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Edition elzëvirienne E ScotPlON. I volume in-11, avec portrait à l'eaa-lorte.
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La
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\ ts lupplëments périodiques de lervice militaire que la consritution des armées européennes impose aux civils pour exercer les troupes de réserve et de territoriale, sont le cauchemar de bien des bourgeois paisibles, alourdis dans le bien-être du foyer, ou rivés à leur labeur quotidien par des cbaînes que l'habitude a faîtes, à la longue, plus indispensables que des plaisirs.
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Vieilli ou non, maniaque ou point, un civil de trente-cinq ans, convié à faire les manœuvres avec les troupes actives, songe d'abord au sursis. Si on le lui refuse (et, de délai en délai, on doit bien en venir là), il arrive au corps intimidé, méfiant, grognon. La divine, la folle jeunesse n'est plus là; elle n'égayé plus, comme naguère pour le conscrit, la monotonie de la caserne ou la fatigue des corvées... Maussade, le territorial endosse pourtant la capote, coiffe le shako, entre dans le rang. Les clairons sonnent : en marche, sac au dos! 'Voilà les manoeuvres commencées.
Or, au bout du premier kilomètre, le boutiquier, l'employé, le petit propriétaire, ont déjà pris une allure plus martiale. A l'étape, ils s'étonnent de manger le repas improvisé d'un appétit qu'ils n'apportaient pas au fin déjeuner de la ménagère. Le soir, l'organisation du cantonnement les divertit et leur vaut parfois une aventure savoureuse à force d'imprévu. Le lendemain, les plaisanteries classiques du troupier fleurissent déjà sur leurs lèvres; le civil rajeuni marche comme à vingt ans, se passionne pour les (L batailles ]^ où l'on engage sa compa-
LA FAUSSE BOURCEOISB 3
gnîe, devance à l'assâut ses camarades de l'active. Si des chefs ne Tarrêtaient à temps, il embrocherait d'une baïonnette réelle l'ennemi fictif. Il dort comme une bûche, mange comme un collégien, chante, siffle, lutine l es chambrières. Son ventre rondelet s'aplatit. Lui qui se plaignait d'asthme, le voilà qui s'élance au pas gymnastique dans les guérets. Sa jeunesse reconquise l'enchante. Il s'étonne de battre aisément le record des jeunes soldats, plus vifs, mais plus fragiles et moins endurants. Il ne s'ennuie plus. Il se sent vivre, il se sent un homme. Il achève les manœuvres avec une virile ardeur, et ses chefs doivent confesser que lui et ses pareils constituent le meilleur de l'armée.
Avec des nuances, des différences de plus ou de moins, l'officier de réserve ou de territoriale qui fait les manœuvres connaît les mêmes appréhensions à l'avance, suivies des mêmes revanches de gaîté et de vitalité. Lui aussi, civil parfois épaissi dans ses habitudes de bureau ou de cercle, profite de cette cure forcée. Lui aussi s'étonne de ne plus connaître l'insomnie, l'inap-
pétence, le vide ennuyeux des heures. Lui aussi goûte l'imprévu des cantonnements, l'arrivée crépuscule dans la petite ville de province. La petite ville somnolait à son ordinaire, quand, par l'effet d'une retraite inopinée ou d'un astucieux mouvement tournant, les t manchons blancs i refluent vers elle, l'envahissent àl'Iieure où s'allument ses rares réverbères. Émoi de h municipalité, ordre aux hommes de camper sur le foirail, distribution de billets de logement i MM. les officiers...
Le billet de logement I Quel nom délicieux, évocateurd'aventure, mot du passé légué au présent et qui garde dans le présent sa poétique parure de passél L'officier de carrière que ce rectangle de papier municipal a mis trop souvent en présence d'un couple de provinciaux revêches, de quelque vieille fille sordide, ou simplement de braves gens par trop ignorants de l'hygiène, — l'officier de carrière l'empoche sans émoi et pense simplement, avec une martiale philosophie : n Une mauvaise nuic est bientôt passée, s Maïs le civil, travesd momentanément en héros galonné, l'ingénieur, l'avocat, l'artiste surtoutl c'est un coupon d'entrée
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dans l'imprévu, dans le roman, qu'on lui délivre, apostille par le maire. Le précieux billet à la main, comme il fait sonner des éperons sur les pavés pointus de la rue du Mail ou du Parvis- Sainte-Opportune, en gagnant le logis qui va le recevoir 1 Et comme il se redresse dans son dolman, poudreux encore de l'étape, au moment où il lève le heurtoir de la porte et réveille l'âme assoupie de la provinciale maison 1
Je ne voudrais pas décourager les vocations naissantes d'officier de réserve, mais la vérité me contraint à dire que durant ma carrière de civil en képi, si j'ai parfois pris part aux manœuvres et frappé chez l'habitant, muni du fameux billet, jamais l'aventure ne me guetta derrière la porte, ne me fit accueil dans la maison. Le conteur seul engerba sa glane au cours des repas médiocres, en écoutant parler, en regardant gesticuler ses hôtes — ou bien le soir, seul dans la chambre toujours trop chaude ou trop froide, selon les
saisons, en inspectant l'arrangement des meubles, le décor des murs, tellement significatifs des êtres ! Le lendemain, chevauchant botte à botte avec moi, des camarades me relataient parfois telle mirifique réception chez une veuve passionnée, telle soudaine défaillance d'une suave institutrice; tant mieux pour eux ou pour leur imagination! Je confessais humblement ma disette... Le hasard, qui mène nos vies, désertait-il donc la mienne dès que je revêtais un uniforme? Non pas. Seulement, pour moi, pour mes € campagnes », le hasard se faisait moral, paternel, quasi puritain. Je ne logeais jamais que chez des gens d'une vertu singulière.
Pourtant, comme il voulait sans doute que je n'oubliasse point sa royauté, le divin hasard marqua l'un de mes vertueux billets de logement de sa griffe, et, dans le sens le moins romanesque, par exemple, illustra une fois — une seule fois — mon étape de cette façon d'incident que les vieux romanciers appelaient une c reconnaissance »•
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Imaginez la plus propre des sous-prëfeccures de la Flandre française, pays propre; dans cette sous-préfecture, la rue la plus nette, uniquement bordée de maisons bourgeoises, repeintes chaque année; imaginez qu'un samedi soir (c'est-àdire le jour où toute ville flamande rince ses façades du sol au faîtage et balaye ses pavés comme un parquet), un poudreux lieutenant d'artillerie sonne devant la plus blanche, la mieux débarbouillée parmi ces demeures de la fée Proprette : vous aurez l'image exacte de mon arrivée à Saint-X... durant les manœuvres d'automne en 1905.
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La porte me fut ouverte par une femme de chambre en bonnet et en tablier d'une blancheur conventuelle. Dès le vestibule, je constatai que l'excellent aspect de l'extérieur était confirmé par le cossîi de l'ameublement. Rien d'artisdque, des meubles modernes encadrés par des tentures modernes; nulle fantaisie dans l'arrangement des objets, mais aussi (ce qui est rare en province), aucune faute de goût ni d'harmonie. Cependant, épouvantée par ce soudard mal astiqué, la chambrière prit mon billet de logement sans prononcer une parole, et, me laissant en suspens, disparut leste et silencieuse par l'escalier du fond. Les tapis brossés jusqu'à la trame, les acajous et les noyers bien frottés, les cuivres lumineux semblaient me considérer avec stupeur : c Quel est cet intrus qui ose introduire ici l'aflfreuse, la nuisible, la détestable poussière? »
L'instant d'après, j'aperçus une jeune femme qui descendait posément l'escalier : point jolie, petite, un peu forte, de beaux cheveux, elle était vêtue d'une jupe de drap foncé; une ceinture de cuir jaune serrait à sa taille une blouse de taffetas gris. Je remarquai ses solides chaussures de
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marche cirées en miroir. Elle tenait à la main mon billet de logement.
— Monsieur, me dit-elle sans sourire mais avec une sorte de cordialité discrète, bien flamande, soyez le bienvenu. M. Vouillemans n'est pas encore rentré de son bureau. C'est donc moi qui vais vous conduire à votre chambre.
Tout en me parlant, elle m'inspectait du regard, puis ses yeux se reportaient sur le tapis, où, malgré mes précautions, se marquait la trace de mon entrée. Elle chercha évidemment une solution qui conciliât son goût de la propreté avec la courtoisie hospitalière, ne la trouva pas, et enfin prit son parti.
— Voulez-vous me suivre, monsieur?
Après elle je montai deux étages. En traversant le palier de l'entresol, j'entendis de jeunes voix chuchotantes; j'aperçus, derrière une porte entre-bâillée, des frimousses curieuses d'enfants qui se poussaient l'une l'autre pour regarder le militaire.
Au second étage, mon hôtesse, ouvrant une porte, dit :
— Voici votre chambre.
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J'entrai à sa suite, et je fis sur-le-chatnp cet inventaire machinal auquel s'accoutume le descripteur professionnel. C'était une grande pièce carrée, bien province, une chambre vouée au bleu et au blanc, reps bleu sur les sièges, fleurettes bleues au papier, rideaux de calicot blanc à bandes bleues drapant l'alcôve et les deux fenêtres. L'odeur du linge frais et de la verveine y régnait. Aux murs, deux grandes lithographies représentaient l'une Mazarin, l'autre Richelieu. Une pendule et des candélabres d'albâtre décoraient la chenainée. Le lit s'enfonçait dans une alcôve, entre une penderie >et un cabinet de toilette : dans ce cabinet, la servante qui m'avait reçu disposait un tub et de l'eau chaude. Les fenêtres donnaient sur un jardinet si méticuleu sèment dessiné et ordonné qu'il ressemblait à une épure* Arbres et arbustes s'y groupaient en symétriques alternances. La pelouse du milieu figurait une ellipse impeccable, flanquée de deux massifs fleuris qui me firent immédiatement penser à deux tartes.
Je me confondis en remerciements. J'étais ravi de mon gîte.
— La valise est déjà dans la penderie, fit M"* Vouillemans ; votre brosseur vient de l'apporter.
Elle hésita un moment, puis, désignant l'active chambrière qui débouclait la valise :
— Vous sera-t-il déplaisant, continua-t-elle d'être servi par Emestine? Nous n'avons pas de valet de chambre, et j'aimerais mieux, je l'avoue, que votre ordonnance n'entrât pas dans les appartements.
Je protestai que je saurais me contenter d'Ernestine.
— Alors, tout va bien, répliqua la dame avec un léger, très léger sourire... Le bouton de la sonnette est à droite de la cheminée.
Nos yeux se rencontrèrent comme elle prononçait ces mots. Ses prunelles, d'une agréable fadeur bleuâtre, s'attachèrent aux miennes avec tant de fixité que les miennes cédèrent, se détournèrent assez gauchement.
— Nous dînons à sept heures, monsieur, dit enfin M"' Vouillemans.
— Je serai exact, madame. Et je m'excuse encore...
Elle ne répondit rien, fit signe de la suivre à
Ernestine, qui attendait. Et, la porte refermée sur elles, je me trouvai seul.
€ Une grande chambre, un bon lit, un tub, Teau chaude en abondance, sans doute une table soignée, car la patronne a l'air d'une maîtresse femme... Voilà qui vaut toutes les aventures, étant donné surtout que je passe trente-six heures ici : car demain, c'est dimanche!... :»
Ainsi méditais-je, tout en m'accordant la joie, rare en temps de manœuvre, d'une toilette poussée à fond... Soudain je me rappelai le regard qu'avait, tout à l'heure, attaché sur moi mon hôtesse.
€ Si Bénézech avait logé dans cette maison, il m'aurait fallu entendre demain un récit accidenté et croustillant. »
Bénézech était mon lieutenant en second, un Toulousain à figure de ténor à qui le hasard du logis chez l'habitant valait de merveilleuses aventures. Ou du moins il les racontait et on l'écoutait avec indulgence ; cela faisait passer les interminables chevauchées au pas, sur le flanc des batteries.
c Bah! pensai-je en revêtant mon meilleur
uniforme pour faire honneur à mes hôtes, Bénézech lui-même, j'en suis persuadé, n'attirerait pas cette calme Flamande hors des sentiers du devoir. Mais alors que me voulait-elle? On eût dit qu'elle avait quelque chose à me demander, qu'elle hésitait, qu'elle n'osait pas... Nous verrons bien... >
J'étais prêt, tube, rasé, paré, vingt minutes environ avant l'heure fixée pour le dîner. J'allais allumer une cigarette quand un scrupule m'arrêta.
c Non, décidément, on n'a pas le droit de fumer ici. Cela fleure trop le savon et la verveine... Et je suis sûr que la digne madame Vouillemans maudirait l'incivil artilleur!... >
Je remis mon étui dans ma poche, et, pour attendre le dîner, j'allai m'accouder à l'une des fenêtres. L'ombre descendait sur les lauriers d'Espagne taillés en cubes, sur les rosiers taillés en boules, sur les ifs taillés en pions d'échecs. Dans le crépuscule, les deux tartelettes de fleurs ' se confondaient avec la pelouse. Une cloche de couvent sonna la demie de sept heures; une autre lui répondit; puis ce fut le carillon de l'église diocésaine qui gambada un instant, à la
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mode flamande, daos le clocher voisin... En même temps un coup léger heurta ma pone et je reconnus la voix d'Ernestine qui disait :
— Si monsieur l'officier veut descendre souper...
LA FAUSSE BOURGEOISI If
Le souper ne démenât pas mes pronostics.
Dans une salle à manger tendue de rouge, à chaises de solide cuir, à buffet de chêne sur les panneaux desquels se détachaient des perdreaux sculptés et que chargeait une pesante argenterie, je goûtai une cuisine savoureuse, un peu lourde en viandes. — Je bus d'ailleurs d'excellents vins, tirés en mon honneur d'une de ces caves copieuses, savamment et amoureusement composées, comme on n'en trouve peut-être plus qu'en Flandre. Outre M"* Vouillemans et son mari, fort bel homme d'une quarantaine d'années, qui eût figuré noblement dans la Leçon d'c4natûmie ou dans la Corporation des Drapiers^
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— je dînai avec une parente âgée, vivant sous le même toit, les deux filles du ménage, dix et onze ans, le portrait chlorose de leur mère, et avec l'inévitable institutrice badoise. J'appris que M. Vouillemans dirigeait un important tissage, créé par lui, et qui commençait seulement à prospérer. J'appris aussi que la famille comptait deux autres enfants, deux jumeaux, venus sur le tard il y avait deux ans à peine. En rappelant ce souvenir, mon hôte et sa femme échangeaient de ces regards qui suggèrent à l'observateur le moins en éveil : «: Ces deux êtres-là s'aiment encore d'amour. :!> Et cela se comprenait aussi à l'intonation caressante avec laquelle il prononçait le nom de sa femme, qui était le nom d'une héroïne de Lessing : € Minna. i^ J'eusse pu, me semblait-il, doser les éléments de cet amour : assez de désir, de joie physique, pour aiguiser la tendresse ; une sincère reconnaissance du bon travailleur à la parfaite ménagère et réciproquement ; la douce habitude d'une vie sans angoisses ; enfin les enfants, où des âmes pures et dépourvues d'égoïsme conmie celles-ci se sentent vraiment renaître.
c Bénézech a bien fait de ne pas descendre
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ici, pensai-je; il y perdrait son temps et sa faconde. Voilà un parfait ménage. »
D'ailleurs la maîtresse de la maison, affable avec moi, ne me témoignait plus la moindre curiosité.
Le dîner fini, elle monta dans la chambre des enfants; M. Vouillemans me mena dans son cabinet, fumer et boire. Les cigares (contrebande belge, me confia-t-il) étaient bons; le genièvre parfait ; une agréable digestion rendit mçn hôte peu à peu plus loquace.
— Voilà, me dit-il, notre petite vie de provinciaux. Je voudrais que vous ne gardiez pas un trop mauvais souvenir de l'avoir partagée un soir. Ah I cela ne ressemble pas à la vie que vous menez à Paris, vous surtout, monsieur, qui êtes artiste. Mais M""* Vouillemans, qui pourtant a été élevée à Paris, n'aime pas Paris. Le goût d'habiter en province fut certainement une des raisons qui la décidèrent à m'épouser. Je ne crois pas qu'elle l'ait regretté, ajouta-t-il avec un bon rire.
Il reprît du genièvre, vida son petit verre à moitié, puis continua.
— Moi, je suis forcé d'aller à Paris un jour par
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semaine, pour mes affaires : c'est ma corvée la plus pénible. Je l'accepte par nécessité; mais je ne me sens vivre que quand je respire à nouveau l'air de ma petite ville, quand je rentre dans mon usine et dans ma chère maison. C'est peut-être parce que j'ai créé mon usine et bâti ma maison. Mes parents, après avoir possédé une grosse fortune, avaient laissé en mourant une situation embarrassée. Ohl de vingt-cinq à trente-cinq ans je n'ai guère dormi I Maintenant, ça va.
Dieu merci! Mais j'ai fourni un tel effort que je n'ai plus de goût que pour le train courant de mes affaires et le repos chez moi, entre mes enfants et ma femme.
Et, finissant son verre d'un seul coup, il ajouta :
— Minna n'est pas une femme ordinaire.
Je corroborai :
— M"*' Vouillemans est tout à fait charmante.
— Ce n'est pas une temme ordinaire, répétat-il. Elle tient sa maison I Vous avez remarqué? Dans notre pays presque toutes les femmes sont bonnes ménagères : c'est dans la tradition, c'est dans le sang. Eh bient M""* Vouillemans, qui est
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née à Paris, rient sa maison comme pas une de mes compatriotes. On la cite pour cela ici, on la lalouse. La vérité, c'est que sa maison est la perfecrion même comme tenue. Vous me trouvez ridicule, monsieur, et je le suis, puisque je vous vante mon logis le jour où j'ai le plaisir de vous y recevoir. Mais, voyez- vous, moi, j'ai la manie de l'ordre. Ce que j'admire le plus au monde, c'est l'ordre. Je suis convaincu que l'ordre, c'est d'abord, le succès et l'argent : mes parents n'avaient pas d'ordre, ils ont gaspillé leur fortune; j'ai refait la mienne, moi qui ai de l'ordre. Mais l'ordre, c'est aussi le bonheur. Aucun être humain ne m'a jamais paru heureux sans l'ordre.. Parce que, voyez-vous, le bonheur, ce n'est pas tel ou tel événement rare, considérable, qui vous arrive, qui vous donne de la joie pendant quelques heures ou quelques jours et auquel, fatalement, on s'habitue, au point que bien vite on se retrouve ni plus ni moins heureux qu'avant. Le bonheur, c'est la chose de toutes les heures ou de toutes les minutes; c'est la température, le Ut, la table, le vêtement; c'est de n'être jamais heurté inutilement, froissé, agacé; c'est de trouver à portée de votre main l'objet dont vous avez
besoin; c'est de réduire au minimum dans la vie la part de l'imprévu, parce que, neuf lois sur dix, l'imprévu est l'ennemi; c'est, enfin, de n'aimer qu'un petit nombre d'êtres et de pouvoir compter sur leur affection. Réfléchissez, monsieur, vous verrez que tout cela, au fond, c'est de l'ordre. De l'ordre dans les projets, de l'ordre dans l'arrangement des choses autour de soi, de l'ordre dans les affections : car le cœur a sa comptabilité. Je tiens strictement la mienne de ce côté-là : les prétendus amis qui se sont montrés mauvais payeurs en amitié, je les ai mis en faillite d'amitié, je vous en réponds I... Vous comprenez qu'avec ces idées-là j'aurais été le plus malheureux des hommes si j'avais épousé une femme désordonnée. Quand je pense que je me suis marié par amour, toqué comme un collégien d'une jeune et jolie Parisienne. Heureusement je suis tombé sur la perle des perles. Que voulez-vous, on a son étoile I
M. Vouillemans se tut, mâchonnant béatement le culot de son cigare belge. J'admirais, à part moi, la magnifique contradiction de cet esprit si pondéré, qui se déclarait presque lyriquement ennemi de l'imprévu, et confessait en
même temps que le plus aigu de son bonheur lui venait d'un acte en somme hasardeux : son mariage.
La porte du cabinet s'ouvrit. M"* Vouillemans entra, s'assit très simplement auprès de son mari. Ils se prirent la main et parlèrent des entants, surtout des deux jumeaux, dont ils citaient les récentes facéries. Je regardais Minna : elle avait la même jupe, la même blouse, la même ceinture et les mêmes bottines qu'à la minute où elle m'avait accueilli. Pas plus que sa coiffure, aucun détail de son ajustement n'avait bougé. Elle m'apparut grandie de tout le piédestal que venait de lui dresser l'éloquence bourgeoise de son mari : la Déesse de l'ordre, de l'ordre domestique et provincial. En même temps je cherchais à démêler dans son apparence les motifs de la passion qu'elle avait inspirée. Oui, quinze ans plus tôt, avant que la province ne l'eût ainsi ouatée, empâtée, cette femme pouvait I avoir été jolie, tentante. Les traits se devinaient
fins quand on les dépouillait mentalement \ de leur bouffissure actuelle. Le corps avait dû
I être à la fois mince et potelé. Les mains res-
^ taient petites, bien taillées. Le soleil de la ving-
tîème année luisant là-dessus, elle avait pu être une demi-beauté...
Un léger, un lointain choc de souvenir évoqua très vaguement en moi, et pour un instant infiniment court, l'image de la jeune Elle qu'avait dû être M*"® Vouillemans... Mémoire ou imagination? Je n'aurais pas su le dire. Déjà l'évocation avait disparu, comme un souffle sur un miroir, et j'essayais vainement de la rappeler quand Minna se leva :
— Monsieur le lieutenant doit être fatigué... Et d'ailleurs, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, nous avons coutume, mon mari et moi, de € monter i à onze heures précises.
LA FAUSSE BOUKGBOISI 23
€ Dans un pareil lit, et avec vingt-deux kilomètres de cheval au pas dans les jambes — je ne vais faire qu'un somme jusqu'à demain matin. i>
Ainsi avais-je pensé en m'enfonçant entre les draps de fine toile flamande tissée par les métiers de M. Vouillemans. Pourtant il ne faisait pas jour encore quand, après une lutte assez longue et à moitié consciente pour retenir le sommeil, je m'éveillai tout à fait, prêtant l'oreille...
Dans le silence absolu de la maison une voix perçante de marmot gémissait, pleurait, hurlait éperdument. Une autre voix toute pareille rivalisa bientôt avec la première.
LA FAUSSE BOUKGEOISB
c Tiens! pensai-je, ma chambre est juste audessus de celle des jumeaux. Fâcheuse affaïiel >
Je ne m'obstinai point à me rendormir avant que le concert des héritiers Vouillemang eût pris fin. Ma bougie allumée, je constatai que ma montre marquait quatre heures et quan.
« J'aurai bien le temps de compléter ma nuit I C'est demain dimanche... pas d'étape 1 i Je soufflai ma bougie et j'attendis patiemment.
Déjà l'un des jumeaux se taisait. L'autre, en revanche, Êdsait tapage pour deux.
f Quels petits rageurs a enfantés ce couple placide I Dans ce palais de l'ordre, on n'a tout de même pas trouvé moyen d'empêcher les enfaiits de brailler... Mais quoi?... Entend-on le bruit que font se» propres enfants?,.. Ou, quand on l'entend, n'est-ce pas la plus douce des musiques? Si, comme moi, les Vouillemans sont éveillés par leur progéniture, je gage que ce vacarme les incite aux plus tendres épanchementi. Les piaillements de ses marmots ne choquent pas plus M. VouîHemansqueles marques du temps sur le corps et sur le visage de M"* Vouillemans, parce que ce sont ses enfants et que c'est sa femme, t
LA FAUSSE BOURGEOISE 2f
Comme je méditais ainsi, la fugitive évocation de M°*® Vouillemans à vingt ans, qui m'avait traversé l'esprit sans que j'eusse pu me rendre compte si c'était une imagination ou un souvenir, ressuscita soudain, mais cette fois tout à fait précise. Je revis nettement certaine apparition blonde et frêle, certaine Ophélie de vingt ans vêtue en Parisienne élégante, que j'avais croisée un jour sur un seuil illustre.
€ Ce serait elle?... Cette bourgeoise rancie dans la graisse et dans l'ordre?... Non, je me trompe... Et puis, j'ai vu l'autre si peu de temps... Garde-t-on un souvenir à ce point net d'une personne qu'on a tout juste aperçue une seule fois sur un paUer d'escalier?...
Pourtant ma mémoire s'obstinait.
€ C'est elle, c'est elle! Ahl j'y suis! je n'ai pas vu seulement la jeune fiUe : j'ai vu sa mère... Et c'est à sa mère quelle ressemble aujourd'hui, à sa mère que j'ai regardée naguère tout à loisir. >
Content d'avoir résolu ce petit problème de physiologie mnémonique, et désormais certain de ne point me tromper, je lis l'excursion du souvenir dans le passé, déjà vieux de douze ans, et que cette rencontre ravivait. Les deux jumeaux
enfin apaisés restituaient le silence à la maison Vouillemans : mais je n'avais plus envie de me rendormir. Je revivais sans le moindre effort de mémoire, et avec cette netteté d'évocation qui est, je crois, le don distinctif des romanciers, une des plus curieuses scènes de vie artistique auxquelles il m'eût été jamais donné d'assister.
C'était en 1893 ; je travaillais à ma première pièce, et, de temps en temps, j'allais en lire quelques scènes au maître du théâtre d'alors, qui me faisait l'honneur de son amitié, Alexandre Dumas fils. Voici comment nous procédions.
