NOTRE PREMIÈRE ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE
Notre première étude médico-légale eut lieu à l'occasion d’un rapport médico-légal que M. le professeur Brouardel avait à fournir sur l’examen d’une momie d'enfant et dont il parle en ces termes dans les Annales d'Hygiène et de Médecine légale, 1879, p. 853 :
«€ Nous fûmes commis le 15 janvier 1838, par M. Desjardins, substitut de Monsieur le Procureur de la République, à l'effet de procéder à
l’aulopsie d’un cadavre de nouveau-né, trouvé dans un terrain vague de la rue Rochebrune.
Le cadavre était entouré de quelques linges imbibés par l'humidité et pourris dans les points qui étaient en contact avec la terre.
« Voici quel fut le résultat de notre examen :
« Le cadavre est celui d’un nouveau-né du sexe féminin; il mesure 48 centimètres de long el pèse 250 grammes, la sixième partie du poids normal. Il est absolument desséché et sonne comme du carton. Il est transformé en une véritable momie ; il est recouvert par un linge-torchon qui a contracté avec la peau des adhérences tellement intimes qu'il est impossible de les séparer.
« Le cordon ne porte pas de ligature, 1l mesure 25 centimètres et adhère à l'ombilic.
« Les os sont intacts ; il n'y a pas de fractures, notamment des os du crâne. Les viscères desséchés ne forment plus qu’une masse informe dans laquelle on ne distingue plus les points où cesse le parenchyme pulmonaire, le cœur, le foie, etc. Tous les tissus, notamment les muscles, sont transformés en gras de cadavre.
« Le crâne est vide, l’encéphale a disparu et on ne trouve sur la tente du cervelet qu'une
masse de pulvérin de quelques grammes.
« Il est impossible de reconnaître actuellement l'existence des lésions qui n'auraient alteint que les parties molles et de savoir si l'enfant à respiré.
« Les condyles des fémurs ont leurs points d’ossification bien développés.
« Le cadavre est donc celui d'un nouveau-né arrivé au terme de la vie intra-utérine.
« Sur la peau et dans les cavités du crâne fourmille une quantité d'acares que l'on dislinque nettement à la loupe et de larves d’insectes.
« L'état de dessication de cette pelite momie ne permet pas de croire qu'elle ait séjourné longtemps dans le terrain vague où on l’a trouvée exposée à l’humidité de l'air. I est certain que le cadavre a dû être conservé dans un lieu sec, dans une armoire, une malle ou derrière un lieu chauffé, tel qu'une cheminée et que c’est dans les derniers jours seulement qu'il a été déplacé et déposé dans le terrain de la rue Rochebrune.
« Il reste à savoir si on pourrait utiliser les lois du développement des insectes que l’on trouvait sur le corps de ce nouveau-né pour déterminer approximativement le moment de la naissance, ainsi que le D' Bergeret y était par-
Mécnis — La Faune des cadavres 9
130 APPPICATIONS MÉDICO-LÉGALES
parvenu en 1850. Nous nous sommes adressé à M. Perrier, professeur au Muséum d'histoire naturelle, et à M. Mégnin, vétérinaire de l’armée, qui ont mis, avec la plus grande complaisance,
leurs connaissances spéciales à notre disposition.
« Voici les notes qu'ils ont bien voulu nous
remeltre :
PS
« Note de M. Perrier.
«1° L'enfant est entouré d’un lissu végétal assez grossier absolument adhérent au tégument.
«2° Ce Uissu n’est pas suffisant pour l'avoir mis à l’abri des larves de mouches qui auraient pu pondre à sa surface.
« 3° Les larves auraient certainement dévoré le üssu de lenfant s’il avait été abandonné immédiatement après la mort.
« L'enfant a done été enfoui profondément ou desséché avant d'avoir été abandonné. Cette dernière hypothèse est la plus probable, vu l’état de conservation du cadavre.
«4° Les animaux qui se trouvent actuellement dans lé tissu sont :
«A. Des acares d’espèces à déterminer par M. Mégnin mais on en trouve dans tous les endroits humides et riches en matières orga-
niques.
« B. Des chenilles d’Aglosses, papillons voi- « sins des teignes et se nourrissant de matières « grasses.
« De cetie dernière circonstance on peut infé-
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rer que le cadavre est relativement récent (de
« l'été dernier probablement).
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« 5° On ne trouve pas de Dermestes cuivrés
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qui n'auraient pas manqué d’attaquer un ca- « davre plus ancien et débarrassé de matières « grasses, comme les pelleleries, par exemple ».
Note sur la formation et la durée de la colonie acarienne qui existe sur la momie d'enfant, par M. Mégnin.
