L'ESSAI LOYAL
27 mai.
Des jours, des jours... la moitié d'un mois écoulé depuis les lignes précédentes, que je viens de relire, et qui me semblent écrites par^une autre personne que moi.
Entendons-nous : je comprends encore l'état d'esprit où m'avaient mis les événements quand j'écrivais cela. Mais le ton de mes réflexions d'alors me fait un peu sourire.
Combien M. Thomas a raison de répéter :
€ Nous sommes des êtres successifs! > Moi je dirais : Nous sommes une succession d'êtres différents. La Paulctte d'il y a quinze jours me donne envie de rire, comme une personne étran-
gère, tant soît peu ridicule. Mon amour-propre n'est plus son amour^propre.
Comblons le vide de mon histoire, entre les deux dates... Il est trois heures après-midi; il fait beau; J'ai le loisir d'un tête-à-tête avec moi, dans ma chambre. Mon mari est absent. Les choses, autour de moi, traînent leur cours normal. Je reprends l'histoire édifiante de ma vie à la minute où, il y a juste seize jours, je quittai ma maison, par un soir d'avril assez aigre, pour rejoindre M. Duzart au restaurant Lapérouse.
J'accomplis cette démarche, pourtant inhabituelle, avec un merveilleux sang-froid. Le rendez-vous avait été fixé, non pas exactement à la porte du restaurant, mais un peu plus avant dans la rue des Grands-Âugustins : vieille rue donnant sur les quais de la Seine, déserte le soir. A deux cents pas environ de la porte vivement éclairée, j'aperçus M. Duzart qui faisait le guet. Le fiacre me débarqua devant lui.
Mon sang-froid ne s'étant pas démenti, je constatai que mon partenaire était ému. Il voulut payer le fiacre, perdit contenance en apprenant qu'il était payé d'avance, voulut tout de
304 l'A PEUH DE L ENFEU
même donner un pourboire, ne trouva pas sa monnaie, fut interminable... Boni... Le fiacre reparti, nous nous dirigeons vers le restaurant. Portier galonné, gérant, maître d'hôtel, — nous sommes inspectés par ces divers personnages avant d'atteindre, par un minuscule escalier en vis, le e: salon > retenu pour nous. Et je pense : e: Quelle souricière, ce cabaretl... On voudrait être pincée en flagrant délit qu'on ne saurait mieux choisir. Dommage que je n'aie pas prévenu Ernest Bouloi; il aurait avisé mon mari, l'aurait amené ici au dessert pour constater que l'enfer n'est pas seulement une pieuse légende. » Tandis que je réfléchissais ainsi on nous servait. J'entendis M. Duzart dire au garçon :
— Vous ne viendrez que quand nous sonnerons.
Cela m'égrarigna et me mit en défense. D'ailleurs, je m'amusais, et je me sentais en appétit. Nulle inquiétude. Cette pièce à plafond invraisemblablement bas qu'on appelait un salon, mais qui était tout simplement une perite boîte rouge meublée d'une table, d'un canapé, d'une cheminée et d'une glace (ohl d'une si amusante glace où les noms et les inscriptions
LA PEUR DE l'enfer )Of
s*enchevêtraîent comme des cheveux d'argent) — non, jamais on ne me ferait croire qu'une vertu de femme y pût être immolée malgré elle. C'était d'autant moins admissible que tous les <r salons :» voisins étaient occupés aussi, et qu'en prêtant l'oreille on aurait perçu des bribes de conversations. N'importe I c'était amusant et excitant d'être là, en cet endroit destiné à l'immolation — non : au suicide des vertus. Amusant d'y être seule avec un courtisan de qui le trouble n'était pas joué, d'y manger des choses fines et épicées en buvant du Champagne sec; excitant de se dire que la vengeance contre le mari ne dépendait plus que d'un instant d'abandon : laisser pousser le verrou et fermer les yeux.
