‹ La faune des cadavresChapitre 17 sur 55 · RAPPORT MÉDICO-LÉGAL DE M. BERGERET · texte numérisé non relu

RAPPORT MÉDICO-LÉGAL DE M. BERGERET

(Annales d'Hygiène et de Médecine légale, 1856, 11° série, p. 444 et suivantes).

« Nous, soussigné, docteur en médecine, résidant à Arbois (Jura), déclarons nous être transporté, le 22 mars 1850, dans la maison de Me Saillard, rue du Citoyen, 4, au rez de-chaussée, en vertu d’une commission rogaloire décernée par M. le juge d'instruction près le tribunal de la dite ville, pour y visiter le corps d’un enfant qu’un ouvrier plâtrier, en réparant une cheminée à la Rumfort, venait de découvrir dans cet espace triangulaire qui se trouve compris entre le jambage en briques de la Rumfort, la partie latérale du manteau de la cheminée et le mur contre lequel celle-ci est appliquée ; l'enfant y avait été introduit par une ouverture pratiquée au moyen de l’enlèvement de deux briques formant le couronnement du jambage.

« Arrivé dans la pièce où cette découverte venait d’être faite, nous avons trouvé l'enfant au milieu de la chambre, où l'ouvrier venait de le

déposer, après lavoir extrait de l'endroit où il était renfermé ; le corps élait encore enveloppé en partie d'un linge présentant un grand nombre de déchirures récentes, parce que ce linge adhérait en plusieurs points au cadavre de l'enfant, et que l'ouvrier, pour voir ce qu'il renfermait, l'avait décollé sans précautions.

« Cet enfant présente les dimensions et les caractères d'un enfant à terme; un point osseux élait déjà formé au centre du cartilage qui recouvre les condyles du fémur. Il est arrivé à l'état de momilication ; c'est-à-dire qu'il a subi, au lieu de la putréfaction ordinaire, une modification particulière que l’on observe sur les cadavres placés dans un milieu très sec où l'air ne se renouvelle pas. Les formes extérieures sont, du reste, bien conservées. Il est facile de constater qu'il apparlient au sexe féminin.

« Le cordon ombilical forme un ruban aplati de deux décimètres de longueur sur une largeur de sept à huit millimètres. La couleur est d’un jaune brunätre. À son insertion à lPombilic, il existe entre lui et la peau du ventre une continuité parfaite de tissus, sans aucune ligne de démarcation, Il ne porte point de vestige de ligature.

« Si l'extérieur du corps offre un état de con-

servation complète, il n’en est point ainsi de l’intérieur. Les principaux organes, comme les poumons, le cœur, le cerveau, ont complètement disparu. Les cavités qu’ils remplissaient renferment un grand nombre de petits corps de la forme d’un grain de blé, volumineux, secs, friables, creux, ouverts à l’une de leurs extrémités et d’une couleur acajou foncé ; ce sont des coques des nymphes d'où sont sortis des insectes dont les larves ont dévoré les organes disparus du cadavre. Ces mêmes nymphes se trouvent en grand nombre sur le cou et dans la bouche de l'enfant, qui portent des traces d’érosions plus ou moins profondes.

« Deux de ces coques renferment le corps desséché de la mouche dont le développement est assez complet et les formes parfaitement reconnaissables.

« L'intérieur du ventre offre des lames foliacées, noires, sèches, représentant les organes abdominaux arrivés au dernier degré de la dessication.

« L'intérieur des membres est rempli de larves, ou vers blancs, de sept à huit millimètres de longueur pleins de vie qui se sont creusés de longues galeries dans les chairs dont elles se sont

nourries, L'épaisseur des bras et des cuisses en

présente un grand nombre. Les parties charnues de ces régions ne sont encore détruites qu'en parties. Il en reste encore sur plusieurs points une couche de plusieurs millimètres d'épaisseur, d'une consistance analogue à celle du savon, pouvant s'écraser sous le doigt et offrant de l’analogie avec ce que l’on a appelé le gras de cadavre. La peau est arrivée à un état de dessication qui la rend parcheminée, noire et en forme une coque dure enveloppant les cavités qui servent de retraite à ces larves.

