I. Naudeana. Paris, i7oi,in-i
faïence italienne désignée sous le nom de Faën^a^quelqueiois sous celui d'Urbin, ou bien encore sous le nom de Majolica, ou faïance d'Italie,
La faïence italienne était connue et appréciée en Espagne dès la première moitié du XVP siècle. Don Felipe de Guevara^ gentil-hombre de, boca de Tempereur Charles-Quint, en parle dans ses Comentarios de la Pintura : a Aujourd'hui, dit-il, on rappelle en Espagne barro ou vedriado, et en Italie Faen{a ou Pisa. On enfait des vases^ des coupes et autres objets semblables ingénieusement travaillés^ avec un gentil dessin de figures et avec des couleurs variées et Ponz en mentionne quelques pièces qui se trouvaient de son temps à Madrid, chez le marquis de la^ Florida et chez
I. Comentarios de la Pintura de Don Felipe de Guevara^ con notas de Don A. Pon^, Madrid, 1788, in-i6.
Don Nicolas deVargas; « Moi-même^ ajoute-t-il, je possède un plat d'une trèsbonne exécution^ représentant V Enlèvement d'Europe^ » J'ai parlé ailleurs d'une magnifique vasque d'UrbinO;, qu'on admire aujourd'hui au musée de Madrid, et qui ornait une des salles de l'Escurial depuis le temps de Philippe II. Beaucoup d'autres pièces importantes, qu'il serait trop long de mentionner ici^ ont également été fabriquées pour l'Espagne.
Revenons aux cabinets français du siècle dernier^ et donnons un aperçu du rôle modeste qu'y jouait la faïence. A la vente d'un ancien fermier général nous voyons figurer en un seul lot : « Dix grands Cornets, Rouleaux et Urnes de fayance bleue et blanche^ j;ro/;r^ à mettre sur une
i, Palomino n'oublie pas non plus la faïence italienne dans son Museo pictorico. Madrid, lyiô, in-fol.
bibliothèque^ . )> Est-il question ici de faïence italienne, ou bien de Nevers, de Moustiers ou de Rouen? Le catalogue n'en dit rien; ce qui est certain, c'est que tout le lot fut vendu i6 liv. 4 s., — ce qui ne remet guère chaque pièce qu'à 32 sols!
Les catalogues du siècle dernier contiennent quelques renseignements curieux sur les faïences. On avait si peu l'habitude de les y faire figurer, que nous les voyons quelquefois. confondues avec les émaux, même avec ceux de Petitot et de Bordier; c'est ainsi que figure parmi les objets du cabinet de JuUienne un « vase à mettre des fleurs, de l'ancienne manufacture de Faença.fait en émail, pour un
I. Catalogue des estampes, tableaux, bronzes ^ porcelaines, etc., de M.... (Roussel), ancien fermier général. Paris, 1769, in- 12.
Médicis^ d'après Raphaël et le Rosso ^ . »
Quant aux prix^ on verra par quelques exemples que les curieux ne se souciaient guère de marcher sur les traces de la reine Christine de Suède, qui offrit , si Ton en croit une anecdote souvent reproduite, de remplacer par de la vaisselle d'argent, les faïences de la pharmacie de Notre Dame de Lorette.
Voici d'abord^ dans le cabinet Crozat, « Un grand plat rond, sur le fond duquel est peint TEnlèvement d'Hélène, dont on a une estampe gravée par Marc- Antoine, d'après Raphaël » . Ce plat, qui vaudrait bien deux ou trois mille francs aujourd'hui, est donné, avec deux assiettes, pour 80 liv., et on vend ensuite 361iv. <( Un beau vase en forme de bu-
I. Catalogue de M, de Jullienne^ par Lebrun. Paris, 1778, in-i2. — Catalogue de M"^^ Dubois- Jourdain, par Pierre Remy. Paris, 1766, in-12.
rettessur le corps duquel est peint le sujet de Clélie traversant le Tibre J » A la vente de Blondel de Gagny^ on adjuge pour la même somme « deux dauphins de Majolica^ faïance d'Italie. » On ne trouve dans les catalogues du siècle dernier aucune mention des faïences à reflets métalliques^ ni de celles de Luca délia Robbia. Ce n'est qu'au commencement de notre siècle qu'on voit paraître ces der-nières^ sous le nom de Lucas de la Rubbia.
