‹ La faune des cadavresChapitre 22 sur 55 · TROISIÈME APPLICATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME APPLICATION

Il s'agit ici du cas d’un cadavre d'un jeune garçon de 7 à 8 ans, trouvé dans le courant de l’année 1882, dans une caisse à savon et complétement desséché, dans un logement du quarüer du Gros-Caillou, qui avait été habité par sa mère, une femme de mauvaises mœurs, qui répondait au nom de Robert. Nous transerivons ici textuellement la partie du rapport dont nous

avions élé chargé, commeexpert, avec. le professeur Brouardel :

« Le cadavre du jeune Robert, desséché et momifié, git dans une caisse semblable à celles dans lesquelles on emballe du savon de Marseille caisse trop courte pour sa taille, ce qui fait que ses jambes y sont repliées et croisées dans la position dite en tailleur.

« Le torse est habillé d’une veste de laine et le reste du corps enveloppé d’étoffes, débris d’un vieux jupon et d'un vieux waterproof. Ce qui frappe, en développant ces étoiles empesées par un liquide gélatineux desséché dont elles ont été imprégnées, c’est la quantité innombrable de coques de nymphes, ou chrysalides de diptères, qu'on met à jour : tous les plis en sont remplis et on les y voit rangées côte à côte comme les alvéoles d’une ruche d’abeilles ; leur nombre peut être évalué à plusieurs milliers et nos préparations en montrent quelques spécimens. L’immense majorité de ces coques sont vides, ce qui indique que les insectes parfaits s’en sont échappé ; cependant, on en trouve encore quelques-unes oceupées par des nymphes et par quelques insectes parfaits morts au moment où ils allaient en sortir, ce qui permet de déterminer l’espèce à laquelle ils appartiennent : les plus grandes de ces coques

ont été laissés par la Sarcophaga laticrus et les plus petites par la Zucilia Cadaverina. Nous verrons plusloin les enseignements que nous avons pu tirer de la présence de ces diptères.

€ La momie, débarrassée de ses enveloppes, montre ses Léguments collés aux os par suite de la destruction et de la disparition presque complète de la substance musculaire, qui ne paraît pas du reste avoir été bien abondante. Ces téguments sont détruits en grande partie, percés d'une foule de trous en écumoire et remplacés, sur une grande étendue, par une matière pulvérulente jaunâtre. La plupart des os sont à nu et recouverts de celte même poussière qui, examinée au microscope, se montre entièrement composée de dépouilles d'Acariens de l'espèce Zyroglyphus longior et de leurs déjections. Quant aux viscères, il n’en reste plus, remplacés qu'il sont par une matière noirètre, grumeleuse, d’une odeur pénétrante de vieille cire. L'intérieur de la boîte crânienne est, de même, rempli d’une matière grossièrement pulvérulente, noirâtre, à reflets micacés produits par des cristaux de cholestérine ou d’autres acides gras. Dans cette matière, on voit encore un grand nombre de coques des diptères susnommés et, en plus, des coques d'insectes d’un autre ordre de deux grandeurs différentes et ayant les caractères

bien connus des dépouilles de larves de Dermestes et d'Anthrènes.

« Du reste, en cherchant bien, nous finissons par {rouver de rares cadavres d'individus adultes de ces genres, dans lesquels on reconnait le Dermestes lardarius et l’'Anthrenus museorum. Ce sont ces insectes et leurs larves qui ont produit les trous en écumoire, dont sont percés, en différents sens, les téguments et les matières organiques desséchées qu'ils recouvrent encore en quelques endroits.

«Une partie du cuir chevelu, avec les cheveux y adhérant, ayant été mise de côté et examinée, on la trouve farcie de poux énormes et de leurs œufs : chaque cheveu est une véritable brochette de lentes et les individus adultes de l'espèce Pediculus capitis sont d’un développement remarquable. La mort de ces poux est contemporaine, à quelques jours près, de celle du sujet puisque l'on sait que ces parasites ne pullulent que sur les corps vivants.