Le trouble de mon € complice > n'était pas joué : et vous ne sauriez imaginer à quel point ce trouble me le rendit sympathique. € Les femmes (dit M. Thomas) ont tort de parler légèrement ou avec mépris du désir masculin... Ce désir, pour physiologique qu'il soit, éveille dans le cœur des hommes les plus tendres sentiments. Ils lui doivent d'être parfois (et pour le temps du désir) sincèrement altruistes. >
3o6 LA PEUR DE l'eNFER
Est-ce que je me trompe? Est-ce que je me flatte à l'excès? Je crois bien qu'à certaines minutes de ce dîner-là (notamment tandis que je détaillais une aile de gelinotte), M. Duzart médita, ou, comme disent les Anglais, d'un mot qui nous manque, — ^ réalisa ^ les grandes folies : enlèvement, divorce, remariage.
Non pas qu'il en exprimât le projet; mais cela s'entendait à demi-mot.
Après tout, certains hommes font bien ces sottises-là pour des femmes qui ne me valent pas!...
Moi, je m'observais :
c Ce complice de mon choix est agréable. Il semble sincère. Son émotion ne me laisse pas indifférente : voilà que, moi aussi, je m'émeus. Seulement c'est une émotion mélancolique. Je fais un retour de pensée sur mon pauvre ménage, et je pense : « Quel dommage! Si Henri était assis là, en face de moi, à la place de cet homme qui ne m'est rien! Si Henri était troublé par le désir de moi, comme lui! Dire qu'en ce moment, sans doute, il l'est en effet, lui aussi, mais par l'affreuse femme, dont le nom (et l'aspect) font penser à une goule ! >
Cette réflexion fouailla mon goût de vengeance. Le repas tirait à sa fin : on nous servait un entremets ennobli du nom de : soufflé Palmyre. Je crevai énergiquement la croûte pailletée qui m'était offerte, en pensant : c Allons I Allons! un peu d'énergie, Paulette. Rentrer chez toi ce soir comme tu en es sortie, ce serait vraiment par trop bête : ce serait la marque d'un odieux asservissement à quelqu'un de tout à fait indigne. Allons ! Allons I tente au moins un essai loyal 1 >
Maintenant qu'à la distance de quinze jours, et en parfaite quiétude de cœur, je juge ma conduite de ce moment-là, je me rends le témoignage que l'essai loyal fut tenté par moi avec une application de bonne élève, — d'élève pas douée, certes! — mais qui fait tout ce qu'elle peut pour décrocher la note bien.
J'excitai ma sympathie vers mon complice :
€ Il est vraiment agréable, discret; il semble
308 LA PEUR DE l'eNFER
épris... Il n'est pas sot; physiquement, il est plutôt mieux qu'Henri. Du moins il est un counisan beaucoup plus adroit; il connaît mieux les femmes et leur plaît davantage. »
Le café nous était servi, avec des liqueurs et des cigarettes. Je pris du café, je pris des liqueurs, j'allumai coup sur coup deux cigarettes... Je ne saurais dire, vraiment, que j'étais grise, ni rien d'approchant : mais je réussis tout de même à obtenir un état intermédiaire entre l'hallucinarion et la migraine. M. Duzart, qui, sous prétexte de m'offrir du feu, s'était assis à mon côté, sur la banquette de velours rouge, se rapprocha de moi, jusqu'à me toucher. Je m'interrogeai : c Est-ce que cela m'est agréable? » Et je dus me répondre :
€ Cela m'est un peu moins désagréable que dans un tramway, parce que celui qui me frôle et me presse en ce moment n'est pas un inconnu. »
Ma main droite fut saisie et reçut de légers baisers, qui entreprirent l'ascension de mon avant-bras nu. Le caractère méthodique de ce travail en excluait d'ailleurs toute idée libertine. Entre deux baisers, M. Duzart murmura :
— Je VOUS en prie, Paulecte, permettez-moi d'aller pousser le verrou de cette porte.
Ah! pourquoi, pourquoi mon complice prononça-t-il ces imprudentes syllabes 1 D'abord il n'y gagna rien : je le retins sur la banquette, en m'écriant : <c Mais je vous le défends! » Puis, cela m'obligea à regarder en face un aboutissement vers lequel je glissais, mais que je ne voulais pas voir. Mon imagination peupla aussitôt la petite boite rouge, le € salon :^, d'images ridicules : l'image de M. Duzart, la mienne, en attirail de bas vaudeville. Et j'eus conscience que, chez Lapérouse, ma vertu était intangible.