J'arrivais environ une heure avant le déjeuner. Je lisais mon manuscrit : Dumas, vêtu de cet ample complet bleu, tout d'une pièce, qui était sa tenue de travail, m'écoutait sans rien dire. Si je levais les yeux vers son masque formidable auréolé de cheveux blancs et roux, je n'y devinais ni approbation ni critique. Ma lecture achevée, nous nous mettions à table. Alors, tout en déjeunant, Dumas commentait ce que je lui avais lu, approuvait, discutait, combattait les théories, puis, çà et là, bifurquait dans les anecdotes. Sa mé-
moire en contenait d'innombrables, et nul conteur de nos jours n'a hérité la verve et l'esprit dont il les illustrait. Si bien qu'à ces déjeuners je finissais par oublier ma pièce et par ne plus songer qu'au divertissement supérieurquem'offirait mon hôte.
Alexandre Dumas était alors en pleine gloire; ses oeuvres, partout reprises, triomphaient en même temps sur plusieurs scènes. C'est dire que bien des appétits, bien des espoirs gravitaient vers lui. Sa porte était assiégée. Il la fermait rigoureusement pendant ma lecture :
la consigne était donnée une fois pour toutes; on ne nous dérangeait à aucun prix. Après le déjeuner, au contraire, au moment du café et des cigares, il recevait en ma présence. Quémandeurs, femmes en mal de consultations psychologiques, jeunes auteurs en gésine dramatique, cabotins, cabotines, imprésarios, une amusante troupe comique ou tragique défilait alors. Le grand dramaturge les accueillait avec une sorte de rudesse courtoise que je n'ai vu personne pratiquer depuis lui, et qui ne froissait personne : car pour tous il savait trouver, k la fin de l'entretien, soit une aumône, soit
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un encouragement, selon le cas. Cet homme illustre, si diversement jugé par ses contemporains, avait, en somme, us cœur de pitié et de bonté.
-— J'ai croisé sur votre seuil une cliarmante visiteuse, lui dis-je en arrivant un matin, vers onze heures, mon rouleau à la main. Est<e une actrice?
— Une blonde mince? Ophélie habillée par La&rrière et coifTée par Virot? Elle n'est pas au théâtre, mais elle brûle d'y entrer. Et, ma foi, elle ne manque pas de tempérament. Elle m'a dit tout à l'heure, ïd, la grande scène du troisième acte de "Denise, avec un élan, une fouguel... Ce sera quelqu'un, cette petite. Je ne la perdrai pas de vue.
— De quel monde est-elle?
— Elle dit qu'elle est d'une bonne famille, naturellement. Elle m'a plutôt l'air d'une petite entretenue, quelque Bn morceau pour vieux financier discret... Mais il me semble qu'elle vous occupe beaucoup, jeune homme, mon Ophélie. Allons I Allons I Asseyez-vous et lisezmoi votre papier. Nous ne sommes pas ici pour bavarder.
A dire vrai, c l'Ophélie » ne m'occupait guère, et je l'oubliai tout à fait au cours de ma lecture. Il ne fut pas question d'elle pendant que nous déjeunions; et je crois bien que je n'y aurais plus jamais songé de ma vie si, tout de suite après le déjeuner, un incident très vif ne nous l'eût rappelée.
Le valet de chambre vint présenter une carte en disant :
— Cette dame demande à parler à Monsieur.
Le maître lut un nom bourgeois quelconque.
— Connais pas, fit-il. Jeune, vieille?...
— Une dame... très convenable... pas d'un théâtre.
Dumas sourit de ce mot.
— Faites-la entrer, dit-il.
Nous vîmes entrer une dame d'environ quarante-cinq ans, l'air dmide, mais éminemment correct et bourgeois, une dame en soie et en velours, vêtue, à l'évidence, de ce qu'elle avait de plus cossu, ayant coiffé de sa plus belle capote à plumes noires, pour rendre visite au grand homme, ses cheveux blonds à peine pâlis par l'âge. Point n'était besoin de la compétence spéciale du valet de chambre pour reconnaître que
cette respectable visiteuse n'avait rien d'une mère d^actrice. Elle fit une révérence à Dumas, m'en fit une autre, puis s'assit, intimidée à l'extrême.
— Vous pouvez parler devant Monsieur, fit Dumas; c'est mon secrétaire.
La dame m'adressa un nouveau salut, toussa, releva sa voilette pour tamponner de son mouchoir roulé en boule son visage congestionné et ses yeux émus, et enfin se décida à parler, d'abord par bouts de phrases entrecoupés, puis tout d'une haleine.
— Monsieur., ou plutôt... maître... n'est-ce pas? c'est comme cela qu'on appelle... les... les grands hommes comme vous... les... maîtres, enfin!... ma fille m'a dit cela... Maître, excusezmoi si je suis troublée; voici ce qui m'amène. Il faut vous dire que je suis veuve... oui, je suis restée veuve à trente-cinq ans, avec une fille unique. Mon mari était dans l'industrie, à Armentières. Il faisait bien ses affaires quand il est mort... Malheureusement il est mort trop jeune... avant la fortune... Enfin, il m'a tout de même laissé une bonne aisance et j'ai pu élever ma fille à Paris, avec tous les grands professeurs...
Oh! de ce côté-là, ce qu'il y a de mieux, elle l'a eu, à n'importe quel prix: des cachets de dix francs, de vingt francs; je n'y ai jamais regardé. L'an dernier un professeur du Conservatoire lui donnait tous les mois une leçon de piano à cinquante francs : cinquante francs par leçon, vous m'entendez?... C'est vous dire, n'est-ce pas?... Dumas me jeta un coup d'œil gai, mais se garda bien d'interrompre la visiteuse, qui, maintenant lancée à toute allure, continua :
— Je ne mesurais pas la dépense pour l'éducation de ma fille, parce que je me disais que, jolie comme elle est,' avec une centaine de mille francs de dot qu'elle a, en bonnes valeurs, si en plus de cela elle possédait une éducation supérieure je n'aurais pas de peine à la marier, d'autant plus que j'ai gardé des relations dans le Nord, dans le monde industriel. Quand je lui parlais de mes projets, elle ne disait ni oui ni non; elle riait, elle m'embrassait... Elle est si gentille, si affectueuse.
Ici la brave dame eut une courte crise d'émotion, et renfonça quelques larmes dans ses yeux, à coups de mouchoir.
— Tout allait donc aussi bien que possible.
quand il y a un mois, Hermine (elle s'appelle Hermine) vient un soir s'agenouiller près de moi, m'embrasse, me cajole, et finalement me déclare qu'elle veut entrer au théâtre, que c'est une vocation irrésistible, qu'elle ne sera jamais heureuse si elle ne la suit pas... Vous devinez ma stupeur, ma désolation! Certes, maître, j'admire le théâtre... surtout les grandes pièces comme les vôtres... et j'admire les grands acteurs qui les jouent, les acteurs de la Comédie française, par exemple. Avec ceux-là, on est sûr, comme on dit, de passer une bonne soirée... Nous ne nous faisions pas faute d'aller aux Français, Hermine et moi. .. souvent plusieurs fois par semaine. Et je voyais bien qu'elle s'y plaisait. Die prenait des leçons de diction, débitait très bien des vers, ou des tirades en prose... Mais de li à entrer au théâtre, n'est-ce pas? il y a un abîme. C'était si loin de nos habitudes, de nos traditions de famille : tous industriels ou fonctionnaires... il y a même eu un amiral et un chanoine... Cela ne vous froisse pas, maître, ce que je dis là du théâtre?
— Non, madame, répondit Dumas. Je pense, c omme vous, que la vie de théâtre est une ordure.
LA FAUSSE BOURGEOISB 33
— Ah I fit la bonne dame interloquée.
Il lui fallut un moment pour se remettre.
— Je ne dormis pas, vous pensez bien, reprit-elle, la nuit qui suivit cette déclaration d'Hermine. Les jours suivants, j'essayai de la ramener à d'autres idées, je lui fis toutes les objections qui me vinrent à l'esprit. Mais elle est plus forte que moi pour discuter, c Ou j'ai du talent, disait-elle, ou je n'en ai pas. Si j'en ai, je réussirai sans avoir besoin de compromission. Crois-tu donc que je n'aie pas de talent?... 9 Je ne pouvais pas dire que je croyais une chose pareille, puisque je lui trouve un talent énorme et qu'elle me tire les larmes des yeux quand elle me joue vos scènes, maître!
Enfin, après quinze jours de discussion, elle a fini par m'entortiller si bien, en me jurant que nous ne nous quitterions jamais, en me démontrant qu'on peut très facilement rester honnête femme à la scène, que j'ai fini par tomber d'accord avec elle sur ce point : que si elle avait un vrai talent, un grand talent, certifié par quelqu'un d'indiscutable... eh bien! à la grâce de Dieu!.., je permettrais...
— Et vous m'avez choisi comme expert? inter-
rompit Dumas, dont la figure, d'abord amusée par le papotage de la dame, s'était embrunie peu à peu.
— Oh! ce n'est pas moi, maître, qui ai eu l'idée I... D'abord, ne vous connaissant pas per* sonnellement, je n'aurais jamais osé. C'est Hermine qui m'a proposé... Elle m'a dit : « Voyons, maman! Si Alexandre Dumas te dit que j'ai de l'avenir, le croiras-tu? Et me laisseras-tu travailler? 9 Que faire, monsieur? j'ai fini par accepter cette sorte d'expertise, comme vous dites. Vous ne pouvez pas vous tromper, habitué comme vous Têtes aux choses de théâtre. Et si ma fille a du talent, après tout, je ne veux pas qu'elle souffre, qu'elle soit malheureuse, faute de l'exercer.
— Alors, vous vous imaginez, ma chère dame, fit le maître, que votre gamine, si elle a le théâtre dans le sang, y renoncera parce que je lui aurai dit qu'elle n'y fera rien de bon? Elle déclarera que je suis une vieille bête et n'en courra que plus vite vers les coulisses.
— Ne croyez pas cela, monsieur Alexandre Dumas, ne croyez pas cela! Hermine est une petite fille loyale comme l'or; elle n'a qu'une
parole. Elle m'a juré sur les cendres de son pauvre père qu'elle se conformerait exactement à votre avis... D'ailleurs, ajouta la dame avec un sourire, mais d'une voix plus hésitante, la question de discuter cet avis ne se pose pas... puisque vous le lui avez déjà donné, et qu'il est conforme à ce qu'elle désire.
— Que diable me chantez-vous là? s'écria Dumas. J'ai conseillé quelque chose à votre fille, moi? Mais je ne l'ai jamais vue de ma vie, votre fille!...
— Si, maître, reprit la dame sans se démonter le moins du monde (et ses yeux au contraire rayonnaient). Vous l'avez vue... Elle est venue vous voir, elle vous a récité une scène de T)enise.
— Comment est-elle, votre fille? Il en vient tant ici, de demoiselles qui me récitent Venise.
— Une blonde mince, avec des yeux bleu clair... très jolie... ce n'est pas parce que c'est ma fille que je le dis... vraiment très jolie. Elle est venue vous voir aujourd'hui même à onze heures...
— Ahl l'Ophélie, grommela Dumas.
Il ne répondit pas tout de suite. La bonne dame souriait triomphalement. Moi qui connaissais le Jupiter dramadque, je voyais les nuées s'assembler sur son front.
— Eh bien! madame, s'écria-t-il enfin, vous direz à votre Hermine qu'elle n'a aucun talent, qu'elle n'arrivera jamais à rien et que ce n'est pas la peine qu'elle se présente au Conservatoire : elle serait refusée.
Le visage de la mère se décomposa :
— Cependant, balburia-t-elle, Hermine m'a- Vait dit...
— Hermine vous a dit des sottises... Quand elle m'a eu récité sa scène, j'étais pressé, et, pour me débarrasser d'elle, je lui ai fait des compliments de politesse. Vous concevez, madame, que je ne peux pas supporter ici les crises de nerfs de toutes ces petites demoiselles en mal de cabotinage. Alors, damel je m'en tire comme je peux... d'autant plus que sur dix qui me consultent il y en a neuf qui vont vers le théâtre avec des projets où le talent dramatique ne sert à rien. Mais puisque c'est sérieux, cette fois, je vous répète, à vous la maman, que votre Hermine est faite pour la scène comme moi pour
être évêque. Je n'ai aucune raison de vous dissimuler la vérité, voyons I Et vous avez senti que c'est à vous que je la dirais, puisque vous êtes venue me trouver après votre fille...
— Je suis venue... sanglota la pauvre femme, parce que je tenais à m'entendre redire par vous ce que vous aviez dit à Hermine... Cela m'aurait donné plus de force, plus de courage. Mais je ne doutais pas que vous ne lui eussiez dit la vérité... Oh! je ne doutais pas!
Elle se leva, bouleversée, sa capote de travers, essuyant ses yeux moitié avec son mouchoir, moitié avec sa voilette. Dumas alla vers elle et l'accompagna vers la porte.
— Allons, madame, pas d'émotions... pas de chagrin... Cela n'en vaut pas la peine, je vous l'assure... Rentrez chez vous, racontez la chose à votre fille. Si elle ne vous croit pas, elle n'a qu'à revenir ici, je suis prêt à lui répéter ce que je viens de vous dire... Otez-lui le goût des planches, à cette gamine. Mariez-la vite. Elle est faite pour cela.
La porte refermée sur la visiteuse, le grand écrivain se retourna vers moi :
— Avez-vous vu cette vieille toquée? C'est une bourgeoise renforcée, bourgeoise de naissance, de tradition, de moeurs. Eh bien! la voilà désespérée parce que sa fille ae sera pas cabotine. Ah! elle était prête à tout : à porter la boîte à fard, à peloter les acteurs et les directeurs, à recevoir les bouquets et les billets de rendezvous pour sa fille! Dans toute maman, décidément, il y a une proxénète qjii sommeille...
Qu'est-ce que vous avez à écarquiller les yeux comme ça?
— Que voulez-vous? maître, répliquai-je, c'est vrai, je n'y suis plus, La fille de cette brave dame, c'est bien notre Ophélie?
— Votre Ophélie, oui.
— Eh bien! je n'ai pas rêvé... Vous me disiez vous-même, il n'y a pas deux heures, que cette Ophélie avait un tempérament rare, qu'elle ferait son chemin à la scène et que vous ne la perdriez pas de vue... A la mère vous venez de dire le contraire, et avec une dureté, vous qui êtes si bon I
— D'abord, je ne suis pas bon, fit Dumas bougon. Et puis, vous ne comprenez donc rien? Quand je l'ai reçue avant déjeuner, votre sacrée
LA FAUSSE BOURGEOISI )9
Ophélie, j'ai cru que j'avais aflfaire à une petite farceuse fortement déniaisée... un fin morceau pour vieux financier, comme je vous l'ai dit. Mais voilà que sa bonne femme de mère arrive ici, me raconte qu'elle est une veuve d'industriel, une bourgeoise (il n'y a qu'à la voir, du reste), qu'elle ne manque pas d'argent, qu'elle a élevé sa fille pour le mariage, et que la petite est honnête... Et vous voulez que je pousse cette gosselà au théâtre, dans cette sentine? Merci! On n'y manquera jamais de gourgandines. Et puis, tenez, parlons d'autre chose 1
Telle était la scène qui me revenait en mémoire à dix ans de distance, dans le silence récupéré de la maison Vouillemans. Sur l'identité de M"* Vouillemans et de mon <r Ophélie » je n'a- \ is pas le moindre doute; certaines affirmations de la mémoire sont si précises, si impérieuses, qu'on ne les discute pas : la réalité n'a
40 LA FAUSSE BOURCEOISI
pas plus de certitude. D'autre part, Mînna iiê : tait pas ici, comme je l'avais cru, le prénom de rhéroïne de Lessing, mais le diminutif d'Hec^ t mine. Enfin, le dénouement de l'aventure se de* : vinait aisément et concordait avec le début.
Hermine, comme elle l'avait juré à sa mère, avait accepté l'arrêt d'Alexandre Dumas; elle avait renoncé au théâtre, s'était mariée, s'était alliée à une de ces familles du Nord où sa mère avait gardé des amitiés. Elle avait suivi son mari en Flandre, y avait fondé un foyer, fait souche de petits Flamands et de petites Flamandes. Le vœu du grand moraliste dramatique avait reçu un magnifique accomplissement.
e: Elle est parfaitement heureuse, pensai- je : i là-dessus pas le moindre doute. Et je suis sûr qu'elle bénit dans ses prières l'auteur du VernitMonde. A-t-elle cependant raconté à son mari qu'il doit à Dumas fils sa femme et son bonheur? Je le lui demanderai à elle-même, si je la vois un moment en tête à tête. Et cela l'étonnera d'autant moins qu'elle m'a reconnu, d
Dans la profonde paix nocturne^ le carillon de la cathédrale égrena ses notes sautillantes, puis cinq heures sonnèrent. Je me rappelai que j'étais
LA FAUSSE BOURCBOISI 4I
là pour dormir, et, de nouveau bien enfoncé dans la toile verveinée de mon lit, je ne tardai pas à oublier Hermine, les jumeaux, Alexandre Dumas, le passé et le présent*
L'occasion que j'avais souhaitée de m'entretenir en tête à tête avec mon hôtesse me fut offerte le lendemain. Un abondant déjeuner dominical, auquel j'assistai, avait réuni la famille; M. Vouillemans sortit en même temps que les derniers invités pour se rendre à son cercle. Les .fillettes furent emmenées à la promenade par une tante ; M"* Vouillemans resta au logis avec sa vieille parente, la nourrice et les jumeaux.
Je remontai dans ma chambre et je m'assis près de la fenêtre, le Service en campagne dans les mains. Mais je ne l'ouvris même pas. L^aprèsmidi, limpide et calme, sentait le repos du di-
manche. L'épure symétrique du jardinet était obliquement partagée par un clair soleil et par un lavis d'ombre. M""* Vouillemans lisait, étendue dans un rocking-chair. Les deux bessons prenaient leurs ébats sous l'œil de la nourrice, qui, tout en veillant sur eux, égrenait un chapelet. Je m'intéressai aux ébats des deux bessons. Ils étaient comiques, de ce comique de clowns, de ce comique anglais, pince-sans-rire, qu'exercent naturellement les bessons de tous les pays. Grands et forts pour leur âge, déjà ils trottaient fort à l'aise, vêtus pareil d'un paletot de drap rouge, coiffés d'un béret rouge, avec un petit jupon blanc, des bas blancs et des souliers rouges. Impossible de les différencier l'un de l'autre, pour qui n'était pas le père, la mère ou la nourrice. Leur langage était indistinct, mais ils se comprenaient évidemment l'un l'autre sans paroles, par de mystérieux signes ou peutêtre simplement par la communication des yeux. D'ailleurs ils faisaient peu de bruit, ne criaient pas, ne riaient jamais.
En ce moment, ils cabalaient quelque chose, tournant leur dos rouge à la nourrice, les deux bérets rouges se touchant: une étrange fleur
rouge, une fleur double semblait poussée à même le gravier de l'allée. Leur colloque terminé, ils se séparèrent. L'un des deux bérets rouges se dirigea, sans se presser, vers le fond du jardin, où s'élevait une petite tonnelle; l'autre rallia la nourrice, s'entortilla dans ses jupes, et soudain, d'un geste étonnamment sûr, précis, tira la pointe du chapelet. La nourrice lâcha prise :
— Vilain! vilain... Veux-tu me rendre mon chapelet... Allons! Armand, donne le chapelet à Nounou...
Armand se fit prier un peu, très peu, puis rendit le chapelet. Mais quand la nourrice se rassit l'autre béret rouge avait disparu... Elle appela :
— Henri!... Henri!...
Nulle réponse. Elle se leva, cria encore:
— Henri!...
Rien ne bougea.
— Où est ton frère? demanda-t-elle à Armand.
Armand resta impassible; il avait ramassé un caillou rond et l'examinait dans l'attitude d'un vieux géologue.
— Henri! Henri! cria la bonne femme que l'inquiétude commençait à gagner.
LA FAUSSE BOURGBOISI 4f
Elle fourra son chapelet dans sa poche et courut vers le fond du jardin... M"* Vouîllemans avait quitté son livre et observait la scène. Au moment précis où la nounou atteignait l'angle droit de la tonnelle, un béret rouge apparut à Tangle gauche, et le petit bonhomme s'avança sans hâtej regardant lui aussi un caillou avec l'attention d'un diamantaire. Avant que la nourrice eût fait le tour de la tonnelle, les deux bérets rouges s'étaient rejoints auprès de leur mère et semblaient se communiquer les résultats de leur étude lapidaire. M"* Vouillemans ne put s'empêcher de rire; je riais moi-même de bon cœur. Elle leva la tête et m'aperçut.
— Voilà à quoi ils passent leur temps, me dit-elle. Ils font cent malices à cette pauvre Gudule, qui est bien la meilleure fille du monde.
— Âhl madame, dit la nounou, ils me feront perdre la tête.
— Ils sont vraiment très divertissants, répliquai-je. Voulez-vous me permettre de les voir de près?
— Mais certainement. Vous serez d'ailleurs bien mieux par ce joli temps au jardin que dans votre chambre.
On me présenta les bessons qui m'inspectèrent avec méfiance. On joua avec eux au jeu de les € mêler :p comme deux boules de billard, et de me demander après qui était Henri, qui était Armand. Quand je voyais Tune près de l'autre leurs deux frimousses, rien ne me semblait plus aisé que de distinguer Tune de l'autre. Ils allaient un instant se cacher derrière l'ample jupe de leur nounou, revenaient, et je ne savais plus; je les dénommais au hasard, presque toujours à contré-vérité.
M°** Vouillemans consulta une petite montre qu'un bracelet attachait à son poignet gauche :
— Nounou, lit-elle, voilà cinq heures. Rentrez les petits. C'est l'heure de la bouillie.
Quand nous fumes en tête à tête dans le pai« sible jardin, elle se tourna vers moi :
— N'est-ce pas qu'ils sont drôles? Aucune des petites ne nous a jamais amusés autant qu'eux à leur âge.
Elle souriait, et sa figure que je considérais attentivement, sa figure aux traits arrondis, aux yeux calmes, et aussi sa pose confortable, tranquille, sans apprêt, et aussi sa voix lente, bien articulée, tout en elle respirait la sérénité, le
goût de sa vie, et, pour autant que ce mot ait un sens humain : le bonheur.
c Dumas a eu raison, pensai-je; voilà une femme heureuse, plus heureuse qu'aucune comédienne illustre que j'aie jamais rencontrée I »
 ce moment, les pâles prunelles bleues de l^ne Vouillemans s'attachèrent sur les miennes, comme la veille. Mais cette fois nous comprîmes que nous pensions à la même chose et nous ne pûmes nous empêcher de sourire. Toute explication préliminaire devenait superflue, je m'eir abstins.
— Ce qui m'étonne, madame, dis-je, c'est d'avoir été reconnu par vous.
— Tout de suite... dès le vestibule.
— Que moi, je vous aie reconnue, cela n'avait rien de surprenant; je ne pouvais oublier certaine apparition blonde, rue Ampère...
— Ohl je vous en prie, interrompit la jeune femme d'un air d'aimable ennui... L'apparition blonde, ça ne pouvait que vous empêcher de me reconnaître. J'ai beaucoup changé; je le sais. C'est même pour cela qu'il vous a fallu du temps, à vous, pour vous rappeler I Je vais d'ailleurs être franche : si ma mémoire fut plus prompte, la
cause n'en est pas que votre extérieur m'eût particulièrement frappée, il y a douze ans... Seulement, vous êtes la figure humaine qu'ont aperçue mes yeuk à une minute de ma vie où mon cerveau bouillait, où mes nerfs étaient en émoi, où je me trouvais, comme on dit, dans un état de € réceptivité » extraordinaire. Depuis, j'ai vu quelques portraits de vous dans des journaux; j'ai lu que vous aviez été l'ami d'Alexandre Dumas, et je me suis toujours douté que c'était vous que j'avais croisé sur le palier, rue Ampère, le 5 avril 1893 . Elle parlait toujours posément, et son visage n'était pas moins calme. Cependant, je sentais que ce qu'elle disait maintenant l'intéressait plus que tout ce qu'elle m'avait dit jusqu'alors, même quand elle me parlait de ses enfants. A cause de cette lointaine et discrète émotion que je devinais en elle, j'évitai de lui poser la moindre question : c'eût été risquer de l'efifarouclier, dissiper son envie de confidences : car elle aussi, j'en étais sûr, souhaitait entre nous des paroles plus indmes, cherchait la quesdon convenable. Après quelque temps d'un silence qui, tout de même, nous rapprocha, nous fit mieux communiquer, elle demanda :
— Vous étiez encore chez Dumas quand ma mère y vînt, n'est-ce pas?
Je fis signe que oui.
— C'est bien ce que j'ai pensé, au portrait qu'elle me fit du témoin de sa visite.
Et après un silence :
— Pauvre maman I vous ne vous doutez pas que vous avez beaucoup aggravé son humiliation.
« — Si encore, me disait-elle, j 'avais été seule avec le Maître... Mais devant ce jeune homme, qui avait l'air de se moquer de moi. . . > Je sais bien qu'elle se l'est imaginé et que vous ne vous moquiez pas. Mais ma mère était si aflfolée, si bouleversée. Et il parait que Dumas la traita si durement!
Non seulement quand les femmes écrivent, mais parfois même quand elles parlent, il faut chercher leur vraie pensée plutôt dans le ton que dans les mots. Ce que me disait à ce moment M*"^ VouiUemans signifiait toute autre chose que les mots prononcés, et je distinguais le vrai sens derrière le masque des mots. Elle voulait me dire (et elle me disait avec son intonation devenue indécise, timide, avec ses yeux devenus interrogateurs) : c Je voudrais entendre racontée par vous, qui fûtes un spectateur de
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sang-froîd, cette scène que je connais seulement à travers le récit de ma mère, de ma mère qui était une excellente femme, mais un peu bornée, et qui ce jour-là avait perdu la tête... > Oui, tout cela m'était exprimé dans les € pauvre maman I » le jK il paraît que Dumas la traita si durement! > Pour la première fois depuis vingt-quatre heures je compris que ce placide visage de bourgeoise pouvait exprimer la passion et qu'une flamme pouvait luire derrière la verroterie bleue de ce regard.
