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La fayence

'il est une manie qui soit propre à notre époque^ c'est assurément celle de la faïence :

Champfleury^ qui s'y connaît, a dépeint avec un rare talent d'observateur, dans son célèbre Violon de faïence, les émotions d'une catégorie bien tranchée d'amateurs, de ceux-là qui sont, dit-il ailleurs, tombés dans la faïence^

comme on dit : tomber dans un trou, et dont il compare la passion à une tache d'huile ^ui va chaque jour gagnant du terrain.

Il n'est guère aujourd'hui d'appartements, ni d'ateliers d'artistes, où l'on ne trouve quelques faïences accrochées au mur, ou placées sur un meuble; et comme les anciennes sont loin de suffire, de nombreux fours se sont construits, et une industrie presque morte s'est relevée en France avec un éclat nouveau. Paris, notamment, compte aujourd'hui plusieurs habiles céramistes, parmi lesquels il faut citer au premier rang MM. Deck, dont les belles faïences, revêtues des plus brillants émaux de l'Orient, réunissent toutes les qualités décoratives que recherchent les vrais amateurs.

Cette manie de la céramique est bien

innocente, du reste : aussi ne faut-il pas se montrer trop sévère pour ceux qui en sont atteints. Grâce à leur passion, bien des pièces intéressantes n'ont-elles pas été et ne seront-elles pas encore sauvées de la destruction?

C'est pour ceux qui sont atteints de cette folie douce que je publie ce petit poëme sur la faïence. Un gentilhomme nivernais, Pierre de Frasnay, plein d'en thousiasme pour la faïence de son pays, fit insérer cette fantaisie dans le Mercure de France , et on peut croire que son poëme eut quelque succès, car il ne tarda pas à obtenir Thonneur d'une traduction en vers latins ; vers quelque peu ampoulés, il faut en convenir, comme ceux du poète de Nevers \ et qui sont de

I. Pierre de Frasnay, seigneur de Neuvy, président au bureau des finances de la généralité de Nevers, né à Nevers en 1676, était fils de Pierre, seigneur de Fras-

la même force que ceux des poèmes didactiques à la mode à cette époque.

Pourquoi; du reste^ la faïence n'auraitelle pas eu ses poètes? Les bucaros^ ces vases de terre couleur de brique, d'un aspect peu agréable, fabriqués en Estrémadure, en Portugal et dans quelques parties de l'Amérique du Sud, les bucaros n'occupent-ils pas leur place dans la Dorotea de Lope de Vega et dans la Fortuna con seso de Quevedo? ^ Un littérateur français du XVIP siècle, F. S. Régnier Desmarais, les a célébrés, et Lorenzo Bellini, professeur à l'Université de Pise , les a chantés dans sa Bucche-

nay, et d'Augustine Ferrand, (M. Louis de Sainte- Marie, Recherches historiques sur Nevers,) M. Du Broc de Segange a donné La Fayence dans son bel ouvrage sur la céramique nivernaise.

I. V. dans mon Voyage en Espagne y illustré par G. V>oïé{Tour du Monde, ^63^ liv.), un chapitre sur les bucaros*

reide^ poëme rempli, dit-on, de pensées sublimes^. Un érudit italien^ Magalottî, a aussi écrit sur les bucaros des lettres qu'on dit fort spirituelles ^

Mais revenons à la faïence. Avant de figurer dans les cabinets, elle servait principalement aux usages domestiques, et occupait sa place sur les dressoirs, à côté de la vaisselle d'étain. D'après un passage bien connu du Journal de Pierre de TEstoile, où il est question d'une collation offerte en i58o à Henri III par le cardinal de Birague , on peut croire que la faïence jouait déjà un certain rôle dans les festins : « Y eust deux longues tables couvertes d'onze à douze cents pièces de vaisselle de faënze La plupart de