Mon partenaire, qui décidément voyait assez clair dans l'âme féminine, devina ma pensée. Il lâcha mon bras.
— Alors, de grâce, fit-il, ne restons pas ici... Nous avons tout le loisir d'aller chez moi... Laissez-moi vous y emmener.
Moi je pensais : c S'il me parle de la famille rose, tout est perdu : je pouffe, et, de la soirée, je ne puis reprendre mon sérieux. :»
Il eut le flair de n'en point parler. Il dit seulement, d'un air découragé :
— Vous ne m'aimez pas.
A quoi bon protester? Je ne soufflai mot.
Il revint à son idée.
— Je vous en prie, allons chez moi... Vous savez bien que je ne suis pas responsable de votre présence dans ce restaurant. Vous l'avez choisi, ce cadre-là; et, maintenant qu'il vous répugne, vous me faites pâtir de votre répugnance. Dites-moi que vous consentez : je fais chercher une voiture et, dans cinq minutes...
Il se levait pour sonner; je l'arrêtai encore.
— Non! pas tout de suite...
Ce oc pas tout de suite i> n'était pas aussi casuistique qu'il en avait l'air. Il signifiait pour moi:
k Ne me bousculez pas!... Je suis une pauvre petite femme très incertaine de ce qu'elle veut, ahurie par votre Champagne, votre cherry brandy, votre tabac d'Orient, et qui commence à souffrir d'une sérieuse migraine... Épargnezmoi! Si vous me bousculez, je vais tout laisser en plan et rentrer directement chez moi, toute seule! »
M. Duzart comprit autrement ma phrase. Il comprit qu'elle voulait dire : <r C'est convenu. Dans un temps plus ou moins long, dont je dé-
ciderâi, nous allons partir ensemble et nous réfugier au sein de la famille rose. i>
Il murmura d'un ton pénétré :
— Merci...
Et il attira ma tête contre son épaule.
Toute ma volonté se tendit à continuer l'essai loyal: je laissai faire. M. Duzart ne put s'empêcher de donner un coup d'œil au verrou, qui restait ouvert. Il songea évidemment : ^ Qu'estce que je risque? Le garçon? Il en a vu bien d'autres I... :» Et il m'attira, avec une douceur impérieuse qui me fit frissonner^ car je le sentis à ce moment-là tellement le plus fort, tellement maître de tous mes membres, s'il le voulait! Et le sentiment de la peur (la peur de l'hamadryade saisie par le Faune) me posséda, bien qu'il ne s'agît encore que d'un enlacement presque chaste, un enlacement de valseur assis. Ahl cette peur soudaine, froide, terrible, où le pauvre corps féminin désarmé se révolte de tous ses nerfs 1
Je regardai le verrou, mais pour supplier la porte de s'ouvrir.
Providence ! A cette minute précise, on frappa
à la porte et, sans attendre la réponse, on l'ouvrit.
Si c'avait été mon mari qui nous fut apparu, à M. Duzart et à moi, brusquement dégagés l'un de l'autre, — évidemment la péripétie eût été beaucoup plus romanesque. Mais le romanesque de la vie est moins apprêté. Nous vîmes tout simplement le gérant de la maison, petit homme d'une quarantaine d'années, rose et barbu, l'air affable et intimidé. D'autant plus intimidé que ni M. Duzart ni moi ne lui adressions la parole et qu'il ne pouvait pas douter, malgré la correction actuelle de notre attitude, qu'il ne nous eût dérangés.
— Madame... Monsieur... balbutia cet honnête employé en courbant à plusieurs reprises sa flottante redingote noire... excusez-moi. C'est vraiment bien ennuyeux... et je suis très... très contrarié de vous importuner. Mais...
Il hésita, puis se tournant résolument vers moi et entrant dans le vif de son sujet avec la détente du plongeur qui pique une tête :
— Madame, il y a... dans un salon... à côté... dans le grand salon de douze couverts... il y a un monsieur qui aurait besoin de Madame. '
LA PEUR DE l'enfer )I)
M. Duzart se leva, un peu pâle.
— Un monsieur! Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie?