— Madame, lui dis-je, non seulement pendant cette scène pénible je ne songeai pas à me moquer de madame votre mère, mais je fus certainement aussi mal à Taise qu'elle, et j'aurais désiré la réconforter, la consoler et vous consoler aussi.
— Alors, Dumas fut vraiment très dur?
Elle ne songeait plus à dissimuler, maintenant. Elle était franchement curieuse, franchement questionneuse. Elle approcha même, d'un geste instinctif, son rocking-chair de ma chaise, comme pour faciliter la confidence.
— Très duri non; mais très net.
— Il déclara bien que je n'avais aucun avenir, que même je ne réussirais jamais à entrer au Conservatoire ?
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— Oui.
— Il m'avait dît exactement le contraire à moi-même, deux heures auparavant, quand je lui eus récité la grande scène de Venise... Je sais bien qu'il a expliqué à maman que c'était là un moyen de se débarrasser des candidates importunes. Mais tout de même... Pourquoi m'avoir félicitée si chaleureusement? Pourquoi m'avoir promis (ce que je ne lui demandais pas) de s'intéresser à ma carrière? Il était si facile d'être seulement poli... évasif... Ohl de cela surtout je lui en veux... En me donnant cette espérance et en me l'ôtant tout de suite après, il m'a fait inutilement souffrir... pour le plaisir. C'était mail
M"* Vouillemans eut, à ces mots, un si fort mouvement d'émotion qu'elle faillit bien, je crois, fondre en larmes. Mais l'excès même de cette émotion la réveilla, comme il arrive quand on est ému en rêve. Elle se ressaisit d'un effort que l'orgueil suscita plutôt que le souci des convenances.
— Je dis cela, fit-elle... (et de nouveau les yeux, le visage, se masquèrent) je dis cela... comme je le dirais d'une autre... Car, pour ce
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qui me concerne, je ne puis que rendre grâce à Dumas.
— C'est ce que je me dis moi-même, madame, depuis que je vous ai retrouvée.
— Son rude conseil a vraiment créé ma vie présente. J'ai tenu parole, j'ai renoncé au théâtre d'une façon absolue, définitive. Je n'ai même pas voulu revoir le maître, lui demander la con* firmation de l'arrêt prononcé devant ma mère. Ma mère elle-même m'y engageait : car c'était elle, la pauvre femme, qui maintenant se désespérait. Au fond, sa volonté s'était toujours modelée sur la mienne. Après quelques timides objections^ elle avait désiré, autant que moi, ce qu'elle me voyait désirer. € Ma chère maman, lui dis-je, j'ai pris librement Dumas pour arbitre ; Dumas affirme que je n'ai aucun avenir : c'est la réponse de la Destinée... :»
— Vous êtes à ce point fataliste?
— Je ne marche jamais contre le vent du sort. Le sort qui avait (selon moi) parlé par la bouche de Dumas continua, d'ailleurs, à manifester sa volonté. Le fils d'un compatriote, d'un ami de mon père, vint à Paris, moins de huit jours après, nous voir, voir ma mère plutôt,
LA FAUSSE BOURGEOISI f3
pour une aflaire : quelques actions d'une société que maman possédait et que l'ami voulait racheter pour renforcer un groupement. Le jeune homme dîna chez nous; un garçon sage, énergique, froid; vous le connaissez : c'était Antoine Vouillemans, mon mari. Il s'éprit de moi comme un fou.
— Il me l'a dit, fis-je en souriant.
— J'avoue qu'il me plut beaucoup aussi et tout de suite... Non, vraiment; il n'y eut pas le moindre dépit dans mon consentement au mariage; le théâtre fut très vite oublié. Trois mois plus tard, j'étais mariée, installée dans cette sous-préfecture de province... Un an après je mettais au monde notre perite Hélène... Le travail de M. Vouillemans prospérait à mesure que s'accroissait la famille : son excellent cœur m'était chaque jour plus cher. De mon côté, je m'appliquais à lui faire la maison et la vie qu'il voulait, hors desquelles il ne saurait être heureux: pas d'imprévu, pas de fantaisie; beaucoup de régularité, un ordre parfait. Mon mari a toutes les qualités, mais il est le contraire d'un artiste; quand il veut désigner un individu qui mène mal ses affaires ou dont la moralité lui
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paraît répréhensible, il dit volontiers: « Cet artiste d'Un Tel! :» ou encore: « Cette espèce d'artiste! }f^ Vous avez constaté, monsieur, que notre habitation n'est pas le temple de l'art. Je l'ai faite ainsi d'abord pour plaire à mon mari ; et puis, peu à peu, je l'ai comprise et aimée comme je l'avais faite; j'ai compris et aimé aussi cette vie de bourgeois provinciaux, dont elle est l'image. Le goût de l'ordre, chez mon mari, va jusqu'à la crainte des caprices, même favorables, du sort : il n*aime pas Is mot a: chance i>. Il admire le sang-froid, l'équilibre moral jusqu'à considérer les gens très sensibles comme des demi-fous; de là son aversion pour les artistes et pour l'art en général. Eh bien! tout cela, que mon mari a dans l'instinct, dans le sang pour ainsi dire, je l'ai acquis peu à peu; tout cela s'est incorporé à moi,
— Effet de l'amour!
— Sans doute! J'adore mon mari. Mais pas seulement effet de l'amour. Ma raison a été peu à peu conquise, après mon cœur. Voyez-vous, monsieur, c'est Antoine qui a raison. Le bonheur est dans l'ordre. Quiconque le cherche ailleurs, dans l'imprévu, dans l'émotion, obéit
LA FAUSSE BOURGEOIS! ff
aux mêmes impulsions que les joueurs et que les alcooliques : il quête la secousse violente ou l'abêtissement. Voilà la vérité: aujourd'hui j'en suis sûre, suret Tous les sensitifs qui cèdent à leur sensibilité sont bientôt des névropathes, des malades. Tous les passionnels extrêmes aboutissent au crime ou au suicide... Et les artistes 1 Par ce que nous connaissons de la vie des plus célèbres, nous pouvons juger ce que vaut, comme bonheur, la vie des médiocres, la vie des artistes en général I Avouez que c'est à frémir. Le théâtre surtout... oui, le théâtre, qui m'est apparu autrefois comme un paradis d'émotion et de gloire!... Je ne m'occupe guère des acteurs ni des actrices; mais enfin je lis les journauxl Ahl combien Dumas parlait juste quand il prononçait ces mots dont ma pauvre maman fut effarée : € Une ordure I :»
M"* Vouillemans avait débité cette réplique avec une chaleur qui, certes, témoignait d'une ferme conviction, une chaleur de convertie, que ne ressentent guère les gens nés dans la foi et qui n'ont jamais eu besoin de se convertir.
— Pourtant, dis-je, votre mari a fait un mariage d'amour, un mariage de passion?
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Elle rougît.
— C'est une objection que je lui ai posée moi-même aux premiers temps de notre mariage. Il m'a répondu : c Si j'avais craint que tu ne fusses pas la compagne que je souhaitais, ce n'est pas parce que tu me séduisais physiquement que je t'aurais épousée. Mais j'ai eu le pressentiment dès que je t'ai vue, et la certitude dès que je t'ai connue, que tu me rendrais heureux. Ce n'est pas de l'emballement, c'est de la clairvoyance. »
J'insistai :
— N'importe, tout mariage comporte de l'incertain. M. Vouillemans eût été plus fidèle à ses principes en restant garçon.
— Il vous répondrait (comme il m'a répondu à moi-même) que prendre un paru n'est pas faire acte de joueur. L'acte du joueur c'est d'escompter le sort, c'est de tabler sur ce qu'on ne voit pas ou sur ce qu'on ne peut prévoir à l'aide de la raison. L'homme équilibré ne table que sur ce qu'il voit ou sur ce que sa raison prévoit d'après des données certaines.
Évidemment, cette théorie c se tenait >. Mais
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je ne pouvais m'empêcher de la trouver un peu pharisienne. Chasser l'imprévu de la vie (outre que c'est pratiquement impossible), n'est-ce pas en exclure le dieu, le dieu inconnu auquel les prévoyants habiunts d'Athènes avaient dressé un autel? Un peu pharisienne, la thèse du ménage Vouillemans m'agaçait un peu. Fut-ce cet agacement ou tout simplement la curiosité professionnelle qui me fit prononcer une question que je retenais depuis le commencement de notre entretien, par une espèce de pudeur, par la peur confuse de faire du mal? Vraiment, ce fut comme malgré moi que je dis :
— En sorte, madame, que vous ne regrettez pas de n'avoir pas été célèbre, acclamée comme une Sarah Bernhardt ou une Bartet?
La paisible bourgeoise enveloppa du regard son jardinet géométrique, la blanche façade de sa maison nuancée de rouge par le déclin du soleil.
— Ohl non... non! fit-elle. Le procédé de Dumas a été brutal, bizarre; il m'a peinée inutilement. Mais je bénis le résultat; je bénis mon manque de talent. Car, grâce à mon manque de talent) j'ai trouvé le bonheur.
f8 LA FAUSSE BOURGEOISE
— Alors, madame, je puis vous apprendre sans péril que Dumas vous parlait sincèrement, à vous, quand il vous prédisait un bel avenir à la scène.
J'avais à peine dit cela que j'eusse voulu reprendre mes paroles. M"* Vouillemans s'était levée, le visage subitement envahi de sang. Elle balbutia :
— Comment? Comment? Je ne comprends pas.
Effrayé de l'effet de ma phrase, je battis en retraite.
— Je veux dire, fis-je, que probablement Dumas a exagéré la sévérité de son appréciation sur vous; il n'aimait guère voir les jeunes filles du monde se faire actrices, et...
— N'essayez pas de vous rattraper, interrompit presque rudement M"* Vouillemans. Dumas vous a parlé quand vous avez été seul avec lui... Oh! je me doutais bienl... Je sentais bien que les choses, telles que maman me les racontait, étaient inexplicables. Voyons! monsieur, parlez! il fallait ne rien dire du tout... ou bien vous me devez l'explication complète.
Elle avait trop raison contre moi. Je pris mon
LA FAUSSE BOURGEOISE f9
parti. D'ailleurs il ne me déplaisait pas de réhabiliter dans cette âme de femme la mémoire de mon vieux maître.
— Dumas, madame, lui dis-je franchement, a agi dans votre cas en homme loyal, sage et bon, en moraliste assez sûr de sa morale pour ne pas hésiter à se substituer au destin. Il pensait ce qu'il vous a dit après vous avoir entendue réciter ^Denise. Il vous l'a dit parce que, vous voyant venir chez lui seule, point timide, jolie, élégante, douée de tempérament, il n'a point supposé que vous fussiez une jeune fille du monde... La visite de votre mère l'a renseigné.
Je contai fidèlement cette visite, et l'étonnement que j'avais ressenti, et comment je l'avais exprimé au maître. Je rapportai sa phrase :
f Vous voulez que je pousse cette gosse-là au théâtre, dans cette sentine?.... Merci I On n'y manquera jamais de gourgandines. i^
M™* Vouillemans m'écoutait, debout, immobile devant moi. La nuée de sang qui lui avait tout à l'heure empourpré le front et les joues s'évaporait lentement; elle devint pâle comme à son ordinaire, puis pâlit davantage... Quand je faisais mine de m'arrêter, elle me disait : or Allez 1
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AllezI... » Quand elle comprît que je n'avais plus rien à lui apprendre, je vis poindre de grosses larmes au bord de ses yeux, qu'elle fixait sur moi ; de lourdes larmes qui venaient éclore sur les paupières, puis roulaient sur les joues molles, sur le corsage de satin brun, sur la jupe, parterre, sans qu'elle songeât même à les étancher. Rien n'était plus poignant que ce regard obstinément fixé sur moi, dans cette lente stillation de larmes. Je me levai; je tentai une excuse.
— Madame... je suis navré... Jamais je ne vous aurais conté tout cela si j'avais pu prévoir...
On eût dit que ma voix la réveillait. Elle chercha vivement son mouchoir, s'essuya les yeux; elle me regarda d'un air hostile.
— Ohl c'est mal!... c'est mail fit-elle.
Et, sans que je pusse deviner à quoi s'adressait ce reproche, à l'acte de Dumas ou à ma révélation, elle me tourna le dos et, presque en cou tant, gagna la maison.
Je restai seul dans le jardinet géométrique, où déjà descendait l'ombre avec une firaîcheur assez aigre.
LA FAUSSE BOURGEOISI 6l
Par les aubes d'automne, quand la batterie chemine sur la route, précédée par ses chefs à cheval, escortée par les chansons de marche des canonniers, Toflicier de réserve qui fait les manœuvres jouit d'une vie pleine, forte, saine, amusante. Les galonnés de l'armée active sont blasés là-dessus; le civil, point : c'est une fête pour lui. D'abord le civil, s'il n'est pas un chasseur passionné, ignore l'aube en toute saison, l'aube exquise, adorable enfance du jour. Puis, rare^ ment, dans le trantran de son effort individuel, il connaît la chaude sensation de la vie collective, de l'action en groupe, en masse, si récon-
fortante, si savoureuse I Ahl les bonnes étapes I De rudes chansons jaillissent des rudes gosiers des hommes, rythmant le pas :
Trois orfivr', un jour de Saini-Éhi, S'en vinrent dîner cbe:^ une horloghre; Trois orfèvr*, un jour de Saint-Éloi, S'en vinrent diner cbe^ un bon bourgeois,,»
OU encore :
Un bateau chargé de ri^ Descendait V long d^ la rivière.
Une dame de Paris EnvoM sa chambrière,..
Le jour n'est encore que le reflet du soleil invisible; il fait frais, Tair embaume, la rosée retient la poussière sur les routes. Les fermes bruissent, les charrues gagnent les champs pour recommencer à préparer les prochaines emblavures. Tiens I une petite ville à l'horizon!... Elle surgit d'un pli de la plaine, grandit, se précise; après des détours et des côtes, nous y voilà. La route devient une rue pavée, la rue principale, la € rue de la République ». Comme elle dort, la petite ville!... Ses voies désertes ne laissent pas apercevoir, le matin, comme dans les capitales, les dernières palpi-
LA FAUSSE BOURGEOISB 6)
tatîons d'une vie nocturne; et, si proche de la campagne, la petite ville renfrognée semble ignorer que l'active journée du paysan est entamée déjà autour d'elle et qu'il fait grand jour sur le Mail, sur la place de l'ËgUse, sur le boulevard Gambetta. Allonsl... Allonsl... il faut réveiller la petite ville paresseuse! Si les pas de nos chevaux, si le grondement de nos caissons, de nos affûts roulant sur le pavé n'y suffisent pas, sonnez, trompettes! Un air jailli de vos cuivres pour secouer la léthargie de la petite ville!
Ohl les amusantes mines de bourgeois effarées que nous montrent soudain les croisées entr'ou vertes 1 Et les jolis ébouriffements de jeunes filles, de jeunes femmes tirées du Ut en plein sommeil, accourues aux fenêtres pour voir défiler la batterie! Ainsi est traversée la petite ville dans un fracas de guerre... Une! deux! une! deux! voici le pont sur la rivière, un faubourg, des restes de rempart... Et, de nouveau, c'est la route blanche, la route du pays de France, entre les platanes ou les peupliers...
Ainsi chevauchais-je botte à botte avec le ca-
marade Bénézech, sur les cinq heures du matin, le lendemain de ma conversation avec M"^ Vouîllemans. Je n'avais pas revu mon hôtesse depuis cette conversation, depuis qu'elle m'avait laissé seul si brusquement dans le jardinet géométrique, en disant : a: Ohl c'est mail c'est mail > Le soir j'avais diné avec le mari et la vieille parente. Les deux fillettes dînaient chez leur tante.
— Ma femme vous prie de l'excuser, monsieur, m'avait dit M. Vouillemans. Elle est sujette, surtout depuis la naissance de nos deux derniers petits, à des crises de migraine qui la forcent à s'aliter parfois vingt-quatre heures de suite, sans prendre aucun aliment. Oh! ce n'est qu'ennuyeux... ce n'est pas grave. D'ailleurs les crises s'espacent de plus en plus et les médecins espèrent qu'elles finiront par disparaître.
Notre dîner manqua de joie. L'excellent mari ne cachait pas son souci : sans la nécessité d'être courtois avec son hôte, il n'aurait évideinment pas quitté le chevet de sa femme. Quant à moi, j'étais furieux contre moi et je me gourmandais intérieurement :
c Triple idiot! Tu avais bien besoin de ba-
LA FAUSSE BOURGEOISE 6f
varder, de troubler cette âme de cabotine as* soupie dans une épaisse ouate bourgeoise! Seras-tu guéri désormais de cette malsaine curiosité qui veut, à tout prix, regarder le dedans des ftmes? »
Dès que le dîner fut fini, M. VouiUemans s'excusa de rejoindre la malade; moi-même j'avais hâte de me mettre au lit.
— Je vous fais mes adieux, me dit M. Vouillemans, car je sais que demain vous montez à cheval à quatre heures.
Nous nous serrâmes la main. Le lendemain matin, quand je partis, sauf la diligente Emestine qui me servit, toute la maison était encore plongée dans le sommeiL
Je ne quittai pas sans angoisse cette maison d'ordre et de bonheur paisible, où, hôte imprudent, j'avais peut-être apporté un germe de trouble. Il me peinait surtout de n'avoir pu revoir M"* Vouillemans. Mais qu'y faire? Lui écrire? J'essayais de trouver les termes d'une lettre convenable tandis que Bénézech, d'une voix de fer, me racontait ses aventures de l'étape précédente.
Bénézech n'aurait eu garde de passer quarante-huit heures sans aventures I
— Mon vieux, disait-il, quand j'ai aperçu cette petite en face de ma fenêtre, qui repassait un jupon, et fraîche comme une rose de Bengale, tu sais? et toute décolletée à cause de la chaleur du fourneau, je me suis dit : € Henri, si tu laisses échapper une occasion pareille, tu n'es qu'un .... 3
Et Bénézech, dans cette hypothèse, se qualifiait sévèrement. Mais vous pensez bien que c'était une pure hypothèse et que, dans le fait, il avait au contraire mérité qu'on le comparât aux plus audacieux dons Juans. Lui-même ne s'en faisait pas faute.
— Mais tu ne m'écoutes pas I s'écria-t-il de méchante humeur.
Il avait raison, je ne l'écoutais guère et je n'écoutais aussi que d'une oreille distraite les chansons des canonniers. La sensation de vie en commun ne m'échauffait pas le cœur comme de coutume; la gloire du matin ne rayonnait pas en moi comme aux précédentes étapes.
Je pensais à M°^^ Vouillemans, la fausse bourgeoise que j'avais démasquée devant son
propre arbitre, $i imprudemment I Et le remords d'avoir créé de la souffrance humaine me gâtait à la fois la beauté du jour et la joie de l'action.
Mais, quoi qu'en disent les théoriciens de la morale, la conscience humaine travaille à éliminer le remords comme le sang à éliminer les poisons. Que j'aie senti la gêne obscure de ce mauvais souvenir décroître peu à peu jusqu'à la fin des manœuvres, c'est-à-dire pendant une douzaine de jours; que la reprise de ma vie civile (où l'on redevient si soudainement un autre homme, où l'on dépouille vraiment avec l'uniforme la pensée de l'officier) m'ait rendu assez tôt ma liberté d'esprit et ait rangé cet incident parmi ceux que la mémoire conserve, mais qui ne l'obsèdent point, — est-ce la marque d'une sensibilité supérieure ou inférieure à la sensibilité moyenne des hommes ? Je n'aurai pas l'outrecuidance de le décider. La sincérité m'oblige à
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dire que deux mois et demi après les manœuvres je ne pensais à M"** Vouillemans que si le hasard d'une conversation, d'une lecture, d'une rencontre, me rappelait le pays flamand, la personne d'Alexandre Dumas, le goût des jeunes filles modernes pour le théâtre ou les surprises d'un billet de logement : en un mot, des choses latérales à M"* Vouillemans elle-même. Alors, certes, je reparaissais un instant devant le tribunal de ma conscience. Je lui fournissais rapidement quelques arguments à décharge qui s'étaient élaborés en moi, presque d'instinct, ou du moins sans que j'eusse le souvenir d'y avoir contribué par le moindre effort, a: Oui, j'avais eu tort évidemment de ne pas tenir ma langue. Mais cette dame m'afHrmait si formellement qu'elle bénissait sa destinée! Elle semblait si heureuse de son sorti Elle accusait si injusjtement le grand Dumas de discourtoisie et de méchanceté... » Ces arguments ne valaient sans doute pas grand'chose. Ma conscience cependant s'en contentait et prononçait tout de suite mon acquittement. Pour tout dire en un mot, je m'étais pardonné.
C'est alors (vers la fin de la même aimée) que
LA FAUSSB lOUKGEOISI 69
je reçus une lettre timbrée de Saint-X... et dont la suscription, bien que tracée par une main inconnue, me révéla tout de suite, par des caractères graphologiques étonnamment contradictoires, l'âme double de son auteur, M** Vouillemans.
La lettre disait :
€ Monsieur,
c Comme je serais humiliée si vous étiez tenté d'attribuer cette lettre au désir que j'aurais de vous occuper de moil Mon souvenir tient certainement fort peu de place dans votre mémoire, je le sais; je trouve cela tout naturel; La mienne peut moins facilement oublier, non pas votre personne, mais les incidents de ma vie auxquels le hasard vous a mêlé deux fois. Et je vous avoue tout de suite que je ne pense pas à vous sans malaise.
c J'avais d'abord cru découvrir au fond de ce malaise une assez vilaine rancune. Oui, il me semblait que j'étais irritée contre vous, que je
VOUS en voulais de m'avoir fait du mal. Après votre départ, je fus en effet très souffrante; une grippe intestinale me mit en danger pendant quelques jours. Cette maladie, direz- vous, n'a aucun rapport avec notre entretien I Elle en venait pourunt, j'en suis sûre. La grippe guérie, j'endurai de cruelles souffrances morales. Les médecins appelèrent cela de la neurasthénie. Comment cette seconde crise s'est résolue, je vous le conterai tout à l'heure. Mais quand elle a été résolue, heureusement résolue, j'ai constaté avec surprise que votre souvenir me causait encore du malaise. Et cependant je vous assure — et je vous le prouverai — je ne vous tenais plus rancune... Alors?...
a: Eh bien! en réfléchissant, en scrutant mon cœur, j'ai compris ce que j'éprouvais à votre égard: une sorte de gêne d'amour-propre ou plutôt — comment dire? — un froissement de coquetterie morale. Parfaitement guérie maintenant d'esprit et de corps, j'évoquais toujours les instants où vous m'aviez vue, vous, pour la dernière fois : tellement bouleversée que je ne savais plus même retenir mes larmes ni m'empêcher d'articuler en syllabes les pensées
LA FAUSSE BOURGEOISE Jï
tumultueuses que j'aurais dû cacher. Ohl que je me sois montrée à vous dans cet état, je ne me le pardonnerai jamais!... Ma pudeur en est blessée; l'image que je vous ai laissée de moi m'obsède, m'incommode sans relâche, c II croit € que cette loque féminine, cette détraquée qui € perd la tête en apprenant à douze ans de dis- € tance qu'elle aurait pu être cabotine, il croit € que cette folle, c'est moi, c'est mon vrai € moi!... I Voilà ce que je pense, et cette idée m'est intolérable. NonI non! je ne peux pas supporter que quelqu'un au monde ait de moi cette opinion. J'en souffre comme peut souffrir un honnête homme qui, dans une certaine circonstance, a senti peser sur lui un injuste soupçon d'indélicatesse, ou comme une épouse fidèle qu'un être humain, un seul, a surprise dans l'apparence de la faute.
€ Croiriez-vous que j'ai failli à aller à Paris, vous trouver chez vous, me justifier? Mais j'ai eu peur, cette fois encore, de ne pas être € moi i en votre présence. Décidément il vaut mieux que je vous écrive, de ma maison où la paix est revenue, où j'ai le loisir de m'expliquer à vous, et, je l'espère, de vous convaincre.
€ Je commence par un aveu qui you$ donnera tout de suite la mesure de ma sincérité : le trouble dont vous avez eu le spectacle n'a pas été passager. Je ne m'en suis pas remise en quelques heures ni en quelques jours. Tant que mon mal physique me laissait assez de répit pour penser, je pensais obstinément : c Ma vie a été gâchée... i J'ai insulté ma destinée. J'ai demandé compte à Dieu de ce coup de sort inique, permis par lui. Toutes les réalités précieuses qui m'appartenaient, fortune, considération, mes enfants, mon mari, tout cela m'a subitement paru ne rien valoir auprès de ce que j'avais perdu. Folie, n'est-ce pas? Je ne nie pas que j'aie été un peu folle I Ma folie consistait à ressentir subitement, dans mon cœur de femme mûre, provinciale, garrottée par mille lois sociales, l'ardeur de ma vingtième année, ma griserie de perite Parisienne libre et le même besoin effréné d'action, d'art, de célébrité... Jadis il n'avait pas fallu moins pour me dompter que l'humiliation soudaine infligée par Dumas.
Alors j'avais haï l'art de cette haine qui est du désir à rebours, comme certaines femmes haïs-
«»ent un homme adoré qui les a trahies; en pensant à lui sans relâche, en le gardant pour mobile secret de toutes leurs actions... Ma vocation avortée d'artiste demeurait, sans qu'on s'en doutât autour de moi, sans que je m'en doutasse moi-même, le secret motif de mon correct mariage, de ma sage vie de provinciale. Déçue par ma foi primitive, j'embrassai avec une ardeur de néophyte la foi contraire qui m'était proposée, prêchée, qui était magniBquement pratiquée devant moi par mon mari.