1. La Bucchereide, poema di Lor. Bellini, Firenze, 1729, in-8.

2. Vai'ie opérette, Milano, 1825, gr. in-i6. — Ce recueil comprend huit lettres inédites su le terre odorose d'Europa e d' America, dette volgarmente Bucheri,

laquelle vaisselle fust rompue et mise en pièces par les pages et laquais de la cour^ comme ils sont d'insolente nature, qui fust une grande perte^, car toute la vaisselle estoit excellemment belle. »

Félibien raconte aussi, dans son Histoire de la ville deParis^ qu'on cassa un nombre considérable d'assiettes de faïence qui avaient figuré dans une collation offerte par les échevins de Paris à Louis XIII, ce à quoi le Roy aurait pris un singulier plaisir.

Les amateurs d'aujourd'hui conservent avec soin sur les dressoirs de leur salle à manger les pièces échappées à ces désastres, notamment ces grands plats qui atteignent jusqu'à soixante-cinq centimètres et qui font penser à ceux dont il est question dans les Mémoires du duc de Luynes, plats énormes bien dignes de figurer dans les noces de Gamache,

et dont un seul pouvait contenir jusqu'à dix-huit ou vingt perdrix, et même une quinzaine de poulets.

C'est à la suite des prodigieuses quantités d'argenterie fondues vers la fin du règne de Louis XIV que les fabriques de faïence commencèrent à prendre en France leur plus grand développement commercial; les Mémoires de Saint- Simon ne laissent aucun doute à cet égard. Ce mouvement avait déjà dû commencer « lors qu'en la guerre de 1688 tant de précieux meubles d'argent massif; qui faisoient l'ornement de la galerie et des grands et petits appartements de Versailles et l'étonnement des étrangers, furent envoyés à la Monnoie, jusqu'au trône d'argent. » .

En même temps qu'il fait observer « le peu qui en revint )>, Saint-Simon déplore « la perte inestimable de ces ad-

mirables façons plus chères que la matière*^ « et celle de toutes ces admirables moulures, gravures, ciselures, de ces reliefs et de tant de divers ornements achevés. »

C'est en 1709 qu'eurent lieu les fontes les plus considérables : ce Ce bruit de la vaisselle, dit encore le célèbre historien^ fit un grand tintamarre à la cour. Chacun n'osoit ne pas offrir la sienne ; chacun y avoit grand regret. Les uns la gardoient pour une dernière ressource dont il les fâchoit fort de se priver, d'autres craignoient la malpropreté de Tétain et de la terre... Plusieurs n'en furent point fâ-

I. M"™^ de Sévigné parle des beaux meubles d'argent envoyés à la Monnaie par le Dauphin, Monsieur et la duchesse de Lude et autres grands personnages : « Les appartements du roi, dit-elle, ont jeté six millions dans le commerce. » D'après une note insérée dans les Œuvres de Louis XIV, cette somme ne se serait élevée qu'à deux millions cinq cent mille livres environ.

chés, pour vendre leur vaisselle sans honte et s'en aider dans Textrême rareté de Targent... Quand je me vis presque seul de ma sorte mangeant dans de Targent^ j'en envoyai pour un millier de pistôles à la Monnoie, et jefis serrer le reste.

« Tout ce qu'il y eut de grand ou de considérable se mit en huit jours en faïence, en épuisèrent les boutiques et mirent le feu à cette marchandise, tandis que tout le médiocre continua à se servir de son argenterie.

« Le roi agita de se mettre à la faïence; il envoya sa vaisselle d'or à la Monnoie, et M. le duc d'Orléans le peu qu'il en avoit. Le roi et la famille royale se servirent de vaisselle de vermeil et d'argent; les princes et les princesses du sang, de faïence,,. »

Les grands faisaient leur cour au roi en envoyant leur argenterie à la fonte :

on appelait cela faire le bon citoyen.