— Oh 1 ce n'est pas une plaisanterie, répliqua le gérant avec une amusante componcrion, accentuée par une nouvelle révérence... C'est un monsieur... qui n'est pas bien portant... qui a eu (comment dire?) une espèce de syncope dans le corridor...
Je me levai à mon tour; je pris, j'épinglai rapidement mon chapeau.
— Mon manteau, cher ami, dis-je à M. Duzart qui s'empressa.
Le gérant continuait :
— Alors... on a transporté ce monsieur dans le salon de douze couverts, parce que, justement, il n'y a personne, ce soir, dans le salon de douze couverts... On l'a étendu sur un canapé... Je lui ai ouvert son gilet... Je lui ai fait prendre un peu d'élixir Mariani, qui est très bon contre les syncopes... Et voilà. Ce monsieur demande Madame... parce que...
Il s'arrêta, extrêmement gêné, et d'une voix neutre, en posant un doigt sur le bord d'un verre vide et en regardant le tapis, il murmura :
it
— Parce que... Je crois que c'est le mari de Madame.
En me remémorant cette scène, à un demimois de distance, je bénis la Providence de m'en avoir fait sentir, sur-le-champ, toute la saveur comique. Cela n'empêcha pas l'inquiétude de me pincer le cœur quand je compris, dès l'allusion au « monsieur pas bien portant », — qu'il s'agissait de mon mari. Mais, à la minute même où je tendis la main à M. Duzart en lui disant : « Vous m'excusez, n'est-ce pas, cher monsieur? :d et où je fis signe au gérant de me conduire, le visage de ces deux acteurs masculins de la scène exprimait une incompréhension si radicale, un tel étonnement de mon sang-froid que je ne pus m'empêcher de sourire.
M. Duzart balburia :
— Je vous attends ici?
— Mais non! mais non! répliquai-je. Rentrez chez vous !
— Cependant...
LA PEUR DE L ENFER ^If
— Ah! cher ami, de grâce, faîtes ce que je vous dis! Tout ira pour le mieux, soyez-en sûr. Mais rentrez chez vous!
Il s'inclina. Du seuil, je lui fis un signe de tête amical; je lui dis :
— Notre dînette a été charmante! Merci!...
Et je suivis la redingote du gérant jusqu'au
salon des douze couverts.
3l6 LA PEUR DB l'enfer
L'EBOUILLANTE
Je sais bien que, de nos jours, dans les ouvrages des penseurs et dans les assemblées où se fabriquent les lois, le mariage passe, comme on dit, de mauvais quarts d'heure.
Eh bien! ce soir-là, chez Lapérouse, j'ai eu le profond sentiment que rien n'équivaudra la force de ce lien que tressent l'accoutumance, l'intérêt, et aussi la tenace mémoire de la chair.
Entre mon mari et moi, il s'est passé, ce mémorable soir, un fait d'égoïsme à deux, d'étroit égoïsme conjugal qui, justement parce qu'il fut € à deux », ne manqua pas de grandeur : jusqu'au moment où Henri, couché sur son lit, chez
nous, dans notre maison, s'endormit d'un sommeil assez calme, les doigts de sa main gauche crispés autour de ma main à moi, qui le veillais — il ne fut pas un instant question des motifs pour lesquels lui et moi nous nous étions rencontrés au restaurant Lapérouse. Devant l'accident grave frappant l'un des deux conjoints (une crise d'étoufFement plus forte et plus douloureuse qu'il n'en avait jamais ressenti), le couple dissocié la veille se reconstitua aussitôt, et la femme, comme le mari, n'eurent plus qu'une pensée : sauver, guérir l'élément malade du couple. Dès que je fus en présence d'Henri, je commençai à le soigner comme moi seule pouvais le soigner, puisque je connaissais son mal autant qu'un mal à moi. La potion qui le soulage fut aussitôt commandée; j'en savais par coeur la formule; on la composa chez le pharmacien le plus proche; je l'administrai. L'idée ne me vint même pas de questionner Henri. Quant à lui, savez-vous le mot touchant et risible qu'il prononça dès qu'il se sentit un peu soulagé? Il me dit:
— Ah! ma chérie... que je suis content de vous avoir trouvée icil
3l8 LA PEUR DE l'enfer
Il était sincère. Il oubliait tout, ses amours à lui et ses soupçons contre moi. Et moi j'oubliais, d'un cœur sincère, aussi bien M. Duzart que M"* Lehugeur et que la Tour de Mamel.
