‹ La Fayette dans la révolutionChapitre 3 sur 14 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

Voici plus que centenaire la France née à la fin du xviu e siècle. Il est Fbeore, pour elle, de faire dans ses souvenirs oo rang définitivement incontesté ai» homme* qm lui ont ouvert l'essor et Tv ont soutenue.

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rique un patrimoine de fond qu'il lui importe de voir révérer.

Aussi divisés entre nous que les événements nous ont faits, nous le restons en histoire. Nous jugeons le passé suivant l'opinion qui est la nôtre dans le présent.

A plus forte raison quant à l'histoire, on dirait contemporaine, que demeure celle des années 1789 à 1800; car tout le courant du xix e siècle provient d'elles, a eu leurs conséquences pour objet, les a enracinées ou a combattu pour elles.

Entre les grandes figures d'alors, la littérature historique ramènera inévitablement celle de La Fayette. La mémoire de ce plus idéaliste peut-être des politiques, serait soumise aujourd'hui à une épreuve ingrate. Le temps est au positivisme, et peu d'hommes publics l'ont dédaigné plus

que lui. Dans nos données modernes, sa vie n'apparaît pas moins comme une des très belles. Elle s'est passée en trois périodes, chacune à travers des faits plus que divergents entre eux, fort tranchés de Tune à l'autre ; elles le montrent chacune sous un invariable élément d'inspiration et de conduite.

Cet élément d'inspiration, c'était l'élan. La Fayette l'avait en don de naissance. Son enfance, aux âpres confins de l'Auvergne et du Velay, le révéla en lui 1 ; il ne l'a pas perdu un seul jour. La première de ses périodes, l'américaine, le désigna assurément en partie pour la seconde, qui s'ouvrit en 1787, finit au Consulat et qui, singulièrement brillante au début, fut démesu-

1. Au vieux château do Chavaniac, peu distant du village de Saint-Georges d'Aurat (Haute-Loire).

rément dure après. Dans la dernière, la plus longue, celle de coryphée politique qu'il devient ensuite, il n'est plus que le représentant, dans les générations d'alors, des réminiscences de la Révolution ; il en reste la figuration honorée ; s'il est acteur ce n'est guère qu'à ce titre. Or, en aucune de ces périodes, pas un indice ne le fait paraître un autre homme par les mobiles ou la pensée, qu'animé d'idéal politique et de l'impulsion que cet idéal suscite.

Arrière-fils que nous sommes de la Révolution, ayant à en maintenir le sens et à développer son œuvre, la seconde existence surtout de La Fayette nous intéresse. La Révolution a fait aux hommes publics des conditions d'être tout autres qu'auparavant.

Par elle et depuis elle, ils se sont vus aux prises avec des situations rapidement chan-

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gées, et la dissemblance de l'une h l'autre ajeté devant eux, pour garder l'unité d'impression et avoir l'unité de conduite par quoi les noms s'honorent, des difficultés de plus que celle dont la vie politique est naturellement semée. Tout au moins depuis l'avènement de Louis XIV, les circonstances se suivaient comme les jours ou les années dans la marche du temps.

Si le lendemain ne dériva pas toujours absolument de la veille, le courant se produisait de soi. Il n'y avait qu'une voie d'ouverte, celle où la royauté guidait; le fanion du Roi couvrait les contradictions, les inconséquences même. A partir déjà des approches de 1789, ce n'est plus cela.

Les faits uniquement gouvernent. Ils sont produits par des hommes ne prenant mandat qu'en eux-mêmes. Dès lors, le cours

des choses traverse des époques les moins pareilles entre elles. De s'être fait un rôle dans Tune ou dans l'autre suffit pour une carrière, et bien peu ont été de toutes.

Entre les rares individualités de ce tempslà qui purent en traverser tous les moments, c'est une exception d'y avoir figuré avec la constance des idées et des sentiments au degré qu'a montré La Fayette.

Ce fut un temps de jeunesse comme en ont eu bien peu d'hommes dont l'histoire a parlé ou dont elle parlera, celui que le gentilhomme d'Auvergne appelé avec enthousiasme par la génération de 1830 « le héros des Deux-Mondes », voua aux colonies anglaises révoltées. La Fayette ouvre ce temps devant lui avant la vingtième année de son âge 1 , il n'en compte

1. Dans les tomes I et II de l'Histoire de la participation de la France à V établissement des États-Unis, j'ai donné l'historique complet, le plus pourvu d'authenticité qui soit encore, quant à l'enfance de La Fayette, et, grâce à l'obligeance de M. Paul Le Blanc, l'exacte généalogie de la

pas vingt-cinq quand il s'achève. Dans l'intervalle, il a pu apprendre la guerre au point de conduire à l'heureux résultat de la capitulation de Yorktown un corps de soldats américains contre l'armée anglaise de Virginie ; et il a été recherché par les ministres du Roi pour les combinaisons, les plans, les préparations de l'entreprise qu'ils concertent afin de faire sortir la Couronne de rabaissement où le règne précédent l'a vu tomber.

Entreprise commencée dès l'avènement, des ministres de Louis XVI. Menée sans fracas, l'art, le dévouement, la persistance la feront réussir. Elle n'allait à rien moins qu'à rétablir la situation de la France en Europe. Elle enleva à la Grande-Bretagne

Maison, autrefois illustrée, à qui cette enfance prépara une illustration nouvelle.

ses plus belles colonies et les érigea au rang d'une des nations du monde. La Fayette s'y est taillé une part notable. Lord Cornwallis, de qui il amena la défaite, le désignait couramment : € l'enfant », dans sa correspondance militaire, The boy. Peut-être faudrait-il traduire : « le gamin. » Enfant dont les ancêtres dataient de l'an 1000 dans l'histoire de la France, il en avait eu un devant Sain t-Jean-d' Acre en 1250, leur tradition revivait en lui. Maintenant le dernier arrière-neveu du glorieux maréchal de la guerre de Cent ans, il va prolonger d'un siècle l'illustration de leur nom. A elle seule cette hâtive préface d'existence y suffirait, n'eût-elle pas été liée ensuite à d'autres grands événements. Elle montre en lui, au point d'en paraître l'auteur, l'auxiliaire effectif, en fait la cheville ouvrière de

la patriotique conception qui infligea une soumission retentissante à notre implacable ennemie, cela aux parages mêmes où, il y avait vingt ans passés, cette ennemie avait donné le signal d'une guerre néfaste pour nous en ses résultats et ses humiliations.

La période américaine, dans la vie de La Fayette pourrait sembler une partie distincte. Quoique accomplie toute sous le gouvernement royal et à la gloire de ce gouvernement autant qu'à la sienne, elle n'a pas mis tout le monde d'accord sur lui :

la sanction du temps seule le fera. Les Américains reconnaissent qu'ils en ont eu le bénéfice et tiennent à en avoir eu l'intention pour eux seuls. A la vérité, on a cru longtemps en France que c'avait été ainsi.