Ma soumission à cette foi nouvelle fut une revanche. En excluant de ma vie la passion, l'imprévu, la fantaisie, l'art même, et en étant heu-reuse dans une vie pareille, je triomphais sans relâche d'une destinée qui m'avait exclue de tout cela. L'amour réel que m'inspirait mon mari, la joie d'être mère, le bien-être de chaque heure, se liguaient d'ailleurs pour me faire illusion* Comment aurais-je pu douter de ma victoire sur le passé, puisque j'en étais venue au dégoût sincère pour ce que j'avais tant souhaité, jeune fille?... Oui, monsieur, le théâtre me faisait horreur. Ni mon mari ni moi n'y mettions jamais les pieds. Lui n'y tenait guère; moi, d'y
aller me causait un malaise physique. Cet excès même aurait dû m'avertir, n'est-ce pas ? Eh bien! non... je ne manquais pas de bonnes raisons pour me l'expliquer à moi-même, raisons de morale ou raisons d'hygiène. Il fallut le choc que vous avez donné à mon illusion pour la détruire. Je me souviens qu'à peine remontée dans ma chambre, après vous avoir quitté, je tombai à plat ventre sur mon lit, cachant mes yeux à la lumière pour mieux regarder au dedans de moi. Et je fus épouvantée de ce que j'y vis : toute ma vie en ruines, et cette seule pensée : « La vie « que je rêvais jeune fille était la vraie. Tout le « reste n'est rien. J'ai ce rien, et j'aurais pu avoir € la vraie vie... »
<( Monsieur, la souffrance physique est parfois le meilleur dérivatif à la torture du cœur. Je crois que si je n'étais pas tombée malade j'aurais définitivement perdu l'esprit dans cette maison et au milieu de ces êtres qui signifiaient l'ordre, le prévu, la règle, et qui, par conséquent, m'oppressaient, m'irritaient, m'exaspéraient ; en face de mon mari qui ne comprenait rien à mon état, à qui je ne pouvais rien dire et de qui les questions et la sollicitude même me persécu-
LA FAUSSE BOURGEOISE 7f
taient. Et puis, soyons franche I autre chose encore que le sentiment de ma vie manquée me désolait. J'avais pris conscience de ma déchéance physique, qui m'était avant tellement indifférente que je ne la remarquais même pas. Maintenant, j'observais avec minutie, en tête à tête avec les miroirs, ma taille, mon visage. Une horreur me prenait de cet être déformé, ravagé, fané, que douze années avaient fait de moi.
Pourtant j'avais été jolie, très jolie I Pourtant au même âge que moi, des femmes de théâtre, telles que Sarah, Bartet, Hading, gardaient tout leur attrait!... La cause de ma déchéance physique, c'était donc encore la vie que j'avais menée!... Et j'en accusais cette vie, et la ville, et la maison, et les êtres autour de moi. Tout cela me devint tellement odieux que je crus ne plus pouvoir le supporter. J'irai jusqu'au bout de mes aveux, monsieur; je pensai à me libérer. Non pas, tout de même, pour entrer au théâtre; je vous ai dit que j'avais conscience de ma déchéance physique. Mais pour renaître à ce qui me semblait de nouveau la vie, pour fuir la province, le calme bourgeois et surtout Tordre, l'ordre détesté!
76 LA FAUSSB BOURGEOISE
€ C'est alors que se déclara une terrible crise de grippe intestinale. On craignit l'appendicite. Je souffris beaucoup, et, comme on parlait de m'opérer, je dus envisager l'hypothèse de la mort. Combien cela me fut salutaire, je ne m'en doutai pas sur l'heure; mais cela m'apparait maintenant. La souffrance physique exerce sur nos peines morales une cruelle souveraineté; elle les efface en nous imposant des douleurs, sinon plus fortes, du moins, semble-t-il, plus proches, et qui ne nous laissent pas le répit de rêver. Tandis que, comme disaient les médecins, je € faisais » de la grippe intestinale, je fus tout enrière à cette cruelle élaboration, puis ensuite à l'élimination de mon mal. Et quand le danger fut conjuré, quand, dans l'anémie générale de mon être, il me sembla que mon cerveau recommençait à penser, mon cœur à ressentir, ce fut une si débile pensée, une sensation si amortie, que cela ne pouvait plus s'appeler de la souffrance. C'était plutôt une grande tristesse, une mélancolie profonde. Je n'avais plus horreur de ma maison; au contraire, je m'y réfugiais maintenant avec une sorte d'épouvante; la conscience de ma faiblesse me rendait précieux les
êtres et les choses familiers, les dieux protecteurs du foyer. La présence de mon mari me devenait indispensable, et pourtant je ne lui témoignais guère de tendresse* Je m'irritais contre lui pour des riens; mais, lui paru, l'angoisse d'être isolée me tourmentait. Les médecins dirent alors que je c faisais de la neurasthénie ^, Les médecins, monsieur, ne savent pas grand'chose, ils connaissent seulement les traits généraux des maladies, et chaque malade est une maladie différente. Ne faudrait-il pas -un médecin diflTérent pour chaque malade? J'ai dû d'être sauvée au fait que j'ai eu, pour moi seule, mon médecin.
€ Vous devinez que ce médecin fut mon mari.
c II sut d'abord choisir, avec sa sûreté de }ugement accoutumé, parmi les prescriprions générales des docteurs, celles qui me conve- . naient à moi, connue de lui mieux que du plus savant docteur. Ainsi me fut rendu peu à peu tout ce que je pouvais récupérer de force, malgré l'état morbide de ma sensibilité. Puis, quand il me jugea suffisamment réparée pour tenter une révulsion morale, un soir où nous étions
78 LA FAUSSE BOURGEOISB
seuls dans notre chambre, les enfants au lie, la maison silencieuse, moi étendue sur ma chaise longue, il vint s'asseoir à mon chevet, ei me prit la main.
€ — Ma chère Minna, me dit-il, te voilà à peu près d'aplomb, il faut te guérir tout à fait. Or, ta guérison dépend de toi. Tu ne te guériras pas si tu continues à me cacher la raison de ton mal.
€ L'eflfet de ce coup de bistouri fut instantané; je ne pus prononcer une parole, et toute ma douleur creva en sanglots. Antoine m'enlaça dans ses bras, me laissa pleurer tant que j'en eus besoin, sans rien me dire, sans me caresser même. Tout en pleurant, je pensais : — C'est vrai que je ne lui ai rien dit, ni avant ni après... Il n'a jamais su que j'avais souhaité le théâtre : ma mère et moi, d'un tacite accord, avions soi- .gneusement caché cela à mon fiancé... Et la révélation que j'ai eue, par cet officier de passage, que j'aurais pu effectivement entrer au théâtre et y réussir, je la lui ai cachée aussi... Il le fallait bien, lui ayant caché le reste... C'est vrai encore : je ne serai soulagée que quand j'aurai tout raconté, mais comment oser dire?...
€ Mes sanglots s'apaisaient. Antoine reprit doucement :
€ — Minna, si Je te demande cette confidence que tu ne m'as pas faite, c'est que je suis d'avance préparé à tout entendre... Oui, tout, si grave que ce puisse être : et cela doit être grave puisque tu me l'as caché. Je t'aime, tu as été ma chère compagne pendant douze ans, tu fais partie de moi-même. Je te pardonne d'avance tout ce que tu me confesseras. Et je ne te le demande pas par curiosité, je t'assure I Je me passerais fort bien de le savoir; j'aimerais mieux ne pas le savoir... Mais, toi, tu ne seras d'aplomb que quand tu me l'auras dit, et je veux te guérir. Voyons, du courage I
€ Il me tenait les deux mains ; nous nous regardions dans les yeux. Pour la première fois depuis que mes misères m'avaient rendue égoïste, je constatais la douloureuse expression de ces beaux yeux noirs, le ravage de ces beaux traits que vous connaissez. Et tout moi faisait un grand effort instinctif pour aller à lui, pour lui obéir, pour sortir mon secret, un effort de l'être entier comparable à celui qui tend tous les ressorts physiques et moraux de la femme lors-
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qu'elle va être mère et qu'elle veut se délivrer... Mais j'étais comme garrottée par un sort... Je ne pouvais pas, je ne pouvais pasi
« Le visage d'Antoine exprima encore plus de douleur.
€ — Allons, dit-il, il faut que je t'aide, Minna, j'ai déjà deviné beaucoup de choses, que tu peux t'épargner de m'avouer. Cet officier de passage... que nous avons eu ici pendant vingtquatre heures... tu ne le voyais pas pour la première fois?.,.
€ Je fis signe que c non » de la tête. Et je commençai à espérer ma délivrance,
« — Tu l'avais déjà rencontré ?...
€ — Oui...
c — Autrefois, à Paris?
« — Oui.
€ — Avant notre mariage?
« — Oui.
€ Antoine médita un instant. Moi, j'avais une telle confiance dans son intelligence, dans sa perspicacité, que j'étais dès lors convaincue qu'il avait miraculeusement pénétré tout mon secret et que je n'aurais qu'à répondre jusqu'au bout : € Oui... oui... :» à ses questions. Mais
LA FAUSSE BOURGEOISE 8l
voilà qu'il s'arrêtait. On eût dit qu'il ne savait plus lui-même quelle question me poser.
€ — Aide-moi un peu à ton tour, fit-il. Tu conçois... il y a des choses que je pressens... mais tout cfe même je ne peux les savoir que de toi. Le passage de cet officier est la cause de ton désarroi, j'en suis sûr.
€ Comme s'il ne pouvait plus me regarder, il s'approcha encore de moi, tout près, tout près, posa son front sur l'oreiller où s'appuyait ma tête, en sorte que les mots qu'il disait étaient balbutiés à mon oreille. Un sort de silence pesait toujours sur moi, liait ma bouche, mais je sentais poindre dans mon coeur une étrange espérance, une lueur au fond de la nuit, comme un mineur enseveli qui se dit : « Mais c'est le jour là-bas... c'est le jourl... »
€ — Va, continuait mon mari à mon oreille...
j'aimerais mieux ne jamais t'entendre me dire ce que je te demande, mais tu ne seras pas guérie si tu ne le dis pas... Minna, je sais la vérité... donc, puisque je suis là, tout contre toi, c'est que je ne t'en veux pas... J'ai eu ma crise de souffrance, moi aussi... tu étais trop misérable toi-même pour t'aperce voir, mais j'ai bien souf-
fert, val... Je te répète que tu es ma femme chérie. Depuis que tu es ma femme, je suis sûr de toi. Libère-toi de ce mauvais secret d'autrefois qui t'empoisonne... Parle!... D'avance... je te... je te pardonne.
,« — Ahl m'écriai-je, comprenant soudain... Qu'est-ce que tu crois donc?
€ Je m'étais dressée sur mon séant, et mes mains soudainement fortes avaient contraint Antoine à se relever...
c — Qu'est-ce que tu crois? Mais tu es foui tu es foui...
« Je me jetai à son cou, je l'embrassai éperdument. Je riais dans mes larmes... « Ohl le foui... le foui... balbudais-je... CommentI tu as pu penser?... Cet officier... mais... je... il me connaissait à peine... Je l'ai entrevu une seule fois dans ma vie avant qu'il vint ici, entrevu dix secondes à peine, sur un palier d'escalier... Écoute, écoute, je vais tout te raconter... Et tu verras que ce n'est rien, rien, auprès de ce que tu avais imaginé... »
<L Les mots, qui me fuyaient tout à l'heure, se pressaient maintenant sur mes lèvres pour expliquer à Antoine son erreur et pour lui raconter ma véritable histoire. Je la lui racontai d'ailleurs
aussi mal qu'il est possible, par la fin, par le milieu, par n'importe où; mais, en quelques instants, il fut renseigné. Au moment où je m'arrêtais, à bout de souffle, car j'avais parlé vite, vite, comme on court à perdre haleine, je m'aperçus d'une chose que mon égoïsme de neurasthénique n'avait même pas remarqué.
€ — Ohl m'écriai-je... tu as des cheveux gris.
€ Il en avait très peu, quelques ondes argentées sur les tempes. Mais c'étaient les premiers. Et ils étaient apparus depuis peu de temps.
(t — Oui, je crois, fit Antoine en souriant. Je t'avoue que cela m'est égal. M'aimeras-tu moins? C'est toi qui me les as donnés I
c — Je t'aimerai comme jamais encore je ne t'ai aimé, lui répondis-je. Et pourtant je t'aimais infiniment, et je n'ai jamais aimé que toi. Mais, à présent, je sais que je t'ai fait souffrir. Ahl oui... j'ai besoin que tu me pardonnes.
(t Que vous dirai-je de plus, monsieur? Les médecins, vous le savez, s'accordent aujourd'hui pour reconnaître que la neurasthénie féminine a toujours une raison de cœur. C'était bien mon cas, mais je ne m'en étais pas doutée. Je me
disais : « J'aime mon mari et il m'aime. > Oui... mais à ce mari aimé et qui m'aimait, je cachais une parde de mon âme; je jouais pour lui et pour moi un faux personnage, et cela depuis le premier jour de notre union. Si le hasard des manoeuvres ne vous avait pas envoyé chez moi et si vous ne m'aviez pas révélé la vraie pensée de Dumas sur moi, j'aurais sans doute gardé toute ma vie mon secret. Consciente ou non de cette petite trahison conjugale, je n'aurais jamais été parfaitement heureuse : à mesure que l'excès de force de la première jeunesse m'était ravi par les années, je me sentais devenir inquiète, nerveuse... Des migraines me terrassaient durant vingt-quatre heures de suite, sans cause apparente. Un léger ressort, Êiussé en moi, se faussait de plus en plus, voilà tout. Maintenant, j'ai le corps et le cœur en paix. Je me porte à merveille, et, je vous l'assure, j'aime ma vie de bourgeoise pour elle-même et non pas, comme avant, par une tension inconsciente de mon orgueil.
« Vous voyez donc, monsieur, que votre passage ici et la révélation un peu hasardeuse que vous avez laissé échapper, après avoir boule-
LA FAUSSE BOURCeOISE 8f
versé un moment notre vie, nous ont finalement apporté de la sérénité, du bonheur. Aussi, loin de vous garder rancune comme naguère, je vous suis obligée, et mon mari pense comme moi.
c Si donc le hasard des manœuvres ou vos occupations de la vie civile, ou tout simplement vos loisirs, vous ramenaient un jour en Flandre, nous serions tous deux charmés de vous revoir. J'espère que ce jour ne sera pas trop éloigné. Pardonnerez-vous à une femme qui n'est pas encore tout à fait une vieille femme d'ajouter que vous constateriez, à première vue, le bien que vous lui avez fait? J'ai beaucoup changé depuis septembre, heureusement changé. D'abord, j'ai minci; puis, mon teint est devenu clair, comme autrefois.
« Certes, vous ne retrouveriez pas celle que Dumas appelait « votre Ophélie :» : aucun automne ne vaut le printemps. Mais peut-être auriez-vous de la peine à reconnaître la « dame de province » à qui fut remis naguère votre billet de logement.
€ Hermine Vouillemans. »
Cette lettre m'intéressa, et, naturellement, me fit plaisir. Elle m'ôta un remords que je portais d'un cœur léger, mais qui dormait tout de même au fond de ce cœur.
Pourtant je ne céderai pas à l'invitation de M"* Vouillemans. Je n'irai pas exprès en Flandre, et si le hasard d'un autre billet de logement m'envoyait chez elle, je préférerais à sa confortable demeure le moindre gîte d'hôtel.
D'abord il est pénible de revoir des gens avec qui l'on a agi sans adresse. Et puis... comment dire?... La lettre de M""® Vouillemans ne m'a pas absolument persuadé qu'elle soit guérie pour la
vie, gagnée sincèrement et définitivement à Tordre, à la province, au terre à terre bourgeois. On ne change pas tant que cela, même après de rudes crises. J'aurais peur de réveiller de dangereux échos.
M"** Vouillemans, comme tant d'autres dames de province, est une fausse bourgeoise... Il en est qui se croient sincèrement bourgeoises, et cela peut encore leur faire du bonheur. Il en est qui se croient bourgeoises par intermittences. Il en est qui ne parviennent jamais à se convaincre... Chaque âme de femme est un monde
Poupette
L est des gens à qui 3 arrive tout le temps quelque cliose. Leur destinée a beau demeurer, en somme, une destinée moyenne, on dirait que le sort s'occupe d'eux sans relâche, pour leur distribuer à l'improviste, et dans un ordre arbitraire, du plaisir ou des soucis. D'autres, au contraire, le sort les oublie. Pareils à ces élèves dont le professeur sait à peine le nom, qu'il interroge une fois par an, qu'il ne punit jamais, — la divinité mystérieuse qui les jeta dans là vie ne se rappelle plus.
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semble-t-îl, leur existence; du moins elle s'en désintéresse, regarde d'un autre côté. Leurs jours se suivent comme sur un calendrier, avec la seule différence de la date. Leur jeunesse, qui continue tout naturellement leur enfance, fait prévoir aux moins perspicaces ce que sera leur âge mûr. Et la vieillesse les conduit insensiblement jusqu'à la fin de tout.
Au rebours de ce qu'on serait tenté de croire, de telles existences sont celles qui passent le plus vite: faute d'incidents comme points de repères, la catégorie du temps finit par s'éliminer de la pensée humaine; rien n'est plus courant, plus rapide à vivre, que la monotonie absolue. Ce sont les agités qui connaissent, entre les périodes d'agitation, l'ennui, le poids des heures. Les oubliés du sort s'étonnent que le soir de leurs tranquilles journées suive le matin de si près, a: Comme le temps passe! ]» disent-ils volontiers.
€ Comme le temps filel :» pensait quotidiennement M. Jules Bourdois en s'asseyant — vers deux heures après midi — devant la table de marbre où l'attendaient une demi-tasse vide en-
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core et le Figaro du matin, enroulé autour de son bâton. « Comme le temps fîlel > Déjà vingtquatre heures depuis qu'il s'était assis à cette même table du petit café des Usines, situé vers le milieu du boulevard de Vaugirard, non loin de la gare Montparnasse I Vingt-quatre heures, quarante-huit heures, des semaines, des mois, des années... il apercevait une infinité de lui-même, comme si sa propre image eût été reflétée par des glaces parallèles, une infinité de Jules Bourdois assis devant leur demi-tasse et leur Figaro, au petit café des Usines. Seule variante : c'était, suivant la saison, suivant le beau temps ou la pluie, une table à l'intérieur ou une table sur la terrasse. Mais, depuis onze ans et demi, c'est-àdire entre trente-cinq et quarante-sept ans, en mettant bout à bout les jours où Jules Bourdois n'avait pas pris sa demi-tasse avec le verre de fine, et lu son journal, vers deux heures, au café des Usines, on n'eût pas complété un trimestre. Ce fidèle consommateur ne quittait pas Paris volontiers, même l'été. Il fallait que le rhumatisme l'eût tourmenté au printemps pour qu'il décidât, en juillet, une cure à la station thermale d'Évaux, dans la Creuse, son pays natal.
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<K Comme le temps filel... Plus que dix jours avant la Fête Nationale... Voyons, irai-je à Évaux, cette année? »
Ainsi s'interrogeait M. Jules Bourdois, tout en tirant les premières bouflfëes de son favoritos, tout en buvant à courtes gorgées le café c filtre > , spécialement préparé pour lui. Il siégeait seul à la terrasse. Dans l'intérieur de l'établissement modeste et propret, l'unique garçon, l'air triste et résigné, sommeillait adossé à une colonne de fonte, en tête à tête avec la patronne, personne mûre et d'apparence dyspeptique, assise à la caisse. L'après-midi était lourde et magnifique d'éclat. Le boulevard, avec ses maigres marronniers, jaunis déjà, sa chaussée poudreuse et déserte bordée de bâtisses confuses et de murs vides, avait l'air d'un morceau de Sahara. Une ombre avare le bordait du côté du petit café, et, sur la terrasse, malgré l'abri de la tente dont les dentelures pendaient immobiles, malgré l'arrosage récent qui dessinait des huit sur l'asphalte, une chaleur oppressante pesait. Nul bruit, nulle circulation, sauf tout au bout du boulevard, vers la gare. Bourdois jouissait de la chaleur, qu'il aimait, comme tous les arthri-
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tiques; il jouissait aussi de la solitude pour laquelle il avait un goût intermittent, vif au moment de la demi-tasse. C'était même parce que ce petit café était ordinairement inoccupé à deux heures qu'il l'avait choisi. Les employés du chemin de fer et de quelques fabriques voisines qui composaient la clientèle avaient tous réintégré leur bureau quand lui-même, après un copieux déjeuner au restaurant Lavenue, gagnait à pied ce lieu de silence, de repos, où la digestion se faisait mieux que dans le tumulte d'un grand cabaret.
Bourdois .exécuta du bras gauche quelques mouvements de ploiement et d'extension.
^ Cela va mieux, murmura-t-il. Ahl si je pouvais éviter cette année la corvée de cette sacrée saison... >
n se mit à lire, content de n'avoir pas broyé, cette fois, dans l'articulation de son coude gauche, le gravier douloureux du rhumatisme.
Sa santé le préoccupait à l'extrême: il avait réussi à la conserver parfaite jusqu'à cette veille de la cinquantaine, redoutable aux vieux garçons. Sauf l'appréhension des douleurs, il se portait à merveille, encore qu'il parût sensible-
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ment plus vieux que son âge. Ses cheveux tout gris, taillés en brosse, garnissaient drument sa forte tête, arrêtant le front assez bas au-dessus de deux bons yeux bleus aux sourcils épais; une couperose généreuse, sur les larges joues un peu tombantes, sur le nez un peu tubercule, et même sur le menton rasé, racontait les plantureux repas bien supportés par un estomac solide. La bouche, joliment dessinée, presque gracieuse, sous une mince moustache grise, montrait des dents tellement régulières qu'elles ne prétendaient même pas au trompe-l'œil. Le corps était trapu, court, envahi par la graisse. Bourdois était vêtu d'un veston d'alpaga noir, très ample, presque neuf, d'un gilet et d'un pantalon parfaitement blancs. Une cravate « lavallière » bleue à pois clairs se nouait entre les pointes du faux col rabattu, très bas, très ouvert pour donner de l'aisance au mouvement du cou. La chemise, en toile blanche filetée de beige, montrait un peu du plastron et des manchettes; le chapeau de paille à ruban noir, les souliers jaunes un peu fatigués (on y est mieux à l'aise), mais bien entretenus, tout l'ensemble de la toilette révélait l'homme soigné, qui a des loisirs, mais que le
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soud de la mode et du dandysme ne tourmente point. On lui donnait, à Tordinaîre, environ cinquante-cinq ans ; il en ressentait une impression désagréable. En revanche, il était flatté qu'on le prit (ce qui arrivait de temps à autre) pour un oiEcier d'intendance en retraite.
Quand il eut achevé la chronique de tête, Bourdois posa son Figaro et fuma quelques minutes sans lire: un excès de lecture gêne la digestion. Le boulevard commençait à revivre, après l'accablement méridien, d'une humble vie provinciale. Des femmes s'asseyaient devant les maisons, en cheveux, le caraco lâche; elles bavardaient entre elles; quelques-unes reprisaient des bas. Trois gamines jouaient à lancer des balles contre le mur de l'usine d'en face; pendant que la balle volait en l'air, elles tournoyaient sur elles-mêmes, montrant leurs petits pantalons fripés, leurs jambes de biche. Un ivrogne sortit d'un débit, déambula sous les marronniers, balbutiant de vagues litanies; il était tellement rouge que Bourdois redouta de le voir tomber sur le sol, foudroyé par une congestion. Mais l'ivrogne continua sans incident sa promenade sinueuse, évitant adroitement les
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arbres, frôlant les bancs, descendant du trottoir sur la chaussée avec une molle élasticité, et, finalement, disparut. Puis, l'arrivée d'un train à la gare Montparnasse déversa quelques fiacres calamiteux, chargés de bagages, contenant des familles poudreuses, le visage en sueur. Une fille parut, à gauche, mince et cambrée, jupe bleue, blouse de toile serrée à la taille par une ceinture noire, cheveux pommadés, avec des peignes de fausse écaille blonde qui semblaient flamber au soleil. Devant le café, elle ralentit le pas, regarda Bourdois, sourit. Mais Bourdois n'aimait pas les aventures ; la femme inconnue lui représentait mille périls : pour la tranquillité de la vie, pour la bourse, pour la santé; il affecta de lire. La femme, philosophe, passa. Au même moment un rouge coupé automobile tourna l'angle proche du boulevard. Bourdois vit une tête d'homme, coiffée d'un panama, se pencher par la portière; le mécanicien ralentit, hésita, parut inspecter l'avenue du regard; finalement il vira vers le petit café et stoppa devant la terrasse. Son client, personnage mince à longues moustaches blondes, qui paraissait une quarantaine d'années, vêtu d'un complet gris clair à
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jaquette, ganté de clair, une canne à bec d'argent à la main, en descendit. La modeste apparence du café parut le surprendre; mais l'aspect bourgeois et correct de l'unique consommateur l'ayant sans doute rassuré, il frappa autoritairement, de sa canne, une des tables de marbre.
Le garçon accourut, les yeux brouillés par sa sieste verticale.
— Un soda, commanda le voyageur... avec du sucre, un citron et de la glace.
— Un citron et de la glace... Voilà, monsieur... répéta le garçon en écho.
Mais, au moment de rentrer dans la boutique, il se ravisa, se retourna.
— Nous n'avons pas de soda, fit-il d'un ton à la fois péremptoire et résigné.
— Pas de soda?... Eh bienl dé l'eau ordinaire... sans microbes, si c'est possible!
— Nous avons de l'eau de Seltz.
— Va pour l'eau de Seltz. Vivement.
Il s'assit, ôta son panama et s'épongea le front. Bourdois s'aperçut alors qu'il était complètement chauve; il remarqua aussi les yeux gris, bordés de rouge aux paupières, et tout le visage marqué d'une sorte d'élégante fatigue. Il
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remarqua cela à la dérobée, et, tout aussitôt, se replongea dans son Figaro, s'en fit comme un bouclier contre le regard de l'intrus : d'abord, parce qu'il n'aimait pas les nouvelles figures et redoutait de faire des connaissances ; puis, parce que ce passant en complet gris, coiffé d'un panama de dix louis, et qui descendait d'une automobile pour commander un soda dans un petit café de Vaugirard, lui imposait et l'agaçait à la fois.