La crise cardiaque fut, cette fois, beaucoup plus longue et plus douloureuse que toutes celles d'avant. Depuis cinq jours seulement Henri ne souflFre pas quand il est debout. Toute fatigue lui est interdite, principalement certaines fatigues. Le docteur Templeux a précisé. Il m'a même fait la leçon là-dessus, le docteur. Et j'ai eu la pudeur conjugale de ne pas lui crier:
« Taisez- vous donc! Ou bien allez dire cela à M"® Lehugeur, qui n'a pas volé son nom de goule... »
— Vous comprenez, chère madame, monsieur votre mari n'a plus trente ans...
Ahl mon pauvre docteur I je n'ai guère de remords, allez I touchant l'état de santé de mon mari. Une femme légitime, une vraie épouse, se rend-elle jamais coupable de pareils méfaits? S'il ne s'agit que de conserver la santé à Henri, il peut vivre en paix, je ne le ravagerai pas! Les premiers temps du mariage demeurent dans ma mémoire comme un souvenir délicieux : mais
parce qu'alors l'amour de mon mari me sollicitait, me poursuivait... C'est son désir que j'aimais, et qui faisait naître le mien. Aujourd'hui, c'est effrayant comme je suis calme. Est-ce que j'ai encore des sens?
J'ai tout de même accepté, sans protestation et les yeux baissés, la mercuriale du docteur. Car si je ne prenais pas à mon compte les méfaits de M™^ Lehugeur, du moins je me sentais responsable de la crise actuelle. C'était moi qui l'avais provoquée; l'échange de confidences oïl il nous fallut bien aboutir, Henri et moi, ne me laissa pas de doute là-dessus.
Voilà ce qui s'était passé, et comment mon cher mari se trouvait, le même soir que moi, au restaurant Lapérouse. Rien de moins romanesque que cette rencontre, comme vous allez le voir, et le hasard n'y contribua guère.
La puissante M"* Delaroche-Grangier, malgré
l'insuccès de ses filatures et le c rapport » où Ernest Bouloi (15, rue Lepic) rendait hommage à mon innocence, ne s'était pas tenue pour contente ni pour battue. Elle avait fait continuer l'enquête, non plus sur moi, je suppose, mais sur le trop adoré Duzart. Ainsi avait-elle appris que, la veille du soir fatal, ce volage s'était rendu en personne au restaurant Lapérouse, vers quatre heures après-midi; qu'il avait annoncé l'intention d'y faire le lendemain un dîner « très soigné » (deux couverts) ; qu'il avait tenu à visiter en personne les c salons », et à choisir le sien; qu'il s'était même plaint de l'escalier unique et de l'absence de double issue. Tous ces renseignements, Ernest Bouloi (ou quelqu'un de ses collègues) les avait obtenus moyennant une pièce de quarante sous, d'un des garçons. Ils furent sur-le-champ transmis à la Tour de Mamel, qui s'empressa de rédiger un bleu en écriture droite à l'adresse de mon mari.
Je l'ai vu, le bleu : Henri me l'a montré, et m'en a même fait cadeau. La Tour de Mamel ne s'est pas courbatu les méninges pour ce morceau épistolaire : 1
« éUfari aveugle que vous ires, alle\ donc demain
soir dîner che\ Lapérouse. tMais de bonne heure, si vpus voule\ arriver avant les joyeux dîners, »
Pas de signature.
