‹ La fausse bourgeoiseChapitre 3 sur 10 · ZI · texte numérisé non relu

ZI

IÇO POUPETTI

la naissance de la gorge si ferme, si jaillissante, si c femme :^ !

— Poupette! murmura le vieux garçon.

Et, soudain, ses yeux rencontrèrent les yeux grands ouverts de Poupette... Elle regardait, encore tout embrumée de sommeil, né comprenant évidemment pas ce qu'elle voyait, où elle était. Puis, le sentiment des choses lui revint, elle reconnut Bourdois, elle se vit elle-même... D'un geste de pudeur effarée qui s'accompagna d'une vive rougeur aux joues, elle ramena sa blouse sur sa gorge et y garda posées ses deux mains.

Bourdois eut la sensation que quelque chose finissait, qu'un arrêt de la destinée se signait, qu'une porte de la vie, un instant entre-bâillée, se verrouillait pour lui. Un moment assez long, il resta silencieux devant la jeune fille, qui ellemême semblait ne plus oser parler. Enfin, elle

dit :

— J'ai dormi?

— Oui, fît-il.

— Longtemps?

— Trois bons quarts d'heure.

— Oh! je suis honteuse...

POUPETTE 191

— Mais non... mais non... c'était très bien.

Vous sentez-vous mieux, à présent?

— Je suis encore un peu ensommeillée.

Elle se redressa sur son séant, puis ramena ses jambes en avant du lit, et se trouva assise sur le bord.

Il fut content de voir qu'elle lui souriait, c Elle ne paraît pas fâchée contre 'moi. Et pourtant... vouloir profiter de ce qu'elle dormait, sous ma garde... Non! c'aurait été par trop ignoble. Heureusement qu'elle s'est réveillée à temps! Elle ne m'aurait jamais pardonné... »

— On va se promener un peu? proposa Poupette, glissant du lit par terre, puis s'asseyant sur le fauteuil pour se rechausser.

— Mais oui, bien sûr!

Il voulut encore l'aider, mais elle le repoussa gentiment :

— Laissez donci Je n'ai pas de femme de chambre, à la maison, vous savez?

Il n'insista pas. c Tout à l'heure, pensait-il, elle m'a permis... Il y a quelque chose de changé. »

Il fut un peu sombre, jusqu'au moment où — la note ayant été réglée — tous deux quittèrent l'Ermitage et s'enfoncèrent de nouveau dans les

IÇÎ POUPETTE

bois, vers Bellevue. Il était environ quatre heures et demie. Le soleil chauffait; mais il taisait bon sous ces futaies, si constamment fraîches que le tronc des arbres demeure éternellement fardé de vert. Quand le sentier se rétrécit, Poupette prit le bras de son ami. Et, de la sentir ainsi plus proche, plus familière, il en eut le cœur inondé de joie. Elle semblait définitivement apprivoisée, et, comme l'avait annoncé Thérèse, elle bavardait sans relâche. Bourdois l'écoutait. Il pensait, ravi : c Elle ne s'e4nuie pas le moins du monde avec moi. i> A un moment où elle se taisait, il lui demanda :

— Votre ami de l'École centrale... ce jeune homme... qui était à la noce avec vous... vous ne l'avez pas revu, depuis?

— Mais sil fît-elle.

Elle rougit.

— Pourquoi me demandez-vous ça?

— Pour savoir. Je n'y vois pas de mal, d'ailleurs.

— Oh! reprit-elle... je sais bien que ça vous est égal... et à vous je peux le dire. Nous nous sommes revus juste six fois depuis la noce, jus* qu'au moment où il a été nommé en province...

POUPETTl 193

à Chaumont... un pays très triste, très froid. Il m'écrit de temps en temps... je lui réponds... Il m'oubliera bien vite. C'est naturel.

c Elle a été sa maîtresse, évidemment, 1 se dit Bourdois.

Mais, comme si elle eût deviné cette pensée, la petite ajouta aussitôt :

— Si j'avais voulu... il m'aurait bien emmenée avec lui, là-bas. Je n'ai pas voulu.