<( Poseur, val pensa-t-il. Je ne te donnerai pas le plaisir de faire attention à ton faux col, à ton épingle de cravate, à tes bottines châtaigne I 2»
Et il entama résolument la lecture d'un article sur la grève probable des gaziers. L'intrus en complet clair fut certainement mortifié par cette indiflférence, car, à plusieurs reprises, il tenta de la vaincre : en se plaignant bruyamment au garçon du citron exigu et de la glace parcimonieuse, en réclamant des périodiques illustrés, en appelant le chauffeur pour l'inviter à consommer :
— Ce que vous voudrez, mon ami... Ne vous gênez pas. C'est moi qui régale I
c Mauvaises façons, pensa Bourdois derrière son Figaro. Décidément, c'est un homme bien
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habillé, mais ce n'est pas un homme bien élevé... »
Bourdois prisait beaucoup la bonne éducation. Il avait lui-même des manières simples, mais correctes, comme il convient à un homme qui fut quinze ans de sa vie fonctionnaire.
€ Lorsque j'étais dans les manufactures de l'État... » disait-il volontiers. Et il ajoutait, au cours de la conversation : < Un contrôleur, s'il est correct, est traité d'égal à égal par le directeur. »
Il jaugea donc très vite la valeur sociale de son voisin de terrasse :
oc Quelque faiseur, quelque rastaquouère...
Voilà des individus dangereux 1 »
Et, dans sa fancune contre le trouble que cet importun infligeait à sa digestion, il alla jusqu'à évoquer quelques fameux criminels, notoirement beaux hommes ou dandys : Pranzini, Gallay, etc.
Cependant il continuait de lire, si agacé qu'il comprenait à peine le sens des phrases :
a: Une réunion du syndicat (disait l'article) a eu lieu hier soir à la salle Wagram. Outre les ouvriers gaziers, au nombre d'environ quinze
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cents, une centaine d'électriciens étaient venus affirmer leur solida... »
Mais il ne lut pas plus avant, dré de son indif^ férence volontaire par une curiosité irrésistible. Un second véhicule, un simple fiacre, celui-ci, à capote baissée, venait de s'arrêter en face de l'automobile rouge. Une très jeune fille blonde, mince, longue, jolie, en descendait, vêtue de noir, dans ce style coquet dont l'ouvrière parisienne ne se départ guère, même les jours de travail. C'était efTecrivement une ouvrière, car deux cartons à chapeaux restaient empilés dans la voiture. Les mains tendues, le voyageur en complet clair fit accueil à la jeune fille.
— Chérie 1 je commençais à désespérer.
Elle répondit, souriante :
— J'en ai eu du mal, à me trotterl... Par cette chaleur, la patronne a la flème. Elle n'en finissait pas de placer le bouillonné sur un chapeau vert que je dois porter rue des Mathurins. Dieu, qu'il fait soif... C'est bon, ça?
Elle s'assit, désignant la boisson glacée à demi bue.
— Je vais prendre la même chose.
Le garçon, de son air résigné à toutes les vicis-
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situdes, servit un deuxième verre, un deuxième citron, une seconde portion de glace. Le couple rapprocha ses chaises et se mit à causer à voix basse. Bourdois, qui prêtait l'oreille tout en simulant une lecture attentive, perçut des bribes de leur entretien.
— ... Libre jusqu'à demain matin; j'ai dit que je couchais à Asnières, chez ma belle-sœur.
— ... Dînerons aux Champs-Elysées... endroit très brillant... connais le maicre d'hôtel...
— Du Champagne! Ohl... chic... Et mes chapeaux que j'oublie... Faut qu'ils soient rendus avant quatre heures.
— Reste encore cinq minutes.
oc II la tutoie, pensa Bourdois. C'est répugnant... Une fille si jeune... Qu'est-ce qu'elle peut avoir? Seize ans? Dix-huit ans au plus?
Quel satyre! :»
Il aurait voulu appeler la police, faire arrêter le séducteur. Il ne cachait même plus sa curiosité dégoûtée. Et l'homme au panama, se sentant observé, déployait cette galanterie suffisante, exagérée, ironique, dédaigneuse du voisin, qui est la façon masculine de faire la roue, d'imiter les dindons et les paons. Il avait pris une des
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mains de la jeune fille et piquait des baisers sur le mince poignet, au delà du gant de fil. Elle se laissait faire; ses larges yeux gris détaillaient avec une admirarion manifeste la toilette de son amoureux, le blanc panama, les souliers châtaigne, la chaîne d'or barrant le gilet de coutil à raies, le complet gris clair. Elle ne put se tenir de murmurer :
— Vous êtes rien élégant I
— Veux-tu bien me tutoyer.
— Tu es chic, là...
— Tu m'aimes, petite Zon?
Zon hocha la tête comme pour dire : non I Mais en même temps elle fit, de sa bouche en fleur, une moue qui appelait le baiser.
— Allons I assez causé, dit-elle. On m'attra^ perait. Quelle heure as-tu?
— Trois heures vingt-six.
— Je file. A ce soir.
Elle acheva de boire, d'un trait, et se leva.
— Huit heures moins un quart, devant le restaurant, fit l'homme, se levant aussi.
— Convenu. Adieu 1
Il prit la main qu'elle lui offrait, et, la gardant dans la sienne, accompagna la jeune fille jus-
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qu'au fiacre. Le cocher, qui durant leur entretien avait fait amitié avec le chauffeur, remonta sur son siège, ce qui réveilla le cheval assoupi. D'un coup d'œil, Zon inspecta le boulevard, absolument désert au voisinage de l'estaminet. Bourdois l'entendit murmurer :
— Embrasse-moi...
Et ils s'embrassèrent là, devant lui, devant le chauffeur, devant le cocher, et même devant la patronne dyspeptique et le garçon désabusé, que des événements aussi rares avaient attirés sur la porte. Ils s'embrassèrent longuement, goulûment, et le spectateur le plus myope n'aurait pu prendre ce baiser pour ce que les Anglais appellent un soûl kiss, un baiser d'âmes. Enfin, la jeune fille se désenlaça, grimpa lestement dans le fiacre, rentra sous la capote son corps mince et sa frimousse blonde, et cria au cocher :
— 24, rue des Mathurins...
L'homme au panama suivit quelque temps du regard la légère voiture qui s'éloignait vers le boulevard Montparnasse dans un double sillage de poussière. Quand elle eut disparu, il se retourna, revint vers sa table pour régler sa consommation
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€ Il n'est pourtant pas beau, pensa Bourdoîs, qui le dévisageait sans indulgence. Une tête de noceur, de petits yeux noirs aux paupières plissées, chauve avec cela... »
A ce moment, son regard sévère rencontra les yeux noirs du séducteur. Celui-ci resta en suspens, tenant entre le médius et le pouce la pièce de cent sous dont il allait heurter le marbre.
Bourdois fut troublé par une lointaine réminiscence. Mais il n'eut pas le loisir de la réflexion : déjà l'intrus s'approchait, et, sans le saluer, souriant, remettant dans son gousset la pièce de cent sous, disait, d'un ton moitié affirmatif, moitié interrogateur :
— Bourdois, Jules?
— Mais... oui... monsieur.
— Tu ne me reconnais pas?
— Excusez-moi... Il me semble bien...
— Allons 1... Le lycée de Limoges... Le café au lait mélangé avec l'abondance...
— Ah! Gitrac!... Gitrac Louis I
Les deux copains se serrèrent la main avec cordialité. Dans l'âme sociable de Bourdois, le
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consommateur dépravé bénéficia aussitôt des souvenirs amusants évoqués par ce diable de .Gitrac (Louis), le plus mauvais élève de la classe, cancre et hardi, menteur et tout de même sympathique, qui racontait déjà des aventures féminines, tenait et gagnait des paris extravagants, par exemple d'avaler un bol de café au lait mélangé à un demi-litre d'abondance. Et Bourdois accueillit, adopta du même coup le panama, le complet clair, les souliers châtaigne, le gilet pékiné, et même la fatuité conquérante de son camarade.
— Sacré Gitrac 1 Si je m'attendais, par exemple... Tu reprendras quelque chose avec moi? Un bock?...
— Non, pas de bock, dit Gitrac en s'asseyant. Est-ce que ta fine est buvable?
— Elle est excellente. Tu vas voir... Emile... un petit verre pour monsieur.
Assis côte à côte, ils observèrent quelques instants leurs visages.
— Tu n'as pas maigri, depuis Limoges, dit Gitrac avec un sourire. C'est ta femme qui te soigne comme ça?
— Je ne suis pas marié, répliqua Bourdois
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qui rougit. Mais toi, mon vieux, si tu es toujours aussi efflanqué qu'autrefois, tu es devenu rudement gommeux. As-tu fait fortune?
— Fortune... non... Je gagne ma vie gentiment.
— Quel métier? Tu voulais être acteur, au lycée.
— Oh! cela m'a passé... Je suis dans les affaires. J'ai d'abord fait de la représentation pour un négociant en vins de Bordeaux. Puis, comme ça languissait, j'ai choisi une autre partie. Je voyage pour les plumes... les plumes de chapeaux. Et aussi les formes... Fichtre! tu as raison... elle est extraordinaire, ta fine.
— N'est-ce pas? fit Bourdois enorgueilli.
Vois- tu, mon vieux (les appellations du lycée lui revenaient naturellement), j'ai choisi ce petit estaminet parce qu'il est tranquille et parce qu'on m'y soigne. Mon café est fait au filtre, pour moi; mon cognac ne sert qu'à moi... D'ailleurs, je déjeune chez Lavenue... tu sais, une bonne maison, près de la gare...
— Oh! je connais, fit Gitrac. Mais, dis-moi, qu'est-ce que tu fais toi-même?
— J'ai été fonctionnaire... dans les manufac-
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tures de l'Etat, dans les tabacs, comme on dit- J'avais même bien avancé, puisque à trente-cinq ans j'étais contrôleur au Mans. Et puis, j'ai tait un héritage... un bon héritage, d'un frère de ma mère, un commerçant qui avait réussi. Alors, ma foi, j'ai quitté l'administration et. je me suis retiré à Paris. Il n'y a que Paris, vois-tu, pour manger sa retraite.
— Alors, tu ne fiches rien? absolument rien ?
— Je te dis que je me suis mis à la retraite. J'ai neuf mille francs de rente, le traitement d'un directeur... Avec ça, des goûts simples. Pourquoi me serais- je esquinté jusqu'à soixante ans? Pour acquérir trois mille francs de plus de revenu, dont je ne saurais que faire? J'ai préféré jouir plus tôt de ma liberté. Ohl je ne mène pas une vie bête, val Je lis, je me promène, je vais au théâtre, je visite les salons de peinture, le salon de l'automobile. Je me tiens au courant. Le soir, après mon dîner, je retrouve chez Lavenue quelques vieux amis, assez gais... La vie file, va! elle ne file même que trop vite !
— Qui est-ce qui s'occupe de ton intérieur?
— J'ai une fille de mon pays, une Creusoise.. . Philomène... qui me soigne bien. J'habite à deux
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pas d'ici, rue Montparnasse... Un gentil appartement.
— Tu es un sage, approuva Gitrac en se servant un second verre de fine. D'ailleurs, neuf mille francs de rente, c'est un joli fixel Ahl Sale rentier! Sale bourgeois, va 1
Il lui tapa amicalement sur la cuisse gauche, qui gonflait le pantalon blanc. Puis, les yeux dans les yeux :
— Et, dans tout cela, les petites femmes, qu'est-ce que tu en fais?
Bourdois ne soutint pas le regard libertin de son camarade. Il était naturellement pudique, d'une pudeur assez inconséquente : une pudeur de vieille fille qui ne déteste pas les propos croustillants, à condition qu'il n'y soit pas question d'elle-même.
— Oh! les femmes... Mon Dieu! Comme tout le monde. Ni plus ni moins.
— Tu ne me feras pas croire, insista Gitrac, qu'il n'y a pas une jupe dans ta vie de célibataire... Philomène?...
Boûrdois releva vers son camarade ses honnêtes yeux bleus :
— Philomène? Elle a cinquante-trois ans!...
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Non... je t'assure... rien de sérieux. Comme tout le monde, je te dis.
Le voyageur en plumes eut une moue un peu dédaigneuse. Bourdois sentit le besoin de se justifier.
— J*ai songé à me marier, autrefois, la première année de mon séjour au Mans. J'avais rencontré une jeune fille qui me plaisait. Elle n'avait pas de fortune, elle n'était pas excessivement jolie... mais, enfin, elle me plaisait. Tout semblait marcher à souhait quand j'ai compris qu'elle se mariait à contre-cœur, pour contenter ses parents... Elle aimait un jeune homme des contributions indirectes. Ohl c'était une fille honnête... Elle n'aurait pas trompé son mari. Mais enfin, tu comprends, j'ai préféré... Alors, voilà... Je suis garçon.
Il s'arrêta. Gitrac le regardait toujours attentivement. Il n'avait plus le même air dégoûté que tout à l'heure, quand Bourdois avait dit : € Comme tout le monde... » Bourdois comprit que ce viveur maigre lisait en lui, comme en un livre ouvert, son secret d'isolé : la tendresse de son cœur et l'irrésistible timidité qui le paralysait en présence des femmes, pure timidité d'es-
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prit que ne commandait aucune faiblesse physique. Oui, Gitrac devinait, et cela se voyait au regard de commisération cordiale dont il enveloppait son camarade. Bourdois en éprouva un certain malaise. Comme une parade à des questions plus précises sur ce pénible sujet, il lança cette réplique i
— En revanche, toi, mon vieux, il me semble que tu ne dédaignes pas les cotillons.
— Elle est gentille, n'est-ce pas ? fit vivement Gitrac. Et drôle ! Tout l'amuse. Puis, au moins, c'est frais, c'est appétissant. Ça n'a pas roulé.
— Je te crois, fit Bourdois. A cet âge-là, ce serait phénoménal. Tout de même, elle est un peu jeune.
Il mit une nuance de reproche dans ces derniers mots : mais sa vertueuse indignation de tout à l'heure ne le secouait plus, à présent qu'il avait retrouvé dans le <r satyre > son vieux copain de Limoges, Gitrac Louis, tête brûlée, noceur dès le collège, mais brave garçon en somme.
Gitrac éclata de rire :
— Un peu jeune! Elle a dix-sept ans, mon cher! La loi n'en demande que treize pour autoriser les amours des jeunes modistes de France.
POUPETTE III
Dix-sept ans de Paris, et dans la mode : ça compte double, tu sais? Mais oui... Bien des provinciales de trente-cinq ans sont certainement plus naïves que ne l'était cette perite Zon quand je l'ai rencontrée , la semaine dernière, chez sa patronne, rue du Cherche-Midi.
— La semaine dernière! Et vous en êtes déjà au rendez-vous sérieux!
— Dame! mon vieux, je pars après-demain pour Bruxelles, où je vais offrir les nouveautés d'automne. De Bruxelles, je file sur Berlin, de Berlin à Vienne et à Pesth; je ne serai de retour qu'au commencement de septembre... Voilà ma vie, à moi. Alors, tu conçois, je n'ai pas une minute à perdre. Jeudi dernier, cette jeune Thérèse m'ouvre la porte, chez sa patronne; elle me plaît, je la reriens, je lui dis deux ou trois bêtises. Je vois que ça l'amuse. Je reviens le lendemain : je trouve le moyen de lui offrir une bricole quelconque, une bague d'un louis : je lui dis que je l'attendrai à la sorrie de son atelier, le soii même. Elle me répond : « Pas dans la rue du Cherche-Midi, à cause des autres., Rue de la BarouiUère, au coin... vers six heures et demie. — Bon! > Nous nous retrouvons à l'heure dite :
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je commence à lui prendre le bras, je l'embrasse dans les cheveux. Je lui demande un rendezvous. Elle refuse... elle voudrait des promenades à la campagne, le théâtre, etc.. Moi, je t'avoue, toutes ces stations intermédiaires, ça m'assomme : j'aime à courir droit au but. Je lui réponds donc qu'à mon grand regret, dans ces conditions-là, je ne pourrai plus la revoir, parce que je n'ai pas une minute en dehors des soirées et de la nuit, et que je quitte la France pour un mois et demi. Elle fait un peu la mine, boude, tout a l'air rompu... Quand elle voit que j'en prends mon parti et que je m'en vais, elle se ravise, me donne rendez-vous ici pour trois heures en ajoutant qu'elle tâchera de se libérer dans la soirée, mais qu'elle ne pourra le savoir que l'après-midi même* Et voilà... Tu l'as vue, n'est-ce pas? Elle est tout à fait emballée; c'est elle qui a arrangé que nous dînerions ensemble ce soir et qu'elle passerait, soi-disant, la nuit à Asnières, chez sa belle-sœur.
Bourdois écoutait ce récit avec une attention fervente, où se mêlaient la curiosité, l'émoustillement du vieux garçon timide en contact avec du libertinage, et une révolte sincère contre
POUPETTE 113
des pratiques que son honnêteté, sa discipline morale, réprouvaient. Il voulut des précisions :
— La nuit à Asnières... Alors, après dîner, tu la reconduiras chez sa belle-sœur?
Pour le coup, Gitrac pouffa.
— Comment! insista Bourdois, elle t'a promis de rester avec toi jusqu'à demain?
— Elle ne m'a rien promis du tout, idiot, et je ne lui ai rien demandé. Mais tu t'imagines qu'après un dîner aux Champs-Elysées, un dîner au Champagne...? D'où sors-tu, voyons, et quelle vie mènes-tu donc à Paris? On dirait que tu arrives du Mans!
Bourdois ne répliqua point. Il se sentait chaud à la tête; il ôta son canotier de paille et le déposa sur une chaise vide. L'ombre s'élargissait maintenant; la moitié du boulevard en était couverte, et quelques promeneurs se risquaient à circuler. Une brise débile secoua les dentelures de la tente.
— Il commence à faire meilleur, dit Bourdois.
— Oui. Voilà quelques nuages, répliqua Gitrac. Il pourrait bien pleuvoir demain.
— Et ce ne serait pas dommage I
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Un long moment les deux camarades se turent, regardant s'animer lentement ce paisible coin de Paris. Gitrac tira de sa poche un étui à cigarettes cintré, en argent, avec des ornements d'un assez mauvais goût moderne : il le tendit ouvert à Bourdois, qui refusa; lui-même alluma une cigarette.
Bourdois reprit :
— Et quand tu seras parti pour Bruxelles?
— Eh bien?
' — Eh bien! cette petite... qu'est-ce que tu en feras?
— Je n'en ferai rien du tout. Elle retournera à son atelier, comme avant. Si elle me plaît et si cela lui convient, nous nous retrouverons en septembre. Mais il y a gros à parier qu'elle ne s'en souciera pas plus que moi, et que, d'ici septembre, elle m'aura donné un successeur... des successeurs.
— Oh! tu crois?
— Encore une fois, d'où sors-tu, mon pauvre copain? C'étaient donc des rosières, tes Carmen du Mans? Je te fiche mon billet que nos midinettes, elles, n'ont aucune prétention au prix de vertu. Je sais fort peu de choses, tu conçois, de
POUPITTB llf
cette petite Thérèse... (Zon, c*est Thérèse.) Le papa est comptable, la mère fait des ménages; elle a dix-sept ans et elle est dans la mode depuis quatorze! Avec des cheveux et une frimousse pareils, t'imagines-tu qu'elle n'avait jamais entendu encore ce que je lui ai conté la semaine dernière, et qu'elle m'a attendu pour répondre : oui?... Gros naïf, va! Tu n'as donc pas la moindre idée de ce que c'est qu'un atelier de couture ou de modes, à Paris? Mais les conversations qu'on y tient sont pires que nos conversations de lycée, à Limoges! Oui, oui, pires; plus vicieuses. D'abord parce que les femmes sont plus vicieuses que les hommes, et puis parce que, dans l'atelier, il y a toujours quelques expérimentées qui racontent leurs expériences; tandis qu'au lycée, en somme, nous étions des gamins ferrés seulement sur la théorie... Même moi... Je blaguais!... Alors, imagine l'éducation que reçoit une gosse de treize ans, là-dedans... Zon t'en apprendrait, mon vieux, tel que je te vois!
— C'est terrible! murmura Bôurdois.
Puis, se révoltant :
— Tout de même, il y en a d'honnêtes, parmi
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ces petites. Il y en a qui se marient... qui se marient avec leur amant, c'est entendu... mais, enfin, elles se marient et deviennent de braves femmes... Tandis que toi tu n'épouseras pas cette Thérèse. Et puis, si pervertissant que soit le milieu, elles restent toujours sages jusqu'à un certain moment, jusqu'à une certaine rencontre qui les tente davantage. Qui te dit que tu ne seras pas le premier... pour cette jeune fille?
— Mais... cette hypothèse ne me déplairait aucunement.
Bourdois fut interloqué par tant de cynisme.
Il dit à Gitrac qui souriait :
— Que veux-tu? Je trouve que tu assumes une grosse responsabilité.
— Es-tu assez fonctionnaire, assez contrôleur! répliqua Gitrac. € J'assume une grosse responsabilité. » Tu devais rédiger dans ce style, à la manufacture.
— Contrôleur ou non, fit Bourdois piqué, j'estime que faire faire le premier faux pas à une gamine de dix-sept ans et s'en aller après à Bruxelles, se souciant d'elle comme d'un bout de cigare, eh bien!... c'est... c'est... (il chercha
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son mot, n'osa dire celui qu'il trouvait et dit, faute de mieux :) ce n'est pas épatant.
— Dis que c'est dégoûtant, va! suggéra Gitrac sans perdre sa bonne humeur.
— Eh bien, oui... là! C'est dégoûtant.
Mais aussitôt Bourdois regretta ce mot, craignant d'avoir été blessant.
— Et moi, je te dis, répliqua l'autre avec sang-âroid et tout en se servant un troisième verre de fine, je te dis que même si Zon fait avec moi ce que tu appelles le premier faux pas, je lui rendrai encore service. Oui, service, espèce de contrôleur. Car, ce premier faux pas, elle le fera certainement, elle ne tardera pas à le faire... Ça se voit, ça se sent, quand on a comme moi l'expérience, et je l'ail j'en ai vu des douzaines, tu comprends, depuis que je voyage pour la mode I Et avec qui, le faux pas ? Avec un garçon livreur, qui lui fera cadeau d'un enfant au premier rendez-vous et qui ne l'épousera pas pour cela : les hommes du peuple sont cent fois plus brutaux, plus lâches, plus égoïstes que nous... Avec un accroche-cceurs de Montparnasse qui la séduira par ses belles manières et, une fois le grappin mis sur elle, la forcera à
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sure que ma conscience est parfaitement en repos. Non seulement je ne me trouve pas dégoûtant, mais permets-moi de te dire que je me trouve très chic, beaucoup plus chic qu'un tas de bonshommes à morale pompeuse. Ma morale, à moi, est une morale pratique, moderne, qui tient compte des réalités, qui ne se balade pas dans les nuages. On me donne de l'agrément :
en échange, je ne marchande ni mon argent ni mes services. Et puis, au moins, je ne suis pas un mollusque : je vis, je jouis de la vie. Ah! la femme, Bourdois, la femme I Crois-moi : tous les autres plaisirs ne sont que des amusettes pour occuper les intervalles de celui-là! Et, dans la femme, l'imprévu, le changement... l'oubli momentané... l'émotion de se retrouver... une intrigue qui commence aujourd'hui à Paris, une autre qui reprendra à Bruxelles après-demain, une scène de jalousie pour rire à Berlin dans huit jours, une passion à Pesth dans quinze. Ça, voistu, mon copain, ça s'appelle vivre.
Sur la fin de ce couplet, il alluma une cigarette, d'un geste d'acteur. Bourdois admira la faconde de son camarade. Il murmura :
— Sacré Gitracl Quelle platine!... Tu avais
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bien raison quand tu voulais entrer au théâtre.
— Ohl dit Gitrac, le théâtre... non... ça ne m'a jamais tenté sérieusement. Avocat peutêtre... ou journaliste. Mais bahl je ne regrette rien.
— Je te crois, fit Bourdois.
Tandis que son camarade fumait silencieusement, il médita. Comme tous les timides, d'élocution malaisée, il était extrêmement sensible à une parole vive, ardente, nourrie d'arguments et d'images. La théorie de Gitrac heurtait son instinct, contrariait ses habitudes morales; mais elle attaquait victorieusement sa raison, c Après tout, il y a du vrai dans ce que dit ce garçon, d pensait-il... Et puis, tout le résidu de désirs avortés, de vagues rêves d'amour jamais réalisés, d'envies bridées par la timidité, cette lie accumulée qui dormait si paisiblement, à l'ordinaire, au fond de lui-même, tout cela s'était remué aux paroles du voyageur, remontait, fermentait. Les yeux brillants, il demanda :
— Et... tu as connu beaucoup de ces petites?
— Beaucoup, répondit Gitrac avec tranquillité.
— D'aussi jolies que celle-ci?
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— De bien plus jolies. Zon n'a que ses cheveux blonds et la beauté du diable.
— D'aussi jeunes?
— Même de plus jeunes.
Gitrac souriait. Il devinait le trouble où cet entretien mettait Bourdois, et s'en amusait. Pour le tenailler davantage, avec une joie perverse de diable en face d'un saint Antoine à demi défaillant, il insista :
— Vois-tu, mon bon, moi, je ne suis pas pour personnes mûres. J'aime la fraîcheur en tout. Amour, jeunesse, printemps, tout cela va ensemble. Vivent les boutons de rose!
— Mais, objecta timidement Bourdois... toi et moi, nous commençons, il me semble, à avoir quelque peu passé le printemps.
Gitrac eut un geste vif, un peu agacé, comme pour chasser une mouche importune :
— Ohl je parle pour les femmes... Avec de l'élégance, du tempérament et de l'argent, un homme est toujours jeune.