Tout a été dit sur les lettres anonymes. Elles me répugnent, d'instinct, sans que je puisse définir pourquoi : on me couperait la main plutôt que de m'en faire écrire une. Je constate toutefois que les personnes dépourvues de tels scrupules possèdent là un moyen d'action très efficace. Grâce à son chiffon bleu anonyme, la Tour de Mamel a parfaitement atteint les fins qu'elle se proposait. — M. Duzart (paraît-il) est mieux que jamais rivé à ses charmes : je ne vois plus, je ne verrai vraisemblablement plus, M. Duzart. Par ricochet, M"® Lehugeur se trouve privée de se distraire avec mon mari. Quelle puissance dans trois lignes sans signature I
Mais, comme disent les romanciers traditionnels, n'anticipons pas.
Ayant reçu le chiffon bleu, Henri se garda bien de me le montrer. Sa confiance conjugale était si absolue qu'il comprit d'abord (il me l'a avoué, car il m'a tout avoué, en tas) qu'il s'agissait de M"'' Lehugeur. La fidélité de M"' Lehugeur lui semblait plus suspecte que la mienne.
(Très flattée!) Maïs le billet disait : « <S^fari aveugle!... » Et, tout de même, il n'était pas le mari de M"* Lehugeur, encore qu'il en fît le geste.
Le pauvre garçon m'a confessé qu'il passa une nuit déplorable, et une déplorable journée, après cette nuit. Jamais, jamais, il n'avait envisagé que sa Paulette pût le tromper. La monstrueuse invraisemblance d'une telle hypothèse fut même une des raisons, paraît-il, pour lesquelles il ne vint pas me dire tout simplement — au déjeuner que nous prîmes ensemble :
« Voilà ce que je reçois; explique-toi. > Il n'osa pas. Il craignît ma riposte. Il s'arrêta à l'hypothèse d'une mauvaise plaisanterie. Mais son cœur (le cœur viscère) commença de le taquiner.
A cinq heures, m'a-t-il assuré, il était décidé à chasser l'incident de sa mémoire et à s'en aller dîner (c'était convenu depuis l'avant-veille) avec M"*® Lehugeur. Or, vers sept heures et quart, comme il s'habillait au cercle, il s'aperçut soudain que M"® Lehugeur ne pesait pas une once dans son souci, à côté de sa femme, de sa femme supposée coupable, bien entendu : car, supposée
LA PEUR DB l'bNFBR 323
honnête^ la femme légitime eût continué à ne rien peser du tout. Il griffonna trois lignes de décommandement qu'il fit porter par un groom à la maîtresse de son cœur, acheva de se vêtir en toute hâte : et, sur le coup de huit heures moins vingt, il s'installait devant une table de la salle commune, chez Lapérouse.
Il l'avait choisie de manière à voir les dîneurs s'engager dans l'escalier des salons.
C'est tout ce qu'il put obtenir de lui-même comme procédé d'espionnage. Quant à appeler un garçon, à l'interroger, à lui offrir un louis pour être renseigné, il en fut incapable. Non par dignité, mais par timidité. Comme la plupart des hommes du monde, il n'est bon que pour les demi-résolurions.
Or, assis à sa table, il était fort malheureux.
D'abord, il, apprenait à connaître la fameuse
peur, la peur de l'enfer des maris. « Paulette me
324 l'A PEUR DB L ENFER
trompe... :» Cela lui paraissait toujours mens trueux, — mais cela commençait à lui paraître possible. Et puis, il avait honte d'être là. Il lui semblait que les garçons, le gérant, les convives étaient dans le secret du chiffon bleu et se faisaient des clignements d'yeux, des confidences : « Ahl voilà cet imbécile de Valenty qui vient espionner sa femme... i> Enfin sa respiration devenait de plus en plus malaisée; il éprouvait les affres d'une certaine douleur, qui sourdait lentement, comme entre les os de sa poitrine. Il se fit servir à dîner, pour se donner une contenance. Juste au moment où le garçon déposait dans une assiette un a: filet de barbue bonne femme i>, nous nous engagions dans l'escalier en vis, M. Duzart et moi. Henri crut me reconnaître. Il crut surtout reconnaître mon chapeau bleu, mon manteau. Mais le coude du garçon lui cacha la vue de M. Duzart.