« La moraie d'enfant en question est couverte « d’une couche de pulvérin, brünâtre qui est ex- « clusivement composée de dépouilles d’acartens «et de leurs fèces. Cette couche est plus ou moins « épaisse suivant les régions, mais on peut dire «qu’elle a,en moyenne, 2 millimètres d'épaisseur. «A la surface du corps je n'ai pas trouvé d’aca- «riens vivants, mais dans l’intérieur du crâne 11 y «avaitencoreune colonie nombreuse,grouillante, «et pleine d'activité, au milieu d'un pulvérin «bien plus abondant qu’à la surface du corps. « Tous ces acariens appartiennent à une seule es- « pèce, le Tyroglyphus longior Gervais, qui vit « exclusivement des acides gras et des savons am-
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moniacaux qui se forment à la surface des matières animales en état de décomposition sèche comme les préparations anatomiques dites naturelles, les fromages secs, gruyère et autres, etc. « Pour calculer le nombre des Acariens et par suite déduire, connaissant la loi de leur développement, le temps qu'il leur a fallu pour former des colonies couvrant une surface que ï’estime à 3000 centimètres carrés d’après un calcul approximalif, j'ai opéré ainsi : je compte par millimètre cube au moins 4 Tyroglyphes ou leur dépouille et celle de leurs œufs, ce qui me donne, par centimètre carré sur 4 millimètres d’épaisseur, 800 acariens, c’est-à-dire, pour toute la surface du corps 800 X 3000 — 2 400 000, c’est-à-dire, pour toute la surface du corps à l’intérieur du crâne 2 400 000 Tyroglyphes morts ou vivants, morts surtout. La colonie a eu pour origine quelques nymphes hypopiales apportées par des Diptères, des Coléoptères ou des Myriapodes. C’est toujours ainsi que se forment les colonies de ce groupe d'Acariens, ainsi que je l'ai démontré, et cela prouve que la momie, au moment où elle a été envahie par les Acariens, élait accessible aux insectes venus de l’extérieur.
€ On voit par les observations faites par M. Fu-
« mouse sur le Tyroglyphus longior (1), que j'ai « faites moi-même sur des espèces voisines, en- «tre autres sur le Tyroglyphus mycophaqus (7), « qu’une femelle de ces Acariens est capable de « pondre dix à quinze jours après sa naissance et « qu'elle pond une quinzaine d'œufs parmi les- « quels les deux tiers donnent des femelles et « l’autre tiers des mäles. On peut donc établir « le tableau suivant :
Première génération Après 15 Jours: 10 femelles; 5 mâles.
Deuxième génération
Après 30 jours: 100 femelles ; 50 mâles.
Troisième génération
Après 45 jours: 1 000 femelles; 500 mâles.
Quatrième génération
Après 60 jours : 10000 femelles; 5000 mâles.
Cinquième génération
Après 75 jours : 100000 femelles ; 50000 mâles,
Sixième génération Après go jours : 1 000 000 femelles ; 500 000 mâles.
« (C'est à peu près la même proportion que «suivent tous les Sarcoptides).
« Ainsi, après trois mois il est né d’un seul
(1) Cu. RoBin. — Journal d'anatomie, 1865.
(2) Cx, Rogin. — Journal d'anatomie, 1854.
« couple dans la colonie, 1 500 000 individus, si «nous comparons le chiffre de 2 400 000 obtenu «plus haut, nous voyons qu'il a mis à se former « quelques jours de plus que 3 mois et c’est un «grand minimum attendu que la coloniea pullulé « moins à la surface du corps qu’à l’intérieur du « crâne où elle a trouvé une provision de gras de « cadavre plus abondante qu'ailleurs ; elle y était «du reste encore en pleine activité et a formé une « couche de pulvérin bien plus épaisse que celle « qui sert de base à mon calcul.
« Le moment où la momie d'enfant a été ex- « posée à l’air est donc éloigné du moment actuel « de trois mois au moins, plus le temps néces- « saire à la formation du gras de cadavre, ce qui « porte cette exposition à l'air à six ou huit mois «au plus ».
€ Ainsi, de l'avis de MM. Perrier et Mégnin, il s'est écoulé 5 à 6 mois environ depuis que ce cadavre de nouveau-né a été abandonné à l'air et qu'il a pu être envahi par les Aglosses el les Tyroglyphes. Mais il est probable, si l'endroit où il s’est desséché était absolument clos, sans communication avec l'extérieur, que le temps écoulé depuis la naissance ait été plus prolongé et que l'invasion par les acares datant de trois mois au moins se soit fait sur un cadavre déjà ancien.
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