« Le linge d’enveloppe a une longueur de 1 mètre 2 sur o mètre 50 de largeur. Trois de ses angles sont bien conservés et sans marque. Le quatrième, celui qui devait porter la marque, offre une perte de substance de douze centimètres carrés, qui à été opérée par une déchirure ancienne et par suite d’une section régulière comme une cause accidentelle pourrait difficilement en produire,

« On remarque sur le linge deux sortes de taches. Les premières, très étendues, sont d’un vert foncé et noirâtre. Ces taches ont dû êlre formées par le méconium de l'enfant. Les secondes taches, infiniment moins étendues que les premières, sont rougeàtres etont été produites par du sang.

« PREMIÈRE QuesTiox. — L'enfant est-il né viable ?

« La réponse doit être affirmative.

« Cet enfant a toutes les dimensions et offre les caractères essentiels d’un fœtus à terme.

€ DEUXIÈME QUESTION. — Æst-il né vivant?

« Pour résoudre cette question d'une manière péremptoire, nous n'avons pu nous livrer à l'expérience connue sous le nom de dimasie pulmonaire, parce que les poumons n’existaient plus. Mais une circonstance peut jeter du jour dans la question : c’est l’existence de ces taches si étendues et si foncées de méconium. En effet, si l'enfant était mort dans le sein de sa mère avant ou pendant le travail de l'accouchement, les souffrances qui auraient précédé la mort lui auraient fait perdre la plus grande parle de son méconium avant sa naissance.

€ Et en admettant qu’il en fût resté encore une quantité notable dans l’intesüin, celui-ci n'aurait pas eu, après la mort de l'enfant, assez de contrachlité pour en provoquer une évacuation aussi copieuse. Notons aussi une aulre circonstance bien digne de remarque : la partie du linge qui se trouvait collée sur le siège de l’enfant n’était point maculée, ce qui donne la certitude que l'évacuation du méconium ne s’est point

opérée par un effet purement mécanique et passif après le dépôt du cadavre dans la cheminée.

« TROISIÈME QUESTION. — Combien de lemps a-l-il vécu?

« Tout porte à croire qu'il est mort peu de temps après la naissance et probablement le premier jour. En effet, lorsque le nouveau-né continue à vivre, le cordon ombilical devient inutile, se sépare du ventre avec les deux circonstances suivantes : d’abord il se dessèche, brunit, se rapetisse, puis, l'extrémité qui le joint au ventre est cernée rapidement par un sillon qui le sépare de la peau et le fait tomber au bout de 5 à 6 jours. Or, le cordon du sujet qui nous occupe offre encore un diamètre de 7 à 8 millimètres , comme un cordon aplati dans le premier jour de la naissance, puis il se continue avec la peau du ventre sans aucune ligne de démarcalon, résultant d'un travail éliminateur. D'ailleurs le linge qui entourait l'enfant portait du méconium que nous avons décrit, de plus, des taches de sang provenant, soit du cordon ombilical, soit de l’écoulement utérin; or, ces taches ne se seraient pas produites sur un linge dont on aurait enveloppé l’enfant quelques jours après la naissance.

€ QUATRIÈME QUESTION, — Comment est-il mort?

« L'état du cadavre n'a pas permis de retrouver les lésions matérielles qui ont provoqué la cessation des fonctions vitales. Mais tout porte à croire que cet enfant a été placé dans la cheminée par une main criminelle. Il est certain d’abord que l'accouchement a été clandestin et qu'aucune personne de l’art n’y a assisté puisque le cordon, au lieu d’être coupé à environ 8 centimètres de l’ombilie et lié à 4 centimètres, présente une longueur de 2 décimètres sans aucune trace de ligature. D'autre part, il ne faut pas perdre de vue la précaution qui a été prise d'enlever le coin du linge sur lequel figurait Ia marque. Et puis, n'oublions pas celte grande quantité de méconium dont le linge était souillé : il est probable que c'est au milieu des angoisses d’une mort violente qu’elle a été expulsée par l'intestin.

« Une seule hypothèse peut faire écarter l’idée d’un infanticide ; c’est que l'enfant né vivant aurait succombé quelques heures après sa naissance, par l'effet d’une de ces maladies rares ou de ces vices d'organisation intérieure extraordinaires qui font périr un certain nombre d'enfants dans les premiers jours de leur naissance. Nous avons voulu savoir si ce genre de mort était fréquent et nous avons fait sur les registres de l'état

civil d'Arbois, un relevé portant sur vingt années. Il résulte de mes recherches qu’à Arbois, sur une population de > 000 habitants, le nombre d'enfants qui meurent naturellement dans les deux premiers jours de leur naissance est dans la proportion de ae Ainsi, dans le cas qui nous occupe, il y a une chance et demie sur 100 pour que l'enfant ait succombé à une mort naturelle.