Il resta en tête à tête avec son filet de barbue, assommé d'étonnement, et, ce n'est pas douteux, de douleur. Toute sa pensée était : « Paulette... Paulette avec un homme ici... ]» Aucune décision ne parvenait à surgir sous cet écroulement. Un autre qu'Henri se serait jeté dans l'escalier, nous
LA PEUR DE L ENFER Pf
aurait rejoints. Henri fut rivé à.sa chaise par sa stupeur désespérée et aussi par cet instinct de conservation irrésistible qui immobilise les cardiaques : « Si je bouge... je n'atteindrai même pas la porte. »
Je ne me rends pas très bien compte des émotions que doivent ressentir les réprouvés de San Gemignano tandis que les diables grimaçants les tiennent en suspens au-dessus des chaudières d'huile bouillante. Mais le martyre qu'endura Henri pendant environ cinq quarts d'heure, tandis que le contre-filet jardinière succédait à la barbue et la tartelette suisse au contre-filet (car il essayait, le malheureux, d'avoir l'air de manger), ce martyre, à la fois physique et moral, il l'eût échangé, je vous l'assure, contre la marinade infernale. Et je sais bien des gens qui lisant ceci s'écrieraient : c Mais ce mari est le dernier des sots et des lâches... Qu'est-ce qu'il faisait à chipoter sa tartelette, pendant que sa femme... Moi j'aurais bondi... Cinq quarts d'heure pour se décider I > Bonnes gens, croyezmoi : vous ne savez pas ce que c'est que l'angine de poitrine, et cette sensation que si l'on
326 LA PEUR DE l'enfer
bouge on va tomber foudroyé. Moi non plus, je ne le sais pas par moi-même : mais j'ai vu souffrir, près de moi, un être que j'aime!...
Et puis j'ai entendu le pauvre Henri, me racontant cela, me dire : « Si du moins j'avais été sûr de ne tomber que là-haut, devant toi... Mais devant tous ces gens dont pas un ne me connaissaitl... >
La preuve que cette inaction n'était ni de l'abrutissement ni de la lâcheté, la voici : dès qu'à force de tendre sa volonté, à force de guetter une minute de répit dans son angoisse, il crut pouvoir se lever et faire un pas, il quitta la table, s'engagea dans l'escalier des c salons >, monta l'étage... Mais quand il aperçut la rangée des portes closes et qu'il pensa : c Paulette est derrière une de ces portes, pas seule... > tout tournoya soudain autour de lui...
— D'ailleurs, m'a-t-il raconté, j'ai entendu ta voix, j'en suis sûr...
En effet, ce fut devant la porte du c numéro 8 », au moment où nous achevions, M. Duzart et moi, notre « soufflé Palmyre », qu'il perdit pied et chut dans les bras du gérant. Le
gérant le guettait. Ce dîneur à la mine défaîte, et qui ne dînait guère, lui avait paru suspect; il n'ignorait pas le moins du monde, d'ailleurs, les menus espionnages dont notre rendez-vous avait été poursuivi dès la veille. Dans une maison bien tenue, on ne rebute pas les clients en leur faisant redouter un scandale; mais il faut savoir aussi faire rater le scandale... Voilà comment, lorsque mon pauvre Henri, transporté inerte dans le salon des douze couverts, eut repris à demi connaissance sous l'influence du cordial, et qu'au hasard il balbutia : « Paulette... appelez Paulette... » le gérant inclina sa redingote et répliqua :
— Tout de suite, monsieur I...
Telle fut la confession de mon mari. Il eut le tact de la faire jusqu'au bout sans l'entremêler de reproches; il la fit d'un ton de faiblesse contrite qui n'était pas jouée : toutes les émotions,
328 LA PEUR DE x'eNFER
tous les mouvements brusques lui sont interdits... De mon côté, j'avais une telle peur d'aggraver son cas par mes explications, par mes confidences, que je lui demandai tout d'abord :
— Êtes-vous en état d'écouter, à votre tour, ma confession?
L'égoïsme de son mal fut si fort qu'après une hésitation il me répliqua :
— Pas encore. Quand je serai tout à fait d'aplomb.