Le duc d'Antiii;, ce parfait courtisan^ avait une grande quantité de vaisselle d'argent du plus beau travail : « Il courut à Paris choisir force porcelaine admirable^ qu'il eut à grand marché^ et enlever deux boutiques de faïence qu'il fit pompeusement porter à Versailles \y) Ces fontes se renouvelèrent plus tard^ lorsque Louis XV, en i g, sacrifia près de six mille marcs de sa propre argenterie : la cour et les ministres s'empressèrent de suivre l'exemple du roi, et le duc d'Orléans envoya la sienne dans un chariot.

La bourgeoisie dut aussi, quoique non sans hésitation , se résigner au même sacrifice. Pendant plus de six mois on fondit de l'argenterie sans interruption. Bar-

I . Les Archives de l'Empire possèdent des inventaires d'objets d'argenterie fondus en 1689, 1690 et 1709.

hier donne à ce sujets dans son Journal^ des détails aussi curieux et aussi précis que ceux des Mémoires de Saint-Simon :

<( 11 n'est guère possible^ dit-il^ de se servir de la vaisselle d'argent^ surtout en assiettes^ quand les princes^ les plus gros seigneurs et les gens en dignité seront réduits à manger sur de la vaisselle de faïence.

(( Cette aventure va ruiner tout le corps des orfèvres et ôter le pain à tous les ouvriers et artistes qui en dépendent, et en même temps va enrichir toutes les manufactures de faïence et de porcelaine,

(( Il y a depuis dix ou douze jours un grand concours de carrosses à un grand magasin de faïences, plus ou moins recherchées, sur le quai de la porte Saint- Bernard, au-dessus des Miramionnes.

J'y allai le 3o octobre (1759) acheter

des plats et assiettes, et jattes, comme les autres. Le ministre de Paris y étoit avec M. Bertin de Jumillac, frère de M. le lieutenant général de police; et tous les jours, à toute heure ^ c'est la même chose \ »

Chacun connaît les trois principaux centres qui, au siècle dernier, répandaient leurs produits dans la France entière : Rouen, Nevers et Moustiers. Il n'est pas un amateur qui n'ait vu quelques pièces de ces beaux services aux armes des ducs de Montmorency et de Saint- Simon, du prince de Monaco, de la

I. Citons, en outre, un passage de Tallemant des Réâux {Historiette de Varchevesque de Rheims)^ qui fera voir comment, à un autre point de vue, la faïence pouvait prendre la place de l'argenterie : « Trois jours avant sa mort, comme il vit qu'on luy apportoit un bouillon dans une escuelle de fayence, il demanda un plat. On luy apporta un plat de fayence. « Quoy! » dit-il , « tousjours fayence 1 » Il se douta bien que sa sœur avoit pris sa vaisselle d'argent. « Apportez-moi », dit-il, «un bassin, » On luy en apporte un de fayence....»

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marquise de Pompadour^, etc. Ces pièces riches et soignées n étaient il faut l'avouer, que des exceptions; le reste n'était guère que du commun, de la marchandise courante. L'usage du poncis était général dans les fabriques, qui manquaient trop souvent d'artistes dignes de ce nom. On prenait les gravures en vogue, on piquait, à l'aide d'une aiguille, les principaux contours, et le dessin, reproduit sur les pièces avec plus ou moins d'intelligence, était colorié par des ouvriers peintres, dont le salaire ne dépassait guère celui d'un menuisier ou d'un maçon \ Parmi les fabriques françaises, on peut citer celles de Marseille comme s'étant le plus souvent affranchies de la servitude à.\x poncis; ses peintures

I. Je possède un certain nombre de gravures et dessins ayant servi à cet usage dans différentes fabriques de faïence,

sont ordinairement dues à des artistes provençaux.

Les faïences, pour tout amateur éclairé et exempt de préjugés, doivent donc être appréciées au point de vue de Teffet décoratif^ bien plutôt que comme des objets d'art d'un ordre élevé. Les curieux du XVIIP siècle étaient à cet égard beaucoup plus sévères qu'un bon nombre d'amateurs d'aujourd'hui. Ce n'était que trèsrarement^ et par exception^ qu'ils admettaient les faïences dans leurs cabinets et dans leurs galeries. Quand par hasard elles y avaient accès^ c'était ordinairement comme accessoire meublant plutôt que comme objet de curiosité.