«Voyons maintenant les enseignements que nous pouvons tirer, relalivement au temps qui a dû s’écouler depuis la mort de l'enfant, de la présence des restes de ces différents insectes.

« Lorsqu'un cadavre est exposé à l'air libre, nous avons vu plus haut qu'il estenvahi, d’abord

par des diptères, dont les larves ou asticols, absorbent d'abord toutes les parties liquides, puis, viennent les Dermestes et leurs larves qui font disparaitre les matières grasses rancies, et enfin les Anthrènes et les Acariens qui dévorent les partis sèches ou à peu près.

« Dans le cas actuel, le cadavre n’était pas tout à fait à l’air Libre, mais la caisse qui le renfermait avait les ais assez mal joints pour laisser entre eux des intervalles de 2 millimétres au plus ; voilà pourquoi les gros Coléopteres qui attaquent les cadavres et les grosses mouches des genres Calliphora, Sarcophaga et mème ZLucilia n'ont pu y pénétrer : deux petites espèces de Diptères seulement, la Saycophaga laticrus et la Lucilia cadaverina ont réussi à atteindre le cadavre et ce sont leurs innombrables larves, produits de plusieurs générations, qui ont commencé l’œuvre de destruction du cadavre du jeune Robert et laissé les nombreuses enveloppes de nymiphes dontles étoffes sont remplies. Les larves de ces Diptères se développent très rapidement (moins d’un mois leur suffit pour arriver à l'état de nymphes et il leur en, faut à peu près autant pour arriver à l'état parfait), Une génération a donc six semaines à deux mois d'existence, et celles qui suivent augmentent

en nombre suivant une proportion géomètrique croissante, ce qui explique la quantité innombrable de dépouilles qu’elles ont laissées et cela pendant plusieurs mois. Comme ce n’est que dans la belle saison que ces insectes fonctionnent, lorsque le froid arrive, leurs métamorphoses sont arrêtées. Dans les étoffes enveloppant le cadavre toutes les pupes des mouches étaient vides, à l’exception de quelques rares exemples contenant des nymphes mortes dont l'évolution n’a pu être arrêtée que par le froid. Nous pouvons conclure de ce fait que les mouches carnassières ont opéré pendant toute une belle saison, et qu’à l'entrée de l'hiver leur œuvre était à peu près terminée.

« Pendant l'hiver, il ÿ à eu repos pour les travailleurs de la mort.

« Au retour du printemps, le cadavre, débarrassé des humeurs aqueuses, a été envahi par les Dermestes lardarius dont le nombre de dépouilles est assez considérable On sait que ces Dermestes restent quatre mois à l’état de larve avant de se transformer en insectes parfaits ; l'absorption du gras de cadavre a doncété faite en quatre ou cinq mois. Puis sont venus les Anthrènes et les Acariens du genre Tyroglyphe. Toute la matière pulvérulente qui recouvre les différentes parties du

corps est entièrement composée de dépouilles résultant des mues successives de ces Acariens, de leurs cadavres, de ceux de leurs larves hypopiales, et de leurs déjections ainsi que le montrent nos préparations.

« Quelques mois encore ont été nécessaires pour la production de ces nombreuses générations d'Acariens (bien qu'il soient adultes et aptes à se reproduire au bout de huit à quinze jours). Une saison {out entière a donc encore été employée par les Dermestes, les Anthrènes et les Acariens.

« Ce sont donc deux belles saisons successives qui se sont passées depuis la mort du jeune Robert qui, en conséquence, remonte à environ deux ans. »

(La mère, arrètée depuis la rédaction de ce rapport, a fait des déclarations confirmant pleinement nos conclusions).

« La constation de l’existence de myriades de poux dans les cheveux ne nous a servi à rien pour apprécier l'époque approximative de la mort du sujet, mais cette constatation prouve que le malheureux enfant a manqué des soins les plus élémentaires pendant les dernières semaines de son existence, qu'il a été complètement abandonné et dévoré littéralement par la vermine ».

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