— Pourquoi? fit Bourdois, le cœur piqué d'une fine blessure.

Elle répondit, croquant une feuille arrachée à une basse branche, et le regard songeur :

— Parce quel... Est-ce qu'on sait? Je l'avais connu trop jeune... trop naïve... C'est bête, les gosses, ajouta-t-elle en pouffant. Au retour de cette noce où on s'était rencontré, Maurice et moi, je me suis couchée en me disant : c Jamais je n'aurai un autre mari... > Ça me paraissait tout naturel qu'il m'épouse un jour. Pensez, j'avais quinze ansl... Eh bien, croiriez-vous que de m'être dit cette bêtise à quinze ans, ça m'a toujours empêchée de lui céder? C'était plus fort que moi. Dès qu'il essayait de ne pas être sage, je devenais méchante avec lui.

194 POUPBTTE

Bourdois écoutait avec tristesse. Poupette conclut philosophiquement :

— Voyez-vous, monsieur, les femmes... c'est tellement incompréhensible, que ça ne se comprend pas soi-même.

Il eut le courage de demander :

— Mais, enfin, pourquoi ne vous épouserait-il pas?

— Ohl dit Poupette... une ouvrière, comme moi... qui n'a pas un sou... et lui qui est un monsieur... qui gagnera peut-être un jour six mille francs, dix mille francs... Non... pas possible. Il lui faut une jeune fille avec une dot.

Le chemin qu'ils avaient pris conduisait à Bellevue. Bourdois proposa de gagner la terrasse de Meudon, puis de descendre ensuite prendre, à Meudon même, un train qui les ramènerait à Paris. Lorsqu'ils atteignirent la terrasse, il était environ six heures du soir. Un très petit nombre de modestes habitués, mêlés à quelques touristes étrangers, contemplaient en même temps qu'eux le paysage : tout un secteur du panorama de Paris encadré comme un décor de trumeau dans l'échancrure des prochaines futaies. Un long

POUPITTE I9f

moment, ils demeurèrent pensifs devant ce grand horizon. Une tristesse sans trop d'amertume, une«tristesse résignée s'appesantissait sur Bourdois. Il enveloppa du regard sa petite compagne d'un jour : il tressaillit de tendresse pour ces cheveux bruns frisés, cette silhouette de femme enfant, ce visage délicieux, qui lui souriait. Renoncer à tout cela... non... décidément, ce n'était plus possible. Il aimait d'elle jusqu'à l'étrange chagrin qu'elle lui causait à présent, jusqu'à cette sensation de vie manquée, de « trop tard » , qu'elle lui infligeait sans le vouloir, sans le savoir, qui le torturait, mais qui l'ennoblissait, Taflinait en même temps à ses propres yeux.

Poupette se redressa :

— Maintenant, dit-elle, il va falloir rentrer.

— Rentrer où?

— Mais, chez moi... chez maman.

— Ohl fît l'ancien contrôleur... Après ce que vous m'avez dit?...

Elle secoua la tête.

— Bah!... on dit ça... des moments, quand c'est trop pénible. Mais ça a bien duré jusqu'à présent; ça durera bien encore un bout de temps.

içé POUPETTE

Les rares promeneurs désertaient un à un l'immense terrasse. La banquette de pierre s'allongeait, vide, le long du verdoyant précipice. Tout au bout, une femme, mince et triste, rêvait, accoudée.

Bourdois ramassa son énergie.

— Voyons, Poupettc, fit-il. Nous nous connaissons, maintenant. Vous avez confiance en moi?

— Confiance ? répéta-t-clle d'un ton d'incompréhension.

— Je veux dire que vous savez qu^on peut se fier à moi?

— Pour sûr!

— Eh bien!... pourquoi ne voulez-vous pas que je vous garde auprès de moi?

Elle devint très sérieuse.

— Vous me garderiez?... même avec l'idée que vous avez que... toujours... on sera seulement des amis ?