Dans une page du Catalogue Cro{at^ Mariette a très-bien résumé le jugement des curieux de son temps : « La ville d'Urbin^ dit-il^ ayant donné naissance à Raphaël;, et la fabrique de fayence qui y

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étoit établie ayant été longtemps gouvernée par un des parents de ce grand peintre^, il n'en a pas fallu davantage pour faire dire avec assurance qu'il y avoit travaillé dans sa jeunesse; et^ sur cette supposition^ les ouvrages ont acquis une assez grande considération. Ils la méritent à quelques égards. Les émaux qui les embellissent ont de Téclat^, Tapprêt n'en est pas mauvais; mais c'est faire trop de tort à Raphaël que de mettre sur son compte des peintures qui pèchent autant que celles-ci par le dessin. Aussi est-il vrai que^, si elles représentent quelquefois des sujets dont on ne peut lui contester l'invention^ il est facile de s'apercevoir qu'elles sont exécutées non par lui;, mais seulement d'après quelques-unes de ses estampes. Il ne faut donc pas donner à ces faïences plus qu'il ne leur appartient^ mais cela n'em-

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pêche pas qu'elles n'aient été et qu'elles ne doivent être encore estimées. Elles ont été dans leur temps ce que sont aujourd'hui nos belles porcelaines. Les buffets des rois et des plus grands seigneurs en étoient chargés; et encore de nos jours, elles peuvent obtenir une place dans les meilleurs cabinets. »

Avant Mariette, Misson avait déjà protesté contre l'opinion qui attribuait à Raphaël les faïences peintes d'après ses contemporains : (c On nous a fort exalté, dit-il dans son Voyage d'Italie (1691), un petit plat de fayence que l'on conserve précieusement dans un quadre fort riche, comme étant peint par Raphaël. C'est la même sorte d'ouvrage que tous les vases dont je vous ai parlé, qui sont dans l'apothicairerie de Lorette. J'en ai vu encore ici quelques autres qui sont regardez avec la même

estime, ou pour mieux dire avec la même vénération.

(( Peut-être n'eussé-je osé de moimême combattre le préjugé qui enchâsse la réputation de Raphaël dans un plat de trois sols, que Raphaël ne toucha ni ne vit jamais; quoique je sçusse assez bien l'histoire de ce fameux peintre, et que j'eusse plusieurs raisons assez fortes pour détruire cette opinion. Mais, après la conversation que j'ai euë sur cela avec le célèbre Carlo Maratti, je puis vous dire avec assurance que jamais Raphaël ne mit la main à toute cette poterie... Dans ce pays-ci, dit ailleurs Fauteur du Voyage d'Italie^ dès qu'une soucoupe est barbouillée de bleu et de jaune, la voilà peinte par Raphaël! »

Dans les cabinets italiens, les produits de la céramique nationale étaient, il est

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vrai^ admis avec honneur: ce La vaisselle de faïence est fort commune en Italie, disait Naudé; ils en font parade parce qu'elle est fort nette, et en ont des vaisseaux jusque dans leurs cabinets qui ont été peints par le Titien et autres peintres fameux ^ » On croyait autrefois, comme on vient de le voir^ et bien des personnes croyaient encore il n'y a pas longtemps, que les maîtres italiens avaient peint des plats et des vases ; l'expression Raffaelle ware^ empruntée sans doute à cet ancien préjugé, est encore usitée en Angleterre. La fameuse épithète de faiseur de bocaux,— boccalaio urbinate^ — adressée à Raphaël par Malvasia, n'a sans doute pas peu contribué à répandre cette croyance. Dans les anciens catalogues de ventes, nous trouvons assez souvent la

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