Sans qu'il s'expliquât nettement pourquoi, cette affirmation fit plaisir à l'ancien contrôleur. En somme, cet entretien le passionnait, et, à présent, il se laissait aller à son plaisir, comme une
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prude qui aurait entr'ouvert un livre immodeste et qui, après une courte lutte avec elle-même, se laisserait aller, lirait avidement.
— Alors, questionna-t-il, tu crois que Zon t'aime... pour toi... pas pour ton argent ou pour la situation que tu peux lui procurer?
— Zon se fiche bien de l'argent et de la situation!... D'ailleurs, je ne prétends pas qu'elle m'adore... que ce soit la grande passion... Si je croyais ça, j'aurais déjà pris le train pour Bruxelles... Mais... je lui plais... c'est sûr. L'as-tu vue m'embrasser, tout à l'heure? J'ai cru qu'elle ne me lâcherait pas. Et quand nous dînerons tous les deux, ce soir, après le troisième verre de Champagne... eh bien! mon vieux, ce n'est pas moi qui ferai les avances. Ahl je les connais, va!
Bourdois murmura.
— C'est prodigieux!
— Tu n'aurais jamais cru ça?
— Dame! à nos âges, j'aurais pensé que ces fillettes nous regardaient un peu comme des papas.
— Que tu es énervant à parler toujours de nos âges! Quarante-cinq, quarante-six ans, ce n'est pas la vieillesse, voyons!
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— Ce n'est pas la jeunesse non plus.
— Doutes-tu de ce que je te dis?
Bourdois fit un geste de faible défense, de
faible protestation.
— Allons! avoue... tu me prends pour un Gascon, pour un hâbleur?
— Mais noni mais non!
— Mais si! mais si! Écoute, incrédule. Qu'estce que tu fais ce soir?
— Mais... rien... ou du moins... la même chose que d'habitude... je dîne chez Lavenue et je fais une partie de billard jusqu'à dix heures.
— Tu n'es pas invité à dîner, tu n'as pas d'engagement après dîner?
— Non.
— Eh bien, moi, je t'invite. Viens dîner aux Champs-Elysées, à huit heures, avec Zon et moi.
Bourdois rougit comme une jeune fille.
— Oh I... je vous gênerai...
— Mais pas du tout. J'aurai le plus grand plaisir et la petite aussi, j'en suis sûr. Nous ne nous connaissons guère, elle et moi, et le premier tête-à-tête est toujours un peu ennuyeux. Tu es gai, tu es bon compagnon. Tu plairas beaucoup à Zon, j'en suis sûr. Et puis... tu te rendras
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compte... tu prendras une leçon de choses. .
comme on dit. Rassure-toi... nous serons très convenables, je sais me tenir. A table, on dîne. Mais enfin... tu pourras étudier sur le vif la jeune modiste parisienne... et peut-être ça te donnerat-il du courage... tu ne te regarderas plus comme un barbon. Allons, c'est convenu? Dépêche-toi de me dire oui, parce que j'ai encore pas mal de courses à faire... et mes quatorze chevaux s'impatientent.
Il se leva et voulut appeler le garçon. Bourdois lui arrêta la main.
— Ah ! non, par exemple. Ici, tu es chez moi.
— Soit! Alors, huit heures chez Laurent, convenu? Tu demanderas le salon de M. Gitrac.
— J'accepte, fie Bourdois en serrant affectueusement la main de son ami. Tu peux compter sur moi. Je suis bien content de t'avoir retrouvé, et de passer un moment avec toi ce soir.
Il accompagna Gitrac jusqu'à l'auto qu'il admira.
— C'est à toi, cette voiture?
— Non. C'est une auto que je loue à la journée quand je suis à Paris. La mise en scène est indispensable pour être pris au sérieux, ici. A
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Londres, au contraire, cela vous ferait du tort. Chaque pays a ses usages.
— Ah! murmura Bourdois en serrant la main de son camarade, tu n'es pas à plaindre.
Et il eut un soupir, en évoquant cette vie de voyages et d'amours, si différente de la sienne.
Gitrac jeta au chauffeur le nom célèbre d'une modiste de la rue de la Paix, et monta dans son coupé.
Comme il démarrait, il cria à Bourdois resté debout au bord du trottoir :
— En habit et cravate blanche, bien entendu !
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Le lendemain de cette mémorable rencontre, on ne vit point Jules Bourdois, sur le coup de deux heures, arriver le gilet entr'ouvert et le canotier relevé, à l'estaminet des Usines. On ne le vit pas non plus chez Lavenue. Jules Bourdois déjeuna chez lui, rue Montparnasse. Ou pour mieux dire, s'étant éveillé vers onze heures et demie seulement, la bouche sèche et Testomac brouillé, il commanda à Philomène de lui préparer du thé léger avec un œuf à la coque. Philomène, maigre Creusoise de cinquante-trois ans, qui gardait, après quinze ans de Paris, sa coiffe et ses allures de paysanne, se contenta de dire :
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— Ça ne vous vaut rien de rentrer tard. Vous le savez; mais, de temps en temps, il faut que vous fassiez le jeune homme.
Il dédaigna de lui répondre, et, dès qu'elle lui eut installé sur une petite table, près de la fenêtre de la salle à manger, l'œuf et la théière, il passa sa robe de chambre et commença son léger repas.
— Laissez-moi, Philomène. Je vous sonnerai si j'ai besoin de vous.
Le fenêtre donnait sur la tranquille rue aux façades mesquines, aux boutiques provinciales. Il avait plu, au cours de la nuit, et replu dans la matinée; maintenant la pluie venait de cesser; le ciel restait couvert, les trottoirs et la chaussée séchaient lentement. Bourdois regarda la rue, où passaient des gens mornes, des fiacres, des charrois; il regarda la salle à manger tapissée de papier brun et meublée de chêne ciré; il se regarda lui-même, ou du moins il regarda sa figure que reflétait, juste en face de lui, le miroir ovale inséré dans un calendrier suspendu au mur. Plus nette encore, maintenant qu'il était seul, il ressentit à nouveau cette impression qui, plusieurs fois, durant la soirée de la veille, l'a-
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vait heurté, pénétré : « Mais tout ce qui m'entoure à fordinaire est affreux, assommant! Et je mène une vie de mollusque. » Son œuf rapidement avalé, il alluma un cigare et, renversé dans un bon fauteuil de velours rouge, d'une forme abolie, héritage de son oncle, il médita.
Il médita comme méditent les gens qui n'ont jamais songé à discipliner leur esprit à la méditation : c'est-à-dire qu'il laissa défiler devant son esprit des souvenirs, des images; qu'il accueillit des embryons de pensées, de vagues désirs contradictoires. Vieux garçon, jusque-là chaste dans sa vie, ou plutôt respectueux des convenances jusqu'au fétichisme et naturellement timide avec les femmes, il se complut en une sorte de délectation morose, évoquant infatigablement les incidents de cette soirée de la veille, tellement différente de toutes celles qui, jusqu'alors, avaient couronné ses journées.
Le restaurant mondain, aux Champs-Elysées...
les toilettes des femmes... les lumières dans les arbres... Le cabinet discret, blanc et or, fenêtre ouverte sur la verdure; les trois couverts, les fleurs, le Champagne dans un seau argenté...
Gitrac et Bourdois en habit et cravate blanche...
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Zon en robe de broderie, avec un amour d'immense chapeau, Zon métamorphosée en dame, plus rien, presque, du trotdn de l'après-midi... Les présentations : a: Monsieur Bourdois, ancien directeur des tabacs... Mon amie, mademoiselle Thérèse... 1^ Les salamalecs du maître d'hôtel, la commande du menu, le léger embarras du premier quart d'heure... Puis la fine chère et le vin mousseux déliant les langues, celle de Gitrac d'abord, qui ne restait jamais liée longtemps, — celle de Zon qui Jetait par-dessus les moulins son masque de femme du monde, redevenait la gosse d'atelier pleine d'imprévu, de fantaisie, avec çà et là, piquant ses propos, une pointe de sensibilité ou une pointe de dévergondage. Elle conte des histoires d'atelier, les rendez-vous de la patronne avec un monsieur mûr « qui est dans le gouvernement » ; les entreprises des matrones contre ce petit peuple de gamines averties; les béguins qu'elle a eus elle-même pour un sculpteur du quartier, puis pour un officier d'administration... <t Mais jamais comme pour toi, ajoute-t-elle en haussant ses lèvres jusqu'à la moustache de Gitrac... Et la preuve, c'est qu'ils n'ont rien eu de moi que des bêtises.
POUPKTTE 1)1
Tu verras!... j Bourdois se rappelle que ce « tu verras ]^, avec la tendre et cynique promesse qu'il sous-entendait, lui a donné un coup au cœur. Durant un long moment il n'a pu parler, regardant alternativement Thérèse et Gitrac. Quoi! cette fleur adorable s'offrait à cueillir à ce viveur fatigué, sans rien demander en échange, et sachant que l'aventure n'aurait pas de lendemain?...
Ah! qu'il l'envia, Gitrac, à cette minute-là! Jusqu'à presque le détester!... Et il eut un sursaut de rancune contre ses propres scrupules, contre sa propre honnêteté de bourgeois, atteignant quarante-sept ans sans avoir connu l'enivrement d'un regard comme celui que Zon lançait de temps à autre à Gitrac, l'enlacement de ces jeunes bras, la possession de ces cheveux blonds dont l'odeur de miel se sentait à travers la table, plus forte, plus pénétrante que l'haleine des fleurs... Alors (il s'en souvenait), il s'était mis à remplir, puis à vider son verre avec frénésie, comme pour noyer les dernières velléités de vertu, de pudeur, qui protestaient encore au dedans de lui-même. Un peu gris, il s'était ému, il avait parlé son émotion. Devant ce couple de hasard, devant ce commis voyageur et cette mo-
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diste, il avait raconté sa vie, il avait geint sur sa solitude. Il avait dit ses souffrances de naguère, au Mans, quand il lui avait fallu renoncer au seul amour de sa jeunesse : moins de vingt ans aussi, celle-là, et si honnête, si purel... Qu'elle en aimât un autre, ça l'avait, pour ainsi dire, découragé pour la vie. Il avait perdu confiance en luimême, et en l'amour... Encore quelques verres de Champagne, et tandis que les deux amoureux, en sa présence, commencent à manquer de tenue, à boire dans le même verre, Bourdois sent s'évaporer son attendrissement; il se découvre une âme nouvelle. Le vieux chagrin est oublié; oubliés les mécomptes sentimentaux d'autrefois, les timidités récentes. Comme Gitrac, Bourdois veut jouir de la vie. Il le déclare. Thérèse et Gitrac, un peu gris eux-mêmes, l'y excitent. Les coupes pétillantes se heurtent : on boit à la conversion amoureuse de Bourdois.
Désormais, Bourdois le jure, il sera un viveur comme Gitrac.
— Et de la jeunesse, tu entends, mon vieux Gitrac? De la fraîcheur, du printemps! Vivent les boutons de rose!
— Bravo ! crie Thérèse.
POUPETTE 13]
— Tu sais qu'il a vingt mille livres de rentes, ce gros-là, dit Gitrac...
— Ah I bien, alors, repart la modiste, il n'en manquera pas de boutons de rose, au prix où ils sont, à cette heure I...
Et tous trois s'esclaSent...
— Trouvez-m'en un, s'écrie Bourdois, debout, le feu aux joues! Trouvez-m'en un : Je vous jure que je n'en laisserai pas l'étrenne à un autre.
— Mais tant que vous voudrez, mon gros père...
— C'est cela, Zon, déniche-lui une petite amie; ce sera une bonne action.
— Je la veux comme vous, insiste Bourdois...
fraîche comme vous, blonde comme vous...
Thérèse réfléchit, le coude appuyé sur l'épaule de Gitrac :
— Blonde... ça... je n*en vois pas dans mes environs. Il y avait bien Marguerite Lusol : elle est entrée dans un music-hall... Seulement, si vous voulez une petite brune, un amour... Tu la connais, Louis, cette petite qui t'a ouvert la porte, la seconde fois que tu es venu chez ma patronne... Une petite, très formée, avec des
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yeux de porcelaine bleue et des cheveux bruns frisés?
— Ah! oui, je me rappelle, fait Gitrac... Ouï, elle est drôlette. Mais quel âge a-t-elle, bon Dieu? Quinze ans?
— Quinze ansî Elle est plus vieille que moi.
Elle a près de dix-huit ans... Seulement elle parait gosse, comme ça, parce qu'elle est toute mignonne... Un succès, mon cher! Dehors, tous les hommes la suivent.
— Diable! fit Bourdois,, à la fois allumé et inquiet.
— Oh! ne t'effraye pas, mon gros, réplique Thérèse, familière. Poupette est pratique. Elle ne cédera pas au premier venu. Ce qu'il lui faut, c'est justement un bonhomme dans ton genre.
— Poupette?...
— Oui, on l'appelle Poupette à l'atelter...
parce qu'elle a l'air d'une poupée brune... Je ne sais même pas son vrai nom...
... L'heure passe : les Champs-Elysées ne sont plus qu'une chaude masse d'ombre, sillonnée par les lumières de l'avenue et trouée çà et là par la clarté étincelante des cafés-concerts. Les
FOUPETTE l'Jf
voitures, lentement, emmènent vers le Bois des pèlerins d'amour silencieux. Le trio finit sa soirée aux Ambassadeurs, où on lui sert encore des consommadons. Entre les chansons ineptes, Bourdois, obstiné maintenant, veut des renseignements sur Poupette : Thérèse les donne sans rechigner.
a: Son père est mort quand elle était toute môme. Sa mère est entretenue. Je crois que la petite n'est pas trop heureuse chez elle. Mais ça ne l'empêche pas d'être gaie et drôle. Et puis, elle est faite... Une merveille I Avec quelques centimètres de plus, ça aurait fait un mannequin pour Dœuillet... Hein? ça vous fait flamber, tout ça, gros père? Eh bien... patientez un peu. Je vous l'amènerai demain rue du Cherche-Midi, six heures et demie, au coin de la rue de la Barouillère... »
... Le spectacle se termine. Bourdois, Thérèse et Gitrac s'installent dans un fiacre découvert. Bourdois ramène le couple à l'hôtel habité par Gitrac, rue Mogador. Parfaitement gris à présent, il donne aux amoureux, en les quittant, les conseils les plus impertinents, les bénédictions les plus libertines. Il rappelle à Thérèse sa pro-
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messe de lui amener Poupette le lendemain, à six heures et demie. Thérèse s'y engage solennellement. Il embrasse Thérèse. Il embrasse Gitrac, et se fait reconduire à son domicile de la rue Montparnasse. A peine rentré dans sa chambre, son eicaltadon s'abat sous une grande fatigue. Il se couche à la hâte et s'endort d'un sommeil lourd, oppressant, tourmenté par la rébellion de l'estomac, jusqu'à ce qu'il se réveille à onze heures et demie pour réclamer à Philomène l'œuf à la coque et la théière.
... Maintenant, tout en accolant de temps à autre sa tasse de liquide tiède, Bourdois méditait. Les paroles, les images, les sensations de la soirée d'hier, il les revivait avec une netteté, une intensité plus fortes qiie le réel; ou plutôt, de sang-froid et à jeun, il les percevait, il les critiquait mieux que la veille, à travers le brouillard du Champagne et de la bonne chère. D'avoir dit, la veille, certaines paroles; d'avoir laissé paraître certaines émotions intimes, il en éprouvait, aujourd'hui, un peu de regret et de honte. Mais il retrouvait aussi vive, aussi poignante, en lui-même, l'excitation jalouse sus-
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citée par le bonheur de Gitrac, aimé de Thérèse... Le tendre et cynique : « Tu verras! y> l'aiguillonnait encore. Et pour toujours, désormais, son optimisme moral en resterait défloré. Une sorte de religion féminine, que ce timide pratiquait spontanément depuis sa jeunesse, était à jamais ruinée dans son cœur. Avant, il attribuait à la femme, en général, une certaine délicatesse de sentiments, une certaine propreté de mœurs, un respect d'elle-même qui la haussait au-dessus des hommes; il était convaincu de cela sans examen, sans réflexion : est-ce qu'une foi sincère exige des preuves? Eh bien! depuis hier, il avait perdu la foi : voilà! Les femmes étaient comme les hommes, ou plutôt — Gitrac avait raison — pires que les hommes. Leur prétendue supériorité morale, leur prétendue pudeur, c'était une fiction, une convention à laquelle croyaient quelques nigauds, comme lui, Bourdois; mais les femmes elles-mêmes, et les malins comme Gitrac, dénonçaient entre eux la fiction, la convention.
€ Ai-je été assez serin! Ai- je assez gâché ma vie! pensa- t-il, tapant du poing sur le bras de son fauteuil. En ai-je raté, des occasions! j>
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Il s'en remémora quelques-unes... Dans la maison où il avait son logis, au Mans, une jeune fille de la campagne faisait son ménage. Hardie, appétissante, elle traînait dans les deux pièces plus longtemps qu'il n'était nécessaire, en sorte que le jeune fonctionnaire la rencontrait souvent au retour du bureau. Il faisait d'ailleurs son possible pour l'éviter : cette petite Ursule était sage; quelle infamie de la détourner! Et puis, n'était-il pas amoureux ailleurs?... « Idiot! idiot! pensait-il aujourd'hui. Avoir laissé échapper cela... » Plus tard, à Riom, dans son second poste, il s'était bien aperçu que la femme de son ami Baudoyer, le percepteur, le regardait sans déplaisir; il avait échangé avec elle des pressions de main tendres. C'était une personne mince, silencieuse, aux yeux ardents... Il s'était abstenu, cette fois encore, il avait évité les tête-à-tête 1... m Idiot! idiot!... Mais elle ne demandait que cela, elle aussi! Elle avait dû avoir dix amants déjà! Et l'autre aussi, cette sainte nitouche d'Ursule... Innocente à vingt ans passés, une fille de la campagne! Ah! je peux dire que j'ai gaspillé ma jeunesse. Et pourquoi, mon Dieu, pourquoi? En l'honneur de quel principe? A qui ai-je fait
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du bien ou évité du mal? Louise Baudoyer, Ursule, s'en sont offert d'autres moins scrupuleux. Moi, j'ai vieilli comme un imbécile, dans l'ignorance volontaire de ce qui est le fond même de la vie et du bonheur. Car Gitrac a raison : hors l'amour, tout le reste n'est que de vaines amusettes. Et, maintenant... >
Il se leva, rentra dans sa chambre. C'était une chambre triste et cossue, tout en palissandre; les meubles sévères — héritage de l'oncle — se détachaient à peine sur une tenture d'étoffe bleu foncé. Bourdois se planta debout devant l'armoire à glace, et, de près, s'examina. Il n'était pas en beauté. La fatigue d'une mauvaise digestion se lisait au cerne bridé des yeux, à la bouffissure détendue des bajoues, au bourgeonnement du nez en tubercule. Mécontent de cette inspection, son regard rencontra, au coin de la cheminée, dans un cadre portatif, une photographie de lui-même, faite quatorze ans plus tôt, à Riom, précisément par l'ami Baudoyer. Elle représentait un Bourdois trentenaire, déjà replet, mais solide, frais, crevant de jeunesse joyeuse et prometteuse. Bourdois invectiva cette image de sa propre personne.
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€ Imbécile I tu ne pouvais pas te servir de cette tête-là?... » Il revint à la glace, ouvrit sa robe de chambre, puis la referma, énervé par le spectacle de son académie bourgeoise, ventrue, en caleçon et en chemise de nuit...
Mais il fouetta son énergie :
c Bah! qu'est-ce que ça fait? Est-ce que Gitrac est beau? chauve comme une pomme, maigre comme une vieille haridelle, claqué, fini!... Pourtant Zon Tadore... D'ailleurs, Zon a-t-elle songé le moins du monde que mon âge et ma tournure pourraient déplaire à Poupette? Au contraire. Elle a dit : « Vous êtes tout à fait le type qu'il faut à cette petite... » Et elle a raison, que diable! Je ne suis pas. fini! Quarante-sept ans, de nos jours, c'est la jeunesse des hommes : on ne voit au théâtre que des séducteurs de cinquante ans! Et puis, je suis solide, moi! je ne suis pas vidé, crevé comme Gitrac... Je tiendrais tête à toutes les Poupettes du monde... »
Il rejeta sa robe de chambre, fit jouer ses biceps, passa sa main dans la brosse encore drue de ses cheveux, c II y a du bon, > s'écria-t-il comme au régiment. Et il sonna Philomène afin de commencer sa toilette. Il se sentait mieux
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qu'à son réveil. Le thé, décidément, faisait couler le Champagne.
Il procéda à sa toilette avec plus de minutie qu'à l'ordinaire : car, s'il était net par instinct et par habitude, depuis longtemps il ne se souciait plus de plaire. La veille, à force de chercher, dans la contemplation de Gitrac, le secret de ses bonnes fortunes, il avait remarqué la coupe fraîche des rares cheveux qui restaient au voyageur, sa moustache bien effilée, relevée aux pointes, ses mains soignées. € Je ne peux pas me présenter à cette petite avec une tignasse et des pattes pareilles, 1^ se dit-il. Il se vêtit comme tous les jours, et descendit se faire raser la barbe et tailler les cheveux chez son coiffeur habituel... € — Les cheveux assez courts... Ensuite, vous m'effilerez la moustache et vous la dresserez avec le fer, n'est-ce pas. Benjamin? J'ai vraiment une moustache de gendarme. » Ces rites accomplis, il vit avec satisfaction, dans la glace de la toilette, la tête d'un Bourdois rajeuni. Une cravate mauve à plastron tout fait, dans la vitrine, lui tira l'œil ; il l'acheta. Il acheta aussi une paire de gants clairs, analogues à ceux que Gitrac portait la veille. Puis, s'adressant au garçon :
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« — Connaissez-vous une bonne manucure, dans les environs, Benjamin? :» Sans dissimuler sa surprise, Benjamin alla questionner le patron ; après un colloque à voix basse, celui-ci disparut dans Tarrière-boutique et revint trois minutes après tendre à son client un petit carton imprimé, qui sentait le postiche et l'huile antique, sur lequel se lisait : « M"' Lamirault, masseuse, manucure et pédicure, rue Dalou, 28. » Bourdois récompensa Benjamin d'un double pourboire et se rendit aussitôt rue Dalou.
Il trouva M™* Lamirault dans une modeste boutique mi-parfumerie, mi-herboristerie, remarquable par sa peinture bleu ciel. M"*® Lamirault était une dame vêtue de brun foncé, un peu forte, le visage jaune comme si elle relevait d'une jaunisse, les cheveux grisonnants, avec d'admirables mains d'ivoire qui, vraiment, coastituaient une réclame pour son art : en somme, l'air très respectable. Elle aussi parut étonnée quand Bourdoiè lui dit qu'il réclamait ses soins pour ses mains : elle dit cependant : (n Tout de suite, monsieur, veuillez vous asseoir... > Et, ayant été quérir sa trousse, elle commença par tailler les ongles de l'ancien contrôleur. Elle par-
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lait peu, et seulement pour proférer des choses obligeantes, (n Voilà des mains correctes... des doigts bien réguliers... Monsieur a raison de se soigner : quand on a des extrémités pareilles... > Bourdois la regardait faire curieusement : jamais il n'eût présagé qu'il fallût un tel arsenal d'outils en acier, de pâtes et de brosses pour mettre en ordre une paire de mains. Il admira principalement la dextérité de M™' Lamirault extirpant les bavures de peau qui gâtaient l'encadrement des ongles. Enfin, après trois quarts d'heure d'efforts assidus, la manucure déclara que c'était fini. Elle ajouta que ce serait moins long la prochaine fois, mais qu'il était indispensable de recommencer le travail une fois par semaine, au moins. Les autres jours, il fallait s'entretenir. Elle offrit un nécessaire contenant touis les outils de l'onglier et les pâtes. Bourdois devina que ce nécessaire habitait la boutique depuis de longues années : le velours rouge de l'intérieur était passé, et même un peu mangé des mites. Il l'accepta néanmoins, paya quinze francs soixante pour le tout, et partit, escorté jusqu'au seuil par les politesses de M"® Lamirault. A sa vive surprise, toutefois, cette dame ne lui fit aucune proposi-
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tîon déshonnête : il avait vécu jusqu'ici dans la conviction que toutes les manucures étaient soit des gourgandines, soit des entremetteuses.
Trois heures sonnaient quand il rentra chez lui. Il fut assez mécontent de constater que Philomène ne s'apercevait même pas des changements qu'il venait d'imposer à son extérieur. Il avait faim. Il se fît servir un second œuf à la coque, mais l'arrosa cette fois d'un peu de bon bordeaux. Une légère fièvre commençait à lui taquiner le bout des doigts et le creux des paumes ; il lui arrivait de tirer sa montre coup sur coup, sans se rappeler, après, quelle heure il avait lue.., « Voyons, du calme, se dit-il. Je partirai d'ici à six heures un quart. Il est quatre heures cinq. J'ai donc un peu plus de deux heures devant moi. Il ne faut pas m'énerver... Une gamine d^atelier, bon Dieul en voilà une affaire... » Mais il avait beau se morigéner, il ressentait un trouble profond, où le désir, l'anxiété et aussi (quoiqu'il ne voulût pas se l'avouer) un peu de remords et de honte se mêlaient. Il usa exprès beaucoup de temps à choisir dans sa garde-robe la toilette convenable. Philomène fut grondée parce que le blanchissage
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des faux cols était défectueux (Gîtrac, lui, portait des faux cols glacés à neuf). Il déplora l'absence de tout complet jaquette. La redingote était trop sérieuse pour la circonstance. Enfin il arrêta son choix sur un complet marron récemment livré par le tailleur : au pantalon se marquait encore le pli du neuf; le veston flottait assez bien et s'ajustait aux épaules. La cravate neuve lui parut d'un effet gai, entre les pointes du faux col.