La légende a dépeint cet adolescent de grand nom entraînant par son audace les

forces militaires et navales delà monarchie au secours des colonies insurgées. Cela uniquement parce qu'il leur amena à ses frais une douzaine d'officiers comme lui, et qu'il devint l'aide de camp, puis l'un des lieutenants, le lieutenant affectionné de Washington.

Les choses, il faut le dire, s'agencèrent de façon que lui-même aurait pu se voir sous cette apparence. Le fait vrai, c'est que parti en 1777 aussi furtivement qu'on l'avait pu et échappé aux croisières anglaises, quand il débarque, à nuit tombante, dans une anse de la côte d'Amérique il est un élève-officier du régiment de Noailles, démissionnaire juste à temps pour ne point paraître déserter en se jetant en avant avec la passion personnelle la plus sincère ; mais sans le savoir tout à fait

quoique ayant un peu lieu de le supposer, il va ouvrir une campagne qu'en secret les ministres du roi s'emploient à introduire dans les choses européennes.

La politique de Louis XV et les défaites de ses armées avaient déprimé profondément la France. Des auxiliaires intimes étaient restés impuissants à attirer le monarque dans des voies qui auraient peutêtre conduit h la relever. Le gouvernement venait toutefois, de passer en d'autres mains, et les inspirations qui précédemment étaient demeurées sans effet dirigeaient ces mains nouvelles. Celles du comte de Maurepas, premier ministre, plutôt mentor de l'héritier du trône; sa présence

à ce rang constituait la protestation la plus positive contre les influences qui avaient régné auparavant. A côté de lui, chargées de lasecrétairerie d'État des Affaires étrangères, celles du comte Gravier de Vergennes , qui, durant une active ambassade à Constantinople, puis une autre en Suède, s'était appris à représenter, à soutenir, à défendre en fils dévoué les intérêts et le rehaussement de la Couronne française. En tant qu'attitude et conduite au dehors, le gouvernement se résumait en eux ; et les autres secrétaires d'État les entourant : le comte de Saint-Germain à la Guerre, Turgot au Contrôle général, Malesherbes aux Sceaux, étaient mus des mêmes aspirations qu'eux.

Familiariser le jeune souverain avec les perspectives que son oncle s'est retenu de suivre, fut la préoccupation première

de ce gouvernement, changé, on peut dire, du tout au tout.

Dix ans auparavant, appuyer le séparatisme latent manifesté dans les 'colonies d'Amérique avait été l'obsession de Choiseul. A s'orienter sur cette perspective de résurrection pour la France et de revanche contre les inimitiés anglaises, ce politique qui fut presque grand avait dépensé beaucoup de l'empressement d'esprit qui caractérisa sa carrière. De la correspondance d'État entretenue par lui dans cette vue avec ses agents, on a pu dire qu'elle « atteste « une passion de servir la France dont le « parfum remonte le cœur au milieu de « l'affaissement général. » Maintenant que les colonies sont insurgées, les ministres du jeune roi nouveau se sont repris aux vues de ce devancier.

Tout le monde est ému de la Déclaration de 1776, qui a appelé l'Europe civilisée à témoin du droit donné aux colonies d'Amérique, révoltées contre leur métropole par les procédés dont elle use envers elles.

Pour les jeunes hommes de la Cour, ça été comme un appel. Il y avait quelqu'un en qui, sous le précédent règne, le sentiment français semblait s'être incarné, c'était le comte de Broglie, frère du maréchal de la dernière guerre. Directeur sans cesse déçu de la correspondance secrète de Louis XV, il avait rempli les missions comportées par les projets qu'elle poursuivait, l'un après l'autre délaissés. Lui et les ministres ont ensemble les yeux tournés vers les événements qui s'annoncent. Ils conçoivent, cette fois pour s'y engager, une tentative analogue aux précédentes. Le comte de

Broglie irait porter son épée et son nom à ces Anglais insurgés ; il les pousserait vers le giron de la France ; on jetterait peut-être ainsi la domination anglaise dans des échecs qui déplaceraient les situations en Europe.

Non moins que les régimes démocratiques, ceux de monarchie autoritaire connaissaient les rancunes politiques. Le rôle donné jadis au comte de Broglie Ta couvert d'hostilités de Cour. Elles allaient jusqu'à l'animosité contre lui et à une sorte de proscription morale. Au jeune roi personnellement elles avaient été enseignées.

A Tégard de ce serviteur intime d'autrefois, il est par suite en défiance, il faut d'abord l'en faire revenir. C'est le préliminaire de l'entreprise ; Vergennes lui-même le remplit, qui a été aussi de celte correspondance secrète dont les auxiliaires se sont

vus un moment victimes. Le comte de Broglie et son frère ont eu sous leurs ordres un officier allemand, Johann Kalb, que son alliance avec une Van Robais a fait depuis « le baron de Kalb ». Antérieurement, Choiseul l'avait envoyé étudier sur place les dispositions des Colonies, on l'y expédierait de nouveau. Cette fois, pour leur offrir le chef, jugé opportunément précieux, que serait le frère même d'un maréchal de France, et pour préparer la venue de ce commandement à leur service.

En 1775, à la fin de l'été, le comte de Broglie occupe à Metz, en intérim de son frère, le gouvernement des Trois-Évêchés.

Le jeune marquis de La Fayette se trouve là, élève-officier sous la conduite de son cousin le prince de Poix, colonel du régiment de Noailles. Il va avoir dix-huit ans.

Héritier d'un grand nom qu'il est maintenant seul à porter, il y a deux années qu'il a été marié à Adrien ne de Noailles, seconde fille du duc d'Aven, que l'alliance du duc avec une d'Aguesseau, et en famille une adresse de vieille date à se pousser, avaient placé aux premiers rangs de la Cour. On envoyait un temps dans des garnisons de choix se former ces époux, de trop peu d'âge pour être des hommes. La Fayette est un des adolescents de la Cour qu'enflamme la pensée de se battre quelque part contre les Anglais, son esprit entre tous est monté par les nouvelles d'Amérique. Arrive un jour en voyage de plaisance le duc de Gloucester, frère du roi d'Angleterre. A un diner chez le général, la conversation du prince est toute en faveur de ces « insurgents », qu'à Londres on entend réduire

coûte que coûte. Encore plus excité par ce langage, le jeune homme veut aller servir aussitôt sous la bannière américaine. 11 s'exalte à cette idée et y insiste. Le comte essaye de le détourner, toutes ses représentations sont vaines. Le comte devient alors celui même qui aidera ce dernier-né de grande maison à réaliser un vœu si bien lié à ses visées propres.

Prompt aux chimères comme le fait voir son arrière-neveu dans l'ouvrage qu'il lui a consacré 1 , le comte de Broglie se voyait probablement déjà Stathouder des colonies soulevées, et ne jugeait pas inopportun que son émissaire affidé pût leur montrer, pour garant de sa venue et des avantages à espérer d'elle, ce gentilhomme de la Cour, tenant à Tune des familles de

\. Duc rie Broglie, Le Secret du Roi.