Elle rougit un peu en prononçant les derniers mots. Bourdois chercha comment dire : n Mais je n'ai pas cette idée-là... et peut-être qu'un jour... au contraire... p Elle lui offrait des yeux si confiants qu'il n'osa pas. Comme tous les

POUPETTE 197

timides, il exprima au delà de ce qu'elle avait dit, il prononça des mots qui lui arrachaient, à mesure qu'il les disait, comme de fins lambeaux du cœur.

— Mais, oui... Poupette... Je ne demande qu'à être pour vous un ami, un papa...

Il fut récompensé par le plus déUcieux regard de pudeur et de reconnaissance que des prunelles de jeune fille aient jamais levé sur un visage d'homme.

— Est-ce dit? insista-t-il. Je vous garde?

— Pas ce soir... reprit-elle. Vous comprenez... je n'ai rien emporté de chez moi... Mais demain, après-demain... quand vous voudrez... je me ferai faire une scène par maman et jeter à la porte.

Sans prononcer un mot de plus, ils descendirent côte à côte la route sinueuse et déclive qui, de la terrasse, mène à la gare dm Pont-de- Saint-Cloud. Tous deux songeaient. Tous deux sentaient un accord profond, définitif, s'établir entre eux : mais la gêne du malentendu préalable subsistait encore. Lui, comme elle, n'étaient pas capables d'exprimer avec des mots que c'était fini, qu'il ne serait plus question entre

IçS POUPBTTB

eux de ce que Poupecte appelait des c bêtises ]», mais que tout de même on s'aimerait dans le profond sens humain du mot, qu'on aurait besoin l'un de l'autre, besoin de la présence et de l'affection l'un de l'autre. Comme pour sceller ce tacite accord, la main de Poupette, gantée de fil, se glissa dans la grosse patte nue de Bourdois. Il la referma sur cette douce petite chose vivante, et, quoiqu'il se sentît toujours le cœur lourd, il fut désormais résigné, presque heureux. Ils se tinrent ainsi par la main jusqu'à la gare. Là, par une sorte de pudeur inquiète, Bourdois desserra son étreinte devant les voyageurs groupés dans la salle d'attente.

Dans sept minutes, un train omnibus, venant de la gare Saint-Lazare, partait pour la gare des Invalides. L'ancien contrôleur prit deux billets de première classe, dans l'espoir de s'isoler plus aisément. En effet, le train stoppa, presque désert : tout un wagon de première classe était vide.

Quand il s'ébranla de nouveau, emportant Poupette et Bourdois, la petite s'écria :

— Vous ne croiriez pas? Jamais je n'étais montée en première. Si je raconte à l'atelier, de-

POUPBTTB 199

main, que j'ai voyagé en première, on dira que j'invente....

Elle inspecta curieusement le banal décor du compartiment, arrangea ses cheveux et son chapeau devant le miroir, regarda le paysage par la portière de droite, puis par la portière de gauche. Finalement elle se retourna vers son compagnon, qui l'observait, méditatif.

— On s'est bien amusé, dit-elle...

Et, s'étirant :

— C'est tout de même plus fatigant qu'une journée d'atelier...

Elle s'assit à côté de Bourdois, lui reprit la main. Il comprit qu'elle voulait l'embrasser, et qu'elle n'osait pas. Il lui tendit sa joue, et elle y mit un gros baiser d'enfant reconnaissante. Puis elle nicha sa tête contre l'épaule de son ami :

— J'ai encore sommeil, dit-elle.

Les plumes dures, les c couteaux > de son chapeau piquaient les oreilles et les yeux de Bourdois. Elle s'en aperçut, rit de bon cœur :

— Est-il gentil 1 fit-elle... Il ne se plaignait pas!

Elle défit prestement son chapeau qu'elle jeta sur la banquette; de nouveau, elle blottit sa tête.

200 POUPETTE

Bourdois, pour qu'elle fut plus commodément, lui passa son bras droit autour de la taille. Il fut tout surpris de se sentir si calme, et seulement comme accablé de tendresse.