N'oublions pas dans cette énumération les vases grecs ou italo-grecs, qu'on ne connaissait au XVIIP siècle que sous le nom de pases étrusques^, et qui étaient plus recherchés des amateurs que les faïences italiennes. Ces dernières, dont on rencontre aujourd'hui plus de modernes
i, Catalogue Cvo^atj par Mariette. Paris, 1760, in-12.
que d'anciennes^ n'avaient pas encore obtenu les honneurs de la contrefaçon.
On n'en peut pas dire autant des vases étrusques : dès le commencement du siècle dernier ils avaient tenté un habile faussaire dont nous parlerons ailleurs^ un certain Léoni^ Vénitien. Ce précurseur de nos modernes truqueurs avait un talent rare pour imiter les mosaïques et toutes sortes d'antiquités; il n'était pas le seul du reste ; un curieux du temps en nomme bien d'autres^ et ce sont^ dit-il en parlant d'eux et de certains brocanteurs^ leurs complices^ la plus vile canaille que je connaisse.
Parmi les objets qui ornaient les cabinets du siècle dernier^ on peut encore citer à côté des faïences la terre de Perse\
I. Peut-être faut-il voir ici celle dont parle Tavernier. « Une des excellentes manufactures de la Perse est cette
que les terres de France et d'Angleterre, qui se fabriquaient à Paris. La terre d'Angleterre était fort estimée au siècle dernier; on en voit plusieurs pièces dans rinventaire du château de Versailles, et le ducd'Aumont en possédait deux beaux vases, montés en bronze doré, qui atteignirent 3oo liv. à sa vente ^
Parmi les pièces qu'admettaient parfois dans leurs collections les curieux du siècle dernier, il faut encore mentionner les grès de Bottcher, « cette terre admirable qui porte, dit Gersaint, un poli d'un vif extraordinaire. )) Il en décrit, dans le catalogue du cabinet Angran de Fons-
belle vaisselle de terre qui se fait vers Kerman , et qui surpasse de beaucoup noire vaisselle de Nevers, veu qu'estant cassée , le dedans est aussi blanc que le dehors. » Elle ne porte pas la chaleur comme la porcelaine. {Les Six Voyages de J. B. Tavernier. Paris, 1679, in-i2.)
I . Le Duc (VAumont et son cabinet* Chez Aubry, 1 870, in-8 (n<^ 197 du Catalogue).
pertuis^ « une très-belle garniture composée de cinq grands vases d'une forme agréable et de différents dessins, à fond brun et ornement de relief sur le fond. »
Mentionnons encore les grès de Flandre, qui étaient surtout appréciés par les amateurs hollandais, et le bucaro, que Pierre Rémy, dans le catalogue du cabinet Gaignat, écrivait avec cette singulière orthographe : beau carreau.
Les faïences à reflets métalliques paraissent avoir été inconnues aux curieux d'autrefois. Cependant, celles qu'on appelle aujourd'hui hispano-moresques avaient été introduites en France dès le XV^ siècle, témoin les plats de terre de Valence que René d'Anjou possédait dans son château d'Angers. Faut-il ajouter qu'on ne trouve la mention d'aucune pièce des faïences dites de Henry II ou pour mieux dire d'Oiron; car nous
devons leur restituer leur véritable nom d'après Texcellent livre de M. B. Fillon sur VArt de terre che{ les Poitevins.
