SCÈNE YI
BRICE , FAULIÏS.
BRICE
Jo(nie homme, je retire ma parole. Je ne puis plus vov» accorder une place a mon bord.
Est-il possible, monsieur ?
BUICE.
Je viens d'acquérir la certitude que , non seulemetit votre mère ignore votre départ, mais qu'elle s'y opposerait de toutes ses forces, si elle en avait le moindre soupçon. M. Paulin, n'espérez pas que je devienne le complice de votie étourderie, de votre ingratitude, peut'-être.
PAULIN
Daignez m*écouter, M. le capitaine !...
BRICE
Ne comptez plus sur moi. M. Dubreuil vous aimc comme son propre fils ; rien ne peut vous décider a le quitter.
PAULIN
Ah 1 sans un motif bien puissant!...
BRICE
Je veux le connaître ; s'il est raisonnable , je pourrai céder a vos désirs ; mais morbleu si, comme je le suppose, c'est quelque enfantillage, soyez bien sûr que je ne vous emmènerai pas?
PAULIN
Je vous en conjure, M. le capitaine!...
BRICE , se disposant à le quitter.
Tout ce que vous pourriez me dire serait inutile ; je n'aurai point à me reprocher...
PAULIN , le retenant.
Eh! bien, vous allez tout savoir... et si vous ne prenez pitié de moi, je suis letils le plus malheureux !..; BRICE, ^e rapprochant. Vous , Paulin !
PAULIN
Mon père!... hélas! depuis quatre ans, il gémil dans les fers ; il est esclave !
BRICE
Votre père !
PAULIN
11 était pilote; depuis long-temps, nous le pressions de"
quitter son étal; il y consentit enfin, mais après un deiMiIer voyage. Pouf le rendre plus avantaijeux, il convertit presque tout son avoir en une pacotille qui, disait-il, devait nous procurer à son retour une honnête aisance ; mais qui peut compter sur la fortune ? Mon père avec tout son équipage fut pris par les Barbaresques, conduit à Tetuan, et vendu à l'intendant des jardins du roi ; on porte sa rançon à deus mille écus.
BUICE.
Deux mille écus !
PAULIN
Notre travail, nos soins, nos (efforts, 1« plus stricte économie ne nous ont pas permis d'assembler encore la moitié de cette somme. ^ ingt fois, il faut bien vous l'avouer y vingt fois j'ai eu le projet que j'espère exécuter aujourd'hui; j'ai voulu in'erabarquer pour aller délivrer mon père !
BRICE
Qu'entends-je !
Ma pauvre mère me retenait... Enfin, j'avais moi-même renoncé k ce dessein; mais voulantdu moins hâter l'instatit où nous serions possesseurs de la somme nécessaire à la délivrance de mon père, j'imaginai d'employer utilement les jours où je n'étais pas occupé chez M. Dubreuil. Alors je n'avais pas sa confiance comme aujourd'hui, je gagnais peu... Mon cousin Philippe m'appritjàdiriger une nacelle et cbaque jour de fête, prenant l'habit d'un matelot, j'offrais, mes services à ceux qui désiraient se promener dans la rade.
BRICE
C'est bien j cela, morbleu!
PAULIN
Un dimanche... il y a six mois environ , personne ne s'était présenté, la nuit tombait; j'allais me retirer, loi-squ'un inconnu, enveloppa? dans un manteau, entre dans ma nacelle, et m'ordonne de pousser au large. J'avais le cœur gros; il le remarque, m'interroge; je ne sais quel charme me séduit , mais il gagne ma confiance , et je lui raconte tous mes malheurs. 11 paraît m'écouter avec intérêt... Et taoi, il me semble entendre encore sa voix: persuasive et
toncKantcî Enfin je le ramène à terre. Dès que j'eus attaclié mon bateau, je m'aperçus qui m'avait laissé une bourse pleine d'or ; je courus après lui ; je voulais du moins connaître les traits de ce digue bienfaiteur; mais il était déjà loin, et s'était dérobé à ma reconnaissance.
uracE.
Le brave homme !
PALLIK.
Possesseur d^une somme assez considérable, je résolus de cacher mon aventure à ma mère... c^est le premier secret que j'ai eu pour elle? Je vis dans le bienfait de «et inconnu le moyen de payer mon passage et d'aller prendre les fers de mon père 1 Je suis jeune , actifs l'échange doit se faire sans difficulté; et nos épargnes assurent à ma pauvre mère des ressources certaines jusqu'à l'arrivée de son époux. C'est dans ce projet irrévocablement arrêté, que j';ii attendu avec impatience le départ ô'xin vaisseau j)Our le Levant. Vous êtes \enu en rade, ^L le capitaine, ^ous allez mettre h la voile ; je me suis adressé à vous , vous êtes maintenant maître de mon secret... Au nojn de la pilié , ne me refusez pas ! il y va de la liberté, de la vie de m.on père.
BKICË.
Te refuser !... Par l'ancre de miséricorde ! je me sens tout ému... Viens, bon jeune homme, viens, que je t 'embrasse. .. Haispom'quoi n'avoirpas dit à M. Dubreuil?. ..
PAULIN
Je connais mieux que personne la situation de ]\I. Dubreuil; obligé défaire les plus grands sacrifices pour remplir ses engageniens, il ne peut disposer de la somme la plus légère. 11 m'aime , il est généreux. Xe serait-ce pas augmenter ses peines que de lui confier mes malheurs ?
BJIICE.
J'approuve ta délicatesse ; tu peux compter sur moi ; non seulement je te prends sur mon bord, mais je veux encore... Dans vingt-quatre heures nous partirons.
PAULIN
La reconnaissance de toute ma vie ne pourra payer un lel bienfait.
BRICE
Parle-moi d'amitié , c'est tout ce que je te demande. Laisse ton argent à ta mère, je ne veux rien pour ion passage; jetecondiiirai dans les J)ras de ton père. ( a pari) Et cpie je ne m'appelle pas Brice de mon nom, si je ne l.-s ramène tous deux.