— Êtes- vous bien ainsi, Poupette? murmurat-il.

Mais elle ne répondit pas : elle dormait déjà, abîmée, d'un élan, dans le profond et calme sommeil de l'enfance.

Le train glissait, presque sans haleter, s'arrêtant souvent, remontant vers Paris à travers la verte plaine aux horizons boisés. Le rougé du soleil déclinant luttait contre la brume du fleuve et les fumées de l'industrieuse banlieue. Bourdois, se défendant le moindre mouvement, de peur d'éveiller Poupette, percevait contre sa poitrine le doux rythme de cette autre respiration humaine; les boucles frisées frôlaient son menton et le bas de sa joue. Sous les doigts de sa main droite, il sentait la ceinture de cuir qui serrait la taille ronde. Un étrange bonheur le pénétrait, où se mêlaient le contentement de n'avoir pas cédé à une laide tentation, et le rassurant égoïsme de ne pas compliquer sa

POUPETTE . SOI

vie, de ne pas risquer une périlleuse aventure.

€ C'est parfait comme cela... J'étais seul; la vieillesse approchait... Prendre, à mon âge, une maîtresse aussi jeune, c'était imbécile et répugnant. Tandis qu'une sorte de fille adoprive... Pourquoi pas? Elle est si affectueuse. Elle m'aimera bien... »

Soudain il pensa :

c Et Gitrac?... »

Que dirait Gitrac quand il apprendrait?... Se moquerait-il assez rudement de son ancien condisciple I Non... Jamais Bourdois ne pourrait supporter la vue et les questions de Gitrac.

€ Je ne le reverrai pas, voilà tout... Je n'ai aucun besoin de Gitrac. Quant à Poupette, elle changera d'atelier... Ou, plutôt, elle n'ira plus à l'atelier... »

Alors, quelle serait sa vie?

c Eh bien, mais... Je lui ferai donner un peu d'instruction. Elle est intelligente; avec quelques leçons, elle défiera toutes les petites bécasses bourgeoises qui vont au lycée ou au couvent... Certes I je ne la laisserai pas dans un atelier, dans une de ces sentines vicieuses... Pauvre chérie! C'est déjà miraculeux qu'elle soit restée

202 POUPETTE

honnête jusqu'à présent. Je ne veux pas qu'elle coure plus longtemps un danger pareil... »

Dans un élan d'émotion quasi paternelle, il baisa les cheveux frisés de Poupette et serra son étreinte, comme pour la défendre...

Son cœur assaini s'échauffait maintenant du désir de faire du bien à la petite, du bien désintéressé, rien que pour le plaisir de la savoir heureuse.

€ Elle se mariera un jour... C'est une honnête nature. Je me charge de la marier... au nez de cet imbécile d'ingénieur de Chaumont, qui la trouve trop humble et trop pauvre pour l'épouser... :»

Et si elle ne voulait pas se marier avec un autre? Si elle voulait toujours son imbédle d'ingénieur?

€ Dire que je serais peut-être encore assez bête pour dire oui I ^ pensa Bourdois.

Il se gourmandait. Mais, le buste de Poupette contre sa poitrine, et le parfum de ses cheveux dans les narines, il cédait à une conviction instinctive, plus tbrte que tout, et cette conviction lui suggérait que ce ne serait pas si bête, d^être bon, que cette enfant-là ne le trahirait pas, qu'il

POUPETTE 203

serait doux de n'être plus seul au monde, que cela valait bien une aventure sensuelle. D'ailleurs, le sort en était jeté. Il ne pourrait plus se passer de cette douce et confiante présence.

Ce qui était advenu n'était pas ce qu'il avait cherché : mais il n'aurait pas voulu que ce ne fût point.

Le train avait passé Javel roulait vers le Champ de Mars. Bourdois souleva doucement le buste de sa petite compagne, et, la réveillant d'un bon baiser paternel, lui dit :

— Allons, Poupettel... C'est Paris,

La Peur de TEnfer

Page 1