France qui approchaient le roi. D'autres, par imitation, le suivraient peut-être : des Noailles, des Ségur, leurs amis, tous réputés pour des propensions au mouvement dont s'animent les esprits. État-major français tout formé, d'ailleurs, pour l'heure où le comte mettrait le pied en Amérique, apportant les leçons de la grande guerre et les organisations qu'il y faut. Dès ce moment c'est par lui que tout arrive. Son secrétaire et le baron de Kalb sont les agents de la conception. Kalb est en rapport avec le commissaire américain à Paris, un entreprenant du nom de Silas Deane ; à celui-ci Kalb amène La Fayette. Ils sont enrôlés ensemble sous des grades militaires élevés. Quand il s'agira définitivement de partir, un navire sera frété par un autre émissaire encore du comte de Broglie.

Presque une année s'est écoulée dans ces combinaisons, et elles n'ont pas été sans se laisser pressentir. L'ambassade d'Angleterre exerce une police plus que vigilante sur les inclinations de Versailles. Prêt à s'accomplir, l'embarquement au Havre est découvert. Les amis de La Fayette ne pourront plus le suivre; lui-même est envoyé des semaines à Londres, chez son oncle le maréchal de Noailles, notre ambassadeur, afin de dépister les soupçons ou de les détourner.

Devant les obstacles, toutefois, la résolution de « Tenfant » n'a fait que se fortifier et grandir. Un autre navire est acheté, de son argent à cette heure. Lui mainte-

nant emmènera Kalb et les enrôlés de l'agence américaine, entre lesquels trois ou quatre officiers connus de lui, demeurés décidés comme lui. On partira de Bordeaux, aidés encore par un affidé du comte de Broglie. La Fayette et Kalb ont passé deux jours chez le comte, retiré en Saintonge en attendant. Ses visées à lui étaientelles connues du marquis ou les a-t-il apprises alors? sur cela nul indice. Elles ne l'auraient probablement pas retenu, ni déterminé plus qu'il ne Tétait. Cinquante années plus tard, retraçant pour l'Américain Sparks, qui fut l'historien minutieux de Washington, ces circonstances fiévreuses, il rapportait tout à l'impression éprouvée des paroles du duc de Gloucester à Metz. « Dès ce jour mon cœur fut enrôlé », écrivait-il: certainement cela lui

avait alors suffi, le reste dut être pour lui secondaire.

Au moment définitif, les délais n'avaient laissé presque rien de caché. Le gendre de la Maison de Noailles comptait sur une autorisation positive. Il l'aurait voulue, fût-elle simplement tacite. Aussi, nombre d'incidents retardent encore l'heure. Sa famille est aux champs à cause de lui, tout autant le gouvernement à cause des suspicions qui s'éveillent. De la part des ministres du roi, il faut tromper ces suspicions. On tient à cette continuation toute prête des espérances fondées sur le futur commandement du comte de Broglie en Amérique, on souhaite que La Fayette embarque. L'année 1777 court, les ministres voient plus de raisons encore qu'auparavant de se confier à ces espérances.

Alors des démarches se multiplient, combinées ou qui semblent l'être. La Fayette est accouru à Paris, et revenu bientôt vers Bordeaux plus résolu que jamais. A tout risque, de la baye espagnole de Passages, où son navire l'attendait et d'où Kalb était prêt de mettre à la voile sans lui, l'ancre a été enfin levée.

Combien serait vaine la conception qui reposait sur le Stalhoudérat du comte de Broglie, l'expédition ne fut pas arrivée d'une semaine en Amérique que la démonstration en apparaissait patente. Kalb eut aussitôt l'obligation inattendue d'informer ce dernier qu'il y avait tout intérêt à taire la mission dont il était chargé. Ce ne fut point sans des difficultés décourageantes pour La Fayette et pour lui qu'ils parvinrent à se voir l'un après l'autre admis. Un

an plus tard, Kalb était tué, commandant une division dans l'armée du Congrès ; à ce moment-là, La Fayette s'était déjà acquis et brillamment acquis, à côté de Washington ou sous ses ordres, un renom qui s'accroîtrait de plus en plus. De là une existence américaine qui a duré six années. Il a amplement contribué à faire de ces années-là les belles années , les années heureuses du règne de Louis XVI.

Il y a déjà du temps qu'au moyen de cinq in-quarto contenant l'historique de la participation de la France à l'avènement des États-Unis, j'ai fait entrer dans l'histoire écrite, d'après les documents d'État euxmêmes, de la première heure à la dernière,

le détail, alors à peu près ignoré, de cette œuvre ultime du gouvernement de l'ancienne monarchie \ Elle créa, Ton peut dire, une nation de plus dans le monde, à l'heure même où elle allait disparaître. Les Américains y ont trouvé l'exposé minutieusement authentique du rôle que La Fayette se fit chez eux. Jusque-là, sauf les correspondances de leurs quelques citoyens principaux à cette époque, presque toutes publiées seulement depuis, ils n'avaient guère d'autres archives sinon la gratitude universelle et comme instinctive vouée par eux à ce gentilhomme de France, venu se battre avec eux contre l'Angleterre. Aussi l'un d'eux a-t-il récemment groupé tout ce

1. Histoire de la participation de la France à l'établissement des États-Unis de l'Amérique septentrionale, 5 volin-4°, composés pour l'Imprimerie nationale à l'Exposition universelle de 1889 (1887-1892, Alp. Picard, éditeur).

qui, dans ce volumineux ouvrage, concerne La Fayette. En ajoutant soit des témoignages soit des indications provenant de contemporains dont les dires, ou de pièces dont le texte n'était pas parvenu en Europe, il formerait pour son pays un tableau nouveau et définitif de la période insurrectionnelle.

Tel est en effet le caractère et tel paraît avoir été l'intention des deux volumes publiés par M. Charlemagne Tower en 1895, sous l'intitulé : The marquis de La Fayette in the american révolution. Aux yeux de l'écrivain originaire, un prix non moindre est résulté de la traduction française qu'une femme distinguée a dernièrement donnée des deux volumes américains : Le marquis de La Fayette et la l'évolution a' Amérique, dont M me Gaston Paris a enrichi la biblio-

graphie d'une de nos plus importantes librairies d'histoire contemporaine.

Pour nos prédécesseurs d'il y a soixante ans, le nom.de La Fayette rappelait à peu près uniquement l'homme de 1789 et de 1830. Lui seul avait parlé de son temps d'Amérique, et si brièvement que c'était presque la constatation pure et simple de sa présence dans le pays insurgé. Un intérêt nouveau se trouve, à voir l'action qu'exerça là ce tout jeune homme de la cour de France, et aussi sur la politique du moment. Ce soldat de vingt ans à peine, né au déclin de Louis XV où tout se débilitait, rappelle le chevaleresque et la vaillance native des Français de Fontenoy, et fait preuve d'une intelligence militaire, d'une rapidité, d'un sang-froid, d'une séduction à la fois dans l'obéissance

comme dans le commandement, qui seront la gloire d'autres Français ensuite, aux campagnes contre la coalition de la vieille Europe.

