LA CHAUDIÈRE CHAUFFE
Si Ton m'avait dit, il y a seulement trois mois, qu'un certain jour d'avril, — aujourd'hui 22 avril, j'aurais rendez-vous avec un monsieur pour dîner au cabaret, et en tête à tête, et en cabinet, tout comme dans les pièces du Palais-Royal, j'aurais ri de bien bonne humeur et j'aurais tenu le pari contraire pour n'importe quel enjeu.
D'abord parce que cela me semblait très mal; puis parce que je ne me connaissais pas le toupet indispensable pour tenter pareille aventure.
L'appartement discret, passe encore! mais le cabaret ! le cabinet !
Et voilà que l'aventure aura lieu... Ou du
moins, actuellement, à trois heures de Taprèsmidi, je suis convaincue qu'elle aura lieu. Oui, oui, oui. J'ai donné rendez-vous à M. Duzart ce soir, à huit heures, chez Lapérouse, — le Lapérouse conseillé par M""* Dehesnin. M. Duzart a eu beau protester, dire que l'endroit était détestablement choisi, que cela ne se faisait plus, que dans ces restaurants excentriques, où l'on s'imaginait ne rencontrer personne, on butait infailliblement sur des gens de connaissance: j'ai persisté. Je tiens à mon Lapérouse comme à un fétiche. Et puis, si je bute sur des gens de connaissance, tant pis I Je suis impatiente. Il me faut du nouveau, de l'action.
La raison? C'est que j'ai rencontré, avanthier, mon mari dans une automobile de louage, en compagnie de M"** Lehugeur. La voiture remontait à toute vitesse les quais de la Seine; elle était blanche de poussière; évidemment, elle ramenait de Versailles ou de Saint-Germain le couple illégitime.
J'en ai assez. Je donnerai une leçon à mon mari, une rude leçon. Et cela aboutira à ce que ça pourra. Je ne risque que moi. Je n'ai pas d'enfants.
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M. Duzart va donc triompher? Possible, Probable. Je ne veux rien prévoir. C'est affaire à lui d'être séduisant, puisqu'il joue dans la vie les rôles de séducteur. Moi, je n'ai pas plus qu'avant le désir de ses charmes. Mais je suis résolue à ne pas opposer la moindre vertu à ses entreprises. Ma vertu m'agace. Il suffira à M. Duzart de ne pas m'agacer plus que ma vertu.
Avant la rencontre de l'automobile coupable, j'avais élaboré un très joli plan pour tromper tout le monde : Duzart, mon mari et la Tour de Mamel. Très joli, ce plan; trop joli pour être pratique. Voilà :
M. Duzart possède, dit-il et dit-on, une très belle collection de porcelaines de Chine de la e: famille rose j&. (C'est même la visite de cette famille chinoise qui lui sert pour proposer des rendez-vous de façon décente.) Mon plan consistait à aller visiter la collection en compagnie de ma vieille amie. M"** Dehesnin, après avoir
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prié M. Duzart de s*absenter de chez lui. Par rentremise d'Ernest Bouloi (15, rue Lepic), je prévenais mon mari comme s'il se fût agi d'un rendez-vous sérieux. Ohl je ne redoutais pas la classique scène du commissaire. Henri a plus que moi encore l'horreur du scandale, l'effroi de la publicité. Et puis, sa conscience n'est pas assez nette pour qu'il joue le justicier public. Mais il a de l'amour-propre et de la curiosité. Il n'aurait pas résisté à l'envie de me guetter ou de venir sonner chez Duzart. Je me serais montrée seule à ses yeux courroucés. Scène, reproches, etc.. Et soudain ma vieille amie serait apparue pour dénouer la scène et établir mon innocence. Ayant vu « l'enfer » de si près, l'infidèle (me disais-je) aurait peut-être corrigé ses mœurs.
Très joli, tout cela, mais très puéril, et d'ailleurs impossible en pratique. D'abord, jamais je n'ai pu me résigner à renouer des relations avec Ernest Bouloi. Puis M"® Dehesnin ne se serait peut-être pas prêtée à la comédie. Enfin M. Duzart aurait flairé quelque chose de suspect dans ce rendez-vous d'où on l'excluait.
La providentielle rencontre de l'automobile
poudreuse a chassé ces rêveries et m^a remise en contact avec le réel. Je veux agir; je veux aboutir. Ce soir, je dînerai en tête à tête avec M. Duzart, en cabinet. Procédé bourgeois, démodé, Labiche : entendu ! Je m'en moque. Procédé qui me convient, parce qu'il réserve ma décision jusqu'à la dernière minute. Si *je me sens, décidément, une hamadryade trop récalcitrante, je suis sûre que, dans cet endroit quasi public, le faune ne m'imposera rien qui me déplaise.
Et si cela finit par me plaire, si l'adresse du convive, le Champagne, que sais-je? me font perdre la tête... eh bien! ma vengeance sera aussi bonne là qu'en présence de la famille rose t
Sept heures du soir.
Je note, comme dirait M. Thomas, mon état de cœur. (M. Thomas conseille aux femmes de prendre des notes fréquentes sur leur état de cœur.) Parfait état. Très calme. Jamais je n'aurais prévu ce calme. C'est même plus que du calme, c'est du soulagement. Un certain besoin d'agir, que je portais en moi depuis longtemps,
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parmi tant de tergiversations, me tourmentait, m'obsédait. L^action va m'en délivrer.
Je n'ai même pas eu besoin d'expliquer à Henri mon absence de ce soir. Comme je rentrais chez moi, tout à l'heure, après mes courses d'après-midi, le valet de chambre m'a remis € un mot de Monsieur pour Madame :». Monsieur annonçait à Madame qu'il était retenu (il ne prend même plus la peine de dire par quoi), qu'il s'habillerait au cercle, dînerait dehors... Je suis habituée à de tels contre-ordres. Mais celui-là venait à propos, car il me déplaît de mentir.