Il est vrai que presque aussitôt il ajouta, d'un ton d'interrogation tremblante :
— D'ailleurs, je veux supposer qu'il n'y avait, de votre part, qu'une imprudence?...
— Non pas! mon ami, ai-je répondu. Ma démarche était très méditée, très résolue. Et si vous ne m'aviez pas appelée auprès de vous, je ne sais pas du tout comment cela aurait fini.
Il ne répondit rien, mais je vis bien que, malgré la rudesse de ma réplique, il était satisfait. Il était satisfait parce que je lui donnais à comprendre que l'accident précis avait été esquivé! Voilà l'honneur des hommes! Ah! ce n'est pas très reluisant, l'honneur des hommes.
LA PEUR DE l'enfer 329
Ce matin, après déjeuner, Henri a renoué l'entretien sur ce point critique. A mesure que la santé lui revenait, j'avais observé qu'il reprenait plus de souci des risques courus par la vertu de sa femme. Il semblait aussi recommencer à s'apercevoir que sa femme était une femme après tout désirable, et même un peu plus que M"* Lehugeur.
Non! même pas à ces tablettes confidentes je ne livrerai le récit de la scène de ce marin (fumoir, café servi, tour de clé) où le désir et la jalousie se mêlèrent d'une façon si étrange, où me fut révélé un Henri que je ne connaissais pas, celui de Vigilance et de M"' Lehugeur, sans doute... Pas du tout l'Henri conjugal.
J'opposai d'ailleurs une belle et victorieuse résistance, en me retranchant derrière les prescriptions du docteur. Cela me valut d'être accusée des' pires excès, que j'aurais commis chez Lapérouse avec M. Duzart; puis d'être ren-
-fv
due responsable des écarts de mon mari c rebuté par ma froideur 3> ; puis enfin d'être suppliée de pardonner, proclamée la plus pure des épouses, assurée par serment que toute M"' Lehugeur serait désormais bannie de notre horizon. Ah! certes, au cours de cette scène encore, mon mari ne fut pas exceptionnellement reluisant : mais — ne mentons pas ! — la scène me laissa contente. Elle témoignait une incontestable reprise de santé : tout le mouvement qu'il se donna ne parut lui causer aucun mal. Puis elle signifiait si bien que quelque chose était changé I
Non pas seulement M"** Lehugeur jetée pardessus bord : qu'eût-il importé, si d'autres, pareilles, eussent dû embarquer le lendemain?
Le changement, c'est que désormais, pour Henri, je n'étais pas seulement sa femme, mais UNE femme. Je n'avais plus toutes les vertus; on ne pouvait pas piériner indéfiniment sur moi sans que je regimbe. Des hommes pouvaient me désirer : et mon mari n'était plus certain que je résisterais.
Du coup, je devenais intéressante, préoccupante. Je devenais désirable. Henri découvrait à la fois et sa femme et les autres hommes.
LA PEUR DE l'enfer 3^1
Désir et jalousie I Les deux pôles de là fidélité des maris 1
Telle est, aujourd'hui, la situation. Elle n'est pas mauvaise. J'ai le sentiment très net que le désir ne durera peut-être pas chez mon mari; — sa nature est d'être volage, et l'on ne se refait pas. Mais sa jalousie durera, et empirera. Je fais le vœu d'entretenir soigneusement cette jalousie. Henri a connu les affres de l'enfer marital : s'il dépend de moi, il ne les oubliera plus. Je l'ai dûment averti de ce qui l'attendait en cas de récidive...
Ce qui l'attend?...
Mon Dieu! après l'épreuve que je viens de faire de mes propres aptitudes à tromper un mari, je crois que rien du tout ne l'attend, et que je ne prendrai jamais sur moi de lui infliger le châtiment qu'il mérite. Je suis un mauvais diable : ma chaudière m'épouvante, ou plutôt me dégoûte.
Mais qu'importe, si elle épouvante mon mari plus encore que moi?
En ce moment, je vous l'assure, il est possédé par la peur de l'enfer. Et dès lors, — que l'enfer existe ou non, — qu'est-ce que cela fait? comme dit M. Thomas...