Et ce n'est pas chez La Fayette affaire d'un moment ou d'une fois. Les mois, les années passent. Chaque heure a enfanté des difficultés plus grandes qu'à l'heure précédente : celles qui sont venues de l'ennemi, celles nées des circonstances ou des hommes, des incompatibilités surgies ou des ambitions égoïstes, des caractères ou des préventions, sans parler de celles qu'ont créées l'inconstance des éléments et qui ont trompé le calcul et les situations.

Surtout dans les années 1 777 et 1 778, l'âpre période durant laquelle il traverse aux côtés de Washington les combats de résistance, les surprises heureuses, les défaites

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promptement ensuivies qu'il faut pallier, les marches hasardées avec des fragments d'armée ou des poignées d'hommes à peine habillés et abrités. Puis la campagne de 1781 en Virginie, où « le marquis », comme on le dénommait communément, en personnification, il semble, de l'appui de Versailles, où le marquis, maintenant un chef, fait admirer des audaces, des endurances, un aplomb d'attaque et de recul auxquels fut due en partie la décisive et grande fortune de la reddition des Anglais.

Dans la vie américaine de La Fayette, ce ne fut, cependant là qu'une part. A des moments elle s'accomplit en France, et ce

furent les moments où les grands effets se conçurent et se préparèrent. Ces effets décisifs dépendaient des résolutions de Versailles; on dut pour beaucoup celles-ci à, la présence de l'aide de camp que Washington avait promptement appris, lui-même Ta écrit, à regarder « comme un fils ». On est au commencement de 1779. Le comte d'Estaing, en mer, a déclaré solennellement au nom de la France la guerre à la Grande-Bretagne, porté son escadre et ses troupes vers les eaux de la Delaware. Il est resté impuissant, à atteindre les forces anglaises. Celles-ci demeurent en possession, attendant d'êtres refaites pour avancer la soumission, doublées pour résister à une attaque probablement plus vigoureuse contre elles. Les soldats des États-Unis campent en expectative, faibles de nombre,

disséminés. De conversations avec le comte cTEstaing, de rumeurs parvenues à* Boston, La Fayette a auguré que la guerre contre l'Angleterre, qu'il est venu chercher par delà l'Atlantique, va s'ouvrir en Europe. L'idée l'a pris alors que sa place est à présent là, puisque c'est là que l'on se battra. D'ailleurs, l'insuccès de l'escadre française ne détournera-t-elle pas les dispositions de Versailles, si ce sont des correspondances uniquement qui expliquent les circonstances d'Amérique ! Correspondances de l'amiral, que la déception a pu aigrir, correspondance aussi du plénipotentiaire français auprès du Congrès, nouveau venu, inévitablement orienté d'une manière encore insuffisante dans le dédale des faits, dans celui surtout des intrigues.

Raisons supérieures pour que le marquis

aille maintenant en France, et il semble que Washington le pense comme lui.

Maintenant un général des États-Unis, La Fayette, a donc demandé et a obtenu du Congrès un congé. Une frégate qu'en expression de gratitude cette assemblée a baptisée F Alliance, Ta ramené à Brest. Il est reçu avec enivrement par le public, par le gouvernement en informateur désiré.

Huit jours d'arrêts simulent pour le dehors la désapprobation de son départ il y a deux ans, et son appel au commandement du régiment Dragons du Roi, précédemment Noailles cavalerie d'où il était parti élève, témoigne de l'assentiment qu'au fond on avait donné à cette hardiesse de l'âge.

Aussitôt il est en entretiens avec Vergennes, avec Maurepas. Le roi trouve du prix à l'entendre. Les ministres de Louis XVI

sont près d'engager l'Espagne avec nous contre l'Angleterre; ils supputent avec Madrid de jeter les marines des deux pays sur les côtes mêmes delà Grande-Bretagne :

ce général encore mineur est appelé à envisager ces perspectives, on prend son avis sur les combinaisons que le plan comporte. L'une, d'aller révolutionner l'Irlande, étudiée d'abord, est abandonnée ensuite; une autre, de se porter sur Plymouth, de là sur Londres. Celle-ci prend corps. Une armée se forme dans cette vue, La Fayette en sera l'aide-major général, sous le comte de Vaux qui la commande. Us sont au Havre, tout est prêt : l'impossibilité de produire à temps le concours des deux escadres fait tout avorter.

Pendant ce temps le marquis a été en correspondance privée avec Vergennes, et a

sans cesse associé Y Amérique aux problèmes du moment. Il a tenu d'ailleurs Washington et le président du Congrès au courant des choses à Versailles, afin qu'ils en profitent pour les leurs. Il les a suppliés d'arrêter les divisions intérieures qui font péricliter leur pays et qui le déprécient. Il n'a pas apporté moins d'ardeur à multiplier les démarches pour leur procurer plus d'assistance, à « démeubler Versailles pour l'Amérique », suivant ce que Maurepas lui répondait un jour , à démontrer aussi au gouvernement du roi l'utilité de s'assurer les plus efficaces de nos auxiliaires contre l'Angleterre, en ces anciens serviteurs de la puissance anglaise près de devenir les nôtres. C'est par lui que les ministres du roi se font entendre de l'autre côté de l'Atlantique ; c'est lui qui recommande à

Philadelphie le représentant français allant y remplacer notre premier plénipotentiaire, contraint par sa santé à revenir, et c'est cet autre chargé d'affaires qui emporte ses plis.

Dès la première heure on avait demandé au marquis un mémoire écrit sur une intervention armée dont les effets fussent plus positifs que ceux de l'escadre d'Estaing. Quand l'obligation survient de renoncer à atteindre l'Angleterre sur son territoire même, on relit les « quelques idées sur une expédition en Amérique »

qu'il avait rapidement fournies. Maurepas les avait lues après Vergennes. Au fond converti d'avance, Vergennes mandait à La Fayette que le tout « avait plu » ; or « le tout » ne concluait à rien moins qu'à la nécessité première d'expédier un corps

de troupes aux États-Unis. « Même s'ils « ne le désiraient pas, » avait-il écrit pour être plus certain de les servir en invoquant un autre intérêt que le leur ; « même s'ils ne le désiraient pas, je croi- « rais que nous devons leur en faire naître « l'envie et jusqu'à chercher des préce textes ». Ce mémoire, il n'a pu le compléter, le parfaire en toutes les raisons qu'au Havre ; il l'envoie donc de nouveau.