« CINQUIÈME QUESTION. — À quelle époque remontent la naissance et la mort ?

« Pour résoudre cette question la médecine légale est obligé d'emprunter des lumières à une autre science, à l’histoire naturelle. Nous avons rencontré dans le cadavre de l'enfant, d’une part, des 2ymphes veuves de leurs insecteset dont il ne restait plus qu'une coque vide, à l’exceplion de deux d’entre elles qui renfermaient des mouches desséchées, qu’une circonstance queiconque avait empèché de briser leur enveloppe et de prendre leur vol ; d'autre part, des larves, ou vers blancs, pleins de vie qui se nourrissaient dans l'épaisseur des parties charnues. Or, voici ce que nous apprend l’histoire naturelle sur la génération des insectes : la femelle fécondée va déposer ses œufs dans le lieu le plus favorable au développement des petits êtres qui en sortiront. L'œuf éclôt et il en sort un ver mou, allongé, appelé

larve; arrivé à un certain degré de développement, la larve se transforme en un être nouveau qu'on appelle chrysalide pour les papillons et nymphe pour les autres insectes. La chrysalyde et la nymphe ont une forme oblongue et représentent une sorte de coque ou d’étui, sans apparence de mouvement et de vie. Elles s’ouvrent au bout d’un certain temps et il en sort un insecte parfait capable de reproduire son espèce. Ces métamorphoses exigent, pour se compléter, Ja révolution d’une année entière (?.....) (voyez la discussion erilique qui suit ce rapport). La femelle pond ses œufs pendant l'été, et ceux-ci, devenus larves, conservent celte forme pendant l'hiver pour se transformer en nymphes au printemps et en insecte parfait au commencement de Pété (2...) (voyez la discussion de la fin).

« Ces notions vont nous aider à résoudre le problème qui nous occupe; en eflet, les œufs, dont l’éclosion a engendré les larves trouvées dans le corps de l’enfant au mois de mars 1850, n’ont dû y être déposés que vers le milieu de l'été de 1849. Il est donc certain que le dépôt du cadavre remonte au moins à cette époque. Mai: Je cadavre, outre les Zarves bien vivantes, renfermait un grand nombre de x2ymphes veuves de leurs insectes. Ces #ymphes ont dù être précé-

dées de larves qui avaient passé dans le cadavre l'hiver de 1848 à 18/49 et provenaient d'une ponte effectuée dans le courant de 1848. Nous voilà encore transporté d'un an en arrière avec la certitude que la mort de l'enfant remonte au moins à cette dernière époque. Ne peut-elle pas être arrivée à une époque plus éloignée encore ? Nous ne le pensons pas; en effet, la mouche dont les nymphes remplissaient plusieurs cavités des cadavres est la mouche carnassière (musca carnaria L) insecte qui dépose ses larves dans les chairs encore récentes et avant leur dessication ; de sorte qu’on peut être certain que les larves qui ont produit les nymphes ont été pondues peu de temps après le dépôt du cadavre. D’une autre part, les larves trouvées dans les membres n’appartiennent pas à la famille des mouches, mais bien à celles des pelits papillons de nuit, dont les larves, sous le nom de iles, sont le fléau des tissus de laine, des collections d'histoire naturelle et attaquent en général les matières animales desséchées. Ces larves, ou plutôt ces chenilles, se transforment aussi en chrysalides avant que de passer à l’état de papillon. Si le séjour du cadavre dans la cheminée remontlait plus haut que l'été de l'année 1848 ; si, par exemple, il avait été déposé en 1846, ou en 1847, la première ponte

aurait eu le (emps de donner lieu à des chrysalides dont on aurait trouvé les étuis dans le cadavre. Or, nous n’en avons pas rencontré le moindre vestige. De sorte que les larves que nous avons rencontrées doivent provenir de la première el unique ponte qui se soit effectuée dans le cadavre, et cette ponte n’a pu avoir lieu qu’en 18/49 puisque les larves n’avaient pas encore eu le temps de se convertir en chrysalides.

« Ainsi, en résumé, deux générations d'insecles représentant deux révolutions annuelles se sont opérées dans le corps de cet enfant : sur le cadavre frais la mouche carnassière a déposé ses larves en 1848 et dans le cadavre desséché le papillon des mites a pondu ses œufs en 18/49.

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