POËME
Il rendit le limon plus précieux que l'or. Vous qui de Raphaël osez suivre la trace, Animez votre main d'une nouvelle audace l Cultivez avec soin les règles de votre art; A l'immortaliser vous aurez quelque part. De la perfection ce n'est là qu'une image, C'est le feu seulement qui finit cet ouvrage. (®) Pour la seconde fois, Vulcain, prête tes feux ; Un émail sans éclat ne sçauroit plaire aux yeux; Sans toi l'azur n'est rien qu'une couleur ingrate; Tu rends cette couleur et vive et délicate, Et l'azur, par l'effort de la flamme fondu, Dans le sein de l'émail se trouve confondu. Muse, dois-je parler de la noble élégance (^^) De l'ouvrage qui doit au moule sa naissance? Dois-je parler enfin, dans mes Vers peu vantés. Des émaux, des vernis par Pallas inventés?
Du jaune que forma l'antimoine perfide?
Du Chimiste adoré, mais souvent homicide? (*^) Du verd, né de Venus ? (*^) Du noir, de Mars le fils ?
Du rouge que Pallas montre à ses favoris?
Que vois-je ? J'aperçois sur nos heureux rivages L'Etranger chaque jour affrontant les orages, Se charger à Tenvi de Fayence à Nevers, Et porter notre nom au bout de l'Univers. Le superbe Paris et Londres peu docile Payent, qui le croira 1 tribut à notre ville; Les Toits de nos Bergers et les riches Palais, De Fayence parés, brillent de mille attraits;
Aux tables, aux jardins, la Fayence en usage Meuble le Financier, et le Noble et le Sage; On estime son goût et sa simplicité ; Et l'éclat de l'argent cède à la propreté.
Trop jaloux des succès de l'heureuse Fayence,
Plutus en son dépit exprime sa vengeance :
« La Fayence, dit-il, n'a que frêles attraits. »
Mais Pallas de Plutus repousse ainsi les traits :
« La Fayence est fragile! en est-elle moins belle?
« Le plus riche cristal est fragile comme elle ;
« Un émail délicat et qui charme les yeux
« Par sa fragilité devient plus précieux ;
« La Porcelaine enfin, où le bon goût réside,
« Se feroit moins chérir en devenant solide,
« Plutus, ne blâmés point cette fragilité.
c( L'argile toutefois a sa solidité,
« Mieux que For elle garde et sa forme et sa grâce ;
« Sur l'argile jamais la couleur ne s'efface;
« Non, le temps, qui détruit la pierre et le métail,
« Ne sçauroit altérer ni l'azur ni l'émail. »
C'est ainsi que Pallas établit la Fayence ; Pallas par ce beau trait signala sa vengeance. Mortels, vous profitez du céleste courroux: Pallas en sa colère a travaillé pour vous.
Pierre Defrasnay.
OBSERVATIONS SUR CE POEME
1. L'art delaFayence a commencé kFaèn^a, en Italie, et a reçu de là son nom.
2. Les Manufactures de Fayence de Nevers sont des plus anciennes du Royaume; nos anciens Ducs les ont apportées d'Italie, d'où ils étaient originaires; ces Manufactures font subsister une partie de la ville de Nevers.
3. La Fayence de Nevers se compose de deux espèces de terre, dont l'une est appelée terre blanche ou terre fine, et l'autre est une terre jaune; l'une donne la beauté et la finesse, et l'autre la force.
4. Ces deux terres, mêlées avec proportion , sont broyées ensemble dans un poinçon plein d'eau, et ensuite cette eau est passée dans un tamis et est reçue dans une fosse ; on tire cette terre de la fosse lorsqu'elle commence à sécher; on la met dans une autre fosse pour la faire sécher davantage, on la porte ensuite dans une cave, où on la laisse en dépôt pendant quelques mois ; après ce temps on la marche, on en forme des balons que l'on porte sur le banc du Tourneur, qui bat cette terre de nouveau avec les mains et puis la porte sur le tour,
5. Je parle dans ce Vers de la première coction, et de la seconde dans le 54^ Vers; la Fayence cuit deux fois : d'abord on la fait cuire en crud; ce crud par le feu est changé en biscuit ; ce biscuit est trempé dans le blanc, on l'arrange dans des boëtes que l'on appelle cazettes, et on le porte au feu une seconde fois ; dans les deux coctions on observe de donner le feu par degrés, c'est-à-
OBSERVATIONS SUR CE POËME
dire qu'on commence par un petit feu, on augmente ensuite la force de ce feu et on finit par le grand feu; cette coction dure ordinairement, à Nevers, vingt-quatre heures.