En septembre, l'opportunité d'y donner suite semblant pressante, il le mande avec instances. Bientôt le dernier pas nécessaire consiste à convaincre Maurepas ; lui encore remplit cette mission, et dès le premier mois de l'année 1780 la formation d'un corps de 6,000 hommes pour les États-Unis s'effectue. Ce corps sera sous le commandement du comte de Rocham-

beau, homme de guerre, lui, de l'école européenne et à la fois un esprit politique mûr. Les premiers jours de mars, la frégate française YHermione ramène La Fayette aux ordres de Washington, mais muni d'instructions signées du roi qui annonceront au Congrès l'arrivée des troupes françaises, tandis quenotre plénipotentiaire auprès de cette assemblée mettra au service de l'Union américaine un secours de trois millions de livres qui bientôt sera doublé.

Le jeune gendre des Noailles avait donc acquis auprès du gouvernement de son pays une telle estime qu'il était maintenant plus que l'auxiliaire de la France, le guide nécessaire et l'agent direct dans le concours effectif qu'elle allait donner. Lorsqu'il était allé chez ces insurgents sous l'appa-

années d'Amérique 39

rence de son seul compte, il s'y était presque fait voir comme s'il savait y figurer pour elle ; il leur apportait maintenant l'éclatante justification qu'en réalité il avait ce rôle. VHermione partait de Brest quand les circonstances n'étaient guère faites pour encourager Versailles. La déception de l'entreprise concertée contre les côtes d'Angleterre, l'inutilité trop démontrée de la précédente campagne du comte d'Estaing suffisaient déjà pour inquiéter.

Or, après d'heureux coups de main aux lies ensuite, l'amiral,, qui était revenu sur les côtes d'Amérique devant Savanah, y avait subi un gros échec. Aux Etats-Unis les divisions de partis et les rivalités de personnes sévissaient, produisant les fausses démarches qui en naissent toujours, la lassitude aussi à persister ou l'indifférence

pour ce qui arrivait. D'étranges susceptibilités s'étaient déjà produites chez ces révoltés qu'on allait soutenir, et elles se renouvelaient plus intenses. Ils se montraient blessés de voir à côté d'eux les troupes qui les aidaient. Un Français comme le vicomte de Noailles, qui n'ayant pu suivre La Fayette en 1777 servait comme aide de camp du comte d'Estaing, pouvait écrire à cette heure : « Pourquoi les Amé- « ricains sont-ils aussi peu dignes de notre « alliance? Nous allons faire des efforts « pour eux, encore faut-il prendre garde « de les choquer, leur dire qu'ils savent ce « qu'ils ignorent, se livrer à eux quand « nous devrions les conduire. » Ce n'était que trop vrai. L'amiral venait de s'en voir victime à Savanah, après en avoir subi le déboire dès le premier jour à Newport.

Mais la reddition de lord Cornwallis à Yorktown arriverait. Ce ne serait pas sans que La Fayette y ait été presque au premier rang. Elle couvrirait tout cela sous le prisme d'un grand événement, un de ces événements qui changent les faits généraux du monde ou les déplacent.

La vie américaine du « marquis » en France n'est pas terminée quand il y rentre après cette campagne décisive. Bientôt s'engagent les négociations de paix avec la Grande-Bretagne. Toutefois, la préparation d'une campagne nouvelle prend cours, pouvant devenir obligée. Un moment, le gouvernement du roi en vient à craindre que des préliminaires, qui n'ont pas été établis

sans des péripéties inquiétantes, ne soient rompus près d'être signés. Dans cette prévision d'hostilités nouvelles, La Fayette prend toute la place que ses précédentes lui ont faite. On se livre avec l'Espagne aux apprêts d'une expédition décisive; c'est lui qui en reçoit le commandement en chef, avec le comte d'Estaing une fois de plus pour amiral.

Aux Français du temps présent, ces choses d'il n'y a qu'un peu plus de cent vingt ans sont aussi peu connues que si elles dataient d'un vieil âge. Choses à vrai dire grandes, et accomplies cependant par leurs auteurs sous la seule préoccupation de les mener à bien, comme un devoir tout simple, malgré les oppositions qu'elles rencontrent. Elles font voir quelle nature riche résidait en cet arrière neveu du maréchal de

La Fayette, si jeune et déjà un coryphée de la France. Tout de promptitude et de feu, unissant néanmoins à la fougue de l'exécution, avant vingt-deux ans, une hâtive intelligence des faits et de leur milieu. Le sens des précautions à prendre, celui des considérations à garder, une impulsive rapidité à agir qui, avec une bonne grâce dont la sincérité lui est une force de plus, se plie aux raisons ou aux avis des plus autorisés que lui, ces dons lui ont conquis à tout jamais Washington, dans l'épreuve à bien peu d'autres égale de leur campagne commune ; ils lui attachent étroitement Vergcnnes dans les concerts de gouvernement qui aboutissent à l'envoi de l'armée de Rochambeau; ils lui valent l'admiration de ce dernier dans les inquiétantes conjonctures dont, en partie grâce à lui, l'Amérique

et la France sortent ensemble parla défaite de l'Angleterre.

Au demeurant, étonnamment ardent, doué en outre d'une intelligence vive qui, en présence des réalités, est servie par la sagacité d'un vétéran. En 1778, lorsque, arrivé à Versailles avec le congé du Congrès, il a été reçu par les ministres, par le monarque lui-même comme aurait pu l'être un Français éminent ; lorsqu'en témoignage pour ce qu'il vient d'accomplir on lui a donné le commandement d'un régiment; que l'on a supputé avec lui les conditions et les chances d'attaquer l'Angleterre sur son territoire même, brûlant d'avoir part à une telle entreprise il écrit à Vergennes :

... Mon sang bouillonne dans mes veines; mon imagination s'avance souvent en pays ennemi à

la tête d'une avant-garde ou corps séparé...., Songez que j'adore ma patrie et que l'idée de voir l'Angleterre humiliée, écrasée, me fait tressaillir de joie ; jugez si je dois être impatient de savoir si je suis destiné à arriver le premier sur cette côte et à planter le premier drapeau français au milieu de cette insolente nation. S'il est question de quelque chose, Monsieur le Comte, je vous prie de rappeler h M. le comte de Maurepas l'intention qu'il a témoignée de m'employer un peu en grand. Un détachement de deux mille hommes, quoique ne faisant pas le tiers de plusieurs de mes commandements américains, est cependant tout ce qu'on peut donner à mon grade de colonel. Si l'on ne veut pas m'en donner autant, j'en accepterai jusqu'à cinquante inclusivement, je désire seulement qu'ils soient d'élite et plus exposés qu'aucuns.

Il est peint là bien en pied. La fougue de gentilhomme qui Fa projeté à dix-neuf ans en Amérique, il l'aura la même en 1792, accourant du camp de Maubeuge à Paris avec la persuasion qu'il va tenir

iG LA FAYETTK DANS LA RÉVOLUTION

F Assemblée nationale dans la constitution et la ramener au roi. 11 l'aura à soixantedix-sept ans encore, en 1834, prêt à suivre à rilôtel de Ville de Paris les républicains d'alors, si son fils ne l'avait retenu, pour renverser Louis-Philippe, au , retour des obstrues de Dulong.