Les faïences de Palissy n'étaient guère plus connues ; on les retrouve cependant dans la description suivante : « Une aiguière à fond sablé et jaspé^ ornée de feuilles^ de coquilles^ et d'un lézard en relief; le bassin représente une rivière dans laquelle nagent divers poissons, et qui forme une espèce d'isle couverte de coquillages^ parmi lesquels rampe une anguille de- plus de dix -huit pouces de longueur. Les bords sont couverts de plantes aquatiques , de grenouilles , de lézardS;, d'écrevisses, etc., le tout de la plus parfaite exécution. » Pour donner une idée des connaissances de Fépoque en matière de céramique, ajoutons que le rédacteur du catalogue présente ces pièces comme « de très-an-
cienne fayance ^ que Von suppose être de Rouen ^ . »
Il ne sera pas sans intérêt de rechercher à quel prix montaient autrefois dans les ventes publiques certaines faïences françaises. On trouve deux pièces de Rouen très-importantes dans le Catalogue de la célèbre collection de Bonnier de la Mosson^ qui fut vendue en 1744.
Parmi les objets du Cabinet de Mécanique et de Physique figuraient^ entre des sphères et des serpents empaillés^ « deux magnifiques Globes de fayance de dixhuit pouces de diamètre^ Tun céleste^ et Tautre terrestre^ montés tous deux sur des pieds triangulaires à consoles^ aussi de fayance^ et ornez de différens attributs qui ont rapport tant à l'Astronomie
i. Catalogue de M, Van Schorel. Anvers, 1779, in-S.
LA FAÏENCE AUX SIÈCLES DERNIERS. 2g
qu'à la Géographie. Ces Globes^ ajoute Gersaint^ sont fort parans^ et portent avec leurs pieds cinquante-sept pouces de haut. Ils conviennent parfaitement dans une Galerie, ou dans une grande Bibliothèque M) .
Piganiol de la Force va nous apprendre Forigine des globes de ce genre :
« Il y a à Rouen, dit-il^ dans le fauxbourg Saint-Sever, trois manufactures'de faïence qui sonttrés-considérables. Elles peuvent suffire à la fourniture de tout le royaume. On y voit des globes terrestres et célestes de dix-sept pouces de diamètre qui font Tadmiration des curieux; les uns soutenus par des Atlas , et les autres sur un pied formé par quatre consoles.
Sur ces globes sont peints les quatre
i. Catalogue Bonnier de la Mosson, par Gersaint. Paris, 1744, in-i2. — Mon exemplaire porte la dédicace de Gersaint, et est entièrement annoté de sa main.
3o LA FAÏENCE AUX SIÈCLES DERNIERS.
éléments et les quatre systèmes ^ »
Beaucoup d'amateurs se souviennent d'avoir vu des globes semblables exposés, en 1867^ dans une des salles de rhistoire du travail; le propriétaire en demandait même^ disait-on^ la bagatelle de vingt mille francs. Or une note manuscrite de Gersaint nous apprend que les deux globes du cabinet Bonnier de la Mosson furent adjugés à un certain M. Laroche pour la somme de 97 livres!
On sait que le peintre Boucher avait un goût très-vif pour la curiosité; son cabinet^ qui contenait des pièces trèsremarquables^ fut vendu après sa mort^
I. Piganiol de la Force, Nouvelle Description de la France, Paris, 1752, in-12.
On trouve dans V Encyclopédie méthodique des arts et métiers l'explication de l'abondance des faïences décorées en bleu : « La faïence commune n'est ordinairement peinte qu'en bleu, parce que cette couleur résiste parfaitement au feu et qu'elle est à très-bon compte, »
LA FAÏENCE AUX SIÈCLES DERNIERS. 3l
en 1771. Parmi les objets qui le composaient on remarque plusieurs pièces de faïence : Voici d'abord « un vase de faïance bleue, sous une case de verre », vendu 9 livres. Un lot ainsi composé : « un pot de Saint-Cloud, trois gobelets de Villeroi (Mennecy) , une bouteille, un gobelet et un petit pot de faïance de Perse )>, n'atteignit que 8 liv. 19 s. \
La faïence avait accès dans les demeures princières et même dans les châteaux royaux^ mais ce n'était guère que pour les usages domestiques. Parmi les innombrables objets de Versailles et de Trianon qui furent vendus publiquement en 1793 , je citerai quelques pièces qui pourront intéresser les amateurs :
Quatre pots à Teau et cuvettes en