6. L'émail blanc de la Fayence se fait avec le plomb et rétain calcinés ensemble dans un fourneau que l'on nomme fournette ; lors qu'il y a cent livres de cette cendre, on y ajoute quatorze livres de sel ou matières salines, et cent livres de gros sable blanc, et l'on fait fondre le tout ensemble sous le fourneau.
7. Le tout est broyé dans un moulin fait exprès, et, lorsqu'il est broyé, il devient blanc et liquide comme du lait; on a soin de bien boucher ce lait, afin que la poussière ne s'y mêle point.
8. Raphaël a peint sur la Fayence; ce grand Peintre a peint entre autres les vases de l'Apothicairerie de Notre-Dame de Lorette; le Cardinal de Polignac a dans son cabinet plusieurs Vases peints de la main de Raphaël.
9. Je parle ici de la seconde coction , qui fond les émaux et donne la perfection à l'ouvrage.
10. Il y a deux sortes d'ouvrages dans la Fayence ; les uns sont faits au tour, et les autres au moule,
1 1 . Le jaune se fait avec l'antimoine, la suye, le plomb calciné, le sel et le sablon ; l'antimoine est appelé l'Idole des Chimistes; on sçait que l'antimoine a passé pendant longtemps pour un remède dangereux.
12. Vénus, chez les Chimistes, c'est le cuivre; le verd est fait avec du cuivre et du plomb calcinés ensemble, auxquels on joint du sel et du sablon ; remarquez que le plomb entre dans toutes les compositions aussi bien que le sel et le sablon. Le plomb est appelé médiateur, et sert à colorer l'émail sur la terre ; le sel est un fondant qui corrige la dureté de l'émail et en rend la fusion
OBSERVATIONS SUR CE POEME
plus facile; le sable donne de l'éclat, du brillant et de la consistance à l'émail.
13. Mars, dans la Chimie, est le fer; l'émail noir se fait avec le fer, calciné avec le plomb; on y joint à l'ordinaire le sel et le sablon.
14. Le secret du beau rouge n'est guère connu en France que d'un très-petit nombre de Personnes.
Le poème qu'on vient de lire figure, ainsi que les notes qui le suivent, dans le Mercure de France de juillet 1735. On lit ce qui suit dans le numéro de septembre de la même année:
« Le poëme sur la Fayence que nous avons donné dans le Mercure de juillet dernier a amusé agréablement, comme on nous le marque de plusieurs endroits. Il a fait plus, il a mérité d'être traduit en Vers Latins par un poëte du premier ordre. Les connoisseurs et les amateurs du Beau seront bien aises de trouver ici cette traduction. »
J'ignore le nom de ce poète du premier ordre qui a signé ses vers T. D. B. J. ; je dois avouer qu'ils ne dépassent pas la force moyenne des poëmes didactiques en vogue au siècle dernier. Il s'y trouve même quelques fautes qui n'échapperont pas aux forts en thème, et que je me suis permis de corriger, comme amoré pour amores^ quœquce pour quceque , filignis pour figlinis , sans parler de certains mots d'une latinité douteuse, comme vernigine, etc.
Ce n'est, du reste, qu'à titre de simple curiosité que je donne ici la réimpression de ce petit poëme latin.
VASA FAVENTINA
CARMEN
VASA FAVENTINA
CARMEN
asa, Faventinis orta olim in mœnibus, aude, Musa, per ora virum lœto dîffundere vevsu; Mirum opus ! Italiœ pertœsum transiit Alpes Attonitas, et se Nivernis contulit oris^ ' Unde suos longe trans cequora vulgat honores Divitiis gaudens, atque auri cœciis amore Carpehat Plutus dictis mordacibus artes Palladias : « Alieni, inquit, non indiget aurum « Argentumve operis, per se satis ipsa renidenty (c Nec decoris quidquam lahor aut industria possit « Adjicere, At Pallas, generoso concita fastu : « Materiem serva ditem tibi ; non ego vilem « Desperem Argillam splendescere posse, peritis « Dummodo tractetur manibus; quidve aurea tantum «L Dona juvant homines? — Auri non indiget usus. » — Dixeraty et geminas coalescere cogit in unam
VASA FAVENTINA,
Solerter glebas ; totam in propîasmate moîem Deinde locat, manibusque premit circum omnia dextris, Dum famuîante pede interea se machina torquet ContinuOy et certos peragit versatilis orbes, Fervet opus; docilis manibus parère magistris Perjîcitur moles habitusque exercita jussos Induit; ast [oculos num ludit amabiîis error?) Mille sibi rapide succedunt ordine vasa Attonitam grato aspectu recreantia mentem Jlla quidem primo Jluitant incerta sub ortu ; Lentus iibi vapor aufugit, consistere discunt, Deinde ollis justo sensim venit ignis ab cestu DuritieSy crescitque décor ; sed vasa figlinas In species abiisse parum est^ in perlita dulçi Encausto niteant, ac, demum picta^ colores Exhibeant varios ; formosi solis ab ipso Sidere splendores encaustum hausisse decoros CredideriSy tanta est formosce gratia lucist — Dum Pluti contemnit opes, industria Palîas Ulud opus peragit : plumbo stannoque perustis Immiscet bene cauta sales, vilemque saburram ; Tota simul moles violento liquitur (i) igne Et latere aut saxo fit durior, ictibus inde Commolitur crebriSy fluidi dum more Metalli Lentescaty niveosque imitetur tota cremores; Singula tum medio merguntur vasafluento.