L'un des assistants à la fête de la Fédération en 1790, un assistant devenu le général Thiébault, rapporte en ses Mémoires que la Fayette, semblant au galop de son cheval dans la vastitude du Champde-Mars commander à la France entière, quelqu'un dit tout haut : « Le voyez-vous?

« il galope dans les siècles à venir. » Depuis lors on s'est plu, en effet, à regarder passer le héros de ce jour-là, et après nous s'y plaira l'histoire. Lui et Bonaparte, à eux deux résumant la Révolution, les

monarchies de l'Europe le leur ont fait expier durement l'un après l'autre, à trente ans de distance. La Fayette, lui, attirera à cause de l'impulsion toute française, l'impulsion de cœur qu'il y apporta. Comparativement à l'autre, il est de l'espèce antique, Carlyle a eu raison de l'écrire et il l'a écrit éloquemment. Tous les deux des dictateurs, à leur moment. La Fayette, toutefois, dictateur par les aspirations nobles, entre celles qui poussaient son pays vers une évolution profonde. Deux années consécutives maître par là des choses, et uniquement par là, n'ayant pour exercer son pouvoir que la hauteur des sentiments et elle seule, l'empire tout d'ordre moral qui naît de la conviction, la conviction poussée jusqu'au dévouement même inconsidéré qui peut provenir d'elle.

Les républicains de 1830 lui en ont beaucoup voulu de n'avoir pas fait avec eux et par eux la république. Au moment de sa mort, en 1834, l'un d'eux parla encore de lui avec acrimonie à raison de cette rancune, greffée rétrospectivement sur celle de 1792 \ Il se trouverait peut-être des plumes pour prendre encore ce thème.

Des républicains de même essence que ceux-là existent en nombre. Entrer dans la politique est devenu si facile ! On y est sans tradition native, en conséquence sans considérations pour le passé. On tient même ce passé à peu près pour rien, parce que n'en portant pas en soi l'intuition, Ton n'a guère été à même d'en faire droitement l'étude.

1. Jules Bastide, dans le National, devenu l'organe des républicains d'alors.

Ce passé conduisait à la conception, désormais, du gouvernement sans royauté, du moins sans royauté concentrant en elle Faction dirigeante. Sans chef nominal même ; un gouvernement formé par la consultation périodique du pays, le pays établi, d'ailleurs, sous la loi d'une entière égalité civile et religieuse et pris en ceux de ses éléments qui par leurs intérêts moraux ou matériels constituent la positive et incontestable expression des sentiments et des besoins. A l'heure présente, au contraire, la conception organique tend à se résumer toute dans l'art de prodiguer les séductions au populaire afin de se faire suivre par lui, à la surenchérir sans cesse ensuite pour rester certain de l'avoir en permanence avec soi. On tient les faits pour des principes , et l'on s'y cantonne avec l'intran-

ANNÉES DE POUVOIR ET ANNÉES DE GEOLE 5i

sigeance de l'impulsion en soi ; en regardant à l'histoire, on n'admet pas, néanmoins, que d'autres, d'impulsion aussi, aient su s'arrêter en deçà par réflexion ou par expérience.

Même au temps du National, il n'y avait cependant pas à se donner beaucoup de peine pour apprendre que si, vers 1792 et après, La Fayette pensa à la république, il ne la comprit que sous les cadres qu'avait formés la monarchie. C'est-à-dire un gouvernement qui prend sa force dans le concours des éléments dont la nation se compose, et sous l'inspiration des précédents qu'ils lui ont faits. Toutes les preuves souhaitables s'en trouvaient dans les correspondances ou les écrits du général alors connus ; pas une seule, différente, n'aurait résulté de paroles avancées par lui à la

tribune ou autrement. Pour nous, arrièresuccesseurs, l'intérêt est à nous demander si l'histoire doit l'accuser d'avoir été par là un ennemi de la démocratie, ou si ce n'était pas plutôt la manière sûre de la servir.

A cet égard, les attestations viennent d'être ravivées, même un peu de s'accroître.

La publication de correspondances de lui et de parties de correspondance qui n'avaient pas encore vu le jour complète les informations. La vie américaine de La Fayette n'a été retracée dans le détail que de notre temps ; des années étaient nécessaires pour que les documents se trouvassent. Quant à sa vie politique, il fallait avoir dépassé les moments où les contestations et les animosités tenaient encore toute la place ; nous en sommes maintenant là. Les lettres dont il s'agit sont

celles qu'il écrivit étant prisonnier de l'Europe monarchique, à cause de 89 par quoi il a été et restera un de nos héros. Ce sont des lettres du cachot et d'aussitôt après le cachot. Elles ajoutent à celles que Ton possédait déjà, elles en rectilient plusieurs, elles apportent des témoignages quant à ridée qu'il s'était faite du gouvernement pour son temps. Témoignages, bien plus, que leur occasion successive dans leur lieu d'origine rendent tout spécialement probants.

Sorti enfin de geôle, La Fayette a retrouvé ces lettres chez leurs destinataires, presque tous l'entourant. 11 aurait voulu qu'elles allassent au public, pour sa réputation politique surtout, mais aussi toute ressource d'argent faisant défaut. Un de ses anciens aides de camp affectionnés

les a corrigées avec lui, classées, en a emporté le manuscrit pour chercher éditeur. L'aide de camp, c'est Louis Romeuf , d'Auvergne comme lui, plus tôt relâché seulement et qui vient d'activement s'employer à le rendre libre. Mais l'armée rappelle Romeuf, le conduit devant Malte, puis aux campagnes du continent jusqu'en 1812; il périt à la Moskova. Lors de la publication des Mémoires et correspondances du général par ses enfants, en 1837-38, le manuscrit n'était pas retrouvé ; il s'échappe pour la première fois de l'héritage du détenteur 1 . Éditées à l'époque où le souvenir de La Fayette était encore présent, ces autres lettres auraient passé en

1 . Correspondance inédite de La Fayette, lettres de prison, lettres d'exil (1793-1802), par Jules Thomas, professeur agrégé de philosophie (l vol. in-8°, Ch. Delagrave, édit., Paris. 1903).

bien des mains ; aujourd'hui simples documents , elles font seulement pénétrer davantage dans sa nature intime, et elles aident l'histoire à se fixer sur le rôle que, homme de 1789, il a en réalité voulu remplir dans le mouvement provenu de ces jours-là.

Les monarques en campagne contre la Révolution s'y connaissaient, quant à la criminalité politique qu'il leur importait de frapper et à la vindicte que légitimait, de leur part, cette vaste modification des choses. La Déclaration des * droits de l'homme et la Constitution qui avait entendu plier à la souveraineté de la nation une royauté du continent, à leurs yeux

c'était là le crime, crime cent fois coupable. Aussi, contre tout droit des gens et toute moralité politique, s'étaient-ils saisis de celui à qui ils entendaient le faire payer, et de ses compagnons avec lui. Comment un tel forfait se punissait chez eux? il en a décrit les raffinements dans la première lettre que, de la forteresse de Magdebourg, il put s'ingénier à tracer.