Quand il se regarda, ainsi vêtu, et coiffé de son canotier, dans la glace de l'armoire, il cassa le jugement sévère qu'il avait porté le matin sur son extérieur. « J'ai l'air plus jeune que Gitrac, il n'y a pas de doute. Ce que c'est que la toilette I :» La diète lui avait rendu la peau fraîche ; il n'était pas congestionné comme les jours ordinaires, après le repas méridien, la demi-tasse et le verre de fine.
€ Seulement, mon chapeau n'est pas brillant.
Bahl n'importe! »
Il s'assit et se mit à lire les deux journaux qu'il recevait chaque matin, un quotidien creusoîs et une feuille parisienne. Il ne savait pas ce qu'il lisait, bien qu'il s'y appliquât. Du mélange de
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sentiments qui tout à l'heure l'agitaient, peu à peu l'anxiété seule demeurait. La démarche qu'il allait faire lui apparaissait à la fois laide, dangereuse et ridicule... a: Si cela se savaitl... Et cela peut se savoir. Ce coin des deux rues, c'est presque mon quartierl... i^ Cinq heures dix... Cinq heures et demie... Que faire? « Rester tranquillement chez moi... Ne pas aller là-bas... D'ailleurs, est-ce qu'elles iront, elles, ces. deux petites? Thérèse était à moitié grise hier soir quand elle a promis. Elle ne s'en est certes pas souvenue aujourd'hui... Et puis, elle plaisantait... y> A six heures moins cinq, exaspéré contre sa propre agitation, Bourdois coiffa de nouveau son canotier, et, de nouveau, se regarda dans la glace. € Décidément, ce chapeau est ignoble... Je vais aller rue de Rennes m'acheter un panama... » Heureux d'avoir trouvé uHe raison d'agir, il sortit aussitôt, descendit la rue Montparnasse, puis le boulevard. En levant les yeux vers l'horloge de la gare, il lut : six heures cinq. La peur le prit d'être en retard; il se jeta dans un fiacre, se fit conduire chez le chapelier, paya quatre-vingts francs un panama choisi à la hâte, et, pressant le cocher, roula vers son ren-
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dez-^ous. < Arrêtez un peu avant le coînl ]» Il régla son fiacre. L'émotion l'étranglait : il essaya de la calmer en se disant : < Puisque je suis sur, sûr qu'elles ne viendront pas... ]» Il se regarda tout de même dans une glace de devanture, avant de tourner le croisement des deux rues. Comme il se faisait à lui-même des mines, s'efforçant d'allonger sa face ronde et de tendre ses bajoues, une voix rieuse dit, derrière lui :
— Mais puisqu'on vous dit que vous êtes beau I
Il se retourna : c'était Zon qui avait parlé, — et Poupette était avec elle.
Zon présenta :
— Mademoiselle Poupette... Monsieur Jules, l'ami de Louis.
Elle ajouta :
— Allons dans la rue de la BarouiUère. C'est plus tranquille.
Avec Poupette, elle prit les devants. Bourdois fut bien aise de n'être pas obligé de répondre sur-le-champ. Positivement, il ne trouvait pas de voix au fond de son gosier. Dans la soudaineté de la rencontre, il n'avait vu, il n'avait pensé qu'une chose: a: Comme elle est jeune!... :» Et,
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tout en suivant à quelque distance les deux amies, il se répétait, regardant par derrière la silhouette de la jeune fille : € Mais c'est une enfant I :d Elle avait la tête de moins que Thérèse, qui pourtant n'était pas immense. Ses cheveux bruns, bouclés à la nuque et aux tempes, sous le chapeau de paille molle épingle à la diable, ses tout petits pieds, ses toutes petites mains, justifiaient son surnom et lui donnaient un air puéril que démentait, il est vrai, l'épanouissement des hanches et du buste au-dessus et au-dessous de la taille, étroite à l'excès. L'ensemble était ambigu, ni gamine, ni femme, c Mais elle est bien jolie! D se dit Bourdois, qui commençait à se ressaisir. Un violent attrait, qu'il n'avait certes pas prévu, l'attachait dès la minute présente aux pas de cette enfant. Son désir de la regarder domptait sa timidité; il fut heureux quand le couple s'arrêta, se retourna vers lui, et qu'il revit l'adorable visage rond, avec son menton pointu, sa menue bouche si exactement dessinée en accolade rouge qu'elle en était plus amusante qu'excitante, les oreilles de bébé, le firont bas, le petit nez indécis, le teint de pêche blanche et les yeux bleus, invraisemblablement larges et bleus.
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Une poupée, oui : une délicieuse poupée brune. Seulement, douée si abondamment de corsage et de hanches, une poupée eût paru presque inconvenante. Bourdois ne trouva toujours pas de parole : il regardait naïvement, avidement, la jeune fille qui souriait. Thérèse éclata de rire :
— Dites donc, fit-elle, si la petite vous déplaît, on peut s'en retourner, nous autres?
L'ancien contrôleur rit aussi, et la glace fut désormais rompue. Pourtant Bourdois, tout en ne quittant guère Poupette des yeux, conversa surtout avec Thérèse. Il lui demanda des nouvelles de Gitrac : Thérèse, aussitôt, eut des propos à double entente, qui gênèrent un peu Bourdois, mais qui ne parurent nullement incommoder Poupette. Poupette parlait peu ; chaque fois que le regard de Bourdois rencontrait son regard à elle, elle accentuait le sourire amical qui ne quittait guère son visage. Enfin, Thérèse s'écria :
— Parlez-vous donc un peu, voyons I Vous me laissez jaboter toute seule. Pourtant, vous en aviez une platine, hier soir, monsieur Jules I Et quant à la petite, elle nous fatigue, à l'atelier, à force de bavarder. Pas vrai, Poupette?
Poupette offrit une fois de plus à Bourdois son
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visage cudide et souriant. Elle dit, d'une voix tranquille :
— On ne peut pis^ comme ça, pour la première fois qu'on se voît.« N'est-ce pas, monsieur?
— Sûrement, mademoiselle, réplîqtni Bourdois, qui rougit.
— Allons, fît Thérèse, je vois qu'il faut que je fasse les demandes et les réponses. Vous lui plaisez, vous savez, ajouta-t-elle, s'adressant à Bourdois : sans cela, elle se serait déjà trottée... Ahl elle en a une tête malgré ses airs de petit ange d'église. Nous ne pouvons pas rester là debout dans la rue : d'ailleurs, moi, Louis m'attend. Il m'a chargée de vous dire que, si cela vous allait, on pourrait dîner tous les quatre, ce soir.
Bourdois et Poupette échangèrent un regard, où ils se comprirent, et que Thérèse comprit aussi. Elle poursuivit :
— Allons ! ça ne vous goûte pas, les amoureux? Vous aimez mieux dîner en tête à tête?
Poupette dit :
— Pas ce soir, si cela ne fait rien à Monsieur.
— Elle ne se trouve pas assez élégante, expliqua Thérèse.
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— Et puis, je n'ai pas prévenu chez moi.
— Mademoiselle serait-elle libre demain? osa demander Bourdois.
— Demain... j'ai peur que non. Mais pour après-demain, je pourrais m'arranger... Au moins pour la journée. Pas pour dîner, par exemple,
— Ta mère s'en fiche bien, que tu dînes ou non chez toi!
Une légère crispation chassa un instant le sourire du visage de Poupette.
— Pas tant que tu crois, fit-elle. Enfin... Je pourrai me rendre libre après-demain... Toute la journée jusque vers six ou sept heures.
— Alors, fit Bourdois d'une voix qu'il ne réussit pas à affermir... nous pourrions... nous pourrions déjeuner aux Champs-Elysées I
Les deux modistes sourirent.
— Voilà, fit Thérèse, je vais vous expliquer : la petite a une idée. Les Champs-Elysées, ça ne lui dit rien. C'est trop chic, trop fla-fla. Elle voudrait que vous la meniez à la campagne.
— Mais bien volontiers. De quel côté? à Saînt- Cloud?
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— A l'Ermitage de Villebon... Elle y a dîné une fois, elle s'y est amusée, elle voudrait y retourner.
Bourdois s'obscurcit un peu : Poupette^ qui ne le quittait pas des yeux, lui rendit sa gaieté en disant :
— Il y a quatre ans de cela... J'y ai déjeuné en famille, à une noce. J'étais demoiselle d'honneur. On s'est bien amusé. Et, c'est vrai, j'aimerais à y retourner.
— Eh bienl mais, va pour Villebon, répliqua Bourdois. Où nous retrouverons-nous, mademoiselle?
— On y va par la gare Montparnasse. On descend à la station de Bellevue. Seulement, à Bellevue, il faut prendre une voiture.
— Nous prendrons une voiture.
— Alors... conclut Poupette avec cette assurance douce et persuasive qui la rendait si captivante... si vous voulez... vers dix heures du matin, après-demain, à la gare, près de l'ascenseur, en bas?
— Convenu.
Elle sourit tout à fait : visiblement, elle était contente. Bourdois sentit un élan de tendresse
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reconnaissante pour ce plaisir manifesté. Il ne lui déplaisait donc pas?
— Maintenant, dit Poupe tte, il faut que je rentre.
— Et moi aussi, s*écria Zon. Adieu, monsieur. Je ferai vos compliments à Gitrac, n'est-ce pas?
— Oui,.. Qu'il vienne me voir à son retour.
— Je le lui dirai. Au revoir.
— Au revoir.
Il serra d'abord la main de Zon : et, alors seulement, il remarqua qu'elle avait l'air un peu las. Puis il tint un instant dans sa main nue, dans sa main parée par les soins de M""* Lamirault, la main de poupée de la petite. Durant qu'ils se tenaient ainsi, il la regarda à pleins yeux, avidement. Elle se laissa regarder, sans quitter son charmant sourire d'offrande. Il balbutia :
— Après-demain, à dix heures... mademoiselle Poupette.
Il laissa à regret s'échapper la petite main et s'en alla, sans oser se retourner une seule fois, emportant en lui, comme un air joyeux, comme une vision de fête, les prunelles et le sourire de Poupette.
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Sur l'emplacement de Tanden château de Vîllebon, qui fut au duc du Maine, puis aux Penthièvre, puis aux Lamballe, s'élève aujourd'hui un restaurant à tonnelles, pourvu de communs assez vastes, assez disparates, qui le font ressembler à un hameau, et accru depuis quelques années d'une grande villa en appareil de moellons et de briques, où l'on peut séjourner.
€ L'Ermitage » sert de halte à la plupart des promeneurs autour de Bellevue et de Meudon, et de villégiature à quelques philosophes épris de solitude, à quelques couples discrets d'amou^ reux. L'endroit serait charmant sans cette appa-
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rence de trop-plein humain que les grandes villes rayonnent, pour ainsi dire, autour d'elles, et qui se marque à l'usure de l'herbe, aux indestructibles détritus abandonnés par la foule des dimanches, à la poussière soulevée par tant de pas d'hommes et de chevaux, par tant de roues de voitures et d'automobiles.
Mais, quand le printemps vient de s'épanouir, ou même en juillet, quand un orage a lavé copieusement les feuillages des arbres, l'armature des tonnelles, les toits et les façades des constructions; quand il a, du même coup, imposé la grève aux pèlerins, ravivé l'herbe jaunie et piétinée, — l'Ermitage mérite son nom et peut, à qui sait contraindre son illusion, faire rêver que Paris est très loin, que des bois infinis enveloppent ce hameau artificiel, beaux bois de charmes, de bouleaux et de chênes, profonds et silencieux.
C'était par un tel jour ensoleillé et pourtant encore humide, un jour de clarté rajeunie et rincée, de verdure pimpante et vernie à neuf, que dans une pièce oblongue de la villa, une table de deux couverts, ornée de roses et d'oeillets, attendait, vers midi, les convives annoncés depuis la
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veille. Bourdois, en effet, craignant l'imprévu, soucieux aussi de soustraire, le plus possible, sa bonne fortune aux curiosités, aux rencontres gênantes, Bourdois avait tenu à venir lui-même, la veille, reconnaître les lieux. Cette veille-là, il avait replu dans la matinée ; des bouts de nuages orageux traînaient dans le ciel; les bois étaient trempés. Les toits du hameau artificiel ruisselaient; les feuillages des guinguettes fiissonnaient mélancoliquement. Devant l'irrésolution de l'ancien contrôleur, le patron avait proposé de dresser le couvert dans la villa, c Nous possédons des petits appartements, très convenables... On peut y faire du feu. Nous avons Vu des clients^ venus pour un déjeuner, demeurer une couple de jours. :» Bourdois avait senti son cœur se crisper... Rester... tous deux seuls ici... rester plus d'un jour avec Poupettel... Il s'était fait montrer les appartements, encore inoccupés pour la plupart. Il en avait choisi un, composé de deux pièces : l'une, formant un angle de la villa, donnait sur les bois par une large baie ; elle était arrangée en salon, avec une tenture de perse claire, des meubles de bambou assez gais, des gravures aux murailles; l'autre, plus dis-
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crète, plus sombre, contenait un lit sous un baldaquin. Bourdois ne jeta à celle-ci qu'un bref coup d'oeil; le patron l'intimidait. Il dit négli* gemment :
— Vous servirez le déjeuner dans le salon. Et vous laisserez aussi la chambre à ma disposition.
— Oui... dit le patron. Pour le cas où « madame > voudrait se reposer un instant.
€ C'est juste, pensa Bourdois... Il peut faire chaud demain et Poupette peut être fatiguée... Je lui dirai cela, à elle, pour lui expliquer la chambre... >
La composition du menu requit ensuite des efforts. Delà tisane de Champagne tout le temps, bien entendu. Une langouste fraîche. Des tournedos aux truffes... de jolies pommes soufflées, un poussin rôd avec une salade de légumes, une glace (de la maison), des fraises... Tel fut le résultat de la collaboration du patron et du client*
— Et s'il faisait humide comme cela demain matin, ne craignez pas d'allumer une flambée pour sécher l'air.
— Oh! Monsieur peut être tranquille. Le baromètre monte. Monsieur aura demain un temps splendide.
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La prophétie se vérifia. Quelques heures de soleil marinai, le lendemain, suffirent pour restituer aux bois leur parure d'été. Des ondées de la veille, de l'orage de l'avant-veille, il ne demeurait qu'une délicieuse fraîcheur éparse dans l'air au moment où le patron, quelques minutes avant midi, vint inspecter l'arrangement du déjeuner, disposa des fleurs sur la table et ferma à demi les persiennes de la grande fenêtre.
Bourdois et Poupette n'arrivèrent d'ailleurs à l'Ermitage qu'aux environs d'une heure. Ils s'étaient rencontrés à la gare Montparnasse, pour le train de dix heures trente : lui en complet brun et en panama, Poupette tout en toile bleu foncé. Elle semblait tellement jeune que Bourdois, pour se rassurer, se dit : « Je puis bien avoir une fille et la promener, voyons? » Le voyage en chemin de fer dura peu. A Bellevue, Poupette demanda à son compagnon :
— Ça vous est égal d'aller à pied jusqu'à l'Ermitage? Ce n'est guère loin, et il fait si bon!
Naturellement, Bourdois acquiesça. Ils n'avaient pas échangé beaucoup de paroles depuis la gare Montparnasse ; mais le vieux garçon, pas
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plus que la jeune fille, ne ressentaient de gêne à se trouver ensemble. Poupette, comme à la première entrevue, souriait, douce et gaie. Bourdois, lui, vivait dans un état de sensibilité nouveau pour lui, jusqu'alors ignoré de lui, qui ne s'était pas altéré un seul instant, et qui était quelque chose de tellement bon, de tellement plein, de tellement délicieux, qu'il ne se souvenait pas d'avoir connu jamais, jamais, même aux jours de sa jeunesse, un moment de la durée qui méritât à ce degré le nom de bonheur. « C'est le coup de foudre, pensait-il. Dès que j'ai vu les yeux de cette enfant, je l'ai adorée... d II s'étonnait de n'éprouver aucun remords : tous ses principes, tous ses scrupules avaient été balayés par le regard bleu de Poupette. Il aimait Poupette comme un collégien aime sa première conquête, d'un amour qui aère et assainit le cœur, dirait-on, met de la santé dans la tête et préserve même, pour un temps, des inquiétudes sensuelles. Sa présence lui semblait désormais indispensable ; et de l'avoir en face de lui, sur la banquette du coiùpartiment, ou bien de marcher côte à côte avec elle sous les futaies de Bellevue, sur ce pavé moussu du roi, où résonnèrent jadis les carrosses
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du Grand-Dâuphin, de suivre sa jupe bleue, ses fines chevilles, les souliers jaunes de ses pieds menus, de regarder son chapeau de paille, sa nuque, sa taille, son corsage, ses mains gantées de fil, son ombrelle blanche à raies bleues, tout elle vivante et mouvante — cela le ravissait, cela rejetait incommensurablement loin toutes les autres préoccupations, cela le faisait vivre intensivement dans la minute présente, cela lui ôtait tout pouvoir de jéflexion : cela le comblait.
— Oh! comme l'Ermitage a changé depuis quatre ans...
Joyeuse, rose de la marche, émerveillée et tout de même un peu déçue, elle regardait la villa aux murs de moellons, aux contrevents rouges, bâtie à la place où naguère elle avait joué à la balançoire avec le garçon d'honneur, son cavalier. « Un élève de l'École centrale, disait-elle, qui est ingénieur à présent. » Elle fut d'abord étonnée que Bourdois n'eût pas fait servir le déjeuner dehors, sous les treillages verts mais comme elle lut un peu d'anxiété dans ses yeux et la crainte de lui avoir déplu, elle approuva ; tout de suite :
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— Vous avez eu raison; dehors, on aurait peut-être pris mal.
Du reste, l'aspect du petit appartement la ravit. Elle dansa devant la table fleurie, lut le menu en le ponctuant d'observarions. c La langouste... je n'aime que ça, figurez-vous! Pourvu qu'il y ait du corail!... Les tournedos, c'est des biftecks, pas? Vous pourrez manger ma part : la viande, moi, vous savez !... Mais je me rattraperai sur les truffes... Poussin rôri? Oh!... Un poussin! Un pedt poulet si périt? Pourquoi l'a-t-on tué?.». Glace aux fruits... Nous nous en payons, à l'atelier, des glaces, à un marchand près de la gare... Des fraises, chic! Je pourrai y mettre du Champagne? > Elle sauta au cou de Bourdois, l'embrassa, puis courut fureter dans la chambre à coucher, où elle fit l'inventaire du mobilier en noyer frisé, des gravures aux murailles, des bibelots de bazar. Bourdois la contemplait. Il sentait encore sur son cou la fraîcheur des jeunes lèvres. 'C'était le premier baiser qu'elle lui donnait; il n'eût pas osé le lui demander. Il s'étonna encore de ne ressentir aucun trouble, rien que du bonheur.
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« Je ne pourrai plus jamais me passer de cette gamine-là, » pensa-t-il.
Elle ouvrait la fenêtre de la chambre, en ce moment, pour donner du jour; puis, posément, avec des gestes de dame, haussée sur les pointes afin de se voir dans la glace de la cheminée, rétablissait l'économie de sa coiffure, un peu dérangée par la marche au grand air. Bourdois songeait :
« Elle est délicieuse... Et le plus étonnant, c'est qu'elle se plaît avec moi. »
C'était incontestable : la parfaite aisance de Poupette, sa gaieté, sa façon de regarder son compagnon, tout démontrait que Bourdois, malgré ses bajoues et son poil gris, ne lui causait aucune répugnance. Tout au plus, de temps en temps, observait-il qu'elle devenait sérieuse, très sérieuse : elle rêvait, paraissant s'absenter de leur compagnie. A ces minutes-là, elle portait ses dix-huit ans, au moins. Mais cela ne durait guère; au premier mot, au premier appel de son compagnon, le gentil sourire, l'air de plaisir puéril, refleurissaient.
Ils se mirent à table dès que la langouste fut servie et commencèrent à déjeuner de bon appé-
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rit. Tout en s'amusant à picorer le corail (il y avait du corail!) Poupette contait sa première visite à Villebon, cette noce qui décidément avait imprimé dans sa mémoire une image indélébile.
— C'était une cousine à moi qui se mariait... une cousine du côté de mon père... Il vivait encore, alors, mon père; il était dans les assurances* Alors, cette jeune fille épousait un M. Nadal : vous ne connaissez pas M. Nadal?
Un employé au chemin de fer d'Orléans, un gros barbu. Nous le trouvions toutes très vilain, les demoiselles d'honneur. Mais elle, Marie, sa future, il lui plaisait... Ça suffisait, pas? Moi, on m'avait donné comme cavalier le frère de M. Nadal, qui était à l'École centrale pour devenir ingénieur. Celui-là, il était gentil, mince, une toute perite moustache; il ne ressemblait guère à son frère... Dieu! qu'on a ri, tous les deux... Il était gosse! Jamais je n'aurais cru qu'un garçon de près de vingt ans pût être gosse comme ça... plus gosse que moi, qui en avais quinze... (Encore du Champagne! oh! vous allez me griser, vous savez?... Je n'ai guère l'habitude...) On est monté sur la balançoire, juste à
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la place oîi esc cette maison, maintenant. On a joué à cache-cache dans les bois : Maurice (il s'appelait Maurice) a grimpé dans un arbre pour rattraper son chapeau de paille que j*y avais lancé... Des fous, quoil... Dieu I qu'il commence à faire chaud ici...
La chaleur méridienne triomphait de l'humidité des bois. Bourdois et Poupette avaient commencé de manger avec cette iringale que donne à des citadins une course matinale aux champs; Bourdois se sentait cramoisi, et des gouttes de sueur perlaient au front et au cou de la jeune fille. Il demanda pour elle un éventail au garçon.
Elle s'éventa, singeant la femme du monde.
— Êtes-vous mignonne ! ne put s'empêcher de dire l'ancien contrôleur.
— Vrai, je vous plais?
Elle cessa de chipoter les truffes et le regarda,
dans les yeux, accentuant son sourire.
— Si vous me plaisez I s'écria-t-il chaleureusement. Mais je vous trouve ravissante. Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce qu'il y a des moments où j'en doute... On ne plaît pas à tout le monde, vous savez?
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c Evidemment, pensa Bourdois, elle me trouve froid avec elle. Et en somme? Je suis là, à côté d'elle, comme un papa... Gitrac,à ma place, aurait déjà poussé sa pointe.*. >
Il fouailla sa décision.
c Quand le garçon aura fini de desservir et ira chercher le rôti, j'embrasserai Poupette. -»
Cette résolution l'attrista un peu : il lui semblait qu'il allait gâter prématurément quelque chose de joU, gâcher un bonheur sûr.
« N'importe... il le faut, il le faut... >
Dès qu'ils furent seuls, il rapprocha sa chaise de la chaise de Poupette, et lui prit les deux mains. Elle se laissa faire... elle semblait attendre, devenue sérieuse. Il effleura de sa bouche les petites mains; piqurées aux doigts, elles manquaient un peu de soin, comme celles de la Marguerite de Faust. « Je la mènerai chez M°* Lamirault, 3> pensa-t-il, tout en les baisant. Il souffrait d'une extrême timidité, d'un malaise sincère : le sentiment qu'il supposait à Poupette se transfusait en lui, pour ainsi dire; il ressentait la honte d'une fille jeune et jolie qui se livre à un barbon. Pourtant, il osa appuyer ses moustaches contre les joues, contre les courtes boucles brunes de la
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petite, toujours docile, toujours sérieuse. Il accomplit cela comme un rite : cela ne lui valut aucun plaisir, pas plus que le baiser grave que Poupette lui rendit sur la joue, au moment où il la quitta pour regagner sa chaise. Tout cela s'était accompli en silence. Le garçon, rentrant avec le poussin rôri, sembla leur rapporter la faculté de parler, la gaieté... Bourdois, pour dissiper une vapeur de tristesse, d'amertume, qui montait en lui, se versa du Champagne pur : jusque-là il l'avait mélangé d'eau.
c: Eh bien? qu'est-ce qui se passe en moi? pensait-il. Qu'est-ce qui me tourmente? Je l'aime, cette perite; j'ai du plaisir à l'embrasser, et ça n'a pas l'air de l'ennuyer non plus. Seulement, voilà... nous ne nous connaissons pas assez, et c'est gênant d'aller trop vite... » Ce qui lui eût été le plus agréable, en ce moment, c'eût été de la prendre sur ses genoux, de la dorloter comme une poupée, comme une enfant, presque de lui demander pardon, dans l'oreille, en lui disant : <c Je suis un grison couperosé, ventru, mais je vous aime bien. Tâchez de m'aimer; je serai si heureux, et, moi, je vous aimerai tant!... :» Voilà ce qu'il eût souhaité. Au lieu de cela, il fallait,
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paraît-il, bousculer les choses, aller droit au but... C'était l'avis de Gitrac et de Thérèse, et il lui paraissait bien que c'était aussi l'avis de Poupette. Elle s'étonnait évidemment de sa continence. « Elle va se ficher de moi, elle aussi. 1^ Tant de fois, dans les yeux des femmes, il avait lu de l'ironie railleuse, presque hostile, pour son invincible timidité!
«[ Allons! allons! se dit-il en vidant sa coupe de Champagne... Pas de naïveté! Cette enfant est comme Thérèse, comme toutes ses compagnes... plus pervertie, plus vicieuse qu'un collégien. Je serais trop bête!... i>
Pour se donner du courage, il mit la conversation sur les mœurs de l'atelier où travaillait Poupette.
— Elles ont toutes quelqu'un, n'est-ce pas?
— Oh! pour sûr! fît Poupette sans la moindre gêne. D'abord, celles qui n'ont pas de famille, vous comprenez... ce n'est pas avec ce qu'elles gagnent qu'elles pourraient vivre. On a beau déjeuner à quinze sous et dîner à vingt, — il ne reste pas lourd pour s'habiller, se chauffer, se blanchir, s'éclairer, se loger... Et puis, toute seule, toujours dans sa chambre, c'est trop
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triste... Il y a de quoi allumer un réchaud... Du reste, ça ne fait de mal à personne, pas vrai? Seulement, il y en a qui se tiennent et d'autres qui ne se tiennent pas. '
c Voilà toute sa morale, :» pensa Bourdois tandis que le garçon servait la glace et les gâteaux. Il en conçut une mélancolie profonde.
