environ; « le cimetière est formé d’un sol argileux, très «imperméable, mais le sous-sol est draîné, juste « au dessous des bières ; il y a donc circulation « d'air.

L'APTéEZ +0»

Cette lettre, nous le répétons, accompagnait cinq tubes, portant chacun l'étiquette de la bière où la récolte des insectes qu'ils contenaient avait été faite. Voici la détermination de ces insectes.

1° Tube de la bière CavA : un staphylinide, le Philontus ebeninus ;

2° tube de la bière Auprex : des mouches bien vivantes venant d’éclore, appartenant aux Anthomysides et à l’espèce que nous nommons Ophira

cadaverina, et qui, pour nous, est nouvelle ; les coques, d’où les individus vivants étaient sortis, remplissaient en parte le tube;

3° tube de la bière Taomas : larves d'Ophyra cadaverina vivantes ;

4° tube de la bière Mouroxs : nymphe abondante de Phora aterrüna ;

5° tube de la bière Burix : coque de nymphes d'Ophira cadarerina.

Le 25 juin suivant, nous recevions un nouvel envoi: c'était un tube contenant des insectes récoltés sur des moutons inhumés dans ce même cimetière de Saint-Nazaire. Ils avaient été inhumés le 273 mai 1890 et exhumés le 19 juin 1891. Le contenu du tube était exclusivement composé de Phoras alerrima venant d’éclore, très agiles et volant dans le flacon.

Ainsi, dans trois des bières il y avait des Ophira cadaverina, et dans une, une Staphilinide, le Philontus ebeninus, qui ne sont pas sur la liste que nous avions déjà dressée dans notre premier travail sur la faune des tombeaux. Nous avons déjà décrit lOplura cadaverina (p. 57), nous n'y reviendrons pas. Il nous reste à décrire le Staphilinide.

Les Staphinilides sont des Coléoptères caractérisés par la brièveté des élytres qui laissent à

découvert la plus grande partie de l'abdomen ;

ce dernier, à segments très mobiles, est ordinairement relevé quand linsecte

77 marche.

: Les Philontus sont des Sta-

philins à tête petite, lisse ainsi que

le corselet; 1ls vivent sous les

Fig. 28.

Philontus ebeni- bouzes, dans les fumiers, elec.

nus.

Le Philontus ebeninus (fig.28), a cinq à six millimètres de long etest tout entier d'un noir brillant; corselet lisse, élytres ponctuées avec un reflet bronzé.

Les staphylins se rencontrent souvent sous les cadavres des petits animaux, mais on n’en avait pas encore rencontré dans les cadavres humains.

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