... Ce qu'on a imaginé de précautions pour couper toute communication entre nous et le reste du monde, pour nous retenir dans notre prison, nous y garder à vue et multiplier nos privations demanderait une fort longue description Imaginez-vous une ouverture pratiquée sous le rempart de la citadelle et entourée d'une haute et forte palissade ; c'est par là qu'en ouvrant successivement quatre portes dont chacune est ornée de chaînes, cadenas, barres de fer, on parvient, non sans peine et sans bruit, jusqu'à mon cachot, large de trois pas et long de cinq et demi. Il est lugubre,

humide et m'offre, pour tout ornement, deux vers français qui finissent par souffrir et mourir. Le mur du côté du fossé se moisit et celui du devant laisse voir le jour, mais non le soleil, par une petite fenêtre grillée. Ajoutez à cela deux sentinelles dont la vue plonge dans notre souterrain, mais en dehors de lapalissade pour qu'ils ne parlent pas, des observateurs étrangers à la garde, tout ce qu'il y a de murs, de remparts, de fossés, de gardes en dedans et en dehors de la citadelle de Magdebourg, et vous jugerez que les puissances étrangères ne négligent rien pour me retenir dans leurs Etats. La bruyante ouverture de mes quatre portes se renouvelle le matin pour introduire mon domestique, h dîner pour manger en présence du commandant de la citadelle et de celui de la garde, et le soir pour ramener mon domestique en prison. Après avoir refermé sur moi toutes les clefs, le commandant les emporte dans le logement où, depuis notre arrivée, le roi lui a ordonné découcher. J'ai des livres dont on ôte les feuillets blancs, mais point de nouvelles, point de gazettes, point de communications, ni encre, ni plumes, ni papier, ni crayon; c'est par miracle que je possède cette feuille et je vous écris avec un cure-

dent. Ma santé se détériore journellement... le peu d'air qui m'arrive, en séjournant dans ce souterrain, détruit ma poitrine... je ne me plains plus, et je sais par expérience qu'il est au moins inutile de le faire, mais je m'obstine h vivre 1 .

Voilà quant à Magdebourg; plus tard, en Prusse toujours, au fort de Neisse, c'est l'équivalent.

Le fort prussien où je suis ne contient que des corps de garde et des prisons. Sa cour est très resserrée et souvent marécageuse, et ne laisse voir que des murailles noires et des fenêtres grillées. Mon logement reçoit le jour par des soupiraux barrés de fer dans un mur de huit pieds d'épaisseur ; la terre du rempart qui est sur ma tête en est séparée par une voûte et un entresol, et mon plafond est nécessairement très bas 2 ...

Les moyens de tromper, pour dire cela, les raffinements de dureté et leurs pré-

. 15 mars 1793.

1er avr il 1793.

cautions, à son égard ainsi qu'à celui de Maubourg et Puzy, ses officiers murés avec lui, il ne fallut pas grand place à La Fayette pour l'expliquer à la princesse d'Hénin d'abord, à l'Allemand Archenholz ensuite, les premiers à qui il chercha à s'ouvrir. « Une feuille de papier, un peu « de vinaigre, du noir et un cure-dent », avec ces minimes engins il a mené à fin des missives dont quelques-unes fort longues. Le dévouement du serviteur auvergnat emprisonné à sa suite procurait, auprès des sentinelles de garde, des faci lités pour acheminer ces missives chez des agents diplomatiques des États-Unis ; ceux-ci les envoyaient. Après six mois de mutisme imposé, il fut permis au prisonnier d'écrire en présence du major chargé de le garder. Celui-ci arrêtait au passage

soit les plaintes soit les idées ou les expressions sonnant mal à ses oreilles, puis soumettait le feuillet à un contrôle encore plus expert que le sien. Dans les premiers mois de 1793, le ministre des États-Unis à Paris, Gouverneur Morris, avait, au nom de son gouvernement, obtenu du roi de Prusse la réception, par l'incarcéré, de lettres qui seraient décachetées préalablement, et l'autorisation d'y répondre. Le commandant de la forteresse les apportait.

Elles étaient lues puis remportées aussitôt.

Le lendemain, le commandant revenait avec papier, plume, encre, faisait écrire devant lui et transmettait la feuille à la place. Là la transcription s'en effectuait sur un registre, et la traduction partait pour le Conseil de guerre de Berlin. Finalement la lettre allait à destination si le

gouvernement l'agréait, ou bien était retournée pour correction. De ces lettres-là quinze purent être comprises dans les Mémoires publiés en 1837 ; mais arrivées tronquées, retouchées, il n'avait pas été facile d'en établir le texte exact. De plus, les éditeurs eurent peut-être parfois des motifs d'en modifier l'expression ; désormais, au moyen de la publication qui vient d'être faite, il est aisé de reproduire les termes originaires relativement à plusieurs d'entre elles.

Cette correspondance de prison était déjà d'une réelle beauté, telle qu'elle se présenta d'abord. Des connaisseurs difficiles, Sainte-Beuve notamment, le dirent dès qu'ils la connurent. On a d'autant plus lieu de le répéter, maintenant qu'on peut la ramener à son expression native.

Les lettres qui ont trait à la personne privée, aux affections ou aux amitiés, pénétrantes de sentiment, dans une simplicité de langage et une grâce de cœur qui rendent l'impression plus vive ; celles qui se rapportent au rôle public, saisissantes par l'élévation, la vigueur morale, la constance dans la candeur politique, la droiture de la pensée et du patriotisme. Et vertus pas un instant cherchées, venant de source quelque jour que ce soit, la cinquième année de séparation souterraine du monde dans une infinité de privations et de souffrances, autant qu'à la première heure. On en formerait une merveilleuse Morale en action pour l'enseignement civique en vogue actuellement. Elles consacrent l'admiration qu'inspira La Fayette h deux générations successives du dernier siècle. Les

raisons d'écrire se trouvèrent changées pour lui, une fois passé sous la garde de l'Empereur d'Autriche à Olmutz. Le partage de sa prison par M me de La Fayette et ses filles étant bientôt autorisé , il n'a plus besoin que de penser tout haut et de laisser traduire ; il a une interprète qui sait d'avance ce qu'il dirait, et qui l'exprime, d'une plume virile, avec la fidélité de la plus entière affection.

Nous sommes portés à regarder le passé avec les yeux du présent. Ce n'est pas moins une erreur complète d'apprécier les choses, la conduite, les actes, à la fin du xvm e siècle, à raison d'idées uniquement nées depuis. Nos préoccupations actuelles

de « démocratie » ne datent pas de si loin que cela. Elles ont introduit dans l'appréciation des faits des aspects auparavant inusités. Ce serait leur laisser fausser l'histoire, que d'incriminer les premiers auteurs de la Révolution parce qu'ils n'en ont pas eu Tidée. Contresens entre tous, de transporter, à propos de La Fayette et pour parler de lui, les conceptions de « bourgeoisie »

et de « peuple ». avec la signification qu'elles n'ont reçue que de notre temps.