(Au fond, petite Paulette, tu vaux mieux que beaucoup de femmes.)
Tout en m'habillant, j'ai fait certaines méditations que n'aurait pas désavouées, je crois, M. Thomas lui-même.
J'ai médité sur la maladresse des maris. Cela à propos de certains dessous élégants — un peu
trop élégants — que m'offrait ma femme de chambre*
Toute femme du monde possède, entre autres, de ces dessous-là. D'abord, nos mères, prévoyantes, en insèrent dans notre trousseau de mariage. Puis on s'en commande par toquade, lorsqu'on a entrevu ceux d'une « demoiselle t> célèbre, descendant de voiture, au Bois, ou qu'on a visité la corbeille de mariage d'une amie plus jeune.
Or (c'est niais et touchant tout de même!) quand nous nous sentons en veine de tendresse conjugale, il nous arrive de nous affubler de ces dessous. Ohl les bandes de dentelles, très larges, très transparentes, sur le haut des chemises I... Les pantalons légers comme des nuages I A quelle honnête épouse n'est-il pas advenu de les exhiber en tête à tête avec son mari, certains soirs, quêtant un regard, une approbation ?
Va te faire lanlaire! Le mari lit le Tetit Temps et ne regarde pas. On lui dit lâchement :
— Vous ne me faites pas compliment?
Et il vous répond sans lever le nez :
— Oui! Très gentil I...
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A moins qu'il ne fronce le sourcil, qu'il ne grogne :
— Ce n'est guère convenable, il me semble, pour une femme honnête!
Henri m'a répondu cette ineptie, un jour!
Idiot! Puisque c'était pour luil
Je m'en vais donc, tout à l'heure, sortir, prendre un fiacre, et, convenablement voilettée, me faire conduire au restaurant Lapérouse, Je ne saurais affirmer que, ce soir, lorsque je rentrerai, l'irréparable sera accompli. Mais ce n'est pas impossible. Il est donc séant que je fasse mon testament d'honnête femme. Ainsi fait le sien un homme qui va se battre en duel. Cela ne veut pas dire qu'il compte rester sur le pré : mais il en court le risque. Mon honnêteté va courir le risque de recevoir un mauvais coup, un coup à ne pas s'en remettre.
Pauvre petite honnêteté en péril de mort!
Elle était bien vivace et bien éprise de la vie quand mon cher mari la prit à son compte! Elle ne demandait pas mieux que de veiller toujours sur la paix, sur le plaisir du fbyer. Elle n'avait même pas la témérité ou l'outrecuidance de cer-
taines autres honnêtetés, qui s'exposent au péril, qui sont curieuses de la tentadon...
Votre Paulette, mon cher mari, était dans toute la force du terme une honnête femme.
L'idée d'une aventure hors le mariage lui inspirait de la peur et du dégoût. Les hommes qui essayaient de la courdser constataient tout de suite sa rigueur : ils battaient en retraite après le premier assaut. D'ailleurs vous, son mari, vous lui plaisiez par votre physique; elle vous aimait de toutes les façons, y compris celle qui est permise € en mariage seulement >. Très peu compliquée, elle vous supposait une âme et des sentiments tout aussi simples : et que vous, mari, auriez besoin de plusieurs femmes, elle le jugeait aussi invraisemblable que de souhaiter pour elle-même plusieurs maris.
Rien n'était donc plus facile à tenir, auprès de votre Paulette, que ce rôle de mari librement assumé par vous. Il suffisait d'être honnête homme, et homme raisonnable : ne vous engager qu'à ce dont vous étiez capable, et tenir vos engagements. Ce qui me confond, encore aujourd'hui, c'est que vous ayez pensé, manquant à toutes les promesses du mariage, et si tôt.
que cela marcherait tout de même, que je serais contente, que je dirais : a: Continuez, mon cher mari, tout va bien! » . Non, vraiment, les hommes sont trop nigauds !
Pourquoi voulez-vous que je sois contente?
Je ne me suis cependant pas mariée pour que mon mari soit le mari de M"** Lehugeur? Il y a erreur, ou plutôt tromperie sur Tarticle : le mari fourni n'est pas le mari annoncé sur les registres. Me soumettre? Pleurer en silence et continuer de vous adorer? Sans doute, la solution serait pour vous très commode. Mais de quel droit, d'après quel indice préjugez- vous que ce sera ma solution? Si vous réfléchissez deux secondes, vous vous rendrez compte qu'une femme telle que vous la souhaitez là est une sainte. Or une sainte, c'est une exception dans la gent féminine. Prétendre avoir épousé une sainte, quelle présomption 1 Jamais je n'ai promis d'être exceptionnelle. Jamais je ne vous ai dit, au temps des fiançailles : « Vous savez : vous convolez avec une sainte... i^
Je ne suis pas une sainte, monsieur mon mari. J'ai cette honnêteté physiologique qui écarte une femme du partage : oui, par tempérament,
je suis monogame. Mais j'ai — en outre — un amour-propre très sensible, un goût de l'équité qui me travaille jusqu'à l'angoisse. Au couvent, je fis une maladie nerveuse de six mois pour avoir été certain jour injustement punie. Eh bien! ce goût de l'équité, cette rancune contre l'injustice, sont encore très vivaces en moi : jusqu'à triompher de l'instinct monogame.
Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vais exprès risquer mon honnêteté, comme un homme pacifique, qui se bat en duel, risque sa vie, — exprès, domptant son instinct de conservation par un besoin supérieur de justice.
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