— Et Thérèse? demanda-t-il.
— Thérèse se tient. En parole, elle ne craint personne. Elle raconte des histoires qui nous font tordre à l'ateUer, des histoires... pires que tout : je ne sais pas où elle va les chercher. Mais, jusqu'à présent, elle n'avait personne. Elle habite chez sa mère, vous savez: ce sont des gens qui gagnent leur vie. Seulement, voilà... elle a eu un béguin pour votre ami, parce qu'il est chic.
— Comment le trouvez-vous, mon ami, vous, Poupette? questionna Bourdois, aiguillonné par la jalousie.
Elle fit la moue :
— Ce n'est pas mon type. Mais il est bien habillé, n plaît assez, à l'atelier.
— Enfin... Vous seriez bien venue ici avec lui, au lieu d'y venir avec moi ?
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L'audace de sa question l'étonna lui-même.
Poupette n'en parut pas choquée. Elle médita quelques instants, sérieuse, puis elle dit :
— Je ne crois pas. Ce n'est pas mon type, je vous dis. Il est trop... comment dire? enfin, il a trop l'air de s'en ficher.
c Mais alors, moi, pensa l'ancien contrôleur, je suis son type? > Et, pour cette réponse, il l'aurait croquée de baisers, si, à ce moment même, le garçon n'eût épousseté la table, installé sur une serviette blanche le café, les liqueurs, les cigares et les cigarettes. Quand il eut fini ce ménage, il dit, avant de se retirer :
— Si monsieur et dame ont besoin de quelque chose, ils n'auront qu'à sonner.
Et il montra le bouton de la sonnette électrique, à gauche de la fenêtre.
ce Voilà l'instant venu, se dit Bourdois, quand il se trouva seul, définitivement seul avec Poupette. Différer plus longtemps serait ridicule... »
Il s'accorda pourtant encore un court sursis : le temps de prendre tranquillement le café, un petit verre, et de tumer une cigarette. Poupette prit aussi une tasse de café, un petit verre; Pou-
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petté fuma une cigarette. Seulement, Poupette ne parlait presque plus, ne répondait que par monosyllabes aux paroles que Bourdois proférait laborieusement. Poupette, le repas fini, ne souriait plus guère; elle fumait sa cigarette avec gravité. Il sembla à Bourdois qu'elle était un peu grise, un peu étourdie par le Champagne et la bonne chère. Mais il ne s'en inquiéta pas moins, partagé entre deux peurs de lui déplaire, soit par l'audace, soit par l'excès de réserve.
Soudain elle jeta sa cigarette, et dit, d'une voix changée, d'une voix agressive :
— Vous me trouvez gosse, n'est-ce pas ?
— Mais... non... pas du tout, fit Bourdois. Je vous trouve... délicieuse.
— Oh I je vois bien que vous me trouvez gosse, reprit-elle. Thérèse le disait l'autre jour : il y a des hommes que ça attire, il y en a d'autres que cela éloigne. Ils ont peur: ou bien ça ne leur dit rien. Pourtant, vous savez... je suis plus vieille que Thérèse... Dix-huit ans en septembre!... A cet âge-là, il y en a qui sont mères de famille. Et puis, je n'ai que la figure de gosse, et mes cheveux courts, parce qu'il a fallu me les couper après une fièvre muqueuse, l'an dernier.
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Pour le reste, je vous assure... Thérèse, ellemême, est joliment en retard sur moi.
— Mais, c'est mon avis, à moi aussi... Je vous trouve charmante comme vous êtes... On ne peut pas être mieux, essaya encore de proférer Bourdois.
Et il trouvait stupîdes les mots qu'il disait.
Il se leva, se rapprocha d'elle. Mais la petite était devenue nerveuse. Elle se recula. Ses yeux bleus s'humectèrent, tandis qu'elle parlait :
— Tout de même... si je ne vous plaisais pas, vous auriez dû le dire avant-hier, quand nous nous sommes vus pour la première fois, rue de la Barouillère. Vous avez eu l'air si emballé, au contraire!... On en riait, après, Thérèse et moi! Mais moi, ça m'a fait plaisir et j'ai tout de suite pensé : c Eh bien, puisque je lui plais tant que ça, ça me va, à moi aussi!... :ù Vous arriviez au bon moment... je voulais quelqu'un... vous ne pouvez pas comprendre, mais enfin... je le voulais, je le voulais... Il le fallait. Alors, n'est-ce pas, autant quelqu'un à qui je plaise, et qui soit quelqu'un de bien, quelqu'un de sérieux, comme vous? Et puis, voilà qu'aujourd'hui vous avez l'air d'avoir changé d'avis... Vous avez peur de
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me toucher. Vous me traitez comme une gamine.
Elle eut un sanglot sec, de nervosité. Mais elle reprit aussitôt, presque violemment :
— Je ne suis pas une gamine. Si j'avais voulu, personne n'aurait eu plus d'amis que moi. Thérèse vous l'a dit : je ne peux pas sortir seule sans qu'on me suive. Alors, quoi? qu'est-ce qui vous déplaît, de moi? Avez- vous peur? Puisque j'ai dix-sept ans passés!... Ou bien, si c'est que je ne vous dis plus rien ?
— Poupette! essaya d'interrompre Bourdois, debout, affolé par cette sortie.
— Je ne suis pas une gamine, reprit Poupette, toute rouge, toute colère. J'ai des cheveux courts et une figure de poupée; mais pas une, à l'atelier, n'est aussi formée que moi... Et puis tenez, regardez!...
Elle arracha l'épingle de son col et, d'un coup, ouvrit sa chemisette jusqu'à la ceinture, jusqu'aux épaules. Le cou potelé, renflé comme un cou de colombe, apparut, et la naissance des épaules, surmontant la dentelle commune du cachecorset, un décoUetage rose et pulpeux, d'une maturité magnifique. Tout le sang monta au
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cerveau du vieux garçon. Mais eut-il seulement le temps de rien voir? Il était déjà aux pieds de la jeune fille et, comme malgré lui, de ses deux mains fébriles, refermait le corsage avec une sorte de pudeur rageuse. Nichant sa grosse tête grise dans le creux de Tépaule redevenue voilée et chaste, il balbutiait :
— Non!... je t'en prie... Je ne veux pas! Je te défends!...
Elle fut tellement surprise, tellement saisie, qu'elle ne fit pas de réponse. Bourdois continua, la serrant contre lui, couvrant de baisers les boucles brunes, autour de l'oreille :
— Ma petite! ma chérie... ne sois pas comme ces filles, comme Thérèse, comme toutes... Je t'assure... ce n'est pas fait pour toi : je suis sûr que tu vaux mieux. Un vieux comme moi... et toi si jeune, si jolie!... Vois-tu, cela me dégoûterait de moi pour toujours. Pourtant, je t'aime, va... je ne veux pas te perdre... Ne te fâche pas! Je ne sais pas t'expliquer... Mais tu vois bien que je t'aime... que je t'aime plus que si je te prenais là, comme une fille des rues... ou comme cette Thérèse, cette folle. Du moment où tes beaux yeux m'ont regardé, je t'ai aimée. Et, mainte-
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nânt, je sens que je ne pourrai plus me passer de toi. Reste ainsi, tout contre moi. Là... Tu es bonne... Tu ne repousses pas ton ami... Je suis heureux comme ça... tellement heureux...
Il ne sut pas mieux exprimer son bonheur, avec des mots. Mais d'être là, niché dans Poupette, à respirer la chaleur de son corps, d'entendre battre à coups précipités son petit cœur, et d'avoir délivré son cœur à lui de l'angoisse confuse qui le tourmentait, il en éprouvait une volupté morale absolue, à souhaiter que cela ne finît jamais, et que toujours, toujours, jusqu'à son dernier souffle, il respirât ainsi, sans entendre de voix, sans rien voir, contre le sein agité de Poupette... La jeune fille ne tentait aucun effort pour éloigner son compagnon. Et voilà qu'il sentit descendre sur son front, sur ses tempes, une tiédeur de larmes.
— Ah I ne pleure pas I ma petite I ma petite. Il se releva et la vit tout en pleurs. Plus que jamais ainsi elle avait l'air puéril : comme aux enfants, on eût dit que les larmes lui jaillissaient non seulement de ses paupières, mais de la bouche, du nez, des joues, que toute sa figure rouge, boursouflée, se fondait en eau. Elle ne se
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contînt plus ; se mit à sangloter tout haut, sans souci de convulser ses jolis traits; et toute sa beauté, toute sa féminité disparut, submergée dans ce flux.
— Ma petite I ma petite I répétait Bourdois désolé.
Il ne savait que faire, vieux garçon désemparé devant cette enfantine détresse. Il voulut la prendre dans ses bras, comme on prend un bébé qui pleure. Mais cette fois elle se déroba, Tair méchant.
— Vous m'avez dit... Vous m'avez dit, sanglota-t-elle... que j'étais... une fille... une fille des rues...
— Mais je n'ai jamais dit celai... Jamais...
Je sais bien que vous êtes la plus honnête... la plus pure jeune fille...
— Vous m'avez dit ça, reprit Poupette, obstinée, et distraite de ses larmes par son idée fixe... Eh bien!... Si vous avez une sœur... ou une fille... je ne sais pas, moi! je lui souhaite d'être aussi nette que moi... Personne ne m'a jamais touchée, personne, entendez-vous, monsieur? Pas seulement embrassée... Si... ce jeune homme... ici... avec qui j'ai été à cette noce... et qui est
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devenu ingénieur... Mais, sauf celui-là, vous êtes le seul à qui j'aie permis de m'approcher. Et je veux que vous croyiez ce que je vous dis, ajoutât-elle en tapant du pied, parce que c'est vrail
— Mais je le crois! J'en suis suri...
— Écoutez, maintenant! reprit Poupette, qui ne pleurait plus, mais dont la figure marbrée de larmes et les cheveux en désarroi faisaient toujours une touchante image de désespoir enfantin. Écoutez! Je vois bien ce qui vous a donné une mauvaise opinion de moi, ce qui vous a fait croire que j'étais une fille des rues. (Bourdois tenta vainement de protester encore.) C'est que, sans vous connaître, j'ai suivi Zon rue du Cherche-Midi, que j'ai accepté tout de suite votre rendez-vous, que me voilà ici avec vous. J'ai bien vu, allez! Vous avez trouvé que je menais les choses trop vite; vous vous êtes dit : c Elle est encore plus rouée que Zon, cellelà... » Eh bien, je vais vous expliquer les choses. C'est vrai : dès que je vous ai vu, j'ai pris mon parti. Et vous pouviez faire de moi ce que vous vouliez, parce que... vous avez l'air bon, sérieux, vous n'avez pas l'air d'un type comme M. Gitrac, qui change tout le temps d'amie, qui se moque
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de tout. Puis... jamais un homme n'avait été chaviré comme vous quand vous m'avez vue, et ça flatte toujours, pas?... Enfin (je vous l'ai déjà dit), vous veniez au bon moment : j'étais décidée à faire comme les autres, parce qu'il le fallait. Oui, monsieur, il le fallait, ou bien je n'avais plus qu'à me jeter dans la Seine ou sous les roues d'un tramway... J'y ai pensé, je vous assure. Et puis, voilai J'ai eu peur... Zon vous a dit que je vis chez ma mère et que... (elle pâlit un peu et parla avec plus d'hésitation)... que ma mère... a quelqu'un... un monsieur décoré, employé de ministère. Elle l'avait déjà du vivant de mon père... Mon père, lui, il m'aimait bien. Maman lui a fait bien des misères.
Quelques larmes lui mouillèrent de nouveau les yeux. Elle les tamponna avec son mouchoir et reprit :
— Ce monsieur qui... vient chez nous, c'est un hoaime dans vos âges, mais il n'est pas timide comme vous... Ahl mais nonl... Il est terrible. Il me poursuit. Il y a des moments où je ne le fais lâcher qu'en appelant au secours... Je le déteste, moi. Jamais il n'aura rien de moi. Seulement, ma mère s'est aperçue qu'il en tient pour moi.
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Elle est devenue jalouse. Pour un rien elle me frappe... elle me dît des noms... je n'oserais pas les répéter devant vous. Tous les jours elle me menace de me jeter dehors... La semaine dernière... j'ai dû aller coucher avec une dame que je connais; maman avait refusé de m'ouvrirla porte quand je rentrais de l'atelier, après une veillée. Alors, vous comprenez, je ne peux pas rester avec elle. On ne courra pas après moi, allez... lui, peut-être... mais il n'a aucun droit; maman, elle, sera trop contente. Et comme je ne peux pas vivre toute seule de mon travail, dame!... il fallait que je trouve quelqu'un qui... veuille de moi. Mais me laisser accoster par un inconnu, le suivre, comme font tant de mes camarades : ça, c'est plus fort que moi, je ne peux pas. Alors, justement, voici que Zon me raconte sa soirée avec Gitrac, me parle de vous, me dit qu'elle vous a parlé de moi. Je pense : « Eh bien, c'est le sorti Allons-y 1 > Et je suis venue avec vous... Ça ne vous dit plus rien, c'est entendu. Mais, maintenant, je veux m'en retourner, tout de suite.
Elle se leva, et, suivie de Bourdois affolé, regagna la chambre où elle prit son chapeau
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qu'elle posa sur ses cheveux. Bourdois supplia :
— Voyons I Poupette... ne soyez pas méchante... ne me quittez pas... Qu'est-ce que je vous ai fait? Si je vous ai blessée, c'est bien malgré moi, et je vouç demande pardon... Restez!... Qu'est-ce que vous allez devenir, toute seule?... Ce que vous m'avez raconté tout à l'heure, c'est effrayant. Eh bieni moi, je suis votre ami, maintenant, votre ami qui vous aime, qui fera tout pour vous garder.
Elle demeurait en suspens, une grande épingle à demi enfoncée dans son chapeau et dans son chignon. Elle dit à Bourdois, dont elle voyait dans la glace la bonne figure anxieuse :
— C'est vrai, ça, que vous ferez tout pour me garder?
D'une voix si approfondie par l'émotion, qu'elle l'étonna lui-même, il répliqua :
— Tout... Je ne vivrais plus, maintenant, si je vous perdais.
Elle retira doucement l'épingle, la déposa sur la cheminée, ôta son chapeau. Retournée vers Bourdois, son sourire lui revint.
— Vous êtes drôle! murmura-t-elle.
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Il l'attira avec précaution, inquiet de la voir s'échapper. Mais elle se laissa faire. Debout contre lui, elle lui venait à peine aux épaules; et il dut se baisser un peu pour effleurer de sa moustache le petit chignon à demi défait.
Elle releva sur lui ses yeux bleus de nouveau ensoleillés. Elle s'étira les membres et eut un bâillement de chatte.
— Comme Je suis lasse! fit-elle. Je ne sais pas si c'est le Champagne... ou les cigarettes... ou d'avoir pleuré. Mais je suis lasse, lasse.
— Eh bien! mais... il faut vous reposer, vous étendre, fit Bourdois.
— Sur le lit? Je peux?
— Bien sûr... Tenez!
Il releva lui-même le couvre-lit, assembla les deux oreillers..
— Voilà!
— C'est que, murmura'Poupette comme intimidée, si je m'étends, pour sûr, je vais m'endormir.
— Eh bien! vous dormirez, Poupette.
— Et vous ?
— Moi... je vous regarderai dormir. Ne vous occupez pas de moi.
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Il vit qu'elle hésitait à dire quelque chose, et devina ce que c'était... Mais elle n'osa pas lui demander la promesse de la laisser dormir.
— J'ôte mes bottines, pas?
Il l'y aida; pas trop adroitement, il défit les lacets jaunes, tandis qu'elle riait, amusée de le voir à ses genoux, amusée de sa maladresse.
Quand apparurent les deux petits pieds, comiquement menus dans leur gaine noire, il ne résista pas à l'envie de les ramasser ensemble dans ses deux mains, et de les baiser. Elle se tordait, chatouillée...
— Non! non!... Je vous en prie... Cela me fait... me fait mal...
Alors, il se releva, la prit dans ses bras, la tint un instant, comme une nourrice rient un poupon. Il regardait les yeux redevenus gais. Et, de plus en plus, son cœur se scellait à ces yeux, à ce contact de femme enfant.
— Mon chéri I Mon chéri! murmura-t-il.
Il la déposa délicatement sur le lit, arrangea encore les oreillers, ramena sur les chevilles le bout du couvre-lit pour les abriter du froid. Elle se laissait faire. Un rayon de soleil, venu de la pièce voisine, éclairait obliquement le chevet
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et faisait danser les poussières sur l'angle du traversin. Bourdois alla fermer les persiennes du salon. Quand il revint, Poupette, comme un bébé las, dormait déjà.
Il reprit, à son chevet, le siège sur lequel elle s'était assise pour se déchausser, et, content qu'elle dormît, content de n'avoir plus, pendant quelque temps, à lui parler pour discuter avec elle ou pour la calmer, il la contempla. Son sommeil était vite devenu pesant, comme le premier sommeil des tout petits quand on vient de les coucher. C'est la gloire de l'enfance ou de l'extrême jeunesse de ne rien perdre de son attrait, au contraire, à l'abandon à la nature, au relâche de la volonté. Poupette endormie, le miroir de ses yeux voilé, n'apparaissait pas moins tentante que Poupette éveillée. Sa tête reposait sur l'oreiller de telle façon que le menton se levait un peu, dégageait le cou de colombe; le cou était pâle, pâle aussi le dessous du menton ; et cette pâleur, moite de sueur légère, se fondait par degrés indiscernables dans le rose éclatant répandu sur les joues et sur tout le reste du visage. Bourdois, nullement poétique de nature, ne put s'em-
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pêcher de penser : c II n'y a que les fleurs dont les tons se juxtaposent ainsi sans se heurter... ou les fruits, les jeunes pêches... »
Bien que Poupette eût seulement reboutonné le premier bouton de sa chemisette, la toile bleue se croisait très chastement sur sa poitrine. Une ceinture de cuir bleu serrait la taille. Une hanche saillait fortement : puis les jambes, le bas de la robe, s'enfonçaient sous le couvre-pied remonté ; drapée ainsi, Poupette paraissait plus longue, plus femme. Ses deux bras s'abandonnaient vers le bord du lit, les mains molles se touchant. Elle dormait la bouche close, respirant imperceptiblement, le visage sérieux.
€ Voilai pensa Bourdoiç... Maintenant, c'est réglé. Je la garde. La laisser retourner dans sa famille, auprès de cet homme, ce serait criminel. Mais quel misérable! Dire que des monstres comme cela respirent... et que le gouvernement les décore... Pauvre mignonne I Céder à ce satyre, ou bien... la Seine, les roues du tramway... d
L'image de Poupette engloutie dans un remous d'eau sombre, près d'une arche de pont; l'image de Poupette étendue sur les rails, tandis que gronde l'approche du tramway : toute cette
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épouvante traversa le cerveau du vieux garçon, que l'émotion et peut-être aussi le Champagne rendaient imaginatif .
€ Jamais I jamais je ne laisserai s'accomplir un tel malheur. Je la garde. Elle rentrera ce soir rue Montparnasse avec moi. >
Son imagination surexcitée composa par avance la scène du retour à Paris, chez lui. La concierge... Philomène... La chambre avec les meubles de l'oncle... Le lit unique... Non, il ne pouvait décidément pas, lui, Bourdois, honorablement réputé, amener une fillette de cet âge, et d'apparence si jeune, dans son domicile.
Il ressentit la terreur subite d'un grand bouleversement dans sa vie. Plus d'habitudes. Plus de régularité. Non seulement l'ordre accoutumé de ses gestes et de ses démarches, qui jusqu'à présent lui avait procuré une sorte de calme et long bonheur, mais la paix de sa conscience serait troublée pour jamais.
« Ça, il faut que j'en prenne mon parti. On me traitera de dégoûtant. Heureux si le commissaire ne s'en mêle pas : car Poupette est mineure I >
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Alors ?. .. la ramener à Paris, lui donner de l'argent, la quitter, l'oublier?
Mais, à la pensée de ne plus revoir Poupette, Bourdois eut un serrement de cœur. Il se pencha sur une des petites mains abandonnées, posa sa bouche dessus. La petite main remua à peine.
€ Eh bieni quoi? se dit Bourdois. Je ferai comme tant d'autres. J'installerai cette jeune fille dans une chambre du voisinage, dans un appartement, avec une bonne pour la servir.
J'irai la voir quand il me plaira. J'aurai une liaison, comme beaucoup d'hommes de mon âge. Toutes mes habitudes, je les conserverai. D'ailleurs, je préfère qu'elle continue à travailler.... un travail facile, qui ne la fatigue pas... Un travail chez elle... >
Il se complut quelque temps à ce rêve. Il se sentait merveilleusement à l'aise pour imaginer ce que seraient l'appartement, les dîners, les promenades et les voyages avec Poupette. Cette liaison hors de chez lui, qui respecterait la correction de son intérieur, le séduisait. Mais, tout en imaginant, il sentait bien qu'il se mentait à lui-même, qu'il négligeait un point important, essentiel, une décision non prise encore et d'où
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dépendait le reste. Tout à coup, le problème de cette décision s'imposa à sa pensée, chassa le superflu :
« Alors... j'en fais ma maîtresse?... i
Et il ne sut que se répondre. Aussi irrésolu qu'avant l'incident du corsage, son doute s'aggravait maintenant de ce qu'il ne pénétrait plus les intentions de Poupette. Ne lui avait-il pas dit (si imprudemment!) qu'il était trop vieux pour elle et qu'une pareille union serait répugnante? N'avait-il pas refréné pour toujours le consentement qu'elle apportait, tellement bénévole, tellement naïf dans son impudeur? Il se la rappela arrangeant son chapeau devant la glace, puis serrée contre lui tandis qu'il lui baisait les cheveux, puis quand il la déchaussait, puis quand il la tenait dans ses bras avant de la déposer sur le Ut... et il eut l'intuition irraisonnée, mais très nette, que Poupette n'avait plus été tout à fait la même qu'avant l'explosion de ses larmes, à la fois plus confiante et plus pudique, moins maîtresse, plus amie, comment dire? plus jeune nièce auprès d'un vieil oncle.
Il se gourmanda :
« Aussi, pourquoi ai-je été lui dire de pareilles
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inepties? Tout cela parce qu'elle ouvrait sa blouse! Eh bien, mais... elle était venue pour çal... Maintenant, ce sera toute une histoire pour la remettre au point 1 1
Devant Poupette immobile, et qui ne le voyait pas, il se sentait plus brave, plus déterminé.
(( Je ne lui fais aucun tort, au contraire... Gicrac avait raison 1 Recueillir des êtres comme Zon ou Poupette, c'est, en somme, leur rendre service, leur épargner des déchéances bien plus lourdes. Ce n'est prendre, à vrai dire, aucune responsabilité... >
Ainsi se parlait-il à lui-même, pour étouffer la voix qui murmurait en lui, du fond même de son cœur : <r C'est une jeune fille honnête, et tu vas la détourner... 1
— Mais, puisque, si ce n'est pas moi, ce sera un autre, demain !
Il dit cela tout haut, à voix demi-articulée, mais avec une certaine force : les paupières de l'enfant endormie clignèrent sans s'ouvrir.
Alors Bourdois, irrité des protestations obstinées de sa conscience, pour la faire taire se mit à regarder la dormeuse comme il ne l'avait pas
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encore regardée : en lâchant les rênes au désir, en Texcitanc même. Il se leva, se penclia sur elle. Ah! cet arôme d'une fleur qui vit, qui respire, qui se meut!... L'odeur des cheveux, du visage et du cou humides d'un peu de sueur!
Ces lèvres... Elles ne s'étaient jamais ouvertes pour de vrais baisers... Si... le garçon d'honneur... Maurice, l'élève de l'Ecole centrale, aujourd'hui ingénieur. Celui-là, elle l'avait aimé... C'est à cause de lui qu'elle avait voulu revenir à Villebon aujourd'hui. Bourdois détesta l'importun qui avait imposé à la jeune fille un indéracinable souvenir. € Bien sûr, elle l'a revu depuis... 1 Selon les lois mystérieuses qui régissent nos appétits, nos sens, cette haine d'un inconnu agita, par contre-coup, son désir présent. Il sentit en lui la force de violence indispensable pour vaincre la résistance qu'oppose l'instinct de toute femme, même consentante. II se courba sur cette petite endormie, heureux de sentir balayés soudain, comme des pailles sur une aire par un fort coup de vent, tout son passé d'honnête bourgeois, tous ses scrupules de conscience, toute sa pitié, toute sa bonté timide, tout son respect inné de la femme : tout
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ravagé, pillé, par le brusque cyclone du désir.
Il se courba, sans oser encore la toucher. L'enfant perçut cette approche dans son sommeil.
Elle se dégagea de l'oreiller, se mit sur le dos, cherchant l'espace Ubre, l'air. Bourdois recula un peu, regardant avec une étrange volupté le jeune corps s'agiter comme dans un cauchemar... Les bras, les épaules remuèrent, et, soudain, tout le buste eut un sursaut comme pour échapper à une étreinte... Dans ce geste brusque, le bouton du col sauta; la blouse, de nouveau, s'ouvrit; de ses mains agitées de dormeuse, Poupette l'ouvrit davantage, comme si elle étouffait, comme si elle voulait à tout prix respirer... Puis elle se calma, et demeura tranquille, étendue sur le dos, sa blouse ouverte.
Cette fois, Bourdois s'attarda à la contempler, tourmenté d'une sorte de remords délicieux, comme un criminel qui jouit de son crime... Oh! c'était à peine plus qu'un décôUetage de bal, moins qu'un décolletage de théâtre, mais c'était l'intimité de la jeune fille dévoilée... la dentelle modeste de sa chemise... le cachecorset avec son nœud de ruban rose... Une épaule franchement nue avec l'aisselle brune, et