Depuis 1848, en « bourgeoisie » et « peuple » on a imaginé deux classes, presque deux castes, prétendant chacune dominer l'autre et à cette fin se combattant. Ce serait à faux que l'on verrait cela dans la Révolution. La « démocratie », au sens du mot aujourd'hui, c'était alors le « Tiers État » de l'Assemblée constituante, des assemblées d'après,

et à côté, nullement au-dessous, la masse du peuple qui les avait nommées. Approbateur, cette masse, et soutien ardent. Il n'y a que préventions, à imaginer là deux éléments bientôt séparés et en guerre l'un contre l'autre, comme elles Tétaient envers la Noblesse.

Le fait vrai, c'est qu'il se produisit de soi ce qui se manifeste n'importe où et à toute époque : plus de hâte chez certains que chez d'autres à cause d'appréhensions plutôt prétextées ou entrevues, chez plus d'un à cause de visées personnelles. En conséquence, plus d'impatience ou plus de feu, mais une même famille mue des mêmes notions sociales et d'une même inspiration. Au-dessous, pas d'autre élément que les agents de destruction dont ne manque aucun état politique : les vicieux

et les misérables, milieu de subversion partout existant, au service des meneurs de rue ou de coups de main. Ces éléments-là, bien que nombre de fois mobilisés pour les mouvements effectifs à l'époque de la Révolution, n'étaient « le peuple » ni sous l'acception que ce terme avait alors ni avec celle qu'il a maintenant.

Quelqu'un, récemment, a écrit que les frères Lameth, quand aidés de Duport, de Barnave et de leurs en tours ils créèrent puis syndiquèrent entre elles les sociétés jacobines, désiraient « étendre au Peuple, « auteur du 14 juillet, les bénéfices de la « Révolution, dont la bourgeoisie voulait « consacrer à son seul profit les résultats ; » en démonstration il a été ajouté que « La « Fayette, au contraire, représentait, au a début de la Révolution, cette bourgeoi-

« sie triomphante, qui prétendait, avec la <c garde nationale et son chef se maintenir « entre la cour et le peuple, avec Mirabeau « à la tribune dominer l'Assemblée, avec « Bailly à la mairie disposer de Paris ».

Anachronisme pur et simple, qui conduirait à une erreur d'appréciation des hommes comme il a autorisé ce jugement immérité sur La Fayette et sur Bailly, et cette appréciation mal informée sur Mirabeau. A mesure du temps, la diversité se produisait, les séparations avec elle, voilà la réalité. Contrairement au premier jour tout le monde ne voyait plus de même.

Les choses ayant parallèlement changé^ il se trouvait déjà des anciens et des jeunes :

ceux de l'époque des Notables, des États généraux, de la grande Constituante, qui avaient établi les principes, qui s'en

tenaient à leur vertu, à l'endurance de les pratiquer; ceux, à l'opposé, qui étaient pressés d'agir. Pressés parce que ces choses étaient à présent assez différentes de celles d'auparavant pour que les retours se fissent prévoir. La Fayette, lui, est convaincu qu'il sera assez maître pour empêcher les retours ou les vaincre, tous n'ont pas la même assurance que lui. Plus d'un entendent donc demander aux couches secondaires de la nation plus d'appui pour la Révolution que celles par qui elle a été lancée ne leur semblent avoir maintenant la force d'en donner. Et puis, il y a cet élément, tout nouveau, venant de naître :

ceux qui, par le cours des faits, ont pris situation, qui travaillent à l'accroître ou à la faire durer, aussi les politiques d'intrigue à la manière justement des Lameth,

d'Alexandre surtout. A ceux-là La Fayette n'a jamais pardonné. Dans les cachots de Magdebourg, il trouve malade ce dernier, l'agissant de deux ; il a pour lui toutes les attentions que le régime de la prison permet, mais il ne lui rendra plus l'amitié; il le lui dit, cinq ans après, dans une lettre en réponse franchement positive 1 , Alexandre Lameth, au reste, s'était vu libérer à des conditions restées obscures aux contemporains, et sans s'inquiéter, à cette heure-là ni après, des incarcérés qu'il laissait.

Du premier jour de son écrou comme de celui où il a franchi la frontière avec les

\. 30 novembro 1797 [Mémoires, t. 4, p. 386).

officiers qui l'ont suivi, toute la nuit de cinq années par lui subie comme aussitôt sorti à la lumière, La Fayette a la préoccupation de se faire juger pour ce qu'il a été et pour ce qu'il a fait, au contraire des imputations jetées sur lui. Il y a à Hambourg une Revue, Minerva, que rédige Archenholtz, un des Allemands tout d'abord enthousiastes de la France. Le fascicule de février 1793, apporté parmi les livres de prison, contient sur le rôle politique du général un article qui le loue avec chaleur. Précédemment, une de ces rencontres auxquelles le hasard se complaît et que Ton dirait calculées pour leur effet s'était produite. L'escouade qui emmenait en Prusse ses compagnons et lui s'arrêta dans une auberge où vint à passer Témigré Charles de Damas, avec les frères

de Louis XVI. Damas avait avec douleur instruit La Fayette des hécatombes de Paris. Celui-ci, à peine enfermé, sa prison s'était ouverte devant le frère du duc de Brunswick, qui avait pensé le portera des confidences sur les défenses de la France en l'affligeant de détails et le troublant de craintes pour les existences qui lui étaient le plus chères. Toutes les raisons concouraient donc, à ce moment-là, pour lui justifier à lui-même la répulsion que lui avait causée la politique d'anarchie où, dès la fin de 1791, on paraissait aller. Il veut marquer aussitôt sa gratitude au publiciste de Minerva, qui le premier élève la protestation contre la vengeance des monarchies sur sa personne. 11 reprend le cure-dent qui a servi à écrire l'autre lettre : « Vous m'avez fait entendre la voix de la liberté

honorant mon tombeau » ; et dans une suite de pages il trace l'exposé des considérations par lesquelles il s'est conduit, des ennemis qu'elles lui ont suscités, de l'avenir que la Révolution doit avoir 1 .

C'est écrit d'un burin singulièrement mâle et de l'âme ardente de 1789. Programme de principes et de sentiments dicté par le plus conscient amour de l'humanité, du bien, par une irréductible aversion pour l'oppression sanguinaire sous laquelle est la France. Il s'y référera ensuite à plusieurs reprises, comme à la positive et incommutable expression de sa pensée propre, donc à l'irréfragable légitimation de ses actes. Il répétera ce programme aux Américains en situation de travailler à sa délivrance, plus tard à ses

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