I. Liquitur n'est pas latin : il faudrait liquatur, mais il y aurait une faute de prosodie.
CARMEN
— Mox varia solers illudit imagine Pictor, Encausto molles pueri, facilesque jpuellœ Stant medio, mixtosque jocis per gramen amores (i), Insultare solo videas; modo Templa Tonanti Jnsurgunt, facilem eliciunt modo ludicra risum Commenta : hicvariis pinguntur floribus horti, Porticibus longîs illic augusta patescunt Atrîa, priscorum Monumenta antiqua virorum. Pictonim ille Pater Raphaël, qui maxima quœque Pingeret, etfragili varias in vase figuras Interdum effinxit, tantosque peritus honores Indidit, ut fieret limus pretiosior auro, O legitis qui sacra viri vestigia tanti Pictores^ animis ardete recentibus ; artem Parrhasiam incolite, et totîs incumbite curis; Fors laudis veniet quoque pars ali quanta futures, Sat necdum suus est figlinis vasibus omnes Partus honor; mediis iterum, Vulcane^ caminis Irrue ; continuos si non caluere per ignés Encausto décrit sua forma, suumque colori Cyaneo decus ; at postquam concoxit utrumque Jgnis. et encausto infudit se cyanus, o DU! Ut blandum radiant, ut amica luce refulgenî ! An memorem quam multiplici vas futile culiu Gaudeat? An tenuis coner describere vates Encausto ut vario^ varia ut vernigine P allas
I. Le texte porte amore, mais le sens indique quMl faut amores.
VASA FAVENTINA,
Tingere vas docuit? Num flavum, Musa, colorem Concretum et stibiOy quod, quanquam perjîda sœpe Numera fert domino, chimicus reclinis adorât ? An viridem natum Venere^ an Mavorte creatum Pâtre nigrum, rubeamvé canam quem dulcibus ipsa Desuper infundens îargitur Paîlas alumnis?
Sed quid ego hcec autem?,,, Mercator mille labores Exigity et nostris gaudens allabitur oris, Nivernas ut opes, et nostrum [nostra reportans Vasa) ferai nomen latera usque per ultima mundi; Quis credat? magnœ princeps Lutetia gentis, Londinumque, jugi impatiens^ affevre tributum Niverno properantj et vectigalia solvunt; Pastorumque Casœ, regumque Palatia nostris Muneribus decoraîa nitent : his utitur uîtro Nobilis et dives sapiensque, virentibus hortis, Seu nitidum placeat, mensisve dédisse leporem, Et dites patinas, et vasa argentea novit Vincere Nivernis simplex et munda supellex, Invidus obliquo felices Palladis ausus Lumine dum cernit Plutus : « Si plurima^ dixit, a Est operiy at saltem fragilisque et Jluxa venustas. »
Tum Pallas : a Facilem, fateor, mea vasa ruinam Perpetuentur, ait, sed multo venditur aura Cristallus, quanquam fragilis, quum lumina blandis Encaustum recréât radiis pretiosius inde Çrediderim, quo sit diffringi promptius ; ipsa.
CARMEN
Artis opus tantœ; vilescant sinica vasa, Si fiant solida; incassum tua, Plute, per auras Probra volant y quanquam solido nec vasa tenore Nostra carent ; non sic auro sua forma decusve Hœret ut argillce ; œternos argilla colores Concipitj et quamvis rupesque metallaque tempus Deterat, encaustum et cyanum haud corrumpere possit;
Sic olim œtheream finxit nova vasa per artem^ Sic ulta est Pallas contemptœ opprobria famce. Mortales^ lucro cœlestem apponitis iram : Diva suos peperit vobis irata îabores!
Imprimé à Paris